‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 21 sur 44 · SALON DE LA REINE OU GRAND CABINET DE LA REINE · texte numérisé non relu

SALON DE LA REINE OU GRAND CABINET DE LA REINE

’ appariement de la Heine se composait de cinq pièces, ainsi qu’on le voit sur le plan de Demortain, ayant accès les unes aux autres, commençant à la salle des Gardes de la Reine pour finir a la chambre de la Reine, placée à côté du salon de la Paix.

La salle des Gardes de la Reine fait suite à la grande salle des Gardes, qui fut construite sur l’emplacement d’une chapelle dont nous avons parlé précédemment ; dans cette grande salle des Gardes, le roi de France lavait les pieds, le jeudi saint, à un certain

nombre d’enfants pauvres. On trouve cette note dans le Journal de Dangeau :

« Jeudi 3i avril i695, à Versailles. Le Roi, après ténèbres, alla à Marly; il lava les pieds des pauvres, le matin, comme à son ordinaire, 1 abbé de "Sille-

neuve fit la prédication de l'absoute. Monseigneur fit ses dévotions le matin, servit le Roi à la Cène et assista à toutes les dévotions de la journée avec le Roi. » Et plus loin, en 1698 : « Le Roi fit le matin la Cène et assista à toutes les dévotions de la journée. » La grande salle des Gardes, devenue salle du Sacre, n’a rien conservé de son ancienne décoration.

Quant à la salle des Gardes de la Reine, on y peut retrouver facilement des restes de sa splendeur première. Le plafond et les voussures ont été peints par Noël Coypel. Le plafond, très durement retouché, représent e Jupiter accompagné de la Justice et de la Piété. Noël Coypel, qu’il ne faut pas confondre avec son fils, Antoine Coypel. qui peignit une partie de la voûte de la chapelle de Versailles, fut élève de son père et servit longtemps d’aide à Charles Errard pour ses travaux du Louvre. 11 exécuta plusieurs tableaux pour les appartements du roi au Louvre, pour ceux du cardinal Mazarin, et, lors du mariage de Louis XIV, le plafond de l’appartement de la reine aux Tuileries.

Membre de l’Académie de peinture, Noël Coypel fut nommé, sous la surintendance de Colbert, directeur de l’Académie de Rome et fut membre de l’Académie de Saint-Luc. C’est pendant son directoriat qu’il peignit les tableaux de la salle des Gardes de la Reine, à Versailles, ceux dont nous parlons ici. Il remplaça Mignard comme recteur et directeur de l’Académie, et mourut à Paris en 1707.

Le plafond est de forme octogone; Jupiter y est représenté debout, dans un char d’argent tiré par deux aigles et porté sur un nuage. La planète de Jupiter y apparaît sous la forme d'une femme entourée de quatre enfants ailés volant autour d’elle et symbolisant les quatre satellites de Jupiter. Six amours traînant une guirlande de fleurs la portent au Sagittaire et au signe des Poissons du Zodiaque.

Aux côtés du char se tiennent la Justice et la Piété; la Justice assistée de deux femmes, dont 1 une punit le Crime et l’autre récompense la Vertu. Audessous de ces figures, on voit un enfant qui, l’épée à la main, poursuit deux femmes, dont 1 une tient un poignard et lance un regard menaçant : c’est la Violence; l’autre, qui cache son visage sous un masque, foule aux pieds des balances et les tables de la loi : c’est la Fraude. La Piété, ailée, une flamme au front, apparaît portant une corne d’abondance; deux petits génies prient devant un autel allumé, tandis qu’un autre, l'épée à la main, poursuit l’Impiété, qui cherche à brûler un pélican, symbole de la Piété.

De Noël Coypel on voit aussi, dans les voussures de cette salle, quatre tableaux allégoriques faisant allusion à des actes de justice et de piété du roi. C’est d’abord Solon expliquant ses lois; cette peinture, gravée par Resmon pour l’ouvrage de Monicart, nous montre le législateur proposant ses lois aux Athéniens en présence des principaux citoyens de la ville. Au milieu de ce tableau bien composé, comme le plafond dont nous venons de parler, on remarquera la table sur laquelle s’appuie un des personnages représentés; elle nous offre un spécimen des meubles qui, du temps de Louis XIV, ornaient le château, et, pour la plupart , fondus en argent, étaient de véritables chefs-d’œuvre d'orfèvrerie.

Faisant face à la cheminée, on voit une composition représentant Trajan rendant la justice; près de l'Escalier de la Reine, Alexandre Sévère faisant distribuer du blé au peuple pendant une disette, et, du côté de l’Antichambre de la Reine,

Ptolémée Philadelphe rendant la liberté aux Juifs. Le reste de cette salle est entièrement revêtu de marbres noir, rouge, gris et vert, et, à peu de chose près, dans l’état où elle était sous Louis XIV.

Entre autres œuvres d’art intéressantes qui ornent ce salon aujourd’hui , il faut citer une statuette en terre cuite, réduction de V Hiver de Girardon, dont le marbre est placé au parterre du Nord, près le bassin jadis appelé le Pot- Bouillant et maintenant la Pyramide. Cette statuette, longtemps gardée dans le cabinet d’un ancien conservateur, M. Gosselin, et considérée comme l'esquisse originale de Girardon, pourrait bien n’être qu’un très bon estampage du temps, habilement retouché.

A côté de ce morceau de sculpture qui mérite l’attention, il en est un autre non moins intéressant; c’est un charmant buste en marbre du xvm' siècle, dont le socle porte depuis longtemps (avant 1860) 1 inscription suivante : « Marie-

Adélaïde-Clotilde-Xavière de France, reine de Sardaigne. » Cette attribution nous paraît erronée si les portraits de Drouais et deux autres que possède le musée de Versailles doivent être considérés comme ressemblants. On sait d’ailleurs que la sœur de Louis XVI fut de bonne heure affligée d'un embonpoint extraordinaire; la grâce, la finesse et l’élégance du buste dont nous parlons, nous' semblent devoir empêcher toute confusion. Ce marbre avait un instant passé pour représenter les traits de la duchesse de Bourgogne , attribution tout aussi invraisemblable.

On se rappelle que la sœur de Louis XVI, exemple de toutes les vertus, fut déclarée « vénérable » à sa mort par un décret du pape Pie VII, en 1808.

Dans la même salle on voit un buste de la duchesse de Bourgogne, par Santerre; un buste en marbre de la reine Marie Leczinska, par G. Coustou; un buste également en marbre de la reine Marie-Antoinette, par Lecomte; des bustes de Louis XV, etc.

Salle de /’ antichambre de la Reine. — Cette salle portait autrefois la désignation de salle du Grand Couvert, lorsque la reine et parfois aussi le Roi y prenaient des repas en public. On aura une idée de ces repas, de ceux qui avaient lieu dans Y antichambre de la Reine, comme de ceux qui étaient servis dans la salle où le Roi mange , par l’examen d’unè gravure qui est placée dans un almanach de 1679 : un dais est établi au-dessus de la table entourée de courtisans; au-dessus du dais on lit cette inscription : « Le dîné où la Reyne d’Espagne future fut entre le Roy et la Reyne. » La gravure montre effectivement une table à laquelle sont assis ces trois personnages, pendant que des officiers de bouche, placés au premier plan, font le service et donnent les plats au gentilhomme servant.

Le plafond, de forme ovale, peint par Coypel le père, représentait, dit Monicart, Mars couronné par la Victoire :

Au milieu du plafond qu’a peint Coypel le père,

On voit Mars en posture et redoutable et fière,

Par la Victoire couronné Et sur son char assis et par des loups traîné.

Piganiol de La Force dit que sur le plafond de l’antichambre on voyait Mars avec les signes du Zodiaque qui lui conviennent, c’est-à-dire le Capricorne et le Scorpion ; d’autres auteurs mentionnent un plafond de Vignon le fils : Mars et sa planète. Ce tableau fut remplacé sous l’Empire par un tableau de Paul Véronèse

ptanète. Ce tableau fut remplacé sous l’Empire par un tableau de Paul Véronèse repiésentant Saint Marc couronnant les Vertus théologales. Cette peinture est

Porte de la salle des Gardes de la Reine.

aujourd’hui remplacée elle-même par une bonne copie de la Famille de Darius, de Le Brun.

Les cintres de ce plafond sont, dit Piganiol, ornés par six tableaux en camaïeu rehaussés d’or. L’un d’eux, peint par Vignon, représente Rodogune à sa toilette : « Lorsqu’elle apprit, étant à sa toilette, la mort de Démétrius, son mari, elle fît serment de ne point achever de se coiffer qu’elle ne l’eût vengé. » Un autre représente Harpalice, fille de Lycurgue, délivrant son père, qui avait été fait prisonnier ; ce tableau a été gravé par Madeleine Hortemels et se trouve dans le Versailles immortalisé de Monicart.

Puis, c’est Artémise combattant contre les Grecs sur les vaisseaux de Xercès, la Fureur et la Guerre, Zénobie combattant contre Aurélien, Ypsicratèe suivant son mari Mithridate à la guerre, ces quatre tableaux peints par Paillet; enfin, Clèlie, otage de Porsenna, passant le Tibre à cheval, du même artiste, tableau dont la gravure par Fonbonne figure dans le livre de Monicart , et Bellone brûlant avec un flambeau le visage de Cybèle, par Vignon. Les deux dessus de portes, représentant des trophées et des instruments militaires, sont de Madeleine de Boulogne.

Vignon, fils aîné de Claude Vignon, fut élève de son père, qui est l'objet d’un Mémoire de Guillet de Saint-Georges, et fut reçu académicien le 25 juin 1667.

Paillet fut un élève assez distingué de Sébastien Bourdon et, dit Guillet de Saint-Georges, était adjoint au recteur à l’Académie en 1692. Quant à Madeleine de Boulogne, une des quatre filles de Louis de Boulogne, elle eut, dit le Mémoire qui concerne son père, « l’avantage d’être reçue avec sa sœur Madeleine dans l’Académie, avec un applaudissement universel. » Ce Mémoire ajoute ; « Les deux autres sœurs peignent très agréablement. »

Dans cette salle, on joua plusieurs fois la comédie sur un théâtre qu’y avait fait installer la duchesse de Bourgogne. A ce propos, on lit dans le Journal de Dangeau, à la date du 9 janvier 1710 : « Le roi dîna de bonne heure et alla se promener à Marly ; il y eut comédie chez M“ la duchesse de Bourgogne. On a fait un théâtre dans la grande pièce de son appartement. Le spectacle fut fort beau. Il n’y avait que des dames considérables et des courtisans. Le théâtre est magnifique et agréable, et on l’y laissera jusqu’au Carême, afin que Mme la duchesse de Bourgogne puisse encore voir la comédie dans son appartement après ses couches. » Elle était alors enceinte de Louis XV.

Salon de la Reine ou grand cabinet de la Reine. — C’est dans ce salon qu’était placé sur une estrade, sous un dais dont on voit encore les clous d’attache dans

la corniche, le trône ou plutôt le fauteuil de la reine; les modifications qui furent faites sous Louis XV à certaines parties de cette salle n’ont pas détruit complètement l’ornementation du temps de Louis XIV, qui est très apparente aux chambranles des portes notamment.

Le sujet du plafond, peint par Michel Corneille, est Mercure répandant son influence sui les sciences et les arts. Le dieu est représenté volant au milieu du ciel, son caducée à la main, et entouré des Muses et des Sciences, assises ou couchées sui les nuages. Ce tableau a été reproduit dans Versailles immortalisé , par une gravure de Madeleine Hortemels.

Michel Corneille, selon la seule pièce que possède la bibliothèque de l’école des Beaux-Arts sur la famille de Corneille, était fils aîné du peintre M. Corneille, et naquit à Paris en 1642. Comme la plupart des artistes de son temps, il fit le voyage d’Italie, y copia des peintures de maîtres. « Il réussit surtout, dit son biographe, dans les tableaux de chevalet; ses airs de tête étaient nobles, fiers et gracieux, et l’union qui se trouve dans le tout ensemble de ses tableaux marque très bien le plaisir qu’il trouvait à les faire. » Cet artiste peignit d’assez nombreuses toiles pour Versailles, Trianon, Meudon et Fontainebleau.

C’est à lui qu’on doit Y Assomption de la Vierge de la paroisse de Versailles, la Délivrance de saint Pierre qui se trouve à Notre-Dame de Paris. 11 a peint, pour la galerie du château de Chantilly, un tableau devenu célèbre et devant lequel le duc d’Aumale conduisait toujours ses invités ; c’est la toile représentant la muse de l’Histoire arrachant des feuillets du livre de la vie du grand Condé, allusion au temps où il avait porté les armes contre la France. Sur le drapeau que tient la Renommée, on lit ces mots : Quantum pœnituit. Michel Corneille mourut en 1708, aux Gobelins, où le roi lui avait donné un logement.

Parmi les tableaux qui ornent le salon de la Reine, il convient de citer une copie d’un tableau de Le Brun, par de Sève, et représentant Louis XIV visitant la manufacture des Gobelins, le i5 octobre 1667. L’intérêt de ce tableau, à part celui de sa valeur artistique, consiste surtout en ceci qu'il peut servir à donner idée des vases d’or et d’argent, des meubles qui ornaient les appartements du château de Versailles, et notamment la Grande Galerie. Près du roi se tiennent le duc d’Orléans, le prince de Condé, le duc d’Enghien et Colbert, pendant que Le Brun lui donne des explications sur les travaux de la manufacture. Dans le fond du tableau on remarque le Passage du Granique, œuvre de Le Brun, qui fait partie de la suite des Batailles d'Alexandre.

Une autre peinture, intéressante aussi, est celle qui représente le Baptême de Louis de France, dauphin , fils de Louis XIV, par Joseph Christophe, élève de Bon Boulogne, dont nous aurons occasion de reparler quand nous signalerons les travaux qu’il exécuta pour la Ménagerie. Outre ces peintures et des portraits historiques que contient ce salon, il faut signaler, dans la partie décorative des

Angle de la voussure de l’appartement de la Reine. Salle du Grand Couvert.

voussures : Sapho chantant et jouant de la lyre; Pénélope faisant de la tapisserie; Aspasie au milieu des philosophes de la Grèce ; Césimène cultivant la peinture; toutes œuvres de Michel Corneille, dont une partie est reproduite dans le livre de Monicart par les gravures de Madeleine Hortemels et de Fonbonne. Cinq figures allégoriques sont placées aux angles du plafond ; ce sont : la Vigilance, 1 Académie, Y Immortalité , le Commerce , la Diligence.

C est dans ce salon qu'en 1 683 fut exposé le corps de la reine Marie-Thérèse; le détail du cérémonial de cette exposition est rapporté par la Gazette. Dans ce

salon également fut placé, sur un lit de parade, le corps de la duchesse de Bourgogne. « Le corps du Dauphin, dit Dangeau, fut mis sur le même lit que Madame la Dauphine, que l’on fit faire plus grand que celui où elle était. » On sait que le Dauphin mourut à Marly le 18 février 1712, ne survivant que de quelques jours à la Dauphine, morte à Versailles, le 12 février 1-12.

Bien que le but de cet ouvrage ne soit pas de donner sur chacun des grands hôtes qui habitèrent le château de Versailles une biographie détaillée que son cadre ne comporterait pas, nous ne pouvons passer sous silence certains personnages qui y jouèrent un rôle considérable, parmi ceux-ci la duchesse de Bourgogne, Marie-Adélaïde de Savoie, arrivée presque enfant à la cour du roi, comme fiancée de celui que 1 on croyait devoir être le roi de France après Louis XIV. Sa jeunesse, son esprit, lui eurent bientôt conquis le coeur du grand roi, comme son tact, l'amitié de M“ de Maintenon.

C’est en lisant la correspondance de la duchesse d’Orléans, les Mémoires de Saint-Simon (tout en faisant des réserves sur les opinions passionnées de ce dernier), le Mercure, les lettres de M“ de Maintenon, les mémoires secrets de Duclos, Sismondi, qu’on peut avoir une idée du charme qu’exerça sur toute la cour cette princesse, pour qui s’ouvrait un si grand avenir. On devra aussi consulter deux ouvrages très documentés, le livre de M. A. Gagnière : Marie- Adélaïde de Savoie, lettres et correspondance , et la Duchesse de Bourgogne et l'Alliance savoyarde sous Louis XIV, par le comte d'Haussonville.

« La duchesse de Bourgogne, dit ce dernier, est une de ces figures auxquelles l'histoire prête les grâces du roman. Fleur de Savoie éclose au flanc des rudes Alpes, elle a été transportée, à peine ouverte, dans le riche jardin de la France. Pendant seize ans elle s’y est épanouie. Elle l’a orné de ses couleurs et enchanté de ses parfums. Puis en un jour elle s’est flétrie, et si, pour la louer dignement, quelque nouveau Bossuet s’était rencontré, il aurait pu redire : « Madame a passé « du matin au soir ainsi que l’herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec « quelles grâces, vous le savez! le soir, nous la vîmes séchée. » Et ces fortes expressions par lesquelles l’Écriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ! »

Mais ni l’amour dont elle fut environnée, ni la douleur que fit naître sa mort, n’ont réussi à préserver complètement sa mémoire. Vivante, son honneur de femme a été mis en doute, et, morte, sa loyauté de princesse, sans qu â ces

Duclos affirme qu'elle profitait de la confiance qu’on avait en elle à la cour de Louis XIV pour informer son père, le duc de Savoie, de tout ce qui pouvait l'intéresser au point de vue de la politique ; mais faut-il s’en rapporter à des témoignages qui ne sont, pour la plupart du temps, que des renseignements mis en circulation par la malveillance, et ne doit-on pas se rappeler que Duclos, homme d’imagination, avait puisé la plupart de ses opinions dans Saint-Simon, dont il connut les Mémoires avant le public?

questions l’histoire ait encore répondu d’une façon précise. Un peu d’énigme se

mêle à sa grâce, et cette petite âme obscure, qui peut-être ne se connaissait pas bien elle-même, s’est envolée sans avoir dit son secret.

disait :

Élevée sous les yeux de M” de Maintenon, qui ne la quittait guère, la duchesse de Bourgogne eût, ce semble, pu bien difficilement entretenir une correspondance de ce genre et dont on ne trouve nulle trace dans la suite de lettres publiées par Gagnière. Ce qui est certain, c’est qu’elle avait naturellement l’art de plaire. On se rappelle la lettre que M” de Maintenon écrivit peu de jours après l’arrivée

Antichambre de la Reine. C,e ,£l PtïnCCSSe à fil dUcllCSSC de

Savoie; parlant de la princesse, elle « Elle a une politesse qui ne lui permet pas de rien dire de désagréable.

Je voulais bien m’opposer aux caresses qu’elle me faisait, parce que j’étais trop vieille; elle me répondit : « Ah! point si vieille. » Elle m’aborda quand le Roi fut sorti de sa chambre, en me faisant l’honneur de m’embrasser; ensuite elle me fit asseoir, ayant remarqué bien vite que je ne puis me tenir debout, et, se mettant d’un air flatteur presque sur mes genoux, elle me dit : « Maman m’a « chargée de vous faire mille amitiés de sa part et de vous demander la vôtre « pour moi; apprenez -moi « bien, je vous prie, tout ce « qu'il faut faire pour plaire « au Roi. » Ce sont ses paroles, Madame; mais l’air de gaieté, de douceur et de grâce dont elles sont accompagnées ne se peut mettre dans ma lettre. »

11 faut suivre la princesse aussi bien à Saint-Cyr, où M” de Maintenon lui fait passer des journées et partager la vie des élèves, qu’à la Ménagerie que lui donna le roi , que dans les promenades qu’il faisait avec elle, que dans ses conversations, pour se rendre compte du charme qu’elle exerça sur toute la cour. Les mémoires du temps, le Mercure , la duchesse d’Orléans, donnent de longs détails sur les fêtes magnifiques de son mariage, qui, à cause de la jeunesse des deux époux, ne fut consommé que plus tard.

« Le roi, à son souper, dit Dangeau, témoigna qu il serait bien aise qu il y eût beaucoup d’hommes et de femmes parées pour danser aux bals qu il y aura après les fêtes de la princesse. » Il n'en fallut pas davantage pour que chacun rivalisât de prodigalités dans ses ajustements, et, suivant 1 expression de Saint- Simon, « pour qu’il ne fût plus question de consulter sa bourse ni son état. » Saint-Simon avoue qu’il lui en coûta vingt mille livres.

Arriva le jour de la cérémonie du mariage, le 7 décembre 1697. Le cortège

Louis de France, dit le grand Dauphin.

passa par la Grande Galerie, et ce dut être un merveilleux coup d’œil que celui de toute cette cour luxueusement parée. Une lettre de la duchesse d'Orléans fournit de curieux détails : « J’avais une robe et une jupe de dessous si afifreu-

Marie -Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne.

sement lourdes, que je ne pouvais presque pas me tenir debout. Cette robe était d or frisé, avec des chenilles noires en forme de fleurs; ma parure consistait en perles et en diamants. Monsieur avait un habit de velours noir brodé d’or, et tous ses gros diamants; mon fils, un habit de diverses couleurs (gris-blanc, dit le Mercure), brodé d’or, couvert de toutes pierres. Ma fille portait une robe et une jupe de velours brodés d’or, tout le corsage garni de rubis et de diamants; la

broderie était faite avec un tel soin, que chaque rose était comme enchâssée; la tête était chargée d’enseigne (joyau en forme de rose), de poinçons en rubis, de rubans d’or et de diamants.

« Le Roi avait un habit de drap d’or, avec des broderies sur les tailles de la nuance couleur cheveux. Monseigneur portait également un habit de drap d’or, surchargé de broderies d’or. Le fiancé était en manteau noir brodé d’or ; il avait un pourpoint brodé d’or, avec des boutons de diamants ; le manteau était doublé d’atlas couleur de rose, avec broderies d’or, d'argent et couleur cheveux.

« La fiancée avait un habit de drap d’argent et une jupe de dessous avec ruban d’argent, garni de rubis et de diamants. Tous les diamants qu’elle portait dans sa coiffure et partout étaient ceux de la couronne. »

Suit le détail d’autres toilettes, puis de la cérémonie du mariage, pendant laquelle le duc de Bourgogne mit une bague au doigt de la princesse et lui fit présent de treize pièces d’or. La messe dite, le registre fut signé par le roi, le fiancé, la fiancée; puis par Monsieur, par la duchesse d’Orléans, comme parents; par le duc d’Anjou, le duc de Berry et Monsieur le Prince, comme témoins.

« La cérémonie du mariage terminée, écrit la duchesse d’Orléans à la duchesse de Hanovre, après le repas, on se rendit dans la chambre de la duchesse de Bourgogne : on y resta un quart d’heure sans prendre place ; puis chacun alla dans sa chambre. A sept heures, on se réunit de nouveau chez le Roi. La foule y était telle, que le Roi, qui avait été chez M”s de Maintenon, ne put passer, et qu’il dut attendre un quart d’heure à la porte que la cohue se fût un peu écoulée. Dans le salon du Roi. on attendit pendant trois quarts d heure 1 arrivée de la famille royale d’Angleterre. Le Roi. la fiancée et nous tous, nous allâmes audevant de Leurs Majestés jusqu’à l’antichambre. La Reine avait un habit de drap

d’or à fleurs noires et une parure de diamants ; le Roi en avait un de velours couleur cheveux, à boutonnières d’or. On passa en ordre dans le grand appartement, où l’on joua au portique pendant trois quarts d’heure ; de là on descendit dans la galerie pour voir le feu d’artifice, qui était splendide. Puis on alla se mettre à table. Les Rois placèrent la Reine entre eux deux.

« Immédiatement après le souper, on mena l'épousée dans sa chambre, et on la déshabilla. La Reine lui donna la chemise ; le roi d’Angleterre en fit autant au duc de Bourgogne. On ne pouvait rien voir de plus beau que la toilette de la fiancée et le drap de lit garni d’une dentelle haute d’une aune, en point de Venise, mais qui est fait à Paris, aux armes et chiffres des deux fiancés. Dès qu’on eut mis le fiancé au lit, le Roi appela l’ambassadeur de Savoie et les lui montra couchés. Celui-ci expédia immédiatement un gentilhomme en poste à M. le duc de Savoie, pour lui en porter la nouvelle. Cela fait, chacun s’en fut chez soi. Ce matin, il n’y a rien de nouveau; mais ce soir, à six heures, le Roi tiendra un grand cercle avec la duchesse de Bourgogne, jusqu’à sept heures et quart; puis il y aura appartement. Nous sommes tous en toilette aujourd'hui encore. »

Nous nous sommes contenté de rapporter le récit de la duchesse d’Orléans, qui résume assez brièvement cette cérémonie, que le Mercure raconte avec de longs et nombreux détails. Après ce simulacre de mariage, on fit relever le duc de Bourgogne, Monseigneur 1 autorisa à embrasser la princesse, malgré l’opposition de la duchesse du Lude. Le roi le trouva mauvais et dit qu’il ne voulait pas que son petit-fils baisât le bout du doigt à sa femme, jusqu’à ce qu’ils fussent tout à fait ensemble.

Le ii et le 14, il y eut encore deux grands bals d’une magnificence enregistrée par les chroniqueurs et les correspondances du temps. Enfin, le 17, les fêtes se terminèrent par la représentation, au théâtre de Trianon, de l’opéra d’ Apollon et Isse, pastorale héroïque, dont les paroles étaient d’Houdon de La Motte, et la musique de Destouches. Les décors et les costumes avaient été dessinés par Berain.

Dans le volume contenant les lettres et correspondances recueillies par Gagnière aux archives d’État de Turin, nous trouvons ce portrait de la duchesse de Bouraobne . « La princesse Adélaïde est très bien faite et des plus agréables; elle a beaucoup de noblesse dans sa physionomie, le teint beau et de très belles

ET LES DEUX T RI AN ON S

couleurs, quoique naturelles; elle a les yeux parfaitement beaux, les cheveux d’un très beau blond cendré. Cette princesse joint à mille agréments des manières prévenantes et une vivacité d’esprit qui surprend. »

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