PASSY
Nous voici hors des barrières, et nous laissons derrière nous les palais, les monuments, la gloire , pour respirer un air plus pur et goûter le repos
François Ier aussi voulut appeler le Havre Françoisville , et Henri IV, Ouillebeuf, Henriqueville ; ils n'ont pu faire adopter ces noms par la postérité. Le seul homme qui ait réussi dans ce genre est un certain sire d'Arpajon , qui , ayant acheté la seigneurie de la Châtre , voulut lui donner son nom , e: voici comment il s'y prit. Il fit placer à l'entrée de la ville trois ou quatre valets robustes qui demandaient le nom du lieu à tous ceux qui se présentaient pour entrer : s'ils répondaient drpajon , ils étaient récompensés ; mais s'ils avaient le malheur de répéter l'ancien nom , ils recevaient des coups de bâton. Le nom de In Châtre disparut.
' Nous avons représenté le roi allant à Versailles ; on calcule qu'il y a été cent quatre-vingt fois.ee qui équivaut à six mois de séjour consécutif sans qu'aucune affaire ait eu à souffrir, sans qu’on se soi! aperçu de cette longue absence; mais à la condition de ne se coucher qu'à deux heures après minuit. I! en est de même des sommes qui ont été dépensées pour ce palais et qui s'élèvent à plus de douze millions, sans qu'aucun service ait été négligé. Voilà ce qui n'excite pas beaucoup l'attention fugitive du moment, mais que la postérité admirera; elle appliquera à ce prince le passage d'Horace. Cirtutem incoiumem odimus, sublalatn ex oculis qnœrimus invidi (1- ni. od. 24), que Le Brun a si bien imib par ccs vers :
I.n mémoire est reconnaissante; l es yeux sont ingrats et jalons
ANCIEN ET IV10 b Eli NE.
Ainsi s’expriment les Parisiens, quand ils ont franchi le dimanche une barrière quelconque et qu’ils se croient à la campagne en entrant clans un faubourg plus sale et moins aéré que la ville. J’avoue cependant que je suis un peu parisien à cet égard; et je n’ai pas plus tôt aperçu un champ de blé ou le tuyau d’une usine , que mes idées se portent à l’instant sur l’agriculture et l’industrie , ces deux grandes sources de richesse et de prospérité. Je m’afflige alors en pensant que mon pays est inférieur sous ces deux rapports à des peuples qui sont loin de l’égaler en lumières. L’agriculture en France est encore dans l’enfance ; elle n’a pas de bestiaux ; elle est livrée à de vieilles routines, à une rotation vicieuse. L’industrie ne s’est développée que depuis la révolution. Elle est encore tout à fait nulle dans les deux productions les plus importantes : la fabrication du fer et l’exploitation delà bouille. Enfin, le ressort principal de toute industrie, de toute agriculture, les communications sont dans l’état le plus imparfait. Peu de routes et de canaux; à peine un ou deux chemins de fer. De ces réflexions, par une transition naturelle, j’aime à me rappeler les hommes de génie qui ont éclairé et enrichi leur pays, qui l’ont sorti des liens de l’enfance ou de la barbarie; enfin les grands hommes de l’utilité 1 : car comme la gloire, elle a eu aussi les siens depuis Triptolème jusqu’à M. Parmentier, depuis Thésée et Pyrithoüs jusqu’à M. le duc de Liancourt. L’imagination cherche alors à se former un modèle de ces bienfaiteurs des hommes, de ces héros pacifiques ; et voici à peu près comme elle le compose.
11 faudrait que l’homme qu’on voudrait prendre pour ce type naquît dans la condition la plus humble et qu’il dut ses moyens d’existence à un travail manuel , pénible, difficile, improbus labor. Parvenu par lui seul à l’aisance , il sentirait alors son génie se développer et s’élancer dans des découvertes scientifiques qui rendraient son nom immortel. À tant de supériorité, il joindrait l’esprit, la bonté, les vertus qui exciteraient pour lui une telle estime , une telle considération parmi ses concitoyens , qu’ils le chargeraient des missions les plus importantes , et en quelque sorte des destinées de leur pays. Eh bien! ce type idéal, ce modèle imaginaire de
1 Utilitas magnos liominesque deosque efficit (Ovide). Thésée se jetait sur les méchants sansqu'ils lui eussent fait du mal , mais uniquement parce qu'ils étaient méchants (Peut., t. I, p. 57). I.es anciens chevaliers parcouraient la terre, non or hem concvpiscendo sed vendicando (Sen., de Ben., 1. i, c. 15 .