DORBAY - HOUASSE - LA SALLE DE L’ABONDANCE
ontinuons l'historique des modifications apportées au château de Versailles.
Pendant que les armées de Louis XIV grandissaient la gloire de son règne au dehors, que les lettres et les arts florissaient au dedans, comme si la France eût vécu dans une paix profonde; pendant que la cour se divertissait aux grandes fêtes de Versailles et en même temps, il faut le dire, aux scandales quasi officiels de la vie du roi , les travaux du palais et du parc étaient loin d’être ralentis. Ceux que le roi avait fait faire au château de Versailles par son architecte Le Vau, quand il enveloppa de ses nouvelles constructions le château de Louis XIII, n’avaient apporté que des améliorations insuffisantes aux besoins d’une cour et d’un personnel qui devait atteindre le chiffre incroyable de dix mille personnes.
Malgré les séjours du roi à Versailles, les réceptions d envoyés, d ambassadeurs, les cérémonies officielles, les visites d’apparat (notamment celle qui fut faite à propos du mariage de Mademoiselle avec Charles II, roi d Espagne), le roi et la reine, écrit la Gazette, se rendirent à Versailles le 6 août 1679, accompagnés du Dauphin, de Monsieur, de Madame et de Mademoiselle, et y trouvèrent 1 ambassade d’Espagne. « Le Roi fit l’honneur à l’ambassadeur de le mener partout et de lui montrer lui-même ce qu’il y a de plus remarquable dans les jardins et les appartements du château. » Malgré le mouvement permanent de cette cour, les travaux ne cessèrent pas un seul jour.
Comme nous l’avons dit plus haut, non seulement Le Vau apportait de grandes modifications à l’extérieur du château, mais, en l’agrandissant, il était obligé de donner de plus grandes proportions aux appartements et à leurs dégagements. Parmi les travaux les plus importants qu’il exécuta alors, il faut citer l’escalier de la Reine, construction que l'on voit encore aujourd’hui, à peu de chose près, dans son état primitif.
Cet escalier fut installé près de la chapelle qui se trouvait sur l’emplacement de la grande salle des Gardes, où fut longtemps exposé le tableau du sacre par David. On y entrait par trois arcades donnant sur la Cour de Marbre et fermées par de belles grilles forgées par Delobel. A l’intérieur, il est revêtu de marbres différents, et doit présenter à peu près, moins le grand luxe de la décoration, l'aspect qu’offrait l’escalier des Ambassadeurs, qui. comme celui-ci, avait été construit par Le Vau et Dorbay.
Dorbay fut un des meilleurs, sinon le meilleur des élèves de Le Vau. L’abbé de Fontenai dit que c’est sur les dessins de Le Vau qu’il conduisit les travaux de l’église et du collège des Quatre-Nations , de même que ceux du Louvre et des Tuileries. Ajoutons que l’abbé de Fontenai prête ici à Dorbay une initiative qu’il n’eut pas à prendre, puisque Le Vau commença lui-même les travaux du collège fondé par Mazarin ; ce fut à sa mort seulement que Dorbay s’occupa personnellement de la construction du reste de l’édifice.
11 attacha de plus son nom, ajoute-t-il, à l’œuvre de Saint- Germain -l’Auxerrois, c’est-à-dire qu’il donna les dessins du banc-d’œuvre de cette église, à laquelle travailla aussi Le Brun; il éleva l’église et le couvent des Capucines qui étaient placés au fond de la place Vendôme, à l'endroit où commencent les rues des Petits-Champs, des Capucines et de la Paix; il construisit aussi le portail de
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l’église de la Trinité, rue Saint-Denis, visible encore aujourd'hui; l'église des Prémontrés de la Croix-Rouge. A Lyon, il a bâti le portail des Carmélites, etc.
Boileau voulut se servir du témoignage de Dorbay pour alléguer certains faits contre Perrault et pour lui retirer la gloire d’être l’auteur des dessins de la
colonnade du Louvre. En effet, le grand satirique a écrit : « Je puis nommer un des plus célèbres de l’Académie d’architecture qui s’offre de faire voir à Perrault, quand il voudra, que c'est le dessin du fameux M. Le Vau qu’on a suivi dans la façade du Louvre, et qu’il n’est pas vrai que ni ce grand morceau d’architecture, ni l'Observatoire, ni l’Arc de triomphe, soient des ouvrages d’un médecin de la Faculté. »
Il est difficile de croire à l’emprunt de dessins fait par Perrault à Le Vau; ce
qui est constant, c’est que l’œuvre de Perrault obtint un succès tellement retentissant, qu’il est difficile de croire que celui à qui il revenait de droit n en eût pas revendiqué la paternité. En tous cas, on ne cite nulle part le témoignage de Dorbay, et peut-être n’est-ce pas de lui que Boileau a voulu parler dans sa protestation.
Le résultat le plus important de la collaboration de Le Vau avec Dorbay fut, sans contredit, la construction du Grand Escalier que Louis XIV fit élever à Versailles. On ne peut avoir idée de la magnificence qui y fut déployée que par l’examen des planches qui sont conservées à la Chalcographie du Louvre, et qui nous montrent, admirablement gravées par Chevotet, Surugue, Simonneau l’aîné, Baudet, Loir, les dispositions architecturales, les grilles de Delobel, les peintures de Le Brun et de Van der Meulen.
Dans les premières éditions de la Description de Versailles par Piganiol de La Force, on lit qu’en entrant dans la cour du château, on trouvait à droite trois arcades fermées par des grilles de fer doré. « On entre, dit-il , dans un vestibule à compartiments de marbre, qui a trente-neuf pieds de large sur treize de profondeur. On monte par trois degrés sur le premier palier du Grand Escalier, qui est revêtu tout autour, comme le bas, de compartiments de marbre ; sur ce palier s’élève un perron à pans de onze degrés de marbre. Dans la face du palier qui est audessus de ce perron, on voit une niche surbaissée, dans laquelle est un bassin de marbre soutenu par deux dauphins de bronze.
« Au-dessus est un groupe de marbre blanc et antique ; c’est le bonhomme Silène emporté par un centaure marin. Ce monstre a la figure qu’on donne ordinairement aux centaures, hormis qu’au lieu de la croupe de cheval et des pieds de derrière, son corps se termine par une queue de poisson large et fourchue comme celle qu’on donne aux tritons et aux syrènes. »
Interrompons le récit de Piganiol de La Force pour ajouter que ce groupe, un des rares vestiges qui restent de ce qui fut l’escalier des Ambassadeurs, le grand degré, comme on l’appela d’abord, ne présente plus guère aujourd’hui qu’un bloc assez informe, détérioré, non seulement par l’action des années, mais aussi par le dédain avec lequel il fut traité, comme faisant partie des matériaux d’une démolition; on le voyait encore, il y a quelques années, à l'entrée du parc du Grand-Trianon, près de la grille du salon des Sources.
Il est relégué présentement dans une cave des magasins, et beaucoup de ceux qui l’ont vu ne se sont pas douté qu’ils avaient devant les yeux un des morceaux de la sculpture décorative de l’escalier des Ambassadeurs.
Ce marbre n'est pas, à vrai dire, la seule chose qui reste du Grand Escalier; on peut voir aussi au château, outre d’admirables portes de Caffiéri, des parcelles de peinture détachées d’une fresque de Van der Meulen, précieusement recueillies et collées sous une vitre, sans compter la Reddition de la citadelle de Cambrai, de Van der Meulen, transportée sur toile; les gravures aident facilement à reconnaître où se trouvaient placés les fragments dont il s’agit.
En quelque état de délabrement que se trouve le groupe du Silène et du Centaure dont nous avons parlé plus haut, il serait désirable qu’il fût réparé (non refait) et placé en évidence, soit dans une salle du musée, soit dans un des bosquets abandonnés du parc. On pourrait lui adjoindre les importants morceaux qui restent des groupes en plomb qui représentaient, au Labyrinthe, les fables d’Ésope; il en est de remarquables à tous les points de vue. Ce bosquet deviendrait une sorte de musée rétrospectif où l’on pourrait voir aussi les fragments de statues, de vases, de plombs, de mascarons, de ferronneries qui, n’ayant pu être réparés, ont dû être retirés sous différents règnes. Si détériorés qu’ils puissent être, ils offriraient certainement un grand intérêt aux visiteurs et aux artistes, qui retrouveraient en ces vestiges de précieux éléments de reconstitution.
« Au-dessus de cette niche, continue Piganiol de La Force, on a posé contre le mur le buste du Roi en marbre, accompagné des ornements qui conviennent. 11 est de Coysevox, aussi bien que l’écu aux armes de France qui est vis-à-vis.
« Les deux rampes qui composent l’escalier ont chacune dix pieds de large et vingt-et-un degrés de marbre; les appuis sont de même, et sont supportés par des balustres de bronze ciselés et dorés au feu. Les deux paliers sont à compartiments de marbre, et ont chacun dix pieds de large.
« Sur ces paliers on a élevé des colonnes et des pilastres de marbre , d’ordre ionique, dont les bases et les chapiteaux sont de bronze doré.
« Au milieu des faces qui sont sur ces paliers, se trouvent deux grands trophées d’armes de bronze doré qui sont à la gloire de Minerve et d’une grande beauté ; ils sont de Coysevox. »
Ajoutons ici qu’il est très vraisemblable que ce buste de Louis XIV soit celui qui existe encore au château et qui, après avoir été mis à différentes places, se trouve aujourd'hui dans une des salles du rez-de-chaussée qui avoisinent le vestibule de l’escalier de la Reine.
« Sur les deux grandes faces de cet escalier, on voit quatre tableaux à fresque, peints par Van der Meulen, qui représentent des conquêtes de Sa Majesté.
« Sur celle qui est du côté des appartements, il a représenté le siège de Valenciennes par l'armée du Roi, qui la commandait en personne. Du côté des appartements, c’est le siège de Cambrai par le Roi à la tête de son armée. Des deux
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tableaux qui sont sur la face du côté de la cour, l’un est vis-à-vis le siège de Valenciennes et représente la bataille de Montcassel, gagnée par S. A. R. Monsieur, frère unique du Roi, le 11 avril 1677, et dans l’autre, qui est vis-à-vis le siège de Cambrai, on a peint celui de Saint-Omer.
« Les massifs des quatre portes par lesquelles on entre dans les appartements
sont ornés de feintes tapisseries à fond d’or, pleines d’ornements et de figures,
« On a encore peint sur toutes ces faces des galeries dans lesquelles on a représenté des personnes de différentes nations. Dans les angles, il y a des poupes de vaisseaux qui semblent soutenir les galeries qui sont au-dessus de la première corniche.
« Le plafond est orné de bas-reliefs octogones remplis de figures qui conviennent au sujet, et de grands rideaux tombent sur le long des attiques.
« Le tout est disposé avec tant de choix et de sagesse, que cette grande variété de sujets et de figures n’y cause pas la moindre confusion , et qu’on a trouvé le moyen d’y faire entrer encore les Muses, la Peinture, la Sculpture, les quatre parties du monde avec leurs attributs, une partie des actions du Roi, la Poésie, l’Histoire, la Renommée, Mercure et le Roi, qui est placé au milieu, pour montrer qu’il est le héros de cette fête.
« Cet escalier est éclairé par une grande ouverture qui est en haut du comble, et qui est fermée par des châssis garnis de glaces. »
La notice précédant la collection des belles gravures qui heureusement furent faites pour perpétuer le souvenir du Grand Escalier qu’on devait faire disparaître sous Louis XV, disait :
« Tous les murs sont revêtus de marbre; le bas est par arcades; l’imposte, les chambranles et les autres membres saillains (saillants) de l’architecture sont de marbres de différentes couleurs. Au-dessus règne un ordre de pilastres Ioniques dont les bases et les chapiteaux sont de bronze doré. Dans les quatre coins il y a des colonnes de même ordre. On monte d’abord onze grandes marches, chacune est d’une seule pièce de marbre, et la première, qui a cinq pans sur le premier palier qui a dix pieds dix pouces de large, se présente en face dans une espèce de niche, une fontaine en cascade de plusieurs bassins de marbre et de bronze doré, ornés de tritons, de masques et de dauphins de même métal. Audessus de cette fontaine est le buste du roi Louis XIV, etc. »
Le reste de la description ne fait que résumer celle que nous avons citée plus haut. Mais, nous le répétons, ce n'est qu’à la vue des gravures de Simonneau et d’autres artistes du temps, qu’on peut juger de la richesse de cet incomparable spécimen de l’art sous le grand roi , chef-d’œuvre de la décoration française au dix-septième siècle qui ne disparut, il faut le dire, que pour faire place à d’autres chefs-d’œuvre du dix-huitième.
Après avoir examiné sur ces gravures la vue extérieure de l’entrée du Grand
Escalier, la délicatesse de ses grilles, dont le dessin est donné avec tous les détails, la vue intérieure du rez-de-chaussée, les vues des côtés, celle de l’intérieur où se développe l'escalier et ses rampes, le vestibule aux riches basreliefs, les plafonds des passages, ceux de l’escalier lui-même, le plan général qui les suit, il faut admirer l’imagination de Le Brun dans les nombreuses
Claude Perrault.
peintures de l’escalier, qui ne représentent pourtant qu’une très faible partie de son œuvre.
C’est d’abord le plafond du Grand Escalier, où se détachent, outre les beaux trophées d’angles où sont groupées seize grandes figures d’hommes et de génies ailés, surmontés des bas-reliefs octogones cités plus haut, six compositions de batailles auxquelles le roi a pris part, ou de faits à sa gloire, séparées par des caissons dans lesquels on voit symbolisés les Arts, les Lettres, la Gloire, la Justice, le Commerce, etc.
Le graveur G. Berey a reproduit une des compositions qui figurent au milieu de la .bordure du plafond et représentant le trépied d’Apollon, sur lequel. est posée la couronne royale de France. Le serpent Python, percé de flèches, se tord et agonise au-dessous du trépied, sur lequel s’appuie Apollon. Les trois bas-reliefs qui sont placés au-dessus de cette composition, dont ils sont séparés par une corniche soutenue par les mois personnifiés de décembre et de janvier, comme cariatides, peints en bleu (en lapis rehaussé d’or), représentent, celui du milieu, la conquête de la Franche-Comté, et le roi recevant l’hommage des villes de cette province; les deux autres nous montrent l’Histoire enregistrant les hauts faits de Louis XIV et la Peinture en retraçant l'image.
Faisant pendant à Apollon, de l’autre côté du trépied, est assise Thalie, tenant d’une main le masque tragique et de l’autre le masque comique. Derrière des balustrades on aperçoit la perspective des plafonds d’un palais, encadrée par des colonnes; sur la balustrade se promènent des oiseaux exotiques.
Chaque partie de ce magnifique plafond , dont une estampe de Simonneau donne l’ensemble, a été gravée à part, et on peut juger, par ces belles reproductions qui permettraient de faire revivre la décoration de l’escalier des Ambassadeurs, de Fimportance de cette construction qui fit l’admiration des contemporains et de la fécondité d’imagination de Le Brun. A toutes ces compositions, il en joignit encore quatre autres pour orner les quatre parois du Grand Escalier, représentant « les différentes nations du monde ».
Les nations de l’Europe étaient figurées par huit personnages vus à mi-corps, debout derrière une balustrade simulée recouverte par un riche tapis; l'un était costumé en Hollandais, un autre en Espagnol tenant un lorgnon et contemplant le plafond, les autres causant ensemble; dans le fond de l’arcade, passent des hallebardiers.
M. Henry Jouin, à qui nous empruntons ces détails, ajoute que deux fragments de cette peinture ont été enlevés, reportés sur toile et vernis, et que ce sont les deux figures du Hollandais et de l’Espagnol. Ces fragments, possédés par le marquis de Marigny, ont passé à la vente de sa collection en 1782. Outre les belles portes de Caffiéri dont nous parlerons plus loin , et le buste de Louis XIV par Coysevox, il ne resterait que peu d’échantillons, et quelques-uns bien modestes, il faut le dire, des beautés décoratives de l’escalier des Ambassadeurs, lm morceau de la peinture de Van der Meulen, un tableau du même maître, un de Le Brun et le centaure antique dont nous avons parlé plus haut.
Les différentes nations de l’Amérique étaient représentées par sept personnages, un hallebardier, un chef indien demi-nu, couvert de plumes, placé au centre du tableau et entouré de figures diversement costumées.
Les différentes nations de l’Afrique étaient résumées en huit personnages, dont sept coiffés de turbans, debout dans une arcade feinte, au fond de laquelle resplendissait un soleil de feu. Dans un angle, un parasol ouvert; à l'une des extrémités de l’arcade, un chef africain se penchant vers le spectateur.
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Les différentes nations de l’Asie étaient représentées par cinq figures également vues à mi-corps. L’une d’elles, au premier plan, drapée dans un riche costume bordé de fourrures, regardait aussi le spectateur.
On conserve au Louvre un certain nombre d’esquisses et de dessins se rattachant à l’ornementation du plafond et des parois du Grand Escalier. Guillet de Saint-Georges, historiographe de l’Académie, a écrit, dans la partie du mémoire sur Charles Le Brun relative aux travaux qu’il a faits pour le Grand Escalier, une description très exacte de ces compositions.
Un autre écrivain, Dubois de Saint-Gelais, avance, ce qui est fort croyable,
que pour mener à bonne fin tant de grands travaux entrepris par lui, Le Brun avait recours à des aides. Bon Boullongne l’aîné travailla, dit-il, sous les yeux de Le Brun aux peintures du Grand Escalier de Versailles. On lit dans les comptes des bâtiments du roi, à la date du 9 avril 1677 : « Payé à Boulogne, peintre, pour deux tableaux qu’il a faits sous les dessins du sieur Le Brun, 25o livres. » Et plus loin, à la date du 18 septembre 1675 : « Payé à Anguier, peintre, pour avoir mis au net plusieurs dessins d'après M. Le Brun, pour le grand escalier. 1024 livres 10 sous. »
Aux jours de grandes fêtes ou de cérémonies, le Grand Escalier, garni de chaque côté de haies de courtisans, de femmes en costumes de gala, devait offrir un très beau spectacle, comme le rapporte Dangeau. Le Mercure dit qu’il servait aussi pour les auditions musicales, et que c’était l’endroit du château oü l'on entendait le plus agréablement la symphonie. On en fit aussi, un jour des Rameaux, le lieu d’une station pour le roi et sa cour, qui y allèrent adorer la croix.
Comme nous l’avons dit. de toute cette splendeur du grand Degré, il ne reste présentement que bien peu de chose au château de Versailles. Sa destruction fut ordonnée en 1750; la place en est occupée aujourd’hui, au rez-dechaussée, par un escalier et des vestibules; précédemment ce local avait servi de garde-meuble et de logement au premier valet de garde-robe du roi. L’escalier actuel, qui n’a rien de commun avec l’ancien, a été construit sous Louis- Philippe, à la place d'une petite cour, et les vestibules ont été destinés à renfermer divers morceaux de sculpture.
Quoique l’œuvre de Van der Meulen ait été moins considérable que celle de Le Brun dans la décoration de l’escalier des Ambassadeurs, le nom du peintre des batailles du règne de Louis XIV est trop attaché au château de Versailles pour être passé sous silence.
Van der Meulen, né à Bruxelles en i63q, fut d'abord élève du peintre Pierre Snayers. Les chevaux, les campements, les sièges, les prises de villes et autres sujets militaires, furent l’objet de ses premières études: ses tableaux de paysages et de batailles égalèrent bientôt ceux de son maître. Le Brun entendit parler du jeune peintre, vit et apprécia ses œuvres, et Colbert, sur les avis de Le Brun, lui commanda plusieurs ouvrages; non seulement il en acquit quelques-uns, mais il fit venir l’artiste à Paris, lui accorda une pension de six mille livres et un logement aux Gobelins: là. Van der Meulen travailla à l’exécution des modèles
pour les tapisseries; quelques-uns de ces tableaux figurent encore dans les appartements du palais de Versailles.
Les conquêtes rapides de Louis XIV ouvrirent, dit Fontenai, un vaste champ au pinceau de Van der Meulen; il suivit le roi dans toutes ses campagnes, dessina sur les lieux mêmes les villes fortifiées, leurs environs, toutes les différentes marches de l'armée, les campements, les haltes, les fourrages, les escarmouches et tout l’attirail de la guerre. Les nombreux portraits de personnages célèbres que Van der Meulen fait figurer dans ses compositions, la représentation exacte de toutes choses de l’époque, donnent un intérêt particulier à ses œuvres. C'est, en effet, la vie d’alors qu'on voit passer dans ses tableaux, où tout est pris à la nature avec une rare intensité de vérité.
Tout en restant un grand artiste, ce peintre sait rendre une étendue de plaine, un accident de terrain, avec la précision d’un géomètre, nous transmettant avec une incroyable fidélité jusqu’à l’allure des personnages qu’il fait évoluer sur ses champs de bataille ou voyager dans la campagne. Dans ses observations sur quelques grands peintres, un artiste du siècle dernier a très justement écrit que Van der Meulen était original et par les sujets qu’il avait traités et parla manière dont il les avait peints. Il constate que le caractère distinctif de son talent est d’avoir rendu les formes françaises avec le coloris flamand , saisissant admirablement l’air et l'esprit des personnages du temps et des lieux où il vivait.
Reçu membre de l’Académie de peinture en 1673, il en devint conseiller en 1681. Louis XIV lui fit l’honneur de tenir un de ses fils sur les fonts baptismaux, et Le Brun, dans l’intimité de qui il vivait, lui fit épouser une de ses parentes. Dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Jal rectifie plusieurs erreurs commises sur la vie de Van der Meulen par l’abbé de Fontenai et ses autres biographes.
C’est ainsi qu’il substitue les prénoms d’Adam-François à ceux d’Antoine- François qui lui avaient été attribués jusqu’au moment où Jal fit ses recherches dans les livres contenant les actes de l’état civil, brûlés si malheureusement pendant la Commune ; de plus il constate que Meulen naquit à Bruxelles non en i63q, mais en i63o ; quant à la date de son décès, généralement mal indiquée, il la fixe, toujours d’après des actes, au iS octobre 1690, à l’hôtel des Gobelins; enfin, contrairement à l’assertion de la plupart des biographes qui ne le marient qu’une fois et lui donnent pour femme une nièce de Le Brun , Jal établit que
Van der Meulen s’est marié trois fois; sa première femme fut Catherine Husewael; la seconde, Catherine de Labri, et la troisième Marie de By, cousine et non pas nièce de Le Brun.
Van der Meulen eut souvent recours à ses élèves, Martin l’aîné, Beaudoin, Bonnart et à d’autres peintres, pour ébaucher ses grands tableaux d’après ses dessins. Ces collaborations expliquent le nombre considérable d’œuvres de cet artiste qui existent dans nos musées et dans ceux de l’étranger.
Avant d’en terminer avec l'escalier des Ambassadeurs, dont nous avons dit la destruction, il nous reste à parler de celui qui porte encore son nom et qui na de commun avec lui qu’une faible partie de l’emplacement qu’il occupe. On y remarquait, récemment encore, deux grands tableaux de Parrocel qui représentent l’entrée aux Tuileries et la sortie en 1721 de Mèchenet-Effendi , ambassadeur turc.
A propos de ces deux toiles, le mémoire de Charles-Nicolas Cochin, dans la collection des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, dit que l’entrée de l’ambassadeur turc fut pompeuse et d’autant plus favorable pour la peinture, qu’il la fit à cheval et que les habillements des Turcs sont pittoresques et magnifiques.
Parrocel fit alors un tableau de ce riche spectacle, qui, ajoute Cochin, « fut universellement admiré et qui est un des plus beaux morceaux qu on puisse citer en ce genre. Quoiqu’il soit placé à Versailles dans les appartements, visà-vis un chef-d’œuvre de Van der Meulen » (c’est sous Louis— Philippe qu il fut transporté dans l’escalier d’où on l’a retiré récemment), «cette concurrence ne le détruit pas, et si l’on admire dans ce dernier quelques détails rendus avec plus de finesse, Parrocel, d’autre part, l’emporte par le feu de l’imagination, par la vigueur du coloris et par la facilité et le large du pinceau. »
La composition de ce tableau, ajoute Cochin, est actuellement un peu déparée par les agrandissements qu’on y a faits afin de le porter à la même grandeur que celui de Van der Meulen. Les éloges que reçut ce tableau firent penser dès lors à M. le duc d’Antin à l’acquérir pour le roi Louis XV.
Ici se place un épisode peu important, il est vrai, mais qui peut donner une idée de la nature des relations qui existaient entre les artistes et 1 administration ; c’est une page confidentielle qu’on est étonné de trouver dans ces rapports, qui
furent écrits pour être lus en assemblées, et qui par là prenaient une portée quasi officielle.
« La bonne volonté du duc d'Antin pour M. Parrocel n'eut point son effet; s'il est permis de rechercher les causes qui y mirent obstacle, on croit pouvoir les rejeter en partie sur ce que M. Parrocel, artiste sans ruse et peu instruit des précautions avec lesquelles on doit ménager les supérieurs, commit une faute, à la vérité légère, mais qui néanmoins put refroidir M. le duc d’Antin à son égard. Il avait fait deux esquisses peintes, dont une, grande et assez finie, pouvait faire un tableau de cabinet ; M. d’Antin la loua beaucoup, ce qui devait faire comprendre à M. Parrocel qu’il lui aurait fait sa cour en la lui présentant.
« Mais il ne sut point se défendre contre le désir que lui notifièrent assez clairement des personnes placées entre lui et le surintendant; il leur laissa enlever ses esquisses. On ne doit point le blâmer avec sévérité de cette faute d’attention; la conduite à tenir en ces occasions est trop incertaine, pour qu’on puisse exiger qu’un artiste sache toujours prendre le meilleur parti, surtout si l’on fait attention aux preuves que l’expérience a données tant de fois de la nécessité de ménager principalement les subordonnés, qui trop souvent peuvent réduire à rien les effets de l’estime et de l’affection des supérieurs. Ceux dont il avait cru acquérir la bienveillance par ce sacrifice ne lui furent point utiles, et ce tableau n'a été acquis par le roi que plusieurs années après. »
La scène est curieuse et méritait qu’on la rapportât, ainsi que les réflexions et les conseils à l’usage des artistes qui les suivent. Celui, du reste, qui nous la fait connaître n’était pas homme à la passer sous silence, ayant pour coutume de dire toujours sa pensée même sous une forme dure, comme on peut s’en rendre compte en lisant les Mémoires de Cochin sur le comte de Caylus, sur Bouchardon et les Slodtz.
Le duc d’Antin néanmoins, pensant que cet événement de l’histoire du roi fournirait le sujet de tapisseries intéressantes, ordonna à Parrocel l’achèvement de ses tableaux. Cochin en fait l’éloge, mais, en praticien qu’il est, ajoute que le plaisir que l’on goûte en les admirant rend d’autant plus sensible le regret que fait naître l’état où ils sont par l’usage excessif que Parrocel faisait de l’huile grasse et par la négligence qu’il apportait dans l’emploi de ses couleurs : « Emporté par son feu, tout lui était bon. tout obéissait à l’impulsion de son génie; mais ce défaut de soin a donné trop de prise aux outrages du temps, les figures qui sont au piemiei plan sont toutes gercées et presque entièrement perdues; il ne reste,
pour juger du rare mérite de l’auteur, que les figures du second plan et le fond. »
Malgré les mérites de ces peintures, on trouvera un peu exagérées les louanges qui sortent de la bouche de Cochin, car ces tableaux ne dépassent guère en valeur artistique la moyenne des peintures qui servirent alors de modèles aux tapisseries. Parrocel obtint bien d’autres travaux et fut élu conseiller de l’Aca-
Plan de l’escalier des Ambassadeurs.
démie royale en 1 735 . Plus tard il quitta la place de conseiller, fut fait adjoint professeur en 1744. et professeur l’année suivante. Ce peintre a laissé de nombreuses œuvres de différents genres, surtout des tableaux de batailles : il suivit le roi Louis XV en Flandre, et mourut en iy53 aux Gobelins.
Avant d'entrer dans les grands appartements de Louis XIV, auxquels on avait accès par plusieurs escaliers, et notamment par l’escalier des Ambassadeurs, il est intéressant de visiter de plus petits salons où le roi avait réuni, indépendamment des tableaux qui ornaient à profusion le château , des peintures de maîtres de diverses écoles; ces pièces constituaient une véritable galerie. En se reportant au plan du premier étage dressé par Demortain, on trouve sur le côté droit de la cour
du château, au-dessus du passage qui conduisait de cette cour au parc, deux petites pièces , l'une éclairée sur la cour et désignée sous le nom de cabinet des médailles et des bijoux, l’autre, y attenant, éclairée par une fenêtre exposée au nord sur le parc et appelée petit salon du cabinet ; cette dernière pièce avait une entrée dans la grande salle de l'escalier du Roi (des Ambassadeurs) et dans le grand salon qui porte aujourd’hui le nom de salon d Hercule. Le cabinet des médailles ou des bijoux eût pu être appelé, dit Piganiol, le cabinet de 1 art et de
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la magnificence; puis il ajoute, émerveillé par les richesses étalées sous ses yeux : « Car on ne sait ce qu’on admire le plus ici, ou l’or et l’azur prodigués, ou la manière dont les ouvriers ont enrichi l’un et l’autre. »
Ce cabinet était octogone et éclairé par un dôme vitré. 11 était entouré de glaces, orné d’étagères et de consoles sur lesquelles étaient exposés les bijoux. Sur une cheminée de marbre vert, appelé alors vert moderne, on voyait une magnifique nef d’or; la nef, suivant le Dictionnaire de Trévoux, se disait «d’un vaisseau (d’un vase) qui avait une ressemblance avec une petite nef, qu’on sert par grandeur sur un bout de la table du roi, où l’on enferme la serviette ou ce qu’on met avec son couvert ».
Suit la nomenclature des cristaux précieux, des figurines de bronze antique, d autres d’or ornées de pierreries, et la description d’un magnifique bureau