‹ VersaillesChapitre 5 sur 115 · I.ICAIN, /'/)., liv. V, V. 3dl · texte numérisé non relu

I.ICAIN, /'/)., liv. V, V. 3dl

! Sous Philippe-Auguste , les hommes de guerre blessés allaient mendier de château en château, quelquefois accueillis, trop souvent repoussés.

ANCIEN ET MODERNE

Monde l’aumône, ou à la communauté de l’hospice'. Des chefs, à la voix desquels ils ont obéi sur vingt champs de bataille , des camarades qui ont affronté les mêmes dangers, leur composeront une nouvelle famille ; et en levant la tête, ils apercevront les drapeaux qu’ils ont enlevés à l’ennemi : enfin ils auront ce qui suffit à l’homme et surtout au vieux guerrier, le vivre cl le couvert , de la gloire et un tombeau.

Le magnifique Hôtel des Invalides a cent huit toises de longueur, sur une profondeur de soixante -dix. Il est divisé en cinq corps de bâtiments , contenant une population de plus de quatre mille personnes. La façade principale, celle qui regarde la Seine, présente un avant-corps orné d’un fronton circulaire, dans lequel on a placé la statue équestre de Louis XIV . Le côté opposé offre le portail d’une magnifique église : c’est en petit Saint-Pierre de Rome. Même apparence dans l’ordonnance de la façade , même aspect du dôme ; et , si l’on avait terminé cette partie de l’édifice , comme on avait intention de le faire , par deux colonnades circulaires en avant, rien n’eût manqué à la ressemblance.

Cette grande et noble conception a sans doute de graves défauts : on n’aime pointa voir ces piliers contournés en forme de volutes, ces consoles en enroulements et la surcharge d’ornements alors en vogue ; mais ces défauts se perdent dans la masse des beautés et surtout à la vue de ce dôme qui domine tout Paris et annonce de loin à l’étranger qu’il a existé un grand siècle et un grand roi.

L’intérieur de l’édifice est peut-être plus remarquable encore. Scs longues galeries , semblables aux cloîtres des couvents ou même des palais de l’Italie ; son pavé de marbre , scs grandes et commodes distributions ; tout cet ensemble frappe d’étonnement , et la pensée y place Louis XIV faisant une visite aux Invalides, ainsi que le représente le tableau de Van der Meulen que nous avons cherché à imiter sur cette vignette.

L’usage était alors qu’à l’instant où le roi entrait dans l’enceinte de l’édifice , sa garde cessait son service auprès de lui ; elle se rangeait en bataille dans les cours , et les invalides prenaient sa place. C’étaient eux qui tiraient le canon à l’approche du roi , qui l’escortaient dans sa marche,

* Sous Henri IV. ils furent réunis dans une maison de charité, rue de l’Oursine ; sous Louis XIII , au château de Bicêtrc.

qui l'entouraient de leurs corps mutilés , de leurs cris de joie et de reconnaissance. Aussi , jusque dans ses derniers moments, Louis XIV montra sa sollicitude pour ce bel établissement1 auquel les princes étrangers venaient rendre hommage , et qui seul peut-être , à travers tous les événements , n’a jamais changé de destination.

L’intérieur de l'église tics Invalides , sa haute nef , son admirable coupole, rappellent le sty le qui prévalut en Italie à la fin du seizième siècle et

1 Louis MV s'exprime ainsi dans son testament : « Parmi les différents établissements <|ue nous avons faits pendant le cours de notre règne , il n'en est point qui soit plus utile h l'état ipie celui de l'hôtel

royal des Invalides . Toutes sortes de motifs doivent engager le dauphin et tous nos successeurs à

soutenir cet établissement et à lui accorder une protection particulière. Nous les y exhortons autant <|u'il est en notre pouvoir. »

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pendant toute la durée du dix-septième ; on voulut conserver la forme des églises gothiques, mais leur appliquer les règles de l’architecture grecque et romaine. Telle fut la pensée des deux architectes Libéral - Bruant et Mansard , qui cherchèrent à élever un édifice qui ne cédât à aucun monument de lTtalie et de l’Espagne en grandeur et en beauté. Les ornements et les peintures sont dus aux meilleurs artistes du règne de Louis XIV, àJouvenet, La Fosse, Coypel, aux deux Boullogne; les bas-reliefs et les statues au ciseau de Coustou , Coysevox , Girardon ; mais un plus habile artiste a décoré ce magnifique temple , c’est celui qui couvrit sa voûte des drapeaux pris sur l’ennemi. On appelait autrefois le maréchal de Luxembourg le tapissier de Notre-Dame , parce que alors c’était dans cette basilique qu’on suspendait les trophées de la victoire ; depuis , ce fut aux Invalides , et le nouveau décorateur y fit arriver le mobilier de toutes les puissances de l’Europe.

A côté de l'église est le réfectoire contenant la place de douze cents couverts et dont les murailles sont ornées de tableaux de batailles. Il présente aux heures des repas un aspect curieux. C’est là que le czar Pierre , pendant son séjour en France, vint s’asseoir et boire à la santé, disait-il , de ses vieux camarades.

Une des singularités de cet établissement, c’est que Louis XIV lui interdit, par une ordonnance formelle , expresse , toute donation, tout legs qui aurait pu lui être fait , revendiquant ainsi le droit exclusif de cette libéralité, de cette magnificence en quelque sorte orientale \

Te serais-tu flatté D'égaler Orosman en générosité?

Cet édifice a vu ainsi les générations guerrières se succéder sous ses voûtes et y raconter, comme autant de hérauts d’armes, les hauts faits des temps passes. Lorsque mourut naguère un brave maréchal sorti du rang des soldats, on trouva toute sa biographie dans les souvenirs de ses anciens compagnons ; comme jadis on recueillit les traditions fugitives

1 Nous voulons , dit l’édit de 1074 , qu'il ne puisse être reçu ou accepté pour ledit hôtel aucune fondation , dons et gratification qui pourraient lui être faits par quelques personnes et pour quelques

causes que ce soit.

V KH SAII.U-; s

des poésies d’Homère cl d’Üssian dans la mémoire des xieillards qui les avaient connus.

Cette vaste cour, entourée de portiques, réunit la grandeur a la magnificence; la façade est ornée d'un portail majestueux . au milieu duquel on a placé la statue de Napoléon en costume moderne, qui convient parfaitement à cette place, tandis qu’elle est ridicule au haut de la colonne de la place Vendôme. Cette cour et les portiques servent de promenade aux invalides. Un jour les vieux guerriers virent arriver au milieu d'eux un immense convoi. Depuis la translation du maréchal Lamies, mort de sa vingtième blessure sur le champ d’Essling, ils n'avaient pas reçu de maréchaux de France. Mais, quoi! celui-ci arrive escorté de huit autres cer-

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cueils de simples citoyens, et parmi eux Je corps d une jeune tille. Le souverain , échappé comme par miracle au même danger, vient honorer et bénir ces illustres victimes. Vieux guerriers, laissez -leur prendre place sous votre toit ; elles ont , comme vous , été mutilées par la mitraille: elles ont péri de la mort des braves; gardez leurs dépouilles sacrées , mais ne racontez pas l’événement qui vous les a confiées.

A peine a-t-on dépassé le vénérable Hôtel des Invalides qu’on aperçoit un autre édifice sur la même ligne, offrant à peu près le même aspect. Le premier était un asile pour les vétérans , l'autre est une école militaire pour la jeunesse. Louis XV a complété la pensée de son aïeul .

Au bout d’une immense esplanade, sur laquelle vingt mille hommes

peuvent facilement manœuvrer, s’élève un bâtiment élégant et régulier, destiné à l'éducation de cinq cents jeunes gens, qui viendront s’y former dans la science des combats , car il ne faudra plus dire le Métier de la guerre. Est-ce en effet un métier que cet art dont l’apprentissage est la gloire, et le résultat, la conquête? art difficile , qui ne s'acquiert pas seulement dans les combats, mais aussi par les leçons et les exemples. Ils aimaient à les donner ces leçons , les guerriers de 1 antiquité , Xénophon , Marins, César, Pompée, à cette ardente jeunesse à laquelle ils racontaient leurs longs et pénibles travaux ; ils les donnaient aussi dans leurs châteaux, les chevaliers , revenus de la Terre-Sainte, lorsque le soir, dans la grande salle tapissée de nattes et ornée de riches armures, ils redisaient les combats où avaient brillé les Godefroi , les Renaud , les Tancrède. Mais c’était surtout sous les beaux ombrages de Chantilly qu’on aurait pu écouter et comprendre ces merveilleuses combinaisons qui , par la promptitude des mouvements, par la justesse du coup d'œil et de la pensée, font arriver sur le point décisif la plus grande masse de forces possible, principes mis en pratique par le vainqueur de Rocroi, cl développés depuis sur une si grande échelle par Frédéric et Napoléon.

Mais ces préceptes fugitifs , isolés , ne convenaient plus aux générations qui devaient se consacrer aux combats des guerres modernes, à cette masse de connaissances de tout genre qu'on exige aujourd'hui; tout le temps de leur jeunesse suffisait à peine pour s’y préparer. Dans ce but fut élevé cet édifice , dont on a depuis fort mal à propos changé la destination. Là tout était consacré à une seule pensée, à l'étude de la guerre et à la profession des armes. On y trouvait une pièce renfermant les plans et reliefs des villes fortifiées ; plus loin, une galerie contenant les batailles célèbres; des salles d’armes; des manèges; et sur l’escalier même, les statues de Coudé, deTurenne, de Luxembourg et du maréchal de Saxe accueillant le jeune homme qui venait se préparer à imiter ces grands modèles. Entourés ainsi de tout ce qui peut émouvoir le cœur et frapper l’imagination , les élèves sentaient naître dans leurs âmes une ardeur brûlante , une ambition sans bornes. Gloire, Honneur, Patrie, étaient des mots toujours présents à leur pensée. N'est -il pas vrai , jeune homme, qui êtes là près de cet arbre à rêver, pendant que vos camarades jouent autour de

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vous? dites-nous où se portent vos pensées , où tendent ces regards ardents qui semblent dévorer l'avenir?... Serait-ce par hasard à la conquête du inonde? et pourquoi pas? Alexandre, à votre âge, craignait déjà que la terre ne fût trop petite * .

Le poème d’Ossian qui s’échappe de vos mains dit : Heureux ceux qui meurent jeunes et illustres !

Mais quel singulier caprice du sort !

ici va commencer la carrière du génie le plus extraordinaire qu’ait produit l’histoire, et ici même se développera, s’anéantira sa fortune. En moins d’une demi-lieu carrée, doit s’accomplir ce grand drame. En effet, cinq ans se sont à peine écoulés, qu’à cent pas de là 2, un jeune officier, pâle, maigre, couvert d’un habit usé , promène ses sombres rêveries; ses cheveux plats, tombant sur des joues creuses, lui donnent l’air malade ; un mouvement convulsif fait souvent tressaillir son corps ; ses regards vagues et ardents dénoncent une âme ulcérée. Un vieillard l’observe3, l’aborde, lui demande ce qui l’agite.— Ce qui m’agite, a-t-il répondu avec violence, c’est l’injustice des hommes, leur ingratitude , leur odieuse indifférence. J’arrive de Toulon. Ils étaient là depuis deux mois sans oser l’attaquer, sans savoir le prendre, je l’ai remis entre leurs mains, et pour prix de ce service , on m’envoie dans la Vendée , combattre des Français, m’ensevelir dans l’oubli; et cependant il y a là quelque chose..., ajoute-t-il en montrant son front. — Calmez-vous, dit le vieillard, et suivezmoi. Ils marchent quelque temps en silence; ils entrent dans une ailée bordée de fleurs ; dans une maison simple , mais élégante ; enfin dans un salon, où le vieillard laisse son jeune compagnon.

Cette pièce semblait consacrée aux arts , aux Muses. Une harpe, un piano,

‘ Angusto limite mundi.

- Allée des Veuves.

5 Le nommé Baptiste, valet de chambre de madame Tallien.

de la musique sur un pupitre , une palette , un chevalet, et sur ce chevalet un tableau commencé; des livres de poésie sur la table; partout je ne sais quelle grâce, quel abandon dans celte demeure. Celle qui l’habite parait bientôt. C’est la plus belle, la plus élégante des femmes, el pour le jeune officier, la plus bienveillante*. Elle connaît déjà ses services et ses malheurs ; elle l’accueille , le console, lui promet son appui . et l’invite à paraître dans sa société , et, pour qu'il y soit d’une manière plus convenable , elle coupe elle-même une partie d’une pièce de drap qui se trouvait là sur un fauteuil et qu’elle le prie d’accepter. Quelques jours après le jeune oflieier s’est montré dans ce cercle brillant , il a retrouvé son assurance, il a pu déployer ses talents, ses lumières; une femme distinguée2 a attaché son sort a sa fortune; et cette fortune va devenir le destin cl la gloire de la France.

Mais passons à la troisième partie de ce singulier roman. La scène est à quelques pas plus loin.

Couronné par la victoire , parvenu au plus haut degré de puissance que

I on ait mi dans les temps modernes , le même officier gravit les hauteurs de Chaillot, qui dominent la capitale, cl là, entouré de tous les grands d’un empire , qui s’étend de la Baltique au Garigliano, d’Amsterdam à Cadix , près de la fille de trente Césars, qui esl venue recevoir de lui en dot le monde entier, loto dotabere mundo3, il trace les contours, désigne l’enceinte du plus magnifique palais. En effet, il n’est plus d habitation en proportion avec tant de gloire; il faudra loger en ce lieu dix souverains, parents, alliés ou vaincus; il y faudra reproduire l’image de cinquante batailles gagnées, de toutes les capitales de l’Europe envahies ; il y faudra placer neuf cent cinquante étendards pris sur l’ennemi ,

’ Madame Tallien. Elle habitait à Chaillot la maison n° 5.

5 Joséphine de La Pagerie, veuve du général Beauharnais.

5 Claudien, deNupt.

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