LE BOSQUET DU DAUPHIN. - LE MARAIS. - LES BAINS D’APOLLON
omme le grand canal, comme le magnifique bassin, autrefois bassin du Cygne, ainsi qu’il est désigné dans la Célanire de M"' de Scudéry, où l’on voit se débattre aujourd’hui les beaux chevaux marins de Tuby , traînant le char d’Apollon, l 'allée Royale ou Grande allée du Tapis-Vert , a servi aux grandes fêtes de Louis XIV, dont nous avons signalé l’ensemble dans le premier volume de cet ouvrage, et qu’il serait inutile de rappeler ici.
Dans cette Grande allée, Molière joua la Princesse d’ Élidé, la troupe du roi interpréta une pièce de M“ de Villedieu, on donna de grands bals avec feux d’artifice, magnifiques décors réglés par Viga-
rani; puis vinrent les fêtes de 1674, d’autres encore, dont nous ne saurions parler qu’en répétant ce que nous avons déjà dit.
Primitivement, dans la demi-lune par laquelle on entre dans l’allée Royale,
Milon de Crotone, par Puget.
le groupe de Persée et Andromède,
on voyait à droite, au coin du bosquet du Dauphin, la copie, par Lespingola, du groupe d 'Aria et Petits, qui aujourd’hui se trouve placé à l’entrée de cette allée. A gauche, à l’angle du bosquet de la Girandole, s’élevait la belle copie, par Coysevox, du groupe antique de Castor et Pollux, place qu'il occupe encore aujourd’hui; quant au groupe d 'Aria et Petits, placé maintenant comme nous venons de le dire, on lui a substitué celui de Papirius et sa mère, par Carlier, qui autrefois décorait la Salle de bal. On remarquera que la copie du groupe de Castor et Pollux a été signée par Coysevox, comme ses œuvres originales. Mais les deux morceaux les plus importants de l’entrée de l’allée Royale étaient, sans contredit, deux chefs-d’œuvre de Pierre Puget, qui sont aujourd’hui au musée du Louvre :
le Milon de Crotone, à gauche, et à droite.
Les œuvres de Puget ne subirent pas à Versailles le contrôle de Le Brun, ainsi que les autres morceaux de sculpture qui, comme nous l'avons dit, ont été exécutés, pour le plus grand nombre, d’après ses esquisses et même ses dessins, car beaucoup des projets du peintre ont été poussés très loin. 11 n’en faut pas conclure de là, comme on l’a fait, à une révolte brutale de Puget contre Le Brun, ni a une îancune de celui-ci contre le grand sculpteur. La vérité c’est que, tout en reconnaissant la valeur de Le Brun, Puget, qui d’ailleurs ne supportait aucune
discipline, et dont la marque du talent était justement l'indépendance, une rare spontanéité de conception, refusa d'accepter aucun projet, aucune collaboration. Bien lui en prit, et c’est à cette fierté que la sculpture française doit ces magnifiques morceaux, pleins d’une virile originalité. Nous lisons, en effet, dans les précieuses annales de M. Ch. Ginoux, qui contient de si intéressants détails sur la vie de Pierre Puget, les lignes suivantes, qui peuvent prouver que les relations du peintre et du sculpteur témoignent, au contraire, d’une certaine sympathie :
« i683. — Le Mi Ion et son piédestal, apportés de Marseille à Toulon, sont transbordés, en janvier, sur la flûte le Bien-Chargé, pour être envoyés au Havre et de là à Versailles, où ils arrivent en juillet. Le Brun, qui a assisté à l’ouverture de la caisse, écrit à Puget qu’il a trouvé sa figure très belle dans toutes ses parties. » Et plus loin : « La reine Marie-Thérèse, qui était également présente au déballage, s’écria, dès qu’elle vit la tête :
« Ah ! le pauvre homme, comme il « souffre! » Puget n’avait pas mis moins de neuf ans à faire son chef-d’œuvre.
Le Miloii de Crotone était placé en i683, Y Andromède en forma le pendant en i685. Les envieux de Pierre Puget, disent d’Argenville et Fontenai, répétant les bruits qui couraient quand le Mi Ion fut arrivé à Versailles, firent d’abord placer cette statue dans un endroit des plus détournés du parc; mais le roi, qui en connaissait le mérite, ordonna qu’on la posât à l’entrée de l’allée Royale. Ce fut le fils de Pierre Puget qui présenta Y Andromède à Louis XIV; celui-ci dit, après l’avoir examinée : « Puget n’est pas seulement un grand sculpteur, mais il est inimitable. »
Pierre Puget , d’après son fils.
Quand les deux ouvrages furent placés, on discuta sur leur valeur relative. Le roi se déclara pour Y Andromède. Puget, qui n’était pas courtisan, ne fut, parait-il, pas de l'avis du souverain : « Il est vrai, dit-il, que le marbre d'Andromède est plus beau, mais la figure de Milon est plus achevée. » Puget, à qui on avait fait la commande d’une statue de Louis XIV, pour Marseille, vint en 1688 à Fontainebleau, où il reçut une médaille d’or des mains mêmes du roi. Pierre
Puget, quoique grand artiste, avait, paraît-il, le sentiment de ses intérêts très développé; les compliments, les faveurs dont il fut comblé ne l’empêchèrent pas de témoigner son mécontentement quand il sut le prix que le ministre avait fixé pour le rémunérer de ses travaux.
On cite à ce sujet l’anecdote suivante, qui n’est pas invraisemblable, étant donnée la fierté du sculpteur.
Louvois, surpris d’apprendre que Puget ne se croyait pas assez payé, lui demanda la somme à laquelle il estimait les statues qui lui avaient été commandées : « Je demande, répondit-il.
que Sa Majesté me les paye selon leur valeur. » Louvois en parla au roi, qui lui dit qu’il était nécessaire que Puget s’expliquât plus clairement. Puget s’expliqua, mais demanda un tel prix, que Louvois ne put cacher son étonnement, et répondit à Puget que le roi n’en donnait pas moins à ses généraux d'armée.
« J’en conviens, répliqua Puget; mais le roi n'ignore pas qu’il peut trouver facilement des généraux d’armée dans ce nombre prodigieux d’excellents officiers qu’il a dans ses troupes, mais qu’il n'est pas en France plusieurs Puget. »
Le groupe de Persée et Andromède , aujourd'hui au Louvre et qu’on voyait pmfcMi.»., i , ,, à l’entrée, à droite de l’allée du Tapis-
rersée delurant Andromède, groupe de marbre par Puget. ’
Vert, a été remplacé par une belle copie en marbre du groupe de Laocoon, faite d’après l'antique par Tuby. Cette copie était autrefois placée dans les jardins du Grand Trianon. Descendant l’allée Roj-ale, nous trouvons à droite et à gauche une rangée de statues et de vases de maibre, les vases d un côté, bien que les copies n’aient pas été faites par les mêmes artistes, sont la reproduction exacte de ceux de l’autre.
Le premier vase à droite de l’allée Royale, vase dit Vase aux fleurs de lis,
et qui est l'œuvre du sculpteur Herpin, est orné d’un treillis, dans les losanges duquel on voyait autrefois des fleurs de lis sculptées; ces fleurs emblématiques furent grattées, quand vint la Révolution, sur ce vase et sur celui qui lui fait vis-à-vis, et qui est du sculpteur Poultier; mais, quelque soin qu’on ait mis
Vase aux cannelures fleuronnëes, par Drouilly.
à effacer les fleurs royales, il est aisé, quand la lumière du soleil couchant éclaire d’une certaine façon, rien qu’en l’effleurant, l’un de ces vases, d’y distinguer encore la trace très nette des sculptures qu’on s’est efforcé de faire disparaître. En suivant le côté du nord de l’allée Royale, nous trouvons la statue de la Fourberie, par Lecomte, d’après un dessin de Mignard; elle s’est démasquée et sourit en tenant son masque; auprès d’elle on voit un renard. A côté de cette statue est placée une Junon, statue présumée antique et réparée.
Puis c’est le Vase aux cornes d'abondance, par Barrois, dont on voit en face
la reproduction par Rayol; le Vase aux cannelures Jleuronnées , dit « aux tournesols », par Drouilly, dont la répétition, par Melo, est de l’autre côté de l’allée. Viennent ensuite une statue d’Hercule, copie de l’antique par Jouvenet; une Vénus de Médicis, copiée de l’antique par Frémery, et le Vase aux soleils, le plus beau de l'allée Royale, par Légeret, reproduit vis-à-vis par Slodtz. La composition des ornements de ce vase, la perfection de l’exécution des fleurs, en ont
cifoiiJrcune delà àiVôiwmmeedanj le Jardin deVersaillcj
fait un chef-d’œuvre bien des fois copié par les artistes. Ajoutons que le plus grand nombre de ces vases et de ces statues ont été gravés par Thomassin, Clarac, etc.
a cote au magnifique vase de Légeret, s’en trouve un d’un modèle plus simple, presque uni, sculpté par Arcis; celui qui lui fait pendant est l’œuvre de Joly. Puis c est la statue de Cyparisse, entourant d’une guirlande de fleurs le cou de son cerf, par Flamen; Artémise, statue commencée par Lefèvre et achevée par Desjardins, enfin, un vase de Hardy, orné de couronnes de chêne et de laurier, ^ ' f 01 tait autrefois le chiffre du roi; le vase qui lui est opposé est aussi de aie y. En remontant l'allée Royale, nous trouvons sur la droite, du côté du midi,
une charmante et spirituelle statue de Vigier : Achille à Scyros. Le héros est représenté costumé en jeune fille, mais il s’est coiffé d'un casque de guerrier et tire du fourreau l’épée qu’il a préférée aux bijoux qu’on voit déborder d’un petit meuble placé auprès de lui ; le mouvement hardi de la marche qui révèle l’homme a été admirablement indiqué, et fait deviner le bouillant héros sous le travestissement féminin ordonné par Thétis.
Près de cette statue, celle d’une Amazone, bonne copie de l’antique, par Buirette; puis une autre remarquable statue par Poultier, représentant Didon sur son bûcher, œuvre pleine d’élégance, et par le mouvement général et par le bel ajustement du costume aux larges draperies; puis c’est un Faune portant un chevreau, par Flamen, copie d’après l'antique; la Vénus, de Legros, connue sous la dénomination de « Vénus de Richelieu »; bonne statue qui, avec la Fidélité, de Lefèvre, exécutée d’après un dessin de Mignard, termine la rangée des sculptures de l’avenue Royale, du côté du midi.
L'histoire du bosquet des Dômes se trouve presque entièrement faite par les gravures qui nous sont restées de ce bosquet élégant, si riche de décoration, et
qui sort à peine de l'oubli dans lequel les administrations précédentes l’avaient laissé. Déjà, vers iSio, on écrivait que les pavillons qui l’ornaient attendaient des réparations: vers la fin du règne de Charles X, on écrivait : « Ce bosquet tire son nom de deux petites rotondes couvertes en dôme, dont on ne voit plus en ce moment (1828) que la place et les décombres, dans deux enfoncements qui se font face : ils ont été complètement détruits en 1820. »
Une belle gravure d’Israël Silvestre, datée de 1682, nous le montre sous le nom d & fontaine de la Renommée. Effectivement on voit, au milieu du bassin, entouré d’une double balustrade, une statue de la Renommée, montée sur la boule du monde et embouchant sa trompette; les statues qui l’entourent sont celles que l’on voit aujourd’hui, et qui ont été rapportées du bosquet de l’Arc-de- Tnomphe, où elles avaient été recueillies après la ruine du bosquet des Dômes. A propos de cette statue de la Renommée, on lit dans le Journal de Dangeau, 1 684 , que le roi, « voulant dans cet endroit-là faire quelque crose de plus magnifique, ordonna qu’on ôterait la statue de la Renommée, » et,
à la date du 24 avril 1699 : « Le Roi avait ordonné qu’on mît la statue de la
Renommée au milieu de la Colonnade; mais en la voulant enlever du lieu où elle était, une grue se rompit, et elle tomba si bien, qu'il y aura beaucoup de petites choses à y raccommoder. » On re-
COVPE 3VÎ\ L' VN DES EdIGVLES DES DoKES
nonça, paraît— il , à poser cette statue, qu’il ne faut pas regretter, car elle eût pris la place qu’occupe aujourd’hui le magnifique groupe de Girardon, l 'Enlèvement de Proserpine.
Une gravure de Simonneau le jeune, d’après Cotelle, datée de 1688, nous montre l’aspect définitif du bosquet des Dômes, orné des beaux groupes de Girardon, Regnaudin, Marsy et Guérin, autrefois placés dans la fameuse grotte de Thétis, et qu’on voit aujourd’hui au bosquet des Bains d’Apollon.
Une autre gravure de J. Rigaud, fort détaillée, nous montre aussi le bosquet des Dômes; mais dans cette gravure comme dans celle de Girard, fontainier, du recueil de Demortain (1714), les groupes des chevaux d’Apollon ne figurent plus. Piganiol, qui appelle tantôt temples, tantôt cabinets, les deux pavillons qui ornaient ce bosquet, et dont on ne voit plus aujourd’hui que les soubassements, les décrivait ainsi :
Chaque temple a quatorze ou quinze pieds de largeur sur vingt de haut, et est orné de huit'; colonnes d’ordre ionique, dont quatre sont de marbre de Givet et quatre de marbre de Rance. La principale façade de chaque
Coupe s
r l’un des édicules des Dômes.
cabinet est couronnée d’un fronton, enrichi de l’écu des armes de France, posé sur des trophées d’armes, le tout en bronze doré. On a rempli les encoignures