‹ Vers les temps meilleursChapitre 8 sur 50 · FÊTE EN L'HONNEUR DE DIDEROT · texte numérisé non relu

FÊTE EN L'HONNEUR DE DIDEROT

Citoyens,

A l'heure où les ennemis coalisés de la science, de la paix, de la liberté s'arment contre la République et menacent d'étouffer la démocratie sous le poids de tout ce qui ne pense pas ou ne pense que contre la pensée, vous avez été bien inspirés en rappelant, pour l'honorer, la mémoire de ce philosophe qui enseigna aux hommes le bonheur par le travail, la science et l'amour et qui, tourné tout entier vers l'avenir, annonça l'ère nouvelle, l'avènement du prolétariat dans le monde pacifié et consolé.

Son regard pénétrant a discerné nos luttes actuelles et nos succès futurs. Ainsi Diderot enthousiaste et méthodique recueillait les titres des artisans pour les mettre au-dessus des titres des nobles ou des grands. Et il n'est pas possible de se méprendre sur ses intentions, si extraordinaires pour le temps, a II convient, a-t-il dit, que les arts libéraux, qui se sont assez chantés eux-mêmes, emploient désormais leur voix à célébrer les arts mécaniques et à les tirer de l'avilissement où le préjugé les a tenus si longtemps. D

Voilà donc, au milieu du dix-huitième siècle, les métiers honorés, chose étrange, nouvelle, merveilleuse. Les artisans demeuraient humblement courbés sous les dédains traditionnels. Et Diderot leur crie : « Relevez-vous. Vous ne vous croyez méprisables que parce qu'on vous a méprisés. Mais de votre sort dépend le sort de l'Humanité tout entière. » Diderot

a inséré dans VEncyclopédie la définition que voici de l'ouvrier manuel, du journalier :

« Journalier : ouvrier qui travaille de ses mains et qu'on paye au jour la journée. Cette espèce d'hommes forme la plus grande partie d'une nation ; c'est son sort qu'un bon gouvernement doit avoir principalement en vue. Si le journalier est misérable, la nation est misérable. y>

Est-ce trop de dire, après cela, que Diderot, dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, Diderot mort depuis cent seize ans, nous touche de très près, qu'il est des nôtres, un grand serviteur du peuple, un défenseur du prolétariat ?

La victoire du prolétariat est certaine. Ce sont moins les efforts désordonnés de nos adversaires que nos propres divisions et les indécisions de notre méthode qui pourraient la retarder. Elle est certaine parce que la nature même des choses et les conditions de la vie l'ordonnent et la préparent. Elle sera méthodique, raisonnée, harmonieuse. Elle se dessine déjà sur le monde avec l'inflexible rigueur d'une construction géométrique.

Allocution prononcée à l'inauguration

du tombeau d'Etienne Gharavay,

au cimetière Montparnasse,

le 18 novembre 1900.

Messieurs,

Il y a plus d'un an, nous étions réunis à cette place pour faire nos derniers adieux à Etienne Gharavay. Nous nous y retrouvons avec les mêmes sentiments que nous avions alors et des regrets plus cruels peut-être, parce qu'ils sont réfléchis et que nous avons fait, pour ainsi dire, l'expérience de sa perte. Il manque à tous ceux qui l'ont connu. Ce qu'il fut, vous le savez. Il fut un parent excellent, un ami exquis, un savant d'une probité exemplaire, un bon citoyen et un honnête homme qui fit son devoir à une heure où il fallait un rude courage. Cette mémoire qui nous est chère, nous avions à cœur de l'honorer et nous exprimons notre profonde reconnaissance au grand artiste qui l'a illustrée de sa main puissante.

Dalou nous a donné une vivante image de l'ami que nous avons perdu. Nous retrouvons dans ce beau médaillon Etienne Charavay, tel qu'il fut en cette vie, avec cet air de douceur, de finesse et de bonté

qui enveloppait si gracieusement son àme courageuse et fidèle. Que le statuaire Dalou, que M. Maurice Tourneux et tous ceux qui ont contribué à l'érection de ce tombeau reçoivent les remerciements du plus vieil ami d'Etienne Charavay.

Allocution prononcée

à l'inauguration du Restaurant Coopératif

du XVe arrondissement,

le 6 décembre 1900. ,

Citoyens,

Vous vous êtes mis en marche vaillamment. Vous avez fait les premiers pas dans la voie illimitée de l'avenir meilleur. Votre coopérative vivra. Elle vivra parce qu'elle est une œuvre prolétarienne, et qu'aujourd'hui, dans notre société égoïste et stérile, le prolétariat a seul l'énergie créatrice.

Le prolétariat fut, de tous temps, l'immense réservoir de forces où puisèrent les classes dirigeantes et gouvernantes.

Le prolétariat veut enfin diriger et utiliser luimême sa propre force. Quoi de plus légitime? C'est le principe des coopératives.

Mais pour tirer de ce principe toutes ses conséquences, pour réussir dans une entreprise si combattue, vous savez. Citoyens, ce qu'il faut montrer de sagesse et déployer d'énergie. Vous ne vous lasserez pas, et vous réussirez.

Vous serez soutenu, j'en ai la ferme espérance, par le prolétariat du quartier, qui s'est montré fermement

républicain et socialiste, en envoyant de bons socialistes et de bons républicains au Conseil municipal ; l'excellent prolétariat du quinzième sait et n'oubliera pas que l'œuvre inaugurée aujourd'hui est prolétarienne et socialiste, et digne par là de toutes ses sympathies.

Je bois au Restaurant coopératif du quinzième arrondissement.

Lettre lue au meeting

organisé en témoignage de sympathie

aux révolutionnaires russes,

le 10 mai 1901.

Citoyens,

Ne pouvant me trouver ce soir, avec vous, je veux du moins m'associer à vos sentiments et envoyer l'hommage de mon douloureux respect aux ouvriers et aux étudiants héroïques de Pétersbourg et de Kharkoff.

Leur cause est celle de l'humanité tout entière. Le devoir de tout homme est de dénoncer et de condamner le crime de leurs assassins.

Ce crime est une folie ; un gouvernement est fou quand il s'attaque avec cette fureur à la raison, à l'intelligence. 11 faut être insensé pour croire qu'en frappant ceux qui pensent et ceux qui savent, on frappe la science et la pensée. On se fait seulement ainsi deux ennemies immortelles.

Puisque la Russie est née à la vie de Tesprit, rien n'empêchera plus son émancipation intellectuelle et sociale. L'heure où la liberté entrera dans l'empire des tzars est proche. La résistance du pouvoir absolu peut la rendre tragique. 11 ne saurait l'empêcher de sonner.

Allocution prononcée

à la Fête inaugurale de « l'Émancipatrice »,

imprimerie communiste,

le 12 mai 1901.

Camarades,

Je puis presque me dire un des vôtres ; les ateliers de typographie me rappellent de vieux et chers souvenirs. Mon père était libraire. Encore enfant, j'ai porté de la copie à l'imprimerie ; très jeune, je me suis occupé de la fabrication des livres et j'ai corrigé des épreuves. J'ai corrigé les épreuves des autres avant de corriger les miennes. Je ferais un prote passable. Si j'étais plus jeune, je me recommanderais à vous.

Ce n'est pas seulement par de bons souvenirs que votre art m'est cher. Je le tiens pour le plus beau du monde. Vous savez ce qu'en dit le bon Pantagruel.

Pantagruel dit, par la bouche de Rabelais, que l'imprimerie a été inventée par inspiration angélique, comme à contre-fil la poudre à canon par suggestion diabolique. Je n'ai pas besoin de vous

Cette fête a eu lieu dans les locaux de V Émancipât rice, 3, rue de Pondichéry. Paris, XV' arrondissement.

FETE DE « L'EMANCIPATIilCE » 55

avertir de ne pas prendre à la lettre ce mot d'angélique. Rabelais ne croyait ni aux anges ni aux diables. Il voulait seulement, par cette parole, magnifier l'art qui répand la science et la pensée, et maudire les engins de guerre. Et il faut bien que l'imprimerie soit par elle-même une invention excellente, puisqu'elle a, dès sa naissance, fait une peur horrible aux théologiens. En France, durant tout le xvi« siècle, la Sorbonne brûla des livres, et souvent l'imprimeur avec.

On a dit que l'imprimerie fait autant de mal que de bien, puisqu'elle imprime les mauvais livres comme les bons, et qu'elle propage le mensonge et l'erreur en même temps que la science et la vérité. Ce serait vrai, si le mensonge avait autant d'avantage que la vérité à être mis en lumière. Mais il n'en est rien. L'erreur croît dans l'ombre et la science fructifie dans la lumière. Certes l'imprimerie n'a pas, en quatre siècles, dissipé les vieilles erreurs et les antiques superstitions. Elle ne le pouvait vraiment pas; c'eût été contraire à la nature des choses. La conquête des vérités utiles au bonheur des hommes est lente et difficile, et l'espèce humaine sort péniblement et peu à peu de la barbarie primitive. On peut dire que le type de société qu'elle a réalisé après tant de siècles d'eff"orls et de souffrances, n'est que la barbarie organisée, la violence administrée, l'injustice régularisée.

C'est aussi votre sentiment, Camarades. Et vous avez voulu du moins établir la justice en un point

du vieux monde ; vous avez voulu mettre d'accord vos actes et vos pensées ; vous avez voulu que parmi vous le fruit du travail fût équitablement réparti. C'est une entreprise belle et difficile. Prenez garde, Camarades, vous vous êtes mis hors de l'ordre commun : vous vous êtes condamnés à la vertu à perpétuité.

Allocution prononcée

à la réunion des sections de la

a Liçfue des Droits de l'Homme et du Citoyen »

du XVI^ arrondissement,

le 21 décembre 1901.

Citoyens,

Avant de donner la parole à Louis Havet, vice-président de la Ligue des Droits de l'homme, je dois vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait en m'appelant à présider cette réunion plénière, et, puisque je vois assemblées ici les sections du xw arrondissement, je veux féliciter la Ligue ellemême de l'esprit qui l'anime ; je veux vous féliciter tous d'avoir pensé que le patriotisme s'accordait avec l'esprit de justice et de paix, avec le respect du droit et l'amour de l'humanité; je veux vous féliciter de vous être montrés des hommes libres, non point comme ces prétendus libéraux qui ne réclament de liberté que contre la liberté, mais en dénonçant courageusement les tentatives hypocrites ou violentes de la réaction. Vous avez beaucoup fait. Il vous reste beaucoup à faire encore.

Les réactionnaires et les cléricaux à demi-vaincus ne renoncent point à la lutte, d'autant plus dangereux qu'ils ne se montrent point sous leur véritable visage, qui ferait peur, et qu'ils empruntent, pour séduire la foule républicaine, votre langage et vos discours. Ils n'ont à la bouche que liberté et droits de l'homme.

Pour les combattre et les vaincre, rappelez-vous, Citoyens, que vous devez marcher avec tous les artisans de l'émancipation des travailleurs manuels, avec tous les défenseurs de la justice sociale, et que vous n*avez pas d'ennemis à gauche. Rappelez-vous que, sans les prolétaires, vous n'êtes qu'une poignée de dissidents bourgeois, et qu'unis, mêlés au prolétariat, vous êtes le nombre au service de la justice.

Vous allez entendre la ferme parole d'un homme qui n'a jamais menti. Vous allez entendre le son de l'âme la plus droite et la plus courageuse. Le citoyen Louis Havet va vous entretenir d'un sujet qui, à cette heure, doit vous intéresser particulièrement. Il va vous parler de la moralité des élections, et examiner avec vous les conditions dans lesquelles s'exerce actuellement le droit de suffrage.

Ce sont là des questions qui ne peuvent vous laisser indifférents. Il se trouve à Paris beaucoup de réactionnaires et quelques républicains pour crier : a A bas les parlementaires !» Et ce cri caresse assez agréablement l'oreille des Parisiens. Certes, je ne défendrai pas devant vous les actes de la représentation nationale. Sans chercher si ce fut la faute dea

Page 1