‹ VersaillesChapitre 21 sur 115 · PLACES · texte numérisé non relu

PLACES

écurie, qui s’appliquait à la destination et non à l’étendue; elles sont composées de deux ailes, flanquées chacune de deux pavillons que deux

Vue des écuries, prise de la place d'Armes.

corps cintrés joignent au corps de logis construit dans renfoncement, et elles tirent une nouvelle grâce de cette forme arquée.

Tel lut Versailles dès l’année 1080, il n'y manquait |)lus qu'une chapelle et un théâtre, élevés depuis I un et l’autre pour servir de modèle dans ce genre.

Ces immenses constructions, subdivisées à 1 infini dans l’intérieur, servaient d’habitation à la famille royale, à ses gardes, à ses ministres, à près de trois mille familles , qui formaient comme l’entourage du souverain.

A la vue de ces prodigieux bâtiments, on n’était plus tenté d’en critiquer les défauts. Cette longue ligne, non interrompue par des pavillons, ou tout autre corps en saillie , qui en eût masqué la grandeur, présentait un aspect unique dans le monde, et dont on n’avait même aucun exemple dans l’antiquité. Quoique élevé à différentes époques , ce palais semblait avoir été conçu et exécuté d’un seul jet. On a pu dire que c’était un parvenu sans mérite; que c’était le corps d’un oiseau avec des ailes disproportionnées; mais une semblable pensée ne pouvait venir troubler dans personne l’effet que fait éprouver ce superbe et gigantesque monument.

La magnificence des appartements répondait au luxe extérieur, ou plutôt le surpassait encore; tout ce que les générations de rois avaient amassé en tableaux , en statues, en meubles précieux, renfermés aujourd’hui dans les galeries du Louvre, était distribué comme ameublements dans les différentes pièces : c’était un musée pour l’ornement d’un palais.

C'est dans cette superbe demeure que vécut , que régna quarante ans le monarque le plus puissant de cette époque, entouré des plus grands généraux et des orateurs les plus éloquents, d’artistes et de gens de lettres célèbres qui peuplaient eet immense palais. C’est là que Louis XIV donnait des fêtes dont le programme était imité dans toutes les autres cours.

A la mort de ce grand prince , une sorte d’effroi , de stupeur frappa le palais; il semblait que tout ce qu’il renfermait se fût évanoui. Un enfant de cinq ans, seul reste de toutes ces générations 4 qui étaient nées et s étaient éteintes pendant le long règne, était là dans un coin de ce grand édifice , n’ayant plus l’entourage des grands , cette puissance de res-

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pect, qui remplissait la vaste enceinte. Il parut donc tout simple qu’il en partit; qu’il allât passer son enfance, attendant l’âge de régner, dans une demeure moins vaste , moins disproportionnée.

Ennemi de la magnificence, le duc d’Orléans pouvait donc aisément satisfaire son goût pour les plaisirs de la capitale , en conduisant son pupille à Vincennes, que Louis XÏV avait lui- même marqué pour son séjour. Ainsi le grand édifice fut condamné à sept ans de veuvage jusqu’à la majorité de Louis XV, qui ne parut monter sur le trône que le jour où il mit le pied dans le palais de son aïeul ; mais il y arriva avec des idées opposées à celles qui avaient toujours dominé. Aussi peu partisan de la représentation que Louis XIV en avait été avide , Louis XV se trouva trop exposé aux regards , trop gêné en quelque sorte dans l’espace , dans l’étendue ; il aspira à réduire toutes les proportions que son aïeul avait voulu étendre, et il n’y réussit que trop bien. Le magnifique escalier des ambassadeurs fut sacrifié à la construction de petits appartements ; la galerie de Mignard fut subdivisée en cabinets , en boudoirs et en petites et obscures communications ; les bergers de Boucher détrônèrent les héros de Lebrun , de Coypel et de Boulogne. Cependant quelques grands travaux furent exécutés, tels que le magnifique théâtre , le plafond du salon d’Hercule et le pavillon qui termine une des galeries de Leveau. Gabriel, auteur de ces constructions, avait fait un plan nouveau pour Versailles, qui aurait caché aux regards la cour de marbre et le petit château de Louis XIII. La mort de Louis XV empêcha qu’il ne fut entrepris. Louis XVI remit ce même projet à une sorte de concours où les plans que Peyre publia dans son œuvre parurent de beaucoup supérieurs à ceux de Gabriel. En effet, sans rien détruire , il entourait cette façade de constructions ornementales et d’immenses portiques en colonnes , qui en rendaient les abords aussi nobles qu’imposants. Ces travaux devaient coûter cinquante millions , et l’état des finances ne permit pas de songer à les exécuter.

Bientôt la révolution vint étendre son manteau de deuil sur le palais des rois; la ruine, qui suit toujours l’abandon, commença ses ravages.

Quelques années encore de celte dévastation , il ne serait plus rien

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lesté de l'immense palais. Mais que serait-il aussi resté delà France entière, de ses institutions, de ses mœurs, de ses monuments? si un homme de génie n’avait arrêté cet élan delà barbarie, n avait rétabli la société sur ses véritables bases. Dans le mobilier de sa puissance, Napoléon trouva Versailles, et n’ayant aucune raison de le rétablir, il voulut au moins le conserver1, cl c’est à lui qu’on doit les réparations considérables, qui permirent par la suite d’assigner à ce palais une destination2. Napoléon, disent tous les historiens, recula devant l’idée d habiter jamais Versailles; mais n’en fut-il pas ainsi d’une grande partie de ses projets, qui ne venaient à sa pensée (pie portés par les événements qui les rendaient possibles. Eh bien! contrairement aux historiens, contrairement aux paroles de Napoléon lui-même , je prétends que, s'il était resté sur le trône, il aurait habité Versailles; il l’aurait habité avec une pompe, un éclat différent des temps passés, mais peut-être plus brillant, plus militaire, plus oriental. Qu’on se ligure en effet quelle existence aurait eu cet homme prodigieux, s'il avait fait la paix à Friedland ou même à Dresde. Si, de retour eu France et souverain d'un empire plus étendu que celui de Charlemagne, possesseur d'un domaine extraordinaire de cent millions de revenu, il avait appliqué son génie aventureux aux choses utiles ou grandes de la paix , comme il l'avait fait aux conquêtes. Peut-on calculer quelles merveilles il aurait créées sur ce sol chéri de la France , <pie de routes, de canaux l'auraient sillonné de toutes parts; que de monuments se seraient élevés, et, dans cet ensemble de gloire, de grandeur nationale , croit-on que le palais de Louis XIV eût été oublié, d qu'il ne se fût pas présenté au contraire comme en proportion avec une souveraineté plus puissante que celle du grand roi.

Ce rêve, créé par la victoire , disparut avec elle , et Louis XVIII, remontant sur le trône de ses pères, aurait voulu pouvoir dater de Versailles l’an xviii de son règne , afin de mieux effacer encore la trace de ce

1 En 1812, les façades du château et les principales dépendances étaient rétablies, les dorures et ornements des grands appartements restaurés, et enfin , en 1818, le pavillon correspondant à l'aile de Gabriel élevé, et tous les abords du palais, ainsi que les jardins, restaurés.

2 En attendant il donna à chaque bâtiment une destination. I.e grand commun à la manufacture d'armes, ie grand veneur au tribunal, le grand-maître à la mairie, les hôtels de la surintendance et des réservoirs, les menus plaisirs à différents services publics.

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long intervalle. Il y fit pour six millions de dépenses, et tout était disposé pour qu’il put l’habiter lorsqu’il mourut. Versailles, abandonné de nouveau par son successeur, redevint ce qu’il avait été dans sa première origine, un rendez-vous de chasse; mais il devait être soumis bientôt à une plus rude épreuve; il devait survivre à un événement bien autrement dangereux pour lui , à une révolution populaire , une révolution en opposition aux préjugés, au faste de l’ancien régime. La royauté renversée dans les barricades et renaissant des barricades ne pouvait plus conserver de la monarchie que l’emblème , du luxe de la restauration que le nécessaire , et ne voir enfin dans Versailles que le plus inutile des joyaux delà couronne; c’était même, supposait-on, un fardeau pour elle, et, lorsqu’il s’agit de le comprendre dans ses attributions, quelques voix seulement de majorité le lui conservèrent1 Il. Que serait -il devenu s’il était resté à l’État? Lafayette en voulait faire un hôpital militaire , d’autres un collège royal; mais le plus grand nombre par économie et par haine voulait le détruire et en vendre les terrains. C’est à un seul homme et à une seule pensée qu’il dut sa conservation , disons même son apothéose2.

La révolution de juillet, cette action des classes éclairées jointes au peuple contre une poignée d’hommes aveugles ; cette révolte de l’intelligence contre la déraison, de l’utilité contre l’orgueil frivole, devait placer à sa tète le prince qui avait le mieux compris son but, parce qu’il avait toute sa vie embrassé sa cause. Par un singulier et rare assemblage, ce prince unissait à des qualités solides, à la connaissance approfondie des hommes et des choses, un goût éclairé pour les arts, qualité très-rare et devenue

1 11 a tenu à peu de choses que le roi Louis-Philippe lïit privé de la possession des palais royaux, et alors aucun des admirables travaux qu'il a fait exécuter n'aurait eu lieu, aucune des immenses acquisitions qu’il a faites de scs deniers n’aurait appartenu à la couronne; l’État, qui s’en serait trouvé chargé , les aurait négligés comme il le fait aujourd’hui de Rambouillet. Il est bon de rappeler ce qui se passa à la chambre des députés en 1 83 1 : M. Salverte avait proposé en amendement, que le Louvre et les musées fussent la propriété de l'Etat. L'auteur de cet ouvrage s’y opposa en prouvant que les seuls grands travaux terminés dans Paris, tels que la colonne de la place Vendôme, l’arc du Carrousel ne l'avaient été que parce qu'ils étaient pris sur les fonds de la liste civile. L'amendement fut rejeté; mais bientôt après, Versailles ne fut alloué à la couronne qu’à la majorité de cinq voix, et, enfin, Rambouillet lui fut enlevé.

Il avait été proposé en 1850 de consacrer Versailles à renfermer tous les objets de curiosité de tous genres qui n'auraient pas pu être placés dans les musées royaux. Le roi Louis- Philippe eut seul l’idée d’y créer un panthéon national, et l'habileté de le bien exécuter.

nécessaire clans un pays qui possède les plus beaux palais, et dans ces palais même une sorte de nationalité. Pour preuve de ce goût , le roi Louis- Philippe pouvait montrer les immenses travaux qu’il avait exécutés pendant dix ans dans ses propres domaines'; mais ici l’épreuve était plus dit'ticile; il fallait conserver comme palais un édifice immense qu’on ne voulait pas habiter et lui trouver cependant une autre destination qui n’en changeât pas la forme. Le mot heureux de cette énigme, la pensée de génie qui résolut ce problème naquit-elle spontanément, ou vint-elle successivement à l’esprit de celui qui la conçut? Peu importe, il est certain que ce fut une inspiration sublime qu’eut le roi Louis-Philippe de convertir le palais de Versailles en musée national , de verser dans cet abîme de trésors de nouveaux trésors; mais ceux-ci avec sagesse, avec goût. Une fois cette heureuse résolution prise, quelle satisfaction journalière ne dut pas éprouver son auteur en voyant se développer sous ses regards cette idée féconde ; en voyant l’histoire de sa race, jointe à celle de son pays, se présenter avec un éclat et sous une forme qui n’avait pas d’exemple, et lui grand quartier-maître de cette armée de héros, de citoyens illustres dans tous les genres , assigner à chacun sa place en raison de son importance, et grâce au talent de MM. Fontaine et Nepveu, accompagner toutes ces nobles images, d’attributs, d’ornements qui leur étaient propres ; mais si on fait compte de cette satisfaction , il faut aussi faire la [•ai t des difficultés, des obstacles qu’on rencontrait pour y parvenir.

Versailles, dans l’ancien régime et même depuis, était habité par un nombre considérable de familles, qui avaient divisé en deux ou trois étages la plupart des grandes salles ; c’était une espèce de ruche avec un millier d’abeilles. Celle de 1850 contenait vingt-sept chambres : nous avons cherché à faire comprendre cette situation en donnant la coupe

* Ce prince avait prouvé par les admirables travaux (|ii il avait faits au Palais-Royal, à la ville d'Iiu . à Neuilly, son gofit éclairé dans les arts et sa munificence dans ces sortes de dépenses. Il le prouva encore mieux depuis, lorsqu'il fut maître des palais de la couronne.Tous ont été par ses soins restau rés, embellis. Aujourd'hui, les Tuileries, par le nouvel escalier , sont devenues la plus belle résidence de l’Europe et surtout la plus vaste, la seule capable de servir à des fêtes de quatre à cinq mille convives. — Fontainebleau a été remanié dans son ensemble , dans ses moindres détails, les peintures effacées, détruites, des grands maîtres, fondateurs de l’Ecole française, ont reparu aux regards clonnés : il en a clé de même de Compiêgne, de St-Cloud, des deux Trianons.

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d un pavillon qui a été détruit, et tel qu’il se présenta lorsqu’on en Fit la démolition.

Coupe du pavillon démoli prés de Toile du midi.

Cette coupe indique les multitudes de soupentes , de planchers qu’il a fallu abattre pour retrouver les salles spacieuses qui existaient dans l’origine ; mais alors aussi le palais présenta le vide d’environ cent à cent vingt salles entourées de corridors, qui recevaient les immondices de tous les ménages et qui ressemblaient à la rue1. En peu d’années, ces salles ont été décorées avec magnificence ; elles renferment une suite de tableaux classés dans un ordre chronologique et rationel ; les corridors ont été changés en magnifiques galeries remplies de statues semblables aux loges du Vatican et aux longues salles du palais Pitti. Les dépenses énormes que coûtèrent ces changements 2 ne peuvent s’evaluer que lors-

' On se ferait difficilement l'idée de la saleté, du désordre qui régnait à Versailles, dans l'ancienne cour; tous les corridors, tous les abords élaient couverts de boutiques, et des gens de toutes espèces parcouraient les salles .

2 Les dépenses qu'on ne voit pas, qui sembleraient n'avoir jamais été faites parce qu'on n'a pas

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