CHEMINS DE FER
Ocior et jaculo et ventos æquante sagitta.
(Vibg., Æneid., lib. x, v. 248.)
Plus rapide que le javelot et que la flèche qui égale le venl.
N’est-ce point un rêve, un effet du délire ou du sommeil , que ce mouvement qui entraîne, plus rapide que le vent, que la flèche, que le vol des oiseaux, qui fait fuir derrière soi les villes et les campagnes, qui fait franchir les précipices, les fleuves, les déserts, comme dans la ballade d’Éléonore? Il n’y a donc plus rien d’impossible à l’homme! Pourquoi, dans ce grand mouvement du genre humain , la France estelle si fort en arrière des pays qui l’avoisinent? La Prusse arrive à Coblentz , à Strasbourg ; la Belgique à Valenciennes, à Lille, à Maubeuge ; l’Angleterre à Douvres , et nous demandent passage au nom de la science et de la civilisation ; et nous répondrions : Nous voulons arrêter la science et la civilisation ! Non , il n’en sera pas ainsi; le gouvernement, le pays tout entier ne consentiront pas à commettre un tel crime, ou
au moins à supporter une telle honte ; il n’en sera pas ainsi , et les chemins de ter s’exécuteront dans toutes les directions , soit par des compagnies , soit aux frais de l’état. En voilà déjà deux de commencés aux portes de la capitale ; deux, et ce n’est pas trop pour combler la distance entre Paris et Versailles, pour réunir deux villes entre lesquelles se pressent déjà les populations, et qui, dans un temps qu’on peut presque calculer, ne formeront plus qu’une seule cité au centre de l’Europe, immense foyer des sciences , des lettres , des arts , capitale du monde civilisé.
Chemin de fer de lu rive droite.
Aon loin de la Madeleine, de la place Louis XV, à la suite en quelque sorte des boulevards et de tous les riches quartiers de la capitale, s’élève un édifice élégant où se presse la foule, où tous ceux qui ont deux heures de loisir aiment à se rendre , pour faire dix lieues fatigue, et passer une heure à Versailles, au milieu de l’histoire de France. Mais écoutons : la cloche sonne , une sorte de gémissement se fait entendre, l’énorme machine , qu’on a très-bien comparée à un monstre, s’agite, les wagons attachés l’un à l’autre semblent autant d’anneaux de sa longue queue; enfin elle se met en mouvement, d’abord avec lenteur, puis avec une progression rapide elle s’enfonce dans un souterrain obscur qui la débarrasse des Batignolles, pour sortir au
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milieu des jardins , des champs , et prendre alors son vol décisif qui ne se ralentira plus. Les distances s’évanouissent, les villages, les clochers se succèdent comme ces tableaux d’optique qu’on renouvelle.
Montmartre s’aperçoit un moment et disparaît avec sa coiffure de moulins et de télégraphe ; il fait place aux tours de Saint-Denis , à cette flèche aérienne qui, semblable à une aiguille, marque dans l’atmosphère l’heure de la mort des rois et la fin des grandeurs humaines.
A gauche, c’est l’arc-de-triomphe de l’Étoile, monument gigantesque trop grand sans doute pour une seule victoire , mais proportionné à la conquête du monde entier et à cette innombrable armée de tous les peuples de l'Europe qui aurait pu défiler un jour à travers sa vaste ouverture pour saluer le chef heureux d’une si puissante domination.
Au premier rang , on aurait vu les vain-
' Omne simul roburque decusque potentis Europæ. Stage lib iv, v. 12.
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queurs d’Austerlitz et de Marengo, les vieilles bandes des guerres de la révolution, dont plusieurs avaient salué les monuments de Tlièbes, affronté les glaces du nord el le soleil des tropiques; après elles auraient paru les Italiens régénérés, les Allemands, les Bavarois, les Saxons, les Wurtembergeois, tous également Gers d’être devenus les rivaux , les vainqueurs de ceux qu’ils regardaient comme leurs maîtres; après eux les Portugais, reconnaissables à l’expression de leur figure, à la pâleur de leur teint, et qui, éloignés de leur pays, trouvent dans la vie des camps une patrie mobile'. Ab ! que ce nom de patrie retentit plus vivement encore dans le cœur en apercevant les escadrons des Polonais qui cherchent à l’acquérir partout cette patrie chérie ; qui ne regardent à aucune privation , à aucun danger, pour arriver un jour à ce but de tous leurs efforts; les yeux du monarque planent sur ces nombreux bataillons, et , ainsi que dans la description des poètes , tous , en passant, le saluent de leurs armes et de leurs drapeaux2.
l’ont d’Asnières construit pour le chemin de fer.
De ce lieu, la vue se porte sur les détours de la Seine, les îles charmantes qu’elle baigne, et le pont deNeuilly, dont l’élégante structure semble une fabrique au milieu d’un grand parc.
' Homère.
2 Le Tasse, cant. xvn.
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Bientôt on découvre la vaste plaine de Nanterre et de Ruel, théâtre des premiers événements dé notre histoire et de l’établissement du christianisme dans les Gaules. C’est au milieu de cette campagne que la voix de saint Germain d’Auxerre se faisait entendre et pénétrait tous les cœurs.
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Un jour, c’était vers l’an 420, le saint évêque remarqua dans la foule une jeune fille de sept ans qui l’écoutait avec un mélange d’enthousiasme et de recueillement; il demanda son nom, se la fit conduire par son père, et lorsqu’il se fut assuré de sa vocation , lui passa au cou un médaillon portant le signe de la croix. Cet enfant était sainte Geneviève, qui suspendit la fureur d’Attila et que nos pères proclamèrent la patronne de Paris.
Il est pour les lieux des destinées auxquelles ils sont forcés de se soumettre, sunt fata locorvm. Les siècles ont consacré le Mont-Valérien au culte religieux ; les martyrs, les ermites, les couvents, les missions l’ont
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successivement rendu célèbre, et les pèlerinages ont marque la roule qu'on suit encore pour s'\ rendre.
l’èlcrioagr ail .Mont- V.ilCrun .
En 1580, un ermite v attirait de toute part la foule; il se nommait Jean de llousset , et vécut quarante ans au sommet de la montagne, dans une cellule ouverte à tous les vents. Les cultivateurs des environs lui apportaient sa nourriture, qui consistait en pain et en racines. Il récompensait leur zèle en leur donnant des conseils sur leurs travaux, et leur prédisait l’avenir de leur récolte :
sa longue habitude de viv re en plein air et d’observer les températures faisait qu’il se trompait rarement. Un jour, trois gentilshommes, surpris par un orage au retour de la chasse, vinrent lui demander asile ; et , au milieu de la conversation, ils le prièrent de leur dire leur bonne aventure. L’ermite les ayant regardés attentive-
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meut, refusa de s’expliquer ; et comme ils le pressèrent \ ivement : « Jeunes seigneurs, leur dit-il, vous portez le même nom et vous mourrez de la même mort ; prenez garde au poignard ! » En effet , peu de temps après, Henri de Guise expirait à Blois. Henri III , quelques années plus tard, tombait sous la main de Jacques Clément ; et, en J6I0 , le fer de Ravaillac enlevait à la France le plus grand des Henri et le meilleur des rois.
Avant d’arriver à l’entrée de ce souterrain, et en longeant la côte dominée par le Mont- Valérien, on aperçoit le palais de Saint-Cloud, et on est frappé de la destinée singulière de ce château , qui depuis l’origine de la monarchie semble avoir marqué les époques les plus importantes de son histoire. — Son nom fut celui d’un de ses premiers rois. C’est dans ses murs que finit la branche des Valois pour celle des Bourbons, la république pour l’empire, l’empire
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