‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 18 sur 44 · ANNO SALUTIS M. DCC. VIII · texte numérisé non relu

ANNO SALUTIS M. DCC. VIII

Nous ne ferons que traverser le salon d’Hercule, comme nous l’avons dit plus haut, une des salles les plus importantes du château, mais qui n’a été construite que sous Louis XV. Elle occupe la partie élevée de l’emplacement de l’ancienne chapelle, dont le rez-de-chaussée, où se trouvaient l’autel et la chaire, est devenu le premier vestibule de la nouvelle chapelle et celui qui sert de passage de la cour au parc.

Revenons maintenant aux grands appartements du premier étage, qui , au mobilier près, ont conservé l’aspect qu’ils avaient sous Louis XIV.

Salle de l'Abondance. — Autrefois petit salon du cabinet, après avoir servi de vestibule à la tribune de l’ancienne chapelle et au cabinet des médailles et bijoux, communiquant avec le grand salon, plus tard le salon d'Hercule; cette première pièce des appartements de Louis XIV est la salle de l’Abondance. C’est dans cette salle que, les jours d' appartement , on dressait des tables et des buffets.

« L’appartement était, a écrit Saint- Simon, le concours de toute la cour, depuis sept heures du soir jusqu’à dix, que le roi se mettait à table, dans le grand appartement, depuis un des salons de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. On y jouait à toutes sortes de jeux, depuis six heures du soir jusqu'à dix, le lundi, le mercredi et le jeudi. »

On ne devait pas se présenter pour l’appartement, sans savoir si l'entrée en était permise. Les uns jouaient, les autres regardaient jouer. Le Mercure de décembre 1682 ajoute que, quoique les grands appartements fussent remplis de monde, on n’y voyait personne qui ne fût d’un rang distingué, tant hommes que femmes. « La liberté de parler y est entière, dit-il encore, et l’on s’entretient les uns les autres selon qu'on se plaît à la conversation. Cependant le respect fait que, personne ne haussant trop la voix, le bruit qu’on entend n’est point incommode.

Porte attribuée à Caffiéri.

« Le roi, la reine et toute la maison royale descendent de leur grandeur pour jouer avec plusieurs de l’assemblée qui n’ont jamais eu un pareil honneur. Le prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. 11 ne veut ni qu’on se lève, ni qu’on interrompe le jeu quand il approche. Lorsqu’on est las d’un jeu, on joue à un autre; on entend ensuite la symphonie, et l’on voit danser... On passe à la chambre des liqueurs ou à celle de la collation... On y voit ceux qui servent qui ont des juste-au-corps bleus avec des galons or et argent. Ils sont derrière toutes les tables du premier et ont soin de donner des cartes, des jetons et autres choses dont on peut avoir besoin...

« Dans le salon où sont dressés des buffets, des bas-reliefs représentant l’Abondance sont placés au-dessus de la porte, qui est de marbre. La frise est enrichie de festons convenables à ce sujet. » Après avoir parlé des tapisseries, des tabourets, des portières, le Mercure continue ainsi sa description : « A la droite de la porte est un tableau de hauteur médiocre où le Carrache a peint Énée portant son père Anchise; à la gauche, un tableau de même grandeur, fait par le Guide, représentant une Fuite en Égypte. Un saint Pierre et un saint Paul sont aux côtés des portes de cette salle et du cabinet des raretés, qui donne dans ce lieu.

« A droite, on voit un portrait du roi peint à cheval, grand comme le naturel, et vis-à-vis il y a un David et Betlisabée, peint par Paul Véronèse. Huit bustes de porphyre, posés sur des scabellons de même matière, sont aux côtés des portes et de la fenêtre. Plusieurs guéridons or et azur, qui portent des girandoles, éclairent ce salon, aussi bien qu'un lustre d’argent qui pend au milieu. Trois grands buffets sont aux côtés du même salon. Celui du milieu, au-dessus duquel on voit une grande coquille d’argent, est pour les boissons chaudes, comme café, chocolat, etc. Les deux autres buffets sont pour les liqueurs, les sorbets et les eaux de plusieurs sortes de fruits.

« On donne de très excellent vin à ceux qui en souhaitent; et chacun s empresse de servir ceux qui entrent dans ce lieu. » Cette salle et les suivantes, dit Félibien, « sont tendues et meublées, en hiver, les unes de velours vert, et les autres de velours de feu avec des crépines et des galons d or, d argent et de soie de diverses couleurs, avec des campanes de point d Espagne d or. » A ces détails, E. Soulié ajoute que les lambris et les chambranles de cette salle sont revêtus de marbre ; l’entablement est orné de consoles surmontées de têtes ailées et de petits bas-reliefs dorés. Au-dessus des portes d entrée et de sortie sont deux

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bas-reliefs également dorés représentant des enfants assis près d’une cassolette et tenant des guirlandes. Un médaillon ovale, peint en camaïeu dans le centre de la porte de l’ancien cabinet des Antiques, représente la Magnificence assise sur des nuages, tenant un plan et une corne d’abondance d'où tombent des médailles et des couronnes.

Pendant l’hiver, on voyait, dit Piganiol, exposé dans ce salon, une Vierge, de Poussin (c’est celle qui est aujourd’hui exposée au Louvre, sous ce titre : Apparition de la Vierge à saint Jacques le Majeur).

Des peintures de Van der Meulen ou d’élèves de son école, dont plusieurs ont servi de modèles pour des tapisseries des Gobelins, ont remplacé ces tableaux, qui pour la plupart sont maintenant au Louvre. Ce sont : la Prise de Charleroi, la Prise de Lee ve, celles de Cambrai, de Lille, ces deux dernières toiles de Van der Meulen, et le Siège de Fribourg.

Quant au plafond, il a été peint par flouasse, et représente l’Abondance. Malgré les réparations qui ont dû être faites à ce plafond voûté, on peut encore avoir une idée assez complète de sa valeur décorative. L’Abondance est représentée par une femme à demi drapée, portant un sceptre d’or, appuyée sur une corne d’abondance d’où sortent des perles, des joyaux, etc. Elle est accompagnée de figures représentant Thétis, Neptune et Pluton, et de celles de deux femmes qui, par leurs attributs, symbolisent l’Europe et l’Asie. Des enfants, des tritons enfermés dans une balustrade d’or, se livrent à leurs jeux au milieu des nuages, des cassolettes d’or, des riches tapis.

Cette peinture, très vantée par Félibien et qui, comme nous 1 avons dit, a eu à souffrir et par le temps et par les réparations qui lui ont été faites, est l’œuvre de l’un des élèves de Le Brun , à qui il a emprunté beaucoup de son système décoratif ; il existe même au Louvre des croquis qui pourraient laisser penseï que le maître a pu lui indiquer quelques parties de ce plafond.

Douasse travailla, en effet, avec Le Brun aux embellissements de Versailles. Il fut reçu à l’Académie en 1673 et fut nommé directeur de 1 Académie de France à Rome en 1699, succédant à La Teulière dans le poste qu il occupa pendant cinq ans. Il est curieux de suivre, dans la correspondance des directeurs de 1 Académie de France à Rome avec les surintendants des bâtiments, les rapports qu’il adressa à Mansart, alors surintendant, sur la conduite, le travail des élèves, mêlant aux

questions financières et artistiques une sorte de reportage politique, racontant des faits qui bien souvent n'avaient aucun lien, même indirect, avec ses fonctions. On trouvera, dans sa correspondance, de curieux détails sur la jeunesse de

Motif d’entrée du salon de l’Abondance

avec les panneaux sur lesquels des tapisseries s’appliquaient selon les fêtes de la saison.

de Troy , fils de François de Iroy, peintre du roi, ancien directeur et recteur de 1 Académie royale, lantôt il donne des nouvelles du pape : « Le pape est toujours fort mal; il a le transport au cerveau; » tantôt il décrit les fêtes du jubilé avec force détails, discute le prix d’une statue antique, se plaint des pirates qui empêchent 1 envoi par mer de certains objets d’art, raconte les cérémonies faites

î\ 1 occasion de la mort du pape, 1 insulte commise par les sbires à l'égard de l’ambassadeur de France. Houasse n’oublie pas sa famille, et à une lettre de recommandation de sa part Mansart lui répond ; « Je n’aurai jamais d’occasion de vous faire plaisir, et au sieur Coustou, votre gendre, que je ne le fasse avec

Mignard.

plaisir. J’ai bien cru que la pension de deux mille livres que je lui ai fait donner, vous y seriez bien sensible. Il est homme de mérite, et il n en demeurera pas là. »

Houasse remercie d’ailleurs Mansart en donnant tous ses soins a Hardouin, neveu du surintendant qui a été envoyé près de lui a Rome. Suit 1 anecdote d une jeune fille qu’un prince voulait enlever escorté de six bandits, et qui, douée d une force herculéenne, terrassa ses agresseurs et les força à battie en retraite. A côté

de cette note, une plainte contre un élève qui a détérioré un tableau du Dominiquin. des règlements de comptes et mille choses de son administration, jusqu’au jour de son rappel en France, où il fut nommé recteur et trésorier de l'Académie.

Le biographe d’Houasse ajoute qu’il travailla longtemps pour Philippe V. Jal rapporte que ce pèintre épousa, le 5 février 1673, Marie Le Blé, une parente de Charles Le Brun, son maître et son protecteur. Après avoir marié sa fille à Nicolas Coustou, il mourut à Paris le 27 mai 1710. On remarquera que beaucoup d'artistes des xvif et xviif siècles, liés par un esprit de confraternité, devenu assez rare aujourd'hui, contractaient fréquemment ensemble des alliances, et qu’aux actes de mariages ou de décès d’artistes, comme aux actes de naissances de leurs enfants, figurent presque toujours comme témoins d’autres artistes. La raison en est qu’ils vivaient presque toujours les uns près des autres, se consultant réciproquement sur leurs travaux, ne craignant pas au besoin de se donner un bon conseil: et ces amitiés, ces solidarités qui rapprochaient les familles, profitaient aussi à l’art, facilitaient l’entente pour un progrès d’ensemble, et a dû contribuer à l’harmonie de ses manifestations.

Un des compartiments du plafond de l’escalier des Ambassadeurs.

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