‹ VersaillesChapitre 43 sur 115 · ION · texte numérisé non relu

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fortuné monarque passa presque la moitié île sa \ie, la seule heureuse ; c'est là qu'il s’occupa de réformes utiles, d'ameliorations importantes, et surtout de travaux de tous genres concernant la marine , pour laquelle il avait une prédilection marquée. Sous son règne , la France réunit quatre-vingts vaisseaux de ligne; la supériorité lui était acquise dans tous les combats partiels, et bientôt, si quelques hommes de génie eussent perfectionné le gréement et la tactique navale, elle aurait eu sans doute des succès plus marqués. Les éludes géographiques de Louis XYI , sa passion pour les lectures de voyages, lui firent concevoir l'idée d'illustrer son règne par une expédition de découvertes analogue à celle du capitaine Cook, dont on regrettait alors la perle récente.

Louis XVI mettait beaucoup d'importance à ce projet , il y rapportait toutes ses pensées. Il traça lui-même la rouie que devaient suivre les nouveaux explorateurs , et confia celle belle entreprise à l'un des hommes les plus capables, et par ses anciens services et par ses brillantes et bonnes qualités , de la bien conduire. Parmi les instructions qu'il lui donna et qu'il écrivit de sa main , il est une disposition qui fait trop d’honneur à la bonté de ce prince et au courage de deux officiers de marine . frères de l'auteur de cet écrit, pour qu'on ne lui pardonne pas d’en consacrer ici le récit. Au moment ou le bruit de cette expédition se répandit, des demandes de presque tous les officiers de la marine royale arrivèrent au ministre pour en faire partie; dans le nombre se trouvait celle île deux frères de M .de Laborde quis'ëlaiem déjà distingués dans la guerre d'Amérique. Ils écrivaient de Brest à leur père qu'ils désiraient faire partie de cette expédition, n importe à quel titre, comme employés ou comme volontaires. Leur père se rendit à Versailles et sollicita du roi cette faveur, qui ne fut accordée qu'à la condition , écrite de la main de ce prince , que les deux frères ne seraient jamais embarqués sur la même chaloupe dans toute expédition dangereuse ; le sort déjoua celte bienveillante disposition, et, après deux ans de navigation, une dépêche de La Peyrouse portait ce triste récit:

« C'est avec la plus vive douleur, dit M. de La Peyrouse , que je vais tracer I bis foire d’un désastre mille fois plus cruel que les maladies et tous les autres événements des jiltis longues navigations. Je cède au devoir rigoureux que je me suis imposé d'écrire celte relation , et je ne crains pas de laisser connaître que mes re grets ont été , depuis cet événement , cent fois accompagnés de mes larmes , que le temps n'a pu calmer ma douleur : chaque objet , chaque instant me rappelle la perte que nous avons faite , et dans une circonstance où nous croyions si peu avoir à craindre un pareil événement.

« J’ai déjà dit que les sondes devaient être placées sur le plan de MM. de Monneron et Benizet par les officiers de la marine; en conséquence, la biseayenne de / Astrolabe , aux ordres de M. de Laborde, fut commandée pour le lendemain, et je fis disposer celle de ma frégate , ainsi que le petit canot, dont je donnai le commandement à M. Boutin. M. d’Eseures, mon premier lieutenant, chevalier

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(le Saint-Louis, commandait la biscayenne de la l’ovssn'c et était le cliel' de cette petite expédition. Comme son zèle m’avait paru quelquefois un peu ardent, je crus devoir lui donner des instructions par écrit. Les détails dans lesquels j étais entré sur la prudence que j'exigeais lui parurent si minutieux, qu’il me demanda si je le prenais pour un enfant , ajoutant qu’il avait déjà commandé des bâtiments. Je lui expliquai amicalement le motif de mes ordres ; je lui dis que M. de Langle et moi avions sondé la passe de la baie deux jours auparavant , et que j’avais t rouvé que l’oflicier commandant le deuxième canot, qui était avec nous, avait passé trop près de la pointe sur laquelle même il avait touché : j'ajoutai que de jeunes officiers croient qu’il est du bon ton, pendant les sièges , de monter sur le parapet des tranchées, et que ce même esprit leur fait braver, dans les canots, les roches et les brisants: mais que cette audace peu réfléchie pourrait avoir les suites les plus funestes dans une campagne comme la nôtre, où ces sortes de périls se renouvelaient à chaque minute. Après celte conversation, je lui remis des instructions qui ne devaient me laisser aucune crainte. Elles étaient données à un homme de trente-trois ans , qui avait commandé des bâtiments de guerre : combien de motifs de sécurité !

« Nos canots partirent, comme je l'avais ordonné, à six heures du matin. C’était autant une partie de plaisir que d’instruction et d'utilité : on devait chasser et déjeuner sous les arbres. Je joignis M. d’Escures, M. de Pierrevert et M. de Mon tarnol , le seul parent que j'eusse dans la marine , et auquel j’étais aussi tendrement attaché que s’il eût été mon fils. Jamais jeune officier 11e m’avait donné plus d'espérance , et M . de Pierrevert avait déjà acquis ce que j’attendais très-incessamment de l’autre.

« Les sept meilleurs soldats du détachement composaient l'ornement de cette biscayenne , dans laquelle le maître pilote de ma frégate s’était aussi embarqué pour sonder. M. Boutin avait pour second, dans son petit canot, M. Mouton , lieutenant de frégate : je savais que le canot de VA strolabe était commandé par M. de Laborde, mais j’ignorais s’il s’y trouvait d’autres officiers.

h A dix heures du matin, je vis revenir notre petit canot. Un peu surpris, parce que je 11e l’attendais pas sitôt, je demandai à M. Boulin, avant qu’il fût monté à bord, s'il y avait quelque chose de nouveau. Je craignis dans ce premier instant quelque attaque de sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à me rassurer: la plus vive douleur était peinte sur son visage. 11 m'apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin , et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui restaient dans un si extrême péril. Entraîné, ensuivant son commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe , pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son canot, qui, de cette manière, poussé par celte lame, et lui cédant , pouvait

ne pas se remplir, mais devait cependant êlre entraîné au dehors à reculons par la marée. Bientôt il vit les brisants de l’avant de son canot, et il se trouva dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien propre , il parcourut le bord des brisants dans l’espoir de sauver quelqu’un ; il s’y rengagea même , mais il fut repoussé par la marée. Enfin , il monta sur les épaules de M. Mouton , afin de découvrir un plus grand espace ; vain espoir, tout avait été englouti !... etM. Boutin rentra à la marée haute. La mer était devenue belle. Cet officier avait conservé quelque espérance pour la biscayenne de l'Astrolabe; il n’avait vu périr que la nôtre. M. de Laborde était dans ce moment à un grand quart de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier, poussé par une générosité sans doute imprudente , puisque tout secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop élevée , le courage trop grand pour faire celte réflexion, lorsque ses amis étaient dans un si extrême danger, vole à leur secours , se jette dans les mêmes brisants , et, victime de sa générosité et de la désobéissance formelle de son chef, péril comme lui.

« Bientôt M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur que moimême, et m’apprit , en versant des larmes, que le malheur était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre départ de France, il s’était fait une loi inviolable île ne jamais détacher les deux frères 1 pour une même corvée, et il avait 1 M. Esmenard, auteur du poëine de la Navigation, a retracé cet épisode: on y lit ces vers :

Oh! de l’honneur français modèles et victimes!

Frères infortunés, compagnons magnanimes!

Trop généreux d’abord, o vous dont la mémoire \ it avec La Peyrousc et partage sa gloire !

Lescure vous appelle, ils ont volé tous deux; lie gouffre dévorant s’est refermé sur eux.

I! a été élevé en l’honneur de ces jeunes gens une colonne rostralc en marbre blanc dans un jardin

A N Cl KM l-T MOI) K H Mi.

cédé , dans celle seule occasion, an désir qu'ils avaient témoigné d'aller se promener et chasser ensemble; car c’était presque sons ce point de vue que nous avions envisagé l’un et l’autre la course de nos canots, que nous croyions aussi peu exposés (pie dans la rade de Brest, lorsque le temps est très- beau.

« Les pirogues des sauvages vinrent dans ce même moment nous annoncer ce funeste événement : les signes de ces hommes grossiers exprimaient qu'ils avaient vu périr les deux canots, et que tous secours avaient été impossibles. Nous les comblâmes de présents, et nous tâchâmes de leur faire comprendre que toutes nos richesses appartiendraient à celui qui aurait sauvé un seul homme. »

Ln jour de l’année I7S7, le marquis de Roncherolles , page de la reine, étant de service auprès d’elle dans une promenade à la Muette , la vit tout à coup fondre en larmes à la lecture d'une lettre que lui adressait le roi : c’était le récit de cet événement, auquel elle se reprochait d'avoir contribué.

La bibliothèque de Louis XVI a été conservée telle qu’elle était sous ce prince, et on y a réuni tous les ouvrages descriptifs de Versailles et des maisons royales, ainsi que la collection des Mémoires sur l'histoire de France.

Cabinet de la forge de Louis XVI.

Au-dessus de la bibliothèque était la salle du tour, où Louis XVI s’occupait de petits ouvrages en menuiserie et en serrurerie. Celte petite pièce contenait une forge et deux enclumes qui existent encore. C’est là qu’un serrurier nommé Gamin lui donnait des leçons de sa profession , et Louis XVI loigea , dit-on , avec, lui les

qu'avait planté leur père. Leurs noms s'y trouvent avec cette seule épigraphe, tirée de l’Écriture : « Samuel et Jonathan , distingués et aimables pendant leur vie , n'ont pas été séparés par la mort. »

V KH SA I I. L ILS A N CI K N K T \l O L) K I! N I

serrures et la elef île l’armoire qui renfermait le Livre rouge. Ce serrurier le trahit au moment de la révolution, el fit découvrir et saisir cette armoire.

Après ces utiles ou innocentes occupations, le seul plaisir de LouisXVI , lorsqu'il ne chassait pas, exercice nécessaire à sa santé, était de se promener sur la plateforme des toits qui s’étendaient d’un bout à l’autre de Versailles , principalement du côté de la chapelle, et là il observait, avec une lunette d’approche ou un télescope, tout ce qui se passait dans les jardins , et lorsqu'il avait découvert quelque rencontre ou peut-être un rendez-vous, il en plaisantait dans son intimité. Un jour cependant il éprouva une petite morliticalion, dont au surplus il tira peu de vengeance. En s’approchant d’une mansarde il entendit déclamer violemment contre son gouvernement , contre lui-même; se penchant alors sur la mansarde, il cria : «c Taisez-vous, insolents! » et un silence terrible succéda.

Promenade de Louis \ VL sur les toits.

Ce prince était bon, confiant , vertueux, aimant le bien , voulant le faire, mais trop faible , trop peu éclairé pour y réussir. « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple, » disait-il, et il renvoyait M. Turgot quand les événements se compliquaient ; il ne put les dominer et pas même les comprendre.

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