‹ Versailles et les deux Trianons; (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

« La Duchesse de Bourgogne, dit Dangeau, à la date du a3 mai 1698, avait visité quelques maisons dans le parc pour avoir une ménagerie; on n'en a point trouvé qui lui convienne, et le Roi a pris sa première résolution là-dessus, qui est de lui donner la véritable Ménagerie. On prendra pour faire des jardins quelques-

Jean de La Quinlinie, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roi.

unes des cours où il y a des bêtes présentement, et on lui accommodera et meublera la maison comme elle le désirera. »

A la date du 19 juin, on lit : « Le Roi alla l’après-dinée se promener à Marly. Monseigneur alla le soir se promener à Chaville. M“ la duchesse de Bourgogne alla avec toutes ses dames souper à la Ménagerie. Elle avait été quérir M” de Maintenon à Saint-Cyr; elles revinrent de bonne heure pour être à l’arrivée du Roi, qui était allé se promener à Marly. » Le Journal de Dangeau mentionne de fréquents soupers, de nombreuses collations à la Ménagerie, où se plaisait surtout la duchesse de Bourgogne, qui s’y faisait conduire par M” de Maintenon .

et souvent se livrait avec elle à la pêche dans le bras du canal aboutissant à une entrée qu on avait fait faire pour aller plus directement à ce petit palais.

La duchesse de Bourgogne fit, jusqua un certain point, de la Ménagerie ce que plus tard Marie-Antoinette fit du Petit-Trianon, un lieu de repos où elle venait poui se soustraire à la pesante étiquette qui régnait au château de Versailles. Elle installa une laiterie et fit dans son jardin de petites allées, qu’elle préférait de beaucoup à celles du grand parc de Louis XIV. Les heureuses années passent vite, et bientôt ce séjour, quelle remplissait du charme de sa jeunesse et des éclats de sa gaieté, devint morne et silencieux. La duchesse de Bourgogne était morte; les beaux jours de la Ménagerie étaient finis.

Pourtant les portes de ce joli palais s ouvrirent encore quelquefois aux étrangers. En 1717, Pierre le Grand arrivait à Versailles dans l’après-midi du 24 mai. M. Achille Taphanel, l’érudit conservateur de la bibliothèque de Versailles, a écrit à propos de cette visite : « Le 25 au matin, devançant l’heure à laquelle M. d’Antin devait venir le prendre, le czar traversa seul les allées et alla s’embarquer sur le canal. 11 se rendit ensuite à la Ménagerie, où, si l’on en croit Buvat, il fit présent au fontainier, pour la peine que celui-ci avait eue de faire jouer en son honneur les eaux souterraines, d’une pièce de vingt-cinq sols. Le fontainier, ajoute Buvat, confus de cette largesse, se repentit fort de ne pas l’avoir mouillé avec son robequin. Mais Buvat est une mauvaise langue, qui ne tarit pas en malices de ce genre sur le souverain moscovite. Dangeau, plus directement informé, fournit des renseignements tout contraires. »

On parle encore quelquefois, dans les Mémoires du duc de Luynes, de l’abandon de la Ménagerie. Ducis fut autorisé à y demëurer ; la Révolution acheva ce que le temps avait commencé. Les animaux qui y vivaient encore furent envoyés au jardin des Plantes de Paris, où Bernardin de Saint-Pierre avait demandé qu’on établît une ménagerie. Bientôt tout fut mis au pillage dans le petit palais de la duchesse de Bourgogne ; les tableaux furent enlevés ; parmi ceux qui ne furent pas détruits, il en est qu’on retrouve aujourd’hui en certain nombre dans les musées du Louvre, de Fontainebleau, de Compiègne, etc. ; les ornements de la chapelle et beaucoup de ceux des appartements furent vendus. Sous le Consulat, ce qui restait de la Ménagerie fut donné à Siéyès. En 1801, le tout fut vendu, démoli, converti en fermes. Aujourd’hui l’emplacement sur lequel elle s’élevait est occupé moitié par des fermiers, moitié par l’autorité militaire.

Tout cependant n’a pas complètement disparu de la Ménagerie, et on retrouve

assez facilement la place de certains bassins, notamment de celui de la cour du Rond d’eau, qui se trouvait placé entre la cour des Autruches et la cour des Pélicans. Dans la cour octogonale, on voit encore les murs de la grotte qui soutenait le bâtiment rejoint par une galerie au petit palais. Cette grotte, faite de fortes assises, est encore très nette dans ses contours, et les arêtes des angles des murs qui l'entourent sont presque aussi vives que par le passé. Son intérieur

a encore, malgré les dégâts qu’elle a subis, conservé son aspect. Si on n'y retrouve plus trace du petit bassin et des jets d’eau dont parle Piganiol de La Force, on distingue encore, collés aux parois des murs, quelques-uns des coquillages qui la tapissaient entièrement. On y pénètre par une porte basse qui lui donne le peu de jour qu'elle a.

On trouvera, par exemple, dans un très suffisant état de conservation, les deux pavillons qui terminaient de chaque côté la grande volière dont nous avons parlé plus haut. N’étaient les toitures, ils présentent encore leur forme première et le charme de leurs proportions. Comme la grotte, ils sont bâtis en pierres de taille.

A 1 extérieur, donnant sur le parc, on y avait accès par une porte surmontée d’un tympan demi-circulaire, soutenu par deux petites consoles très bien conservées, ainsi que les moulures. A l’intérieur de la Ménagerie, ces deux pavillons, qui sont reliés par un mur assez long, sont ornés de frontons triangulaires, sur lesquels sont sculptés des enfants portant des attributs de musique; au milieu du fronton est sculptée également une grande coquille entourée de palmes et d’ornements.

Malgré les dégradations qu’ils ont subies, ces deux pavillons, seuls restes reconnaissables de la Ménagerie de la duchesse de Bourgogne, pourraient encore reprendre leur forme, si jamais on songeait à y faire des réparations. Mais pour l’instant ils servent à abriter des bestiaux et, comme la grotte, semblent au contraire attendre le jour où les démolisseurs auront achevé de mettre le néant là où ont passé la vie de toute une cour et les élégances de toute une époque.

Dans l’intéressant travail qu'il a publié sur la Ménagerie, M. J. Marquet de Yasselot fait remonter l’époque de la construction des pavillons dont il s’agit à 1698 ou 1699. Bien vraisemblablement, le dessin en est dû à Mansart, qui était chargé d’édifier la Ménagerie. Les dates que nous donnons ont été prises dans les Comptes des bâtiments, où l’on trouve entre autres mentions : « 1698. 22 juin. 21 décembre : A ceux qui ont travaillé au nouveau jardin de la Ménagerie : 1751 1. 2 s. » Et plus loin, aux dates du 26 juillet 1699 au 23 août de la même année : « A Jean Dedieu, sculpteur, à compte des ouvrages qu’il a faits à un des pavillons du jardin de la Ménagerie (deux paiements) : 35o 1. » Enfin à la date du 7 mars 1700: « A Adam, sculpteur, pour les modèles qu'il a faits pour les ornements des pavillons du jardin de la Ménagerie de Versailles : 60 1. »

A l’occasion des fêtes qui devaient être données à Versailles, pendant la durée de l'Exposition nationale universelle de 1900, un comité fut formé, dans lequel on proposa de faire reconstruire la Ménagerie provisoirement, en plâtre, par les habiles décorateurs qui ont fait du Champ de Mars et de 1 esplanade des Invalides une véritable ville de féeriques palais et de pavillons. On devait aussi non seulement repeupler les loges et les basses-cours de leurs hôtes d autrefois, reconstruire le colombier, refaire les jardins de la duchesse de Bourgogne, mais aussi emprunter aux galeries du Louvre, de Fontainebleau, etc., les tableaux dispeisés à l’époque de la Révolution. Malgré l’intérêt historique et artistique d une pareille reconstitution, on dut renoncer à ce projet, dont 1 exécution, très coûteuse poui une œuvre provisoire, pouvait être aussi entravée par le génie militaire, qui occupe une partie des terrains de la Ménagerie. On agita même la question d’une reconstruction définitive. Faut-il regretter 1 abandon de cette idée, et la

moindre pierre restée des ruines de ce charmant palais ne parle-t-elle pas plus à l’imagination qu’un édifice complètement neuf, dénué de ce que l’on demande surtout à Versailles : l'évocation du passé?

Dussieux, qui a beaucoup étudié Versailles et qui faisait du parc le but de toutes ses promenades, a constaté un fait assez curieux sur le terrain de l’ancienne Ménagerie. Les cours des animaux, dit-il, ont conservé leur forme, mais aussi sont devenues des jardins et des prés ; les loges des animaux féroces ont été transformées en bergerie, mais leurs piliers de pierre se détachent en jaune sur les plâtres modernes. La volière est rasée jusqu’au sol ; mais au moment de la floraison des prés, une plante à fleurs jaunes, qui se plaît sous les sous-sols pierreux, trace exactement le contour de la volière, d’une façon bien tranchée, au milieu des fleurs blanches et rouges qui couvrent le reste de la prairie.

Comme nous l’avons dit ailleurs , c’est là un mélancolique et doux hommage de la terre qui produit toujours et force le souvenir où l’homme n’a semé que la ruine et l’oubli.

Trophée intermédiaire. Façade sur le parc.

LA FAÇADE DU CHATEAU DU LE PARTERRE d’eAU. — LES CABINETS DE DIANE ET DU POINT

Trophée d’angle de la façade sur le parc.

Cette suite grandiose de bâtiments

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