LEVAU. - LES CHAPELLES. - M™ DE MONTESPAN. - CLAGNY
ontrairement à l'espoir que cette sorte de note officielle avait fait concevoir aux ennemis de Molière, les destinées de Tartufe devaient être tout autres que celles que certains lui désiraient.
Grâce à l'esprit de justice du roi, peut-être aussi à la nécessité qu’il sentait de maintenir les courtisans dans l’idée que sa volonté seule pouvait décider de toutes choses, l’interdiction de Tartufe ne tarda guère à être levée. L’étonnement fut grand de ceux qui croyaient le chef-d’œuvre inquiétant de Molière disparu pour toujours; mais il fallut se soumettre et accepter sans réserve apparente l’arrêt que venait de rendre le souverain; c’est ce que l’on fit.
Un des lanciers de la chapelle.
Passons au récit des dernières fêtes de Versailles :
« Le mardi treize, nouvelles courses de têtes, où le Roi gagna d’abord le prix, puis quatre autres.
« Le soir on joua le Mariage forcé de Molière, avec entrées et ballets, et le mercredi, quatorzième, le Roi prit le chemin de Fontainebleau. »
Le récit se termine par des félicitations à l’adresse des organisateurs de ces fêtes dispendieuses, parmi lesquels on est un peu étonné de trouver le nom d’un homme réputé alors et depuis pour sa parcimonie; nous voulons parler de Colbert, « qui s’employa en tous ces divertissements, malgré ses importantes affaires. »
En effet, il dut souffrir beaucoup, cet homme de qui Michelet a dit que c’était l’une des gloires de Louis XIV de l'avoir gardé vingt-deux ans pour ministre, et qui écrivait au roi : « Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il s’agit de votre gloire. Un repas inutile de trois mille livres me fait une peine incroyable, et lorsqu’il est question de millions d’or pour l’affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j’engagerais ma femme et mes enfants, et j’irais à pied toute ma vie pour y fournir. » 11 faut lire l’histoire de Colbert pour voir qu’il n’exagérait rien, et qu’il eût fait ce qu’il disait.
Revenons à la suite des relations des fêtes :
« Puis c’est le duc de Saint-Aignan qui joignit l’action à l’invention du dessein, le président de Pèrigny dont les « beaux vers » à la louange des deux Reines furent si justement pensés, si agréablement tournés et récités avec tant d’art, M. de Benserade qui rima aussi pour les chevaliers,. M. de Bon temps qui exerça une grande vigilance, d’autres aussi qui ont marqué si avantageusement le dessein de plaire au Roi, dans le temps où Sa Majesté ne pensait elle-même qu’à plaire, et où ce qu’on a vu ne saurait jamais se perdre dans la mémoire des spectateurs, quand on n’aurait pas pris le soin de conserver par cet écrit le souvenir de toutes ces merveilles. »
Merveilles, en effet, que ces fêtes dont le renom est venu jusqu a nous, mais qui, malgré la richesse du spectacle offert, malgré l’appareil royal et officiel avec lesquels elles furent représentées, peuvent sembler de fastueux enfantillages, des jeux d’enfants auxquels une cour déjà toute prête à admirer accorda une si grande importance. Mais la grandeur du spectacle peut faire passer sur ce que
nous appellerions des manques de goût qui étaient justement la marque de celui de ce temps. Ce luxe de dorure, ces enluminures vert et argent, ne semblent pas répondie au goût artistique français; cest, il faut le dire, que les exagérations décoratives espagnoles et italiennes, allemandes même, prenaient une grande importance à cette époque, et venaient un peu alourdir les délicatesses, la légèreté d’un art qui, de majestueux qu’il allait devenir sous Louis XIV, se transformerait en élégant et spirituel sous la Régence et sous Louis XV.
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Vigarani , d'ailleurs , qui fut un des décorateurs les plus ingénieux de ce siècle, et qui joua un si grand rôle dans toutes ces fêtes, comme pour les embellissements du château, était Italien. Gasparo Vigarani, dit Mariette, était un des meilleurs machinistes qu'il y eût alors en Italie, et qui avait un talent particulier pour les décorations des scènes de théâtres et d’autres spectacles tels que pompes funèbres, carrousels, ballets, etc.; il fut appelé en France en 1659, après avoir donné à Modène, dans cette même année, des preuves de son génie dans la décoration de la pompe funèbre de François d'Este, premier du nom, duc de Modène.
Il avait sans doute été appelé pour remplacer le Torelli, qui, quatorze ans auparavant, en 1645, avait ordonné, sur le théâtre du Petit-Bourbon, les décorations du premier opéra italien qui fut représenté en France devant le roi et sa cour; c’était la Finta pazza.
« Vigarani resta au service du roi jusqu’au temps où Lulli le prit, et, ayant fait société avec lui, ils jetèrent les fondements de l’opéra. » Mariette donne d’autres renseignements sur Vigarani, mais ceux-ci seulement nous ont paru utiles à reproduire.
Le récit des fêtes de Versailles emplirait des volumes, car presque tous les contemporains qui écrivaient alors semblent avoir pris à tâche d’en faire connaître les détails, enchérissant les uns sur les merveilles que racontaient les autres. Et, de fait, tout ce que l’art décoratif pouvait produire d’éclatant, de nouveau aux yeux, y était prodigué ; les exagérations de l’art italien, les lourdeurs de l’art espagnol, allemand, la crudité des couleurs, l’abondance des dorures, venaient, comme nous l’avons dit, s’imposer à l’art français, dont la finesse et l'élégance commençaient à peine à se dégager des influences étrangères. Il est intéressant de suivre sa marche et de le voir peu à peu sortir de l'ombre que jetaient sur lui ses dangereux voisins; on peut en suivre les progrès architecturaux, par exemple, presque année par année, jusqu’à la fin du xvf siècle, où l’originalité des formes se révèle, où Robert de Cotte fait pressentir le style de la Régence, qui va nous donner, elle, le merveilleux style flamboyant de Louis XV.
Ce qui ajoutait à l’éclat des fêtes données par Louis XIV, c’est la part qu’il sut y faire aussi aux manifestations de l’esprit; les grands écrivains de son temps y participèrent presque tous, et particulièrement Molière, qui, avec son théâtre, devait leur donner un singulier relief.
En effet, on relève les mentions suivantes sur le registre de La Grange, le comédien qui fut l'élève et l’acteur préféré de Molière et son camarade pendant quatorze ans :
« Le jeudy 1 i* octobre i663, la troupe est partie par ordre du Roy pour Versailles. On a joué le Prince jaloux ou D. Garde, Sertorius, VEsœlle des M., les Fascheux, l'Impromptu, dit, à cause de la nouveauté et du lieu, de Versailles; le Despil amoureux, et encore une fois le Prince jaloux. Pour le tout , reçu 3 3oo fr. de M. Bontemps, premier valet de chambre, sur sa cassette. Le retour a été le mardy 23a octobre.
« La troupe est partye par ordre du Roy pour Versailles le dernier jour de ce
mois d’avril 1664 et y a séjourné jusqu’au 22' de may. On y a représenté pendant trois jours : les Plaisirs de I Isle enchantée, dont la Princesse d'Élide fust une journée (qui fust le 6’ de may), plus les Fascheux, Mariage forcé, et trois actes du Tartuffe qui estaient les trois premiers. Reçu 4000 fr.
« La troupe, par ordre du Roy, est partie pour Versailles, le lundy
Qu/ilriémc
i3 octobre 1664, et est revenue le vendredy 25', et a joué tous les jours différentes comédies tant sérieuses que comiques, dix fois, sçavoir : Impromptu , l'Escolle des Maris , l'Escolle des Femmes, le C. imaginaire , le Despil, l’Estourdy , les Fascheux, Critique. Reçu au trésor royal : 3ooo fr.
« Le vendredy 12 juin 1 665 , la troupe est allée à Versailles par ordre du Roy, où on a joué le Favory dans le Jardin, sur un théâtre tout garni d’orangers ; M. de Molière fist un prologue en marquis ridiculle qui vouloit être sur le théastre malgré les gardes , et eust une conversation risible avec une actrice qui fist la marquise ridiculle placée au milieu de l’assemblée. La troupe est revenue le dimanche 14'.
« La troupe est partie pour Versailles le dimanche i3 septembre, est revenue le jeudy 17'. On a joué l'Escolle des Maris avec l'Impromptu et l'Amour médecin trois fois, avec musique et ballet.
« Le dimanche 6 novembre 1667, la troupe est partie par ordre du Roy pour Versailles, où l’on a joué Attila deux fois, la Veufve à la mode, la Pastoralle , V Accouchée ou l' Embarras de Godard, et le retour a été le mercredi 9e du mois de novembre. La troupe a reçu une année de pension : 6000 fr.
« Le mercredy 25e avril, la troupe est partie par ordre du Roy pour Versailles. On a joué Amphitryon et le Médecin malgré luy, Cléopâtre et le Mariage forcé, l'Escolle des Femmes. Est revenue le dimanche 29e du mois d’avril.
« Le mardy 10' de juillet 1668, la troupe est partie pour Versailles. On a joué le Mary confondu, a esté de retour le jeudy 19e. (En marge : Georges Dandin, ire fois.)
« Le 17 septembre 1672, on y joua aussi les Femmes savantes. »
Ce fut vraisemblablement la dernière fois que la troupe vint à Versailles du vivant de Molière. Après la mort du grand écrivain, elle s’y transporta fréquemment, comme en témoignent les mentions du registre.
Ce ne furent pas seulement la littérature et l'art décoratif qui se mirent au service de Louis XIV pour rehausser l’éclat de ces fêtes. La musique aussi , qui commençait à subir en France une transformation, y prit une grande part, et fut pour Lulli l’occasion de composer des œuvres qui devaient arriver jusqu’à nous. 11 est toujours curieux de rechercher les origines de ceux qui ont laissé un nom illustre. Celles de Lulli furent assez modestes, s’il faut en croire M“ de Montpensier. Voici ce qu’elle raconte à son sujet et à propos d’un souper fait en 1659, avec Monsieur, le jour des Rois, dans une jolie maison toute propre à faire des fêtes.
« Comme nous allions nous mettre à table, on vint dire à Monsieur que le roi le priait de l’attendre à souper, parce qu’il n’avait point à souper chez lui , ses gens s’étant attendus qu’il souperait chez Monsieur; il fallut réchauffer la viande. Sa Majesté nous fit un peu attendre; puis elle vint en musique avec les dames et les musiciens ordinaires. Leur mascarade n’était pas belle, et telle qu’après souper le roi se déshabilla pour le bal , quoiqu'il n’eût que des rhingraves et une cravate. »
On appelait rhingrave une sorte de vêtement emprunté aux Allemands. Furetière le définit : haut-de-chausse fort ample attaché aux bas avec plusieurs rubans.
« Le roi ne laissa pas de se mettre auprès des marquis. 11 en vint de très propres et bien vêtus, des dames et d’hommes de la ville. On dansa un petit
ballet assez joli pour avoir été fait en un moment. Mais le roi a un baladin, nommé Baptiste, qui triomphe à ces choses-là; il fait les plus beaux airs du monde. Il est Florentin, il était venu en France avec feu mon oncle le chevalier de Guise, lorsqu il revint de Malte. Je l’avais prié de m’amener un Italien pour
Motif de couronnement des fenêtres hautes de la chapelle.
que je pusse parler avec lui, l’apprenant alors. Après avoir été quelques années à moi, je fus exilée. Baptiste ne voulut pas demeurer à la campagne; il me demanda son congé, je lui donnai, et depuis il a fait fortune, car c’est un grand baladin. »
Bien que déjà dédaigneuse, la qualification de baladin donnée par M"e de Montpensier n’avait pas, à l’époque où elle écrivait, la signification qu’elle a
aujourd’hui. En effet, on apprend, en lisant les biographies de Lulli, que, non content d’être le premier compositeur de son temps, il ne craignait point de montrer qu’il savait jouer admirablement la pantomime; à ce point que Molière, plus souvent mélancolique que gai, lui disait souvent, pour le distraire lui et ses amis : « Baptiste, fais-nous rire! » Et Lulli, affirment les contemporains, s’acquittait avec joie de ces fonctions d’amuseur. Ajoutons qu’elles n'avaient rien d’humiliant pour un homme qui s’appelait Lulli, quand il les remplissait sur la demande et pour le plaisir de son ami Molière.
Lulli, ou Lully, n’était pas fils d’un meunier, comme l’ont dit plusieurs biographes, mais bien d’un gentilhomme florentin, ainsi que l’établissent les lettres de naturalisation que lui donna Louis XIV en 1661; il n’avait alors que vingthuit ans. Il est exact que ce fut le chevalier de Guise qui l’amena en France; mais ce que ne dit pas M“e de Montpensier, c’est qu'il entra chez elle comme simple aide de cuisine; en rapportant ce fait, elle eût pu songer à tirer vengeance de propos inconvenants que Lulli tint sur elle, et qui motivèrent son renvoi. Lulli n’avait pas perdu son temps chez Mlle de Montpensier, qui , ayant su que son apprenti cuisinier s’exerçait déjà d’une façon fort habile sur le violon, le fit mettre au nombre de ses musiciens. Son talent l’avait déjà fait connaître quand il quitta la maison de la petite-fille de Henri IV, et il put se faire recevoir dans la grande bande des violons du roi, où il composa des morceaux de violon qui le firent connaître de lui.
Peu de temps après, Louis XIV, après l’avoir entendu, donna à Lulli l’inspection générale de ses violons et créa pour lui une nouvelle bande qu’on appela les petits violons du roi. Le succès de ce musicien fut grand, et Lulli entra dès lors en pleine faveur à la cour. Il écrivit d’abord, dit Fétis, quelques airs des ballets dans lesquels le roi dansa, puis d’autres divertissements. En 1664, il se lia d’amitié avec Molière et composa pour lui la musique de la Princesse d'Élide dont nous avons parlé plus haut.
Dès ce moment, tout ce qu’il y eut de musique au théâtre de Molière fut écrit et dirigé par lui. Ajoutons qu’il avait joué et dansé dans les ballets de la cour, ce qui n’était pas fait pour laisser oublier le nom de baladin que lui avait donné MUe de Montpensier. C’est ainsi qu’il joua avec beaucoup de succès le rôle de Pourceaugnac et celui du muphti dans le Bourgeois gentilhomme ; dans le premier rôle il plut particulièrement au roi pour ses bouffonneries; il avait, paraît-il, imaginé, en fuyant les apothicaires, de sauter dans l’orchestre et avait brisé un clavecin. Qui eût prévu en cet acrobate le père de l’opéra français ?
Lulli, dès lors , jouit d’une faveur dont les témoignages se multipliaient chaque jour. Il est vrai que son talent grandissait avec cette faveur; en même temps qu’il recevait du roi des lettres patentes qui lui permettaient d’établir à Paris une Académie royale de musique, c’est-à-dire l’Opéra, il écrivait ces œuvres drama-
WÊKÊKÊÊËÂ
ti h'iiit Mi vi lit» an r.i'ii' iiwi'/iw îvi'i'i ri^GvriYGriVj'jmw
Chapelle : fenêtre du rez-de-chaussée.
tiques dont le succès dura en France jusqu’au moment où un homme de génie, Gluck, vint, par la force de son talent, imposer au théâtre les principes d’un art nouveau. Malgré sa valeur, Rameau lui-même n'avait pu faire oublier les œuvres du favori de Louis XIV.
Nous ne raconterons pas ici les querelles de Lulli et de ses collaborateurs, sa brouille avec Molière et son association avec Quinault, d’où sortirent ses plus
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belles inspirations. Disons seulement, s’il est intéressant de savoir comment se faisaient les livrets d'opéras, que Quinault écrivait le plan de plusieurs sujets et les portait au roi, qui choisissait celui qui lui paraissait le meilleur. Lulli alors prenait connaissance du sujet choisi et commençait à composer la musique des ballets et divertissements, de l’ouverture, pendant que son collaborateur notait la pièce en vers. Ce travail fait, Quinault le lisait à l’Académie, qui avait droit de correction. Ajoutons que Lulli, toujours très indépendant, ne tenait que fort peu compte de l’opinion des académiciens, bouleversait le poème, la versification, jusqu’à ce que le tout l'eût satisfait.
Pendant quatorze ans, Lulli resta associé à Quinault comme directeur de l’Opéra, et de cette union naquit, à vrai dire, l’opéra français. L’humeur emportée, les brutalités de Lulli, lui valurent un grand nombre d'ennemis, parmi lesquels il faut compter M” de Montespan et M“ de Thianges, sa sœur, et particulièrement Sénecé, valet de chambre de la reine Marie-Thérèse; son talent, ses succès, furent les principales causes de cette persistante animosité. En vain on voulut rompre la collaboration de Quinault et de Lulli, en substituant au premier La Fontaine, Thomas Corneille, Boileau et Racine lui-même; aucun d’eux ne put jamais entrer en communion d’idées avec Lulli, comme Quinault en avait le pouvoir. Lulli mourut à Paris en 1687, léguant à ses fils, avec un nom célèbre, une fortune considérable.
Sans entrer dans les nombreux détails biographiques que nous ont laissés les contemporains de Lulli , nous avons cru devoir consacrer ces lignes au résumé de la vie d’un artiste dont le talent contribua à l’éclat artistique de son temps et ne fut pas un des moindres rayons du soleil de Louis XIV.
On comprendra que nous ne disions rien de Molière, malgré la grande part qu'il prit aux fêtes de Versailles ; nous ne saurions que répéter ce qui a été dit tant de fois, infliger, par exemple, un démenti à la légende qui veut que Louis XIV ait soupè en tête à tête avec Molière, pour donner une leçon à ses courtisans, acte contraire à l’étiquette qui fut la règle inflexible sous laquelle vécut toute la cour de Versailles et le roi lui-même. La vie, l’historique des pièces de Molière, la bienveillance que lui montra Louis XIV, sont choses trop connues, trop répétées, pour qu’il soit besoin de les consigner ici. Reprenons, au point où nous l’avons laissée, la relation des fêtes dont M"e de LaVallière fut l’objet, et arrivons à la fin de ces fêtes qui précédèrent de bien peu la disgrâce de la favorite
En effet, son bonheur passa vite, et un nouveau caprice du roi précipita la
chute de celle que désespérait sa faute, que M” de Sévignè appelait « la petite violette qui se cachait sous l'herbe et qui était honteuse d'être maîtresse, d’être mère, d’être duchesse». Déjà grandissait une rivale en M” de Montespan, qui , loin de vouloir s’effacer, comme l'avait fait M“e de La Vallière, fut la première à proclamer ce qu’avait avec tant de soin caché sa devancière. Car, comme le dit un de ses biographes, celle-ci voulait croire que personne ne devait connaître ses faiblesses. Elle appelait sa fille mademoiselle, et celle-ci l’appelait belle-maman.
Elle voulut, quand Mignard fit son portrait , qu’il la peignît entre ses deux enfants, tenant à la main une paille d’où sortait une bulle de savon entourée de cette inscription : Sic transit gloria mundi.
Par un effort d’abnégation, et peut-être
Chapelle : chute nord-est.
pour ajouter elle-même une humiliation à celles qu’elle avait déjà à supporter, elle accepta de vivre avec M“ de Montespan, de devenir, presque sa servante, modifiant un détail de sa toilette au moment où elle sortait pour aller voir le roi. Une première fois pourtant, abreuvée de dégoûts, rebutéé par la dureté de celui qu’elle avait aimé, qu’elle aimait peut-être encore, elle se retira chez les bénédictines de Saint-Cloud. Elle revint pourtant à la cour, suppliée, dit-on. par le roi; peu de temps après elle se retira de nouveau au couvent de Sainte-Marie', à Chaillot, pour revenir, malgré elle, encore à la cour. Une grave maladie la fit songer à se retirer définitivement du monde, guidée par Bossuet dans ses idées de repentir.
Sa sincérité éclatait dans toutes ses paroles, et Bossuet écrivait en parlant d’elle, au maréchal de Bellefond : « Elle ne respire plus que la pénitence, et, sans être effrayée de la vie qu’elle est prête à embrasser, elle en regarde la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d’en craindre la peine. Cela me ravit et me confond. Je parle, et elle fait; j’ai les discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j’entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot où je ne croie prononcer une condamnation. »
M"' de La Vallière se retira donc- définitivement aux Carmélites, après avoir fait ses adieux au roi, qui ne fut guère ému par son départ. Elle se jeta aux pieds de la reine et lui demanda pardon. Aux Carmélites, elle prit en religion le nom de Louise de la Miséricorde. Son repentir était sincère, sa conduite fut exemplaire; un désir insatiable de souffrance la consumait. En vain fut-elle visitée dans sa retraite par la reine, par M” de Montespan, par ceux qui vinrent la féliciter à l'occasion du mariage de sa fille, M“e de Blois, avec le prince de Conti. rien ne put la détacher de cette vie de pénitence, et. quand vint le moment suprême, elle s’éteignit en répétant : « Expirer dans les plus vives douleurs, voilà ce qui convient à une pécheresse. »
Les éloges ne manquèrent pas à la mémoire de M"e de La Vallière, et dans chacun d’eux on devine facilement le blâme qu’inspirait l’égoïsme de celui qui, après en avoir été aimé plus qu’il ne l’avait aimée lui-même, l’avait si complètement oubliée. « C’est à l’instigation de la Montespan que le roi a si mal traité La Vallière, » dit la duchesse d’Orléans dans sa correspondance. « Elle en avait le cœur percé; mais la pauvre créature s’imaginait quelle ne pouvait faire un plus grand sacrifice à Dieu, qu’en lui sacrifiant la source de ses péchés, et elle croyait être d’autant plus agréable à Dieu, que la pénitence viendrait du même lieu où elle avait péché. Aussi restait-elle, par pénitence, chez la
Montespan. Celle-ci, qui avait plus d’esprit, se moquait d’elle publiquement, la traitait fort mal, et obligeait le roi à agir de même. Elle avait autant de vertus que la Montespan avait de vices. »
Et plus loin : « Lorsqu'on la fit duchesse et qu’on légitima ses enfants, elle fut désespérée, car elle avait cru que personne ne croirait qu’elle avait eu des enfants... Nous fîmes une connaissance intime lorsqu’elle prit l’habit de religieuse. Je fus bien touchée de voir cette charmante créature prendre une pareille résolution ; et lorsqu’on la mit sous le drap mortuaire, je me mis à pleurer si amèrement, que je ne pus me laisser voir davantage. Quand la cérémonie fut faite, elle vint me trouver pour me consoler, et elle me dit qu’il fallait la féliciter et non la plaindre, puisqu’elle commençait, dès ce moment, à être heureuse... On voyait que cela venait du fond de son âme. »
Dans la même correspondance , on trouve cette note : « Depuis que M™ de La Vallière est entrée aux Carmélites, elle n’a plus aimé que Dieu , et elle m’a souvent dit que, si le roi venait dans son couvent, elle ne voudrait pas le voir, et qu’elle se cacherait si bien, qu’il ne pourrait la trouver; mais elle n’a pas eu besoin de prendre cette peine, car le roi n’y est jamais venu... 11 l’a oubliée aussi bien que si de sa vie il ne l’avait ni vue, ni connue. »
Quant à Saint-Simon, qu’on ne saurait accuser d’indulgence pour les gens de cour, il parle de la fortune et du remords de M"' de La Vallière, de sa modestie, de sa bonté, de la bonne foi de son cœur, sans aucun mélange. Il rappelle tout ce quelle fit pour empêcher le roi d’éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché en reconnaissant et légitimant les enfants qu’il avait d’elle, ce quelle souffrit du roi et de M“ de Montespan ; il indique ses deux fuites de la cour : la première, quand elle entra aux Bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne pour se la faire r.endre, prêt à commander de brûler le couvent ; l’autre, aux filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent. Saint-Simon enregistre aussi cet adieu public si touchant fait à la reine, qu’elle avait toujours ménagée et respectée, et ce pardon si humble qu’elle lui demande prosternée à ses pieds, devant toute la cour, en partant pour les Carmélites.
« Elle mourut, dit Saint-Simon, dans de grandes douleurs, avec toutes les marques d’une grande sainteté, au milieu des religieuses, dont sa douceur et ses vertus l’avaient rendue les délices, et dont elle se croyait, se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi elles. » Suivent ces curieuses remarques
ci propos des dernièies relations du roi et de Mme de Lu Vallière ; « Il avait conservé pour elle une estime et une considération sèche, dont il s’expliquait même rarement et courtement. » « Considération sèche, » que de choses dans
Entablement et fenêtre de l'attique de la chapelle.
ces deux mots qui résument si bien et les mérites de la favorite, et l’égoïsme du monarque !
« Il voulut pourtant, ajoute-t-il, que la reine et les deux dauphins 1 allassent
voir et qu’elles la fissent asseoir, elle et M“ d’Épernon, quoique religieuses, comme duchesses qu’elles avaient été. Il parut peu touché de sa mort, il en dit même la raison : c’est qu’elle était morte pour lui, du jour de son entrée aux Carmélites. » Poursuivant surtout de ses traits les autres enfants légitimés du roi, Saint-Simon fait remarquer que les enfants de M” de Montespan « furent très mortifiés des visites publiques que reçurent ceux de M“ de La Vallière, eux qui en pareille circonstance n’en avaient osé recevoir. Mais ils le furent bien autrement quand ils virent M“ la princesse de Conti draper (prendre le deuil) contre tout usage pour une simple religieuse, quoique mère, eux qui n’avaient osé, jusque sur eux-mêmes, porter la plus petite marque de deuil à la mort de M” de Montespan. Le roi ne put refuser cette grâce à M“ la princesse de Conti, qui le lui demanda instamment. Les autres enfants (ceux de M” de Montespan) essuyèrent ainsi cette sorte d’insulte qui rendit sensible aux yeux de tout le monde la monstrueuse horreur de leur plus que ténébreuse naissance ». Voilà du Saint-Simon dans toute la beauté de sa haine, exprimant ses rancunes dans toute la splendeur de la belle langue de son siècle.
Laissons là la cour, et, jetant un regard en arrière, voyons ce que Louis XIV faisait du chétif château de Louis XIII. Nous avons parlé plus haut des acquisitions faites par le roi dès qu’il eut songé à habiter lui-même le château, de l’achat de nombreuses terres à Marly, Clagny, Choisy-aux- Bœufs, Trianon, etc., de terres seigneuriales, en vue de constituer ce domaine de Versailles. Après avoir commencé d’immenses travaux dans le parc qu’il embellit singulièrement, il songea au château, qu'il voulut, comme le dit Perrault, augmenter de plusieurs bâtiments, pour y pouvoir commodément loger avec son conseil, pendant un séjour de quelques jours.
On construisit trois corps de logis autour du petit château, du côté du parc. Ce fut à l’architecte Levau que fut confié le soin de ces modifications. Il s’en acquitta si bien, que le château de Louis XIII parut trop petit, hors de proportions. « On proposa au roi d’abattre ce petit château et de faire en la place des bâtiments qui fussent de la même nature et de la même symétrie que ceux qui venaient detre bâtis. Mais le roi n’y voulut point consentir. On eut beau lui représenter qu’une grande partie menaçait ruine, il fit rebâtir ce qui avait besoin d’être rebâti, et, se doutant qu’on lui faisait ce petit château plus caduc qu’il n’était, pour le faire résoudre à l’abattre, il dit avec un peu d’émotion qu’on pouvait l’abattre tout entier, mais qu’il le ferait rebâtir tout tel qu’il était, sans y rien changer. »
On aime cet « un peu d’émotion » montrée par Louis XIV, et on est heureux de sentir battre d’un mouvement de piété filiale ce cœur qui, pour la postérité, semble n’avoir été sensible qu’à la gloire et à l’orgueil. Comme il l’avait voulu, le château de son père fut respecté; mais comme il fallait obéir aux nécessités
Portrait de Robert de Cotte.
qu’imposait la présence d’une cour nombreuse à Versailles, il ne fut qu enveloppé par les nouvelles constructions que fit Levau pour le rendre habitable. Une seule partie resta visible, c’est celle qui forme la Cour de Marbre, et que les briques de ses façades font aisément reconnaître, malgré les modifications qui y ont été apportées. Levau prolongea les constructions de 1 ancien château jusqu aux bâtiments de service qui existaient déjà.
Plus tard ces bâtiments furent modifiés par Mansart, qui les suréleva d’un étage: le toit fut orné d’une balustrade sur laquelle on plaça des vases, et enfin on les termina par une façade formée par six colonnes supportant une balustrade sur laquelle étaient posées des statues, ainsi qu'on le voit sur un grand nombre d’estampes, et notamment sur celles de Perelle. Ces deux pavillons furent ensuite surmontés de lanternes au bas desquelles certaines gravures montrent deux cadrans d’horloge.
Une grille fut élevée devant la Cour royale, celle qui était placée entre la Cour de Marbre et l’avant- cour. Au milieu de la Cour royale, on avait construit un bassin octogone dont la bordure était divisée par des pilastres qui supportaient des vases de bronze dans le genre de ceux de Ballin, qu’on trouve aujourd’hui à 1 entrée du parc. Ce bassin , qui est très clairement indiqué dans les gravures de Perelle et d’Israël Sylvestre, n’est pas représenté dans celle de Menant, qu’on trouve généralement dans le recueil de Demortain ; la raison en est que cette estampe ne fut gravée que longtemps après les autres, c’est-à-dire dans les dernières années du règne de Louis XIV. Au milieu du bassin s’élevait une vasque soutenue par des enfants et d’où s’échappait un jet d’eau. A chaque côté de la porte de cette grille on avait placé un groupe, l'un (celui de droite en regardant le château) représentant lu Puix, oeuvre du sculpteur Tuby, symbolisée par une femme qui , le flambeau à la main , brûle un trophée d’armes et élève de la main gauche un caducée ; celui de gauche, sculpté par Coysevox, représentait l’Abondance avec tous ses attributs.
Ces deux groupes furent transportés, lorsque la grille de la Cour royale fut supprimée, aux deux extrémités de la grande grille de l’avant-cour, où elles sont placées aujourd’hui. Aux deux côtés de cette grille sont restés, comme ils y avaient été posés, deux autres groupes: celui de droite, œuvre de Girardon, représentant la victoire de la France sur l’Empire, symbolisée par un aigle renversé, et dominé, ainsi qu’un personnage allégorique vaincu, par une femme, sorte de génie ailé, élevant une couronne de lauriers. Celui de gauche, moins bien composé, mais fort intéressant aussi, est dû au sculpteur Gaspard Marsy, et représente, sous les traits d’une femme, ailée pareillement et montrant une couronne, les victoires de la France sur l’Espagne; cette puissance est symbolisée par un lion couché près d’un esclave et d’un faisceau brisé
Bien qu’il eût conservé les façades de la partie sud-est du château de son père, Louis XIV embellit singulièrement le reste. La grille dont nous avons parlé plus haut vint prendre la place du portique qu’avait fait construire Louis XIII;
les tourelles qui étaient élevées dans les angles de la Cour de Marbre furent remplacées par des volières, la cour fut pavée de marbre blanc et noir, et Delobel orna les fenêtres de magnifiques balcons en fer, au milieu desquels brille le soleil doré de Louis XIV. Signalons encore l'installation des vases, des trophées, des groupes et des statues sur la balustrade qui règne autour de la cour, dont les murs furent ornés de nombreux bustes antiques ou copiés de l’antique.
Sur la balustrade de droite et jusqu’au milieu de la cour, ce sont : la Richesse, par Marsy; la Justice, par Coysevox; Pallas, par Girardon; la Prudence, par Massou; la Diligence, par Raon; la Paix, par Regnaudin; l'Europe et l’Asie, groupe par Legros et Massou; la Renommée, par Lecomte. Au milieu du bâtiment du fond de la cour, et à demi couchée sur le fronton qui contient le cadran de l’horloge, les statues de Mars, par G. Marsy, et d 'Hercule, par Girardon; puis la Victoire, par Espingola; le groupe de l’Afrique et de V Amérique, par Lehongre et Regnaudin; la Gloire, par Regnaudin; l'Autorité, par Lehongre; la Richesse, par le même; la Générosité, par Legros; la Force, très belle statue, par Coysevox, et l’Abondance, par Marsy: tous artistes sur lesquels nous donnerons des notices, lorsque nous examinerons les travaux dont ils ont embelli le parc. Ajoutons que la plupart des statues que nous venons de signaler sont généralement fort bien conservées, et que les autres ont été l’objet de diverses et habiles restaurations. Les deux figures du milieu, par exemple : Mars et Hercule, ont été réparées, il y a quelques années, par le grand statuaire Chapu.
Pour terminer le détail des travaux de la Cour des Marbres, ajoutons qu’elle était primitivement élevée de cinq marches, et que le sol se trouvait au-dessus du niveau des appartements du rez-de-chaussée; ce sol fut abaissé sous le règne de Louis-Philippe, à l’époque où furent exécutés les grands travaux qui devaient faire du palais de Louis XIV un musée historique. Cette transformation, faite à une époque de goût artistique déplorable, si elle ne défigura guère la Cour de Marbre que par la construction d’une tourelle adjointe à un angle de la façade exposée à l’est et qui a été détruite récemment, fut absolument néfaste pour les intérieurs du château. De merveilleuses boiseries, des plafonds admirables disparurent pour faire place à des galeries, des salons qui n eurent plus d intérêt que celui des tableaux, médiocres en général, qui devaient orner le musée historique.
Mais, il faut bien le dire, ce fut ce mauvais goût, cette destruction de certaines parties du château qui en sauvèrent l’ensemble. Aujourd hui le mal fait est irréparable, quant à l’intérieur, malgré les richesses décoratives qu’on y admire encore; quant à l’extérieur, l’administration a sagement agi en prescrivant les rêpa-
Motif du chevet de la chapelle, en plomb doré.
rations nécessaires, en replaçant, par exemple, sur là balustrade qui couronne le château , du côté du parc, les nombreux trophées et les vases détruits et jetés à bas sous l’Empire et la Restauration , faute de crédits nécessaires pour les •réparer.
Sans anticiper sur ce que nous aurons à dire à propos de la Cour de Marbre , rappelons ici que -c’est dans -cette partie du château que furent données de grandes
fêtes par le. roi à son retour des conquêtes de la Franche-Comté; on y représenta VÀlceste de Lullr, .puis on y servit quelques .jours après un souper à minuit; les tables- avaient été disposées autour de la fontaine dont nous avons parlé plus haut, et qui ornait: alors cette cour. Lé 5 'octobre' 1729,' à 7 heures du soir, on y exécuta un grand concert et ün ballet, pour célébrer la naissance du dauphin, fils de Louis XV.
C’est aussi dans cette cour qu’eut lieu l’attentat de Damiens. Lâ commencèrent les violences de la Révolution, et, le 6 octobre 1789, la reine Marie-Antoinette fut forcée de.se montrer, avec le dauphin, au balcon du fond de la cour pour saluer le peuple qui. venait d’égorger ceux qui avaient tenté de la défendre. Puis, en 1798. les patriotes vinrent planter solennellement un arbre de la liberté
à l’entrée de la Cour de Marbre, où s’élève aujourd’hui la statue équestre de Louis XIV, placée sous la Restauration, et due à la collaboration des statuaires Petitot et Cartellier; le cheval, modelé par Cartellier, avait été primitivement destiné à être placé au rond-point des Champs-Élysées et à porter la statue du roi Louis XV ; la statue de Louis XIV est du sculpteur Petitot.
On trouve à la bibliothèque de Versailles des détails sur la plantation de l’arbre de la Liberté et les discours qui furent prononcés à cette occasion, cérémonie qui finit aux cris répétés de : « Vive l’arbre chéri ! »
Revenons aux grands travaux du château entrepris par Le Vau de 1669 à 1678, du côté du parc, et qui consistèrent à envelopper les trois côtés extérieurs du château de Louis XIII de grandes façades d'ordre ionique. Du côté nord, et à très peu de distance du palais, s’élevait la grotte de Thétis, que nous avons décrite plus haut. Quant à la façade nord-ouest, elle présenta à peu près l’aspect qu’elle offre aujourd’hui; seulement, au lieu d’être ornée de trois avant-corps, elle n’en comptait que deux, entre lesquels s’étendait une vaste terrasse pavée de carreaux de marbre blanc et noir, sur laquelle prenaient jour vingt-six fenêtres, sans compter celles des côtés des avant-corps. Cette terrasse disparut quand Mansart prit la direction des travaux après Le Vau, et construisit sur son emplacement la magnifique galerie des Glaces. Il est facile encore aujourd'hui, quand on visite les combles du château, situés au-dessus de cette galerie, de voir des fragments de l’ancienne façade de Le Vau.
« C’est chez Fouquet, dit d’Argenville, que Le Vau fit le premier pas important de sa carrière. » Après en avoir fait cet éloge bien précieux pour un artiste : « Cet architecte n’est connu que par ses ouvrages, » il ajoute « qu’une de ses premières entreprises dignes d’être remarquées fut le château de Vaux », qu’il construisit en i653. Nicolas Fouquet n’épargna rien pour faire de cette construction une admirable demeure. Il est superflu de répéter ici que les merveilles qu’il y avait entassées furent probablement causes de sa perte; on sait qu’il invita le jeune roi Louis XIV à des fêtes qui durent exciter son étonnement et provoquer bien des réflexions dans son esprit. Toujours est-il que la disgrâce de Fouquet ne fut pas le seul résultat de la visite du roi et que, de son admiration pour les prodiges de luxe qu’il venait de voir, résulta, bien probablement, l’idée de faire de Versailles un palais sans second, et d’y donner des fêtes dont l’éclat ferait pâlir et oublier celles que lui avait données l’imprudent sous-intendant.
Chez Fouquet il avait été frappé par la grandeur de l’œuvre architecturale de Louis Le Vau ; c’est à lui qu’il confia le soin de construire le nouveau palais de Ver-
sailles, qui devait envelopper celui de Louis XIII; à Le Brun, qui avait décoré le château de Vaux de tant d ingénieuses et brillantes compositions, il donna, entre autres importants travaux, à peindre la grande galerie des Glaces, qui a pris le nom de galerie Le Brun. Le parc, tracé par Le Nôtre, et où jouaient les eaux organisées par Francine, lui révéla la valeur de ces puissants auxiliaires, pour réaliser le projet gigantesque qu'il avait formé. De même que le plan du château de Rueil, attribué à Lemercier, put servir à édifier à Versailles le château de Louis XIII, qui offrait tant de rapports avec celui du cardinal, de même on peut retrouver dans certains détails du château que Le Vau construisit à Versailles bien des points de ressemblance avec celui qu’il avait élevé à Vaux pour le surintendant Fouquet; sans parler de la grande grotte édifiée d’après les dessins de Le Nôtre, et qui donne dans de plus grandes proportions l’aspect de celle de Thétis.
Le Vau, appelé indifféremment par les biographes : Levau ou Laveau , dont il faut orthographier le nom en deux mots, d’après sa signature, naquit en 1612. Après avoir construit le château de Fouquet, il éleva celui du Raincy, œuvre très élégante, reproduite par la gravure de Pèrelle. 11 commença en i6q3 la reconstruction de l’église Saint- Sulpice, mais n’eut pas le temps de l’achever; la chapelle de la Vierge, qui orne le fond de cette église, est son œuvre.
A Paris, il construisit aussi le charmant hôtel Lambert, dans l île Saint-Louis; l’hôtel de Lionne de Pons et de Colbert ; ces trois dernières constructions n’existent plus aujourd’hui. Mazarin lui fit modifier entièrement la disposition du château de Vincennes. Devenu directeur des bâtiments du roi, il travailla à la continuation du Louvre et à l’achèvement des Tuileries ; aux deux côtés de la façade de ce château il éleva les pavillons Marsan et de Flore; modifiant l’ensemble des bâtiments existants, il encadra le pavillon central dans des constructions nouvelles et le surmonta de la grande coupole carrée; il a aussi donné les plans et
Portrait de Dangeau.
commencé les travaux du collège des Quatre-Nations, aujourd'hui palais de 1 Institut, fondé par Mazarin. Ces plans furent exécutés par l’architecte Dorbay, son élève et son gendre, dont le nom se trouve souvent associé au sien pour d’importants travaux.
Il ne faut pas confondre Louis Le Vau avec son frère, qui fut aussi un architecte de talent et qui entra après sa mort à l’Académie d’architecture; ce dernier seconda, paraît-il. son frère Louis dans ses travaux de Versailles et de Saint- Germain. Quant à Louis Le Vau, qui est l’objet de cette notice, il mourut en 1670. On trouvera dans le Dictionnaire de Jal d’intéressants détails sur sa famille.
Aux grands travaux que nous avons déjà signalés, il nous faut ajouter ceux que nécessita la nouvelle chapelle. La chapelle dont il s’agit n’est pas celle que l’on voit aujourd’hui et dont nous donnerons la description détaillée plus loin. Avant d’être complété par ce magnifique spécimen de l’époque de transition du style de l’architecture de Louis XIV à celui de la Régence, chef-d’œuvre de Mansart et de Robert de Cotte, le château ne posséda d’abord aucune chapelle extérieure. Celle du château de Louis XIII, que dut construire Lemercier, et dont le projet gravé, signalé par Blondel dans son Architecture française. « n’était, dit-il. pas sans beauté, » ne fut jamais exécutée; et l’on dut se contenter de celle qui. située au premier étage, occupait l’emplacement d'une partie de l’escalier de la Reine.
Détruite en 1671, elle fut remplacée par une chapelle provisoire, en attendant celle qu’on devait construire près de l’endroit où l’on avait admiré la grotte de Thétis, c’est-à-dire sur l'emplacement du vestibule actuel du rez-de-chaussée de la chapelle et du salon d’Hercule. Dussieux a donné un travail très complet sur l’historique des chapelles, travail dont il a puisé les détails dans les Mémoires de Dangeau et dans l’ouvrage de l’abbé Hurel sur les orateurs sacrés de la cour de Louis XIV. Fort justement il fait remarquer que, contrairement à ce qu ont écrit plusieurs historiographes de Versailles, Bossuet n’y prêcha jamais; il eût pu ajouter qu’il ne dit même jamais la messe au château. Attaché à la duchesse de Bourgogne, il disait presque tous les jours sa messe aux Récollets avant de faire des visites au roi ou aux ministres; mais on ne trouve dans aucun document mention de ses services comme prêtre ou comme orateur à la chapelle royale. En revanche, on y entendit Bourdaloue, d’autres prédicateurs aussi, en tête desquels il faut citer Fléchier.
Quant à la chapelle qui a immédiatement précédé celle que l’on voit maintenant. élevant au-dessus du château sa nef élégante, au bas de laquelle règne une attique peuplée de statues de saints, ornée de vases, dont le chevet, les chapiteaux, les chutes d’angles, les lucarnes, le lambrequin en plomb jadis doré semblent traités comme des détails d orfèvrerie, elle fut, ainsi que nous Intons
dit, construite à peu près sur l’emplacement du salon d'Hercule et du rez-dechaussée du vestibule de la chapelle, comme on peut le voir sur la gravure de Sébastien Leclerc, reproduisant le tableau : la Prestation du serment de fidélité
Plan du rez-de-chaussée de la chapelle avec le pavillon nord de l'avant^cour. Fin Louis XIV.
entre les mains du roi, par le marquis de Dangeau, à propos de sa promotion au grade de grand maître des ordres de Notre-Dame -du-Mont-Carmel et de Saint- Lazare.
Dangeau donne lui-même, dans son Journal, des détails sur cette cérémonie,
qui eut lieu le 18 décembre 1695 : « J’étais revêtu, dit-il, des habits et du grand manteau de 1 Ordre, qui est de velours amarante brodé d’or et doublé de vert. Étaient présents . le grand dauphin, le duc de Bourgogne, le prince de Condé, de nombreux personnages de la cour et les plus anciens chevaliers de l’Ordre. » En examinant ce tableau , qu’on trouvera dans la galerie du rez-de-chaussée de l’aile gauche du château, on peut voir par les fenêtres qui éclairent la chapelle une partie de la façade en retour du côté nord, et déterminer facilement la place exacte quelle occupait. Le maître-autel qui y est représenté, les deux colonnes qui en supportent le fronton, ainsi que les deux statues d’anges qui en terminent l’ornementation, ont été transportés dans l’église de Marly-le-Roi et y sont encore placés aujourd’hui.
Que de choses nous dirait l’histoire de cette chapelle, qui vit non seulement le mariage du duc de Bourgogne, celui du dauphin, fils de Louis XV, avec Marie- Josèphe de Saxe, du dauphin qui devait être Louis XVI, avec Marie-Antoinette, mais aussi celui du roi Louis XIV avec la marquise de Maintenon! « Un an après la mort de la reine Marie-Thérèse, probablement dans la nuit du 12 juin 1684, dit Lavallée dans son Histoire de M" de Maintenon , sept personnes se réunissaient dans la chapelle de Versailles : c’étaient, outre Louis le Grand et Françoise d’Aubigné, le Père de La Chaise, qui dit la messe; Mer de Harlay, l’archevêque de Paris, qui donna la bénédiction; les marquis de Louvois et de Montchevreuil , qui furent les témoins, et le valet de chambre Bontemps, qui prépara l’autel et servit la messe. »
Il est à remarquer que Dangeau, qui commença son Journal en 1684, ne dit rien à cette date qui puisse laisser penser qu’il ait été renseigné sur un événement si considérable, surtout pour la cour. Il rapporte seulement que, « le 12 juin, le roi se promena longtemps à Trianon, qu’il trouva plus beau que jamais; »
11 ajoute « qu’on commença à parler, le soir, des dispositions que faisait Monsieur pour les charges de sa maison », mais s’en tient là. Le lendemain i3, il consigne dans son Journal « que le roi et Monseigneur allèrent à Marly, dont on trouva les travaux fort avancés », et ne parle pas de M"e de Maintenon avant le mois d août, pour dire « que M. de Croissy vint trouver le roi chez elle, pour lui apprendre la fausse nouvelle de la prise de Bude par M. de Lorraine ». Mais cette date du
12 juin, donnée d’abord par Lavallée, est contredite par une lettre qu il cite, d’ailleurs, et qui fut écrite par Mme de Maintenon à 1 abbé Gobelin, à la date du Ier janvier 168S. Elle lui reproche le respect, la cérémonie dont sa lettre est écrite. « Je ne sais si les honneurs dont je suis environnée (elle avait d abord
écrit : couronnée) vous inspirent quelque chose de nouveau; mais, poùr moi, je ne suis point changée pour vous, et je reçois les marques de votre souvenir et de votre amitié comme j’ai fait depuis seize ans qu’il ÿ a que je suis en commerce avec vous. » . ' . 1
Cette date de décembre 1684 se trouve presque confirmée par cette note, du 5 du même moSspdu Journal' de ‘Dangêati : « J’appris que le roi prenait pour
AiLE nord) du ; PalaIs'
• Epoque, et fouis XIV •' 4
lui le logement de M” de Montespan.„ qu’il joignait à son petit appartement, et qu’il avait choisi Mignard pour eri .peindre le salon- et la galerie: il donnait à M"0 de Montespan l’appartement des .bains. » Saint-Simon ajoute.: « Ce petit appartement de M” de Montespan était moins contigu au derrière du cabinet du roi qu’il en était une suite. Ce. fut le premier grand pas de sa disgrâce et de son éloignement. »
Puisque nous parlons de cet appartement des bains, rappelons qu’il était situé au rez-de-chaussée r à l’angle nord de. la grande façade du château, donnant sur le parc. 11 était composé de salles luxueusement décorées; entre autres objets curieux, il renfermait uné grande cuve de marbre rouge, garniè d’une sorte de banquette intérieure, également de marbre, et sur laquelle s’asseyaient ceux qui se baignaient. Elle fut cachée sous les parquets lors de la transformation des
bains en appartements; puis, retrouvée en 1750, elle fut transportée à l’Ermitage, chez M” de Pompadour, où on peut la voir aujourd’hui encore, conservée dans le jardin d'une propriété particulière où elle sert de bassin.
Revenons à M“ de Montespan, dont le nom ne saurait être passé sous silence quand il s’agit de l'histoire du château de Versailles, où le hasard, un caprice du roi, lui firent jouer un rôle si important. Fille de Gabriel de Rochechouart, elle épousa en i663 le marquis de Montespan. et devint, à cette époque, dame du palais de la reine.
Jeune fille, elle avait été au service de M“ Henriette, comme fille d’honneur; c’est là qu’elle connut M“* de La Vallière, avec qui elle fut d’abord liée d’une étroite amitié. Le roi, qui la voyait sans cesse, ou chez la reine, ou chez M"a de La Vallière, ne tarda pas à être frappé de sa beauté. Elle accomplit alors un acte qui est peut-être celui qui honore le plus sa vie : elle prévint M. de Montespan des dangers que courait son honneur. Celui-ci ne la crut pas d’abord; mais, forcé de constater la vérité, il se rendit à Versailles tout vêtu de noir, pour prendre congé du roi, lui disant qu’il portait le deuil de sa femme et qu'on ne le reverrait jamais à la cour. Voilà qui était beau et noble, autant de la part du mari que de celle de la femme.
Malheureusement ni l'un ni l’autre ne surent persévérer dans la voie où ils
s’étaient engagés. Peu de temps après cette scène, l'étoile de M“e de La Vallière avait pâli, et la favorite était M“ de Montespan; et M. de Montespan, bien que Saint-Simon dise « qu’il vécut toute sa vie amoureux de sa femme », séparé de corps et de biens avec elle, accepta deux cent mille francs pour payer ses dettes. M“ de Caylus dit d’ailleurs, dans ses Souvenirs, « qu’on le regardait comme un malhonnête homme et un fou. » On n’était déjà plus au temps des héros de 1 époque de Louis XIII, et les scrupules mêmes de M“" de La Vallière commençaient à paraître bien exagérés. Si cette dernière, malgré sa faute bien pleurée et bien expiée, resta sympathique à toute la cour, il n’en fut pas de même de M“ de Montespan. Violente, jalouse, ombrageuse, enivrée par sa situation, elle se rendit bientôt odieuse à tous: à la reine, malgré sa faiblesse; au roi. malgré son despotisme. Craignant un retour de faveur pour M"e de La Vallière, qui pourtant ne désirait plus que la retraite et l’oubli, elle inventa pour elle mille humiliations, courageusement acceptées par celle-ci comme châtiment de sa faute.
La vérité, c’est que le roi était charmé par l'esprit et la beauté éclatante de la nouvelle venue, et ne se rendait pas compte de sa cruauté envers celle qu'il venait de reléguer brutalement au second rang. Saint-Simon la déclare « belle comme le jour » ; « d’une beauté très achevée, » dit M” de La Fayette; quant à la duchesse d’Orléans, qui l’exécrait au point d’écrire « qu’elle avait empoisonné un assez grand nombre de personnes, entre autres M,le de Fontanges », elle vante ses beaux cheveux blonds, sa belle bouche, ses belles mains; M“ de Sévigné s’écrie : « C’est une triomphante beauté ! » On connaît le beau portrait qu'en fit Mignard; il appartient au musée de Troyes et peut justifier ces appréciations admiratives; il en existe un de Jacques Van Loo et trois autres, assez insignifiants, que possède le musée de Versailles. Mentionnons aussi une cire disparue d'Antoine Benoît, qui modela le médaillon de Louis XIV, le portrait du peintre Claude Lefebvre, où elle est représentée en buste, dans un ovale sur fond noir, vêtue d’une robe de satin rouge brochée de soie et d’or, avec bordure de martre enroulée de perles, et celui qui a été inventorié dans l’église de Beaufort (Maine-et- Loire), et où, par une singulière idée, le peintre A. Talcourt l’a représentée en Vierge Marie dans son tableau de /’ Annonciation . Mais, entre tous, nous signalerons celui qui a été gravé par Étienne Picard, et qui rend vraisemblablement l’expression hautaine, le sourire ironique et le regard assuré de la favorite.
Des huit enfants que M“ de Montespan eut du roi, six furent légitimés, et parmi eux, le duc du Maine, M"e de Blois et le comte de Toulouse. Rappelons, à propos de M1" de Blois, que ce titre appartint à deux filles légitimées de
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Cour^p' Honneur^
^ez de-chaussée du Palais
CENTRALE. DES BÀTiMENTS
sous LovisXJV
Louis XIV. La première, fille de la duchesse de La Vallière, fut Marie -Anne de Bourbon, née le 2 octobre 1666, mariée en 1680 à Louis-Armand, prince de Conti, morte en 1739. La seconde, fille de M" de Montespan et de qui il s’agit ici, fut Françoise-Marie-Anne de Bourbon, née le 4 mai 1677; elle épousa en 1692 Philippe, duc de Chartres, duc d’Orléans et régent du royaume; elle mourut le 1" février 1749. De M. de Montespan la marquise avait eu un fils, qui fut le duc d’Antin. Quand les deux premiers enfants furent nés, elle demanda pour eux Clagny. Elle y voulait, au commencement de sa faveur, faire élever une demeure digne de sa situation. Un passage des Mémoires du duc de Luynes nous apprend que « le roi fit d’abord construire à Clagny, avant le mois de mai 1674, une petite maison », c’est-à-dire une maison de plaisance; mais elle ne plut pas à M“ de Montespan. Elle dit au roi que cela ne pourrait être bon que pour une fille d’opéra.
En conséquence, la petite maison fut abattue, et l'on construisit le château de Clagny. « C’est, dit P. Bonnassieux, à Hardouin Mansart, qui n’avait encore commencé aucun de ces grands travaux qui firent sa gloire, que la construction de Clagny fut confiée en 1674. Il n’avait alors que vingt-huit ans. » Les travaux furent rapidement conduits, dès que Colbert eut adressé au roi le plan du château.
M” de Montespan se plaisait au milieu des travaux de Clagny et y donnait volontiers audience : « Elle s’amuse fort à ses ouvriers, écrit Mme de Sévigné le 12 juin 1675; Monsieur y va fort souvent... II y a des dames qui la vont voir à Clagny. M“ de Fontevrault (une des sœurs de M” de Montespan) y doit passer quelques jours... La reine elle-même y vint : là, elle monta dans la chambre de M” de Montespan; elle y fut une demi-heure, et puis emmena M“ de Montespan à Trianon... » Louis XIV pensait à elle au milieu de l’armée, en Flandre; il écrivait à Colbert : « M” de Montespan m’a mandé que vous lui demandiez toujours si elle veut quelque chose. Continuez à le faire toujours. » 11 s’agissait de Clagny et de ses travaux : « Clagny est mon Versailles ! » disait la favorite.
Et, en effet, le château était admirable. Pendant que Mansart construisait, Le Nôtre traçait le parc, les jardins. Les gravures de J. Rigaud et de Pérelle peuvent donner idée du goût et de la magnificence qui présidèrent à cette installation royale. Ce n’est qu’en 1 685 , pourtant, que tous les travaux furent achevés. Quelle que fût la passion du roi qui avait fait bâtir le château pour M“ de Montespan, il ne lui en avait pas donné plus que l’usage.
Les années avaient passé, et. bien que la favorite eût fait, en 1678 encore, un
voyage avec le roi en Flandre et en Lorraine, celui-ci commençait à se lasser des exigences de M“ de Montespan. des orages continuels qui lui rendaient insupportable une liaison que son affection naissante pour M” de Maintenon devait bientôt rompre. Hautaine et jalouse, elle s’indigna, pressentant que son sort serait bientôt celui de M"e de La Vallière ; la violence de son caractère . les éclats de sa colère, provoquèrent une première, puis une dernière rupture. L'union secrète
&& <ïfejtef})c LiAnwur oTbc ÇBaccluu, Conieùic. en Vhuujucnftnscnt&rhruu le. petit £/arc~i)e. Qicrjaillcj — -,
’z&ituin Cupu)ùiu et QaixJd, Cvmaxka iu) papOauni cvocum. et Ubuiriun. cantwn acta-.'/nCrfortu tyerjaJianLs
du roi et de M“ de Maintenon, célébrée l’année même de la mort de la reine Marie-Thérèse, lui apprit brutalement la fin de son règne. Tous les courtisans l’avaient d’ailleurs déjà prévue et peut-être souhaitée.
En 1684. le roi alla à Chambord, ayant M™ de Maintenon dans son carrosse, tandis que M” de Montespan suivait seule, dans sa voiture, avec ses enfants, comme le fait remarquer Dangeau. Nous avons vu plus haut que le roi avait repris pour lui, à Versailles, l’appartement de M” de Montespan. Elle ne pouvait plus rester à la cour. Sa vue rappelait au roi un scandale qu’il voulait oublier; mais, ne voulant pas l'éloigner trop brusquement du château où elle était remplacée, il lui fit don de Clagny par acte enregistré au parlement et à la Chambre des comptes. Cette donation substituait à M” de Montespan, en cas de décès, le duc du Maine
et ses enfants mâles, et, à leur défaut, le comte de Toulouse et sa postérité masculine.
Le Mercure galant, de novembre 1680, donne une longue description de cette belle résidence, des bâtiments, des appartements, des galeries, de la chapelle, des pavillons, du jardin, qui « tire son plus grand ornement d’un bois de haute futaie, de plusieurs parterres en broderies, et de boulaingrains de diverses figures, ainsi que des bosquets de charmille et des cabinets de treillage ornés d’architecture ». « 11 y a, ajoute le Mercure galant, de très belles palissades de mirthes, qui sont assez garnies pour enfermer des caisses remplies d’orangers et d’autres arbrisseaux, de manière que, les caisses n’étant point vues, il semble que les orangers soient nés dans les palissades. L'étang, appelé de Clagny, sert aussi de canal à la vue du château. »
Clagny était, à en juger par ces descriptions et les gravures qui nous restent, une sorte de réduction de ce qu’allait devenir le château de Versailles, bâtiments, parc et jardins. P. Bonnassieux, dans son Histoire d'un quartier de Versailles, donne le chiffre de 2448000 livres, comme étant celui qui représente la dépense totale occasionnée par les achats de terrains et la construction du château, l’opposant à celui de 2861 728 livres 7 s. 8 d., obtenu par Le Roy, et qu’il considère comme erroné. M”e de Montespan habita d’abord quelque temps Clagny. Son fils le duc d’Antin, M"e de Blois, y séjournèrent fréquemment. Clagny ne fut pas précisément pour elle un exil, et les courtisans l'y venaient librement visiter. La marquise y reçut magnifiquement, en 1686, les ambassadeurs de Siam; puis elle partagea sa vie entre Paris et Fontevrault.
Après sa mort, Clagny passa entre les mains de son fils aîné, le duc du Maine; la duchesse y installa un théâtre; mais elle lui préféra bientôt le séjour de Sceaux, et le duc 11'y réapparut qu’après l’éclat de la conspiration de Cellamare; il abandonna définitivement le château en 1720. A sa mort, en 1736, d’importants changements avaient lieu à Clagny : le grand étang, qui séparait le château de celui de Versailles, allait être comblé, et cette belle demeure, abandonnée par le duc et par la duchesse du Maine, échut par héritage au prince de Dombes, fils aîné du duc, qui le délaissa à son tour et le légua à son frère, le comte d’Eu. Celui-ci en fit la cession à Louis XV en 1766, en échange du comté de Limours, de la baronnie de Longaulnay, des domaines de Brie-Comte-Robert et de Thiviers.
Le château ne gagna rien à ces divers changements de propriétaires ; les dégradations, faute de réparations, s’aggravèrent rapidement: les terres qui l’envi-
ronnaient furent bientôt détachées : onze arpents en furent donnés à la reine, pour l’établissement d'un couvent qu’elle voulait faire bâtir à Versailles, Dès lors le domaine était démembré, et, le 12 avril 1769, un arrêt du Conseil disait que « le défaut d’entretien avait occasionné des dégradations irréparables, et qu’en conséquence, le château devait être démoli».
Aujourd’hui, le boulevard de la Reine a pris la place où s’étendait le grand
Illuminations du palais et des jardins de Versailles (d'après une gravure de Le Pautre, de 1679).
étang, et du château de Clagny dont les pierres servirent à diverses constructions, et dont les fondations sont peut-être encore enterrées dans les environs de la gare de la rue Duplessis, il ne reste plus que quelques débris qui sont exposés à la bibliothèque de la ville de Versailles; ces deux ou trois pierres sont placées dans l'une des pièces situées au-dessus des salles de lecture.
Revenons à Versailles.
« Le roi, après la campagne de la Franche-Comté, voulant, dit Félibien, réparer ce que la cour avait perdu dans le carnaval de 1668, pendant son absence, résolut de faire une fête dans les jardins de Versailles. » Michelet, bien que cette campagne ait été terminée par le traité d’Aix-la-Chapelle et par l’assurance
définitive de la possession des conquêtes de Flandre, ne cherchant qu’à amoindrir la gloire de la France sous Louis XIV, dit nettement que la guerre de Flandre ne fut pour la cour que le moment joyeux du règne, une amusante fête.
Il faut cependant chercher la vérité au fond de ses exagérations et de ses dénigrements; car tout n’est pas controuvé dans ce qu’il avance, lorsqu’il dit que
Sixième journée. — Illuminations autour du grand canal de Versailles, représentant des palais, des pyramides, des fontaines, des thermes, des poissons, etc. (d’après une gravure de Le Pautre, 1676).
pour la cour, rajeunie à la mort de la reine mère, s’ouvrait un horizon de conquêtes plutôt que de guerres, de brillants coups de main, seulement « de quoi conter aux dames ». Comme la sécurité était parfaite sous le sage Turenne, ajoute-t-il, les dames aussi partirent bientôt en guerre, par carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons roulants, où l’on riait, mangeait. Mais tout le monde est revenu à Versailles, et le 18 juillet 1668, au soir, commencèrent des fêtes qui, celles-là, n’étaient pas données en l'honneur de M"e de La Vallière, mais de sa rivale triomphante.
Cette fête se composa d’une collation, d’une comédie, d’un souper, d’un bal et d’un feu d’artifice. La collation, servie dans le bosquet de l’Étoile, fut particulièrement brillante, et Félibien abonde en détails sur la façon dont elle fut orga-
nisée. « Comme il y a cinq allées qui se terminent toutes dans ce cabinet, et qui forment une étoile, l’on trouvait ces allées ornées de chaque côté de vingt-six arcades de cyprès. Sous chaque arcade, et sur des sièges de gazon, il y avait de grands vases remplis de divers arbres chargés de leurs fruits.
« Dans la première de ces allées, il n’y avait que des orangers de Portugal;
Portrait de Marie-Thérèse.
la seconde était toute de bigarreau tiers et de cerisiers mêlés ensemble; la troisième était bordée d’abricotiers et de pêchers, la quatrième de groseilliers de Hollande, et dans la cinquième l'on ne voyait que des poiriers de différente espèce. » Puis la cour se rendit dans une salle de spectacle élevée à l'endroit du parc où est situé le bassin de Saturne. On y vit représenter un opéra de Quinault et de Lulli : les Fêtes de l'Amour et de Bacchus, suivi de Georges Dandin, qui fut joué par Molière et sa troupe.
Quand ce spectacle fut terminé, la cour se rendit à l'endroit où l'on voit aujourd’hui le bassin de Flore, et où l’on avait établi la salle du festin; de là, on alla à la salle de bal construite par Le Vau, sur la place où nous voyons le bassin de Gérés. Enfin, à deux heures du matin, après le bal et les illuminations, on tira les feux d’artifice. Suivant les relations publiées par Félibien, par l'abbé de
Montigny et une troisième écrite en espagnol , le pourtour du parterre de Latone , la grande allée, la terrasse et la façade du château étaient ornés de candélabres, de vases, de statues et de termes éclairés d'une façon ingénieuse, qui les faisait paraître enflammés à l’intérieur. Le bassin de Latone était rempli de feux grégeois, au milieu desquels des figures de paysans et d’animaux lançaient de l’eau. Les fusées des feux d’artifice, tirés, l’un de l’emplacement où se trouve aujourd’hui la pièce d’eau des Suisses, l’autre près de la tour d’Eau, se croisaient au-dessus du château.
D’autres fêtes furent données lorsque le duc de Buckingham vint visiter le château en 1670. On y jouait aussi fréquemment la comédie; mais les fêtes les
plus importantes, après celles des Plaisirs de l'Isle enchantée, furent celles qui eurent lieu en 1674, après la réduction de la Franche-Comté. Elles durèrent six journées.
Le premier jour, après la collation, on représenta dans la Cour de Marbre, comme nous l’avons dit plus haut, un opéra de Quinault et Lulli : Alceste ou le triomphe d'Alcide.
La seconde journée se passa au palais de Trianon, encore à cette époque la maison de porcelaine. On y joua un intermède du même auteur : l'Ëglogue de Versailles.
La troisième journée se composa d’une collation à la Ménagerie, d'une promenade en gondoles sur le canal et d’une représentation du Malade imaginaire devant la grotte.
Le quatrième jour, collation au Théâtre-d’Eau, représentation du Cadmus, de Quinault et Lulli, feu d’artifice sur le canal et souper dans la Cour de Marbre, autour de la fontaine.
Le cinquième jour, la fête fut interrompue par un glorieux incident : la remise au roi, par M. de Gourville, de cent sept drapeaux pris aux Espagnols, aux Hollandais et aux Impériaux, à la sanglante bataille de Senef, avant laquelle un jeune capitaine qui devait, près de quarante ans plus tard, sauver le royaume, s’écriait dans son enthousiasme : « Je vais donc voir le grand Condé l’épée à la main ! »
Puis les fêtes continuèrent. On joua dans l’Orangerie Y Iphigénie de Racine; après la représentation, on assista à un grand feu d’artifice sur le canal.
Enfin le 3i août, sixième et dernier jour des fêtes, vers une heure de la nuit, on eut le spectacle d’une illumination sans pareille : la terrasse, les rampes et les escaliers du fer à cheval de Latone, toutes les fontaines, le grand canal, dont les bords étaient ornés de statues et de décorations d’architecture, et sur lequel glissaient des gondoles richement ornées, des chaloupes pleines de musiciens, apparurent éclairés comme en plein jour; l’effet fut magique de cette fête, qui devait être la dernière de ce genre que donnait Louis XIV à Versailles. On peut avoir une idée de ce qu’elles furent par les gravures de Le Pautre et de Chauveau.
Mais, comme nous l’avons dit, la faveur de M“ de Montespan diminuait chaque jour, le roi s’éloignait d’elle, et l’heure de la retraite allait bientôt sonner. Le
temps avait fait ce que les efforts de Bossuet n’avaient pu faire. Peu à peu M“ de Maintenon, profitant de ses écarts de langage, des orages qui s’élevaient entre M“ de Montespan et le roi, par des conseils pleins de sagesse, par une irréprochable tenue, se conciliait d’abord l’estime de ce dernier.
Vue du pavillon de l'aile nord et de la Cour d'entrée, d’après un ancien dessin inédit.
Louis XIV vieillissait et ne voulait plus tolérer les éclats de M” de Montespan ; le sentiment du devoir renaissait en sa conscience; il fit sentir durement à M" de Montespan, dit un de ses biographes, qu'il ne voulait pas être gêné; aux fêtes d automne de 1679, il avait omis à dessein son nom sur les lettres d’invitation.
Puis survint la mort de la reine Marie-Thérèse, dont la vie ne fut guère que
chagrins et déceptions. Elle aimait le roi, mais ne sut pas prendre sur lui l’empire que d’autres usurpaient sous ses yeux : « Elle avait pour lui, a écrit la dauphine, une telle passion, qu’elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir; pourvu qu’il la regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée. » En la perdant, Louis XIV dit : « Voilà le premier chagrin qu’elle m’ait donné! »
« Cette pauvre princesse, dit M” de Caylus dans ses Souvenirs, qui sont une sorte d’apologie de M” de Maintenon, sa cousine, ou, comme on l’a dit depuis, sa tante à la mode de Bretagne, avait tant de crainte du Roi et une si grande timidité naturelle, qu’elle n’osait lui parler ni s’exposer en tête à tête avec lui. J’ai ouï dire à M“ de Maintenon qu’un jour le Roi ayant envoyé chercher la Reine, la Reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut qu’elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu’à la porte de la chambre, où elle prit la liberté de la pousser pour la faire entrer, et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains même tremblaient de timidité.
« C’était un effet de la passion vive qu’elle avait toujours eue pour le Roi son mari. Soit par la timidité de la Reine, ou par la violence d’une passion si longtemps malheureuse, il faut avouer qu’elle n’avait rien en elle de ce qui pouvait la faire aimer, et qu’au contraire le Roi avait en lui toutes les qualités les plus propres à plaire, sans être capable d'aimer beaucoup; presque toutes les femmes lui avaient plu, excepté la sienne... Il a pourtant toujours eu pour elle des égards qui l’auraient rendue heureuse, si quelque chose avait pu la dédommager de la perte d’un cœur qu’elle croyait lui être dû. »
Froissée par les imprudences, les duretés même de M“ de Montespan, elle fut touchée par les marques de respect de M™ de Maintenon, et, lui attribuant un changement dans l’humeur du roi, elle lui donna de grandes marques de considération. Ces témoignages furent si singulièrement interprétés plus tard, que l’on alla jusqu’à prétendre qu’en mourant, elle avait donné son anneau nuptial à M“ de Maintenon. Quelque dénué de vraisemblance, quelque absurde même qu’il soit, ce récit fut recueilli par quelques écrivains qui sacrifient trop facilement l’histoire au roman.
A la dignité près, la retraite de M“ de Montespan fut semblable à celle de M"' de La Vallière. Comme elle, elle se retira aux Carmélites, puis en sortit, mais n’y rentra pas. Elle tenta de revoir le roi, demanda à son mari de lui pardonner; repoussée de toutes parts, elle voua le reste de sa vie à la pénitence. « Ses macérations étaient continuelles, dit Saint-Simon; mais, ajoute-t-il, elle ne put jamais se défaire de l’extérieur de reine. Il n’y avait personne qui n’y fût si accoutumé, qui n’en conservât l’habitude sans murmure. » Et plus loin : « Toute la France allait chez elle. Je ne sais par quelle fantaisie cela s’était
tourné de temps en temps en devoir... Elle parlait à chacun comme une reine qui tient sa cour et qui honore en adressant la parole. »
Saint-Simon, continuant sa sorte d’apologie de M“ de Montespan par la haine qu’il ressentait pour M“ de Maintenon. raconte avec détails la fin édifiante qu’elle fit à Bourbon-l'Archambault quand la mort approcha : « Elle fit entrer tous ses domestiques, jusqu’aux plus bas, fit une confession publique de ses péchés publics, et demanda pardon du scandale qu’elle avait si longtemps donné, même de ses humeurs, avec une humilité si sage, si profonde, si pénitente, que rien ne put être plus édifiant. » Quant au roi, apprenant sa mort, il se contenta de dire que, depuis qu’il l’avait congédiée, il avait compté ne la revoir jamais; qu’ainsi elle était dès lors morte pour lui. C’était là ce qu'il avait déjà dit à la mort de La Vallière.
Lucarne de la chapelle.