‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 13 sur 44 · TROISIÈME JOURNÉE DES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOURNÉE DES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE

« Plus on s’avançait vers le grand rondeau qui représentait le lac, sur lequel était autrefois bâti le palais d’Alcine, plus on s approchait de la fin des divertissements de l’Ile enchantée, comme s’il n’eût pas été juste que tant de braves chevaliers demeurassent plus longtemps dans une oisiveté qui eût fait tort à leut gloire. »

C'est sur le bassin même qui se trouve au bas du Tapis vert que le théâtre représentant ce palais avait été construit; il n’était pas encore à cette époque décoré représentant Apollon sur son char, surnommé par la foule : Le char embourbé.

« On feignait donc, suivant toujours le premier dessein, que le ciel ayant résolu de donner la liberté à ces guerriers, Alcine en eut des pressentiments qui la remplirent de terreur et d'inquiétudes. Elle voulut apporter tous les remèdes possibles pour prévenir ce malheur et fortifier en toutes manières un lieu qui pût renfermer son repos et sa joie.

« On fit paraître sur ce rond d’eau, dont l’étendue et la forme sont extraordinaires, un rocher situé au milieu d’une île couverte de divers animaux, comme s’ils eussent voulu en défendre l’entrée.

« Deux autres îles plus longues, mais d’une moindre largeur, paraissaient aux deux côtés de la première, et toutes trois, aussi bien que les bords du rond d’eau, étaient si fort éclairées que ces lumières faisaient naître un nouveau jour dans l’obscurité de la nuit.

« Leurs Majestés, étant arrivées, n’eurent pas plus tôt pris leurs places que l'une des deux îles qui paraissaient aux côtés de la première fut toute couverte de violons fort bien vêtus. L’autre, qui était opposée, le fut en même temps de trompettes et de timbaliers, dont les habits n’étaient pas moins riches.

« Mais ce qui surprit davantage fut de voir sortir Alcine de derrière le rocher, portée par un monstre marin d’une grandeur prodigieuse.

« Deux des nymphes de sa suite, sous les noms de Célie et de Dircé, partirent en même temps à sa suite, et se mettant à ses côtés sur de grandes baleines, elles s’approchèrent du bord du rond d’eau, et Alcine commença des vers auxquels ses compagnes répondirent, et qui furent dits à la louange de la Reine mère du Roi. »

Le rôle d’Alcine était joué par M"“ du Parc, celui de Célie par M"e de Brie, et celui de Dircé par M“c Molière. A propos de la représentation de la Princesse d'Élide, disons que Molière lui-même ne fut pas moins prodigue de louanges que les courtisans les plus raffinés, et qu’allant même beaucoup plus loin qu’eux, il ne craignit pas de faire allusion devant la reine aux amours secrètes du roi et de M"' de La Vallière, mettant dans la bouche de ses personnages une sorte de justification, d’excuse à sa conduite. C'est ainsi que le confident Arbate, que fort spirituellement Auguste Vitu appelait un Mentor à rebours, encourage chez son

élève le prince d Ithaque « les doux transports d'une amoureuse flamme » :

Moi, vous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu’aujourd’hui penchent vos sentiments !

Je dirai que l’amour sied bien à vos pareils,

Que ce tribut qu’on rend aux traits d’un beau visage ,

De la beauté d’une âme est un clair témoignage;

Et qu’il est malaisé que, sans être amoureux,

Un jeune prince soit et grand et généreux.

C’est une qualité que j’aime en un monarque :

La tendresse du cœur est une grande marque Que d’un prince à votre âge on peut tout présumer Dès qu’on voit que son âme est capable d’aimer!

Oui, cette passion, de toutes la plus belle,

Traîne dans un esprit cent vertus après elle ;

Aux nobles actions elle pousse les cœurs,

Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.

A vrai dire, si le fond de cette tirade a quelque chose qui étonne de la part d’un moraliste comme Molière, la forme ne lui est guère supérieure et ne dépasse pas de beaucoup celle de la versification courante du temps. Mais terminons cette troisième journée :

Lorsque les trois récitants eurent achevé « et qu’Alcine se fut retirée pour aller redoubler les gardes du Palais, le concert des violons se fit entendre, pendant que le frontispice du palais venant à s’ouvrir avec un merveilleux artifice et des Tours à s’élever à vue d’œil, quatre Géants d’une grandeur démesurée vinrent à paraître avec quatre Nains, qui, par l’opposition de leur petite taille, faisaient paraître celle des Géants encore plus excessive. Ces colosses étaient commis à la garde du Palais, et ce fut par eux que commença la première entrée du ballet ».

Les géants, les nains, huit Maures veulent empêcher la sortie des six chevaliers qu’Alcine retient auprès d’elle; ils y parviennent aisément, secondés par des monstres que les chevaliers essayent vainement de combattre; les esprits, les démons, viennent au secours d’Alcine : « il s’en présente deux à elle qui font des sauts avec une force et une agilité merveilleuses. »

D’autres démons paraissaient encore; « mais à peine Alcine commença-t-elle à se rassurer, qu’elle voit paraître auprès de Roger et de quelques chevaliers de sa suite la sage Mélisse sous la forme d’Atlas. Elle court aussitôt poui empêcher

l'effet de son intention, mais elle arrive trop tard; Mélisse a déjà mis au doigt de ce brave chevalier la fameuse bague qui détruit les enchantements. Lors, un coup de tonnerre suivi de plusieurs éclairs marque la destruction du Palais, qui est aussitôt réduit en cendres par un feu d’artifice qui met fin à cette aventure et aux divertissements de l’Isle enchantée. »

On pourrait croire, en lisant ces dernières lignes de la relation des fêtes, que

celles-ci étaient terminées : « 'Alors la Cour, se retirant, confessa qu’il ne se pouvait lien voir de plus achevé que ces trois fêtes, et c’est avouer qu’il ne s’y pouvait rien ajouter, etc. Mais, ajoute le récit, quoique les fêtes comprises dans le sujet des Plciisivs de l Isle eiich&ntee fussent terminées, tous les divertissements de Versailles ne l’étaient pas, et la magnificence et la galanterie du Roi en avaient encore réservé pour les autres jours, qui n’étaient pas moins agréables. »

Nous allons résumer la fin de cette relation fort développée, mais contenant de très curieux renseignements sur ces fêtes, dont la reproduction d’une partie avait été projetée sous le règne de Napoléon 111.

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'/arum, prout patet prima area

« Le samedi dixième, Sa Majesté voulut courre les têtes. C’est un exercice que peu de gens ignorent, et dont 1 usage est venu d’Allemagne, fort bien inventé poui faite voir 1 adresse d un cavalier, tant à bien mener son cheval dans les passades de guerre, qu’à bien se servir d’une lance, d’un dard ou d’une épée...

« Les chevaliers entrent l’un après l’autre dans la lice, la lance à la main et

Lambrequin de la chapelle.

un dard sous la cuisse droite, et, après que l’un d’eux a couru et emporté une tête de gros carton peinte et de la forme de celle d un Turc, il donne sa lance à un page, et, faisant la demi-volte, il revient à toute bride à la seconde tête, qui a la couleur et la forme d’un Maure, l’emporte avec le dard qu’il lui jette en passant; puis, reprenant une javeline, peu différente de la forme du dard, dans une troisième passade il la darde dans un bouclier où est peinte une tête de Méduse, et, achevant sa demi-volte, il tire l’épée, dont il emporte, en passant toujours à toute bride, une tête élevée à un demi-pied de terre; puis faisant place à un autre, celui qui. en ses courses, en a emporté le plus gagne le prix.

« Toute la Cour s’étant placée sur une balustrade de fer doré, qui régnait autour de l’agréable maison de Versailles et qui regarde le fossé, dans lequel on avait dressé la lice avec des barrières, le Roi s y rendit... Il se fit plusieurs belles et heureuses courses; mais l’adresse du Roi lui fit emporter hautement, après le prix de la course des dames, celui que donnait la Reine. G était une rose de

diamants de grand prix que le Roi, après l’avoir gagnée, redonna libéralement à courre aux autres chevaliers et que le marquis de Coaslin gagna.

« Le dimanche fut consacré au repos, et chacun discourut sur les plaisirs et les courses de la veille; le Roi cependant mena toute la Cour l’après-dînêe à sa Ménagerie... Il serait inutile de parler de la collation qui suivit ce divertissement, puisque, huit jours durant, chaque repas pouvait passer, dit le narrateur, pour un festin des plus grands qu’on puisse faire. »

Le soir, Sa Majesté fit représenter sur l’un des théâtres doubles de son Salon, que son esprit universel a lui-même inventé, la comédie des Fâcheux , « faite par le sieur Molière. »

Le lundi, nouvelles courses de têtes, défis, etc. Plus loin nous lisons :

« Aussitôt que le Roi eut dîné, il conduisit les Reines, Monsieur, Madame, et toutes les dames dans un lieu où l’on devait tirer une loterie... C’étaient des pierreries, de l'ameublement, de l’argenterie et autres choses semblables. »

Nouvelles courses toujours semblables; mais l’événement important de la journée au point de vue de la postérité tient en ces quelques lignes :

« Le soir, Sa Majesté fit jouer une comédie nommée Tartufe, que le sieur de Mollière avait faite contre les hypocrites ; mais quoique elle eût été trouvée fort divertissante, le Roi connut tant de conformité entre ceux qu’une véritable dévotion met dans le chemin du ciel et ceux qu’une vaine ostentation des bonnes œuvres n'empêche pas d’en commettre de mauvaises, que son extrême délicatesse pour les choses de la Religion eut de la peine à souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu, qui pouvait être prise l’une pour l’autre, et quoique on ne doutât point des bonnes intentions de l’Autheur (sic), il la défendit pourtant en public et se priva soi-même de ce plaisir, pour n’en pas laisser abuser à d’autres, moins capables d’en faire un juste discernement. »

.e de la Chapelle du C 2/v«/c Du Coté de {a. Co

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