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Partie centrale du plafond du salon de la Reine

Infiniment moins admiratif est Saint-Simon, qui donne d elle ce portrait, qu’on ne saurait accuser d’être flatté : « Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde; peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première; le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge,

mais admirable; le cou long, avec un soupçon de goitre qui ne lui seyait pas mal; un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même; le sourire le plus expressif; une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement campée; une marche de déesse sur les nuées; elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d'elle-même, de tous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs. Un air simple et instruit toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle, jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchait. »

A ce portrait physique, composé de tant d’éléments opposés, joignons ces quelques traits du portrait moral tracés par Saint-Simon : « Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et. toute légère et vive qu’elle était, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentait tout le poids, semblait ne lui rien coûter. La complaisance lui était naturelle, coulait de source. » Une telle appréciation d un tel juge, sévère le plus souvent jusqu’à la cruauté, peut faiie juger de la grandeur de la perte que fit le vieux roi en la personne de la duchesse de Bourgogne.

Sans vouloir insister plus que de raison sur les qualités de cette princesse, nous ci oyons intéressant de joindre à ces citations un fragment d’une lettre écrite par Mme de Maintenon à la duchesse de Savoie. Cette lettre, trouvée à la bibliothèque de l’Arsenal, est probablement restée inédite jusqu’au jour où M. d’Haussom ille la fait figurer dans son excellent livre sur la duchesse de Bourgogne; elle complète ce qui a été dit sur la princesse, une enfant de onze ans, quand elle vint, en 1696, à la cour de Versailles.

«... Je n’ai qu’à confirmer aujourd’hui ce que j’ai déjà mandé. Je suis surprise de la pi incesse, et je n ai rien vu de si extraordinaire que son esprit. 11 ne se montre pas par des bons mots, par des reparties vives et surprenantes, ni par des effets de mémoire qu’on voit en d’autres enfants. Elle parle si peu, qu’elle ne dit jamais rien de mal à propos; elle écoute sans faire semblant d’écouter, et souvent paraissant n 'être occupée que de son plaisir. Elle n’est point pressée de montrer son esprit ; elle craint de déplaire, mais elle ne cherche point à plaire avec empressement. Elle n aime point la flatterie; elle reçoit les avis qu’on lui donne avec douceur, et en sait bon gré dans la suite.

«... On 1 examine pour lui trouver quelque défaut, et on s’alarme à la moindre lueur : ses femmes crurent voir un peu d’impatience à sa toilette; on lui en parla,

et ce défaut a disparu; elle a un pouvoir incroyable sur elle. Enfin, Madame, c est un trésor que vous n avez pas connu, et que la timidité cachait... Elle fait tout le plaisir du Roi ; elle l’amuse par sa gaieté et son badinage plein d'esprit et de discrétion. Elle sait l’arrêter quand il le faut... Elle garde un secret sans se couper par la moindre mine; quand il devient public, elle ne se fait pas un mérite de l’avoir su et de l’avoir tu.

« Encore une fois, Madame, tout en elle est surprenant. Elle embellit tous les jours ; son visage se raccourcit. On la coiffe à merveille. Son teint est incarnat et blanc.

Elle croît un peu ; elle a la taille parfaite...

Jamais personne n’eut tant de grâce... je n’ajoute rien à la vérité; j’ose dire que j’en suis incapable : voilà ce qu’elle est jusqu’ici, et après tout cela on ne peut répondre de l’avenir. Elle est renfermée dans un petit nombre d’honnêtes femmes qui lui disent toutes la même chose. Personne ne pense à la gâter; au contraire, tout s’unit pour son éducation. Il n’en sera peut-être pas toujours de même.

« On tend des pièges aux princes comme aux plus petits particuliers, et plus on la loue présentement, et plus on excite l’envie contre elle. J’espère que Dieu la protégera; elle le craint, elle l’aime, elle a un grand respect pour la religion. Son éducation a été excellente, et il est surprenant qu’elle ait autant de connaissance qu’elle en a. Elle apprend présentement quelque chose de la Fable et de l’Histoire romaine , mais seulement pour qu’elle n’ignore pas certaines choses qu’on trouve à tout moment dans son chemin. »

Le portrait n’est-il pas charmant, et celle qui l’a tracé n’a-t-elle pas aussi fait le sien propre? On y sent, en même temps que cet esprit de suite qui séduisit le roi et qui assura la fortune de M" de Maintenon, ce sens de la vie, de ses dangers, des faiblesses humaines, qu’elle avait appris dans la situation précaire de ses premières années.

Nous n’avons pas à rappeler ici la disparition si rapide de celle qui devait être la reine de France, non plus que la perte du duc de Bouigogne, ni de

ceux dont la mort laissa le royaume sans autre soutien, pour le présent, qu’un roi atteint par la vieillesse et, pour l’avenir, qu’un petit enfant dont la vie était incertaine. En même temps que le deuil entrait au palais de Versailles, la tempête grondait au dehors, et la France apparaissait comme une proie facile à ses ennemis tant de fois vaincus. « Je suis puni, je l'ai bien mérité! » dit le roi au maréchal de Villars. Mais il ne désespéra pas, non plus que le grand capitaine, et l’on vit alors un vieillard de soixante-quinze ans et un soldat de soixante ans, à peine remis de ses blessures, tenter la fortune des combats. La fortune répondit par la victoire de Denain : l’honneur de la France et la France elle-même étaient sauvés.

Comment ne pas s’attarder à regarder et à admirer de telles figures, et n’estce pas doubler l’intérêt d’une visite au château de Versailles que de montrer aussi les grands hôtes qui y passèrent?

Chambre de la Reine. — De la décoration qui existait sous Louis XIV, il ne reste rien aujourd’hui ; elle fut entièrement refaite sous le règne de son successeur , nous la décrirons quand nous parlerons des modifications qui furent apportées à l'ornementation générale sous Louis XV. C’est dans l’œuvre de Monicart et le livre de Piganiol de La Force que nous puiserons la plupart des 1 enseignements sur 1 état où se trouvait la décoration de la chambre de la Reine lorsqu y mourut la duchesse de Bourgogne. La reine Marie-Thérèse ne l’occupa qu une année, et y mourut en i683. La balustrade d’argent qui était placée devant le lit n existait déjà plus quand parurent les descriptions dont nous venons de citer les auteurs; elle avait été fondue en 1689, comme les merveilleux meubles d’argent du château et la balustrade du lit du roi.

La duchesse de Bourgogne avait réuni dans cette chambre, en même temps que des meubles luxueux, une collection de bijoux, de peintures, d’émaux et de pierres précieuses, parmi lesquelles figuraient les pierreries de la couronne. Le plafond, décoré par Gilbert de Sève (l’aîné), représentait le Soleil répandant ses rayons sur les quatre parties du monde. Piganiol le décrit ainsi :

« Les quatre parties du monde sont figurées par quatre femmes, dont la plus belle repiésente 1 Europe. Elle est accompagnée de deux amours. L’un verse des fruits et des fleurs d une corne d’abondance, et l’autre porte un caducée et des livres, ce qui marque que cette partie du monde est extrêmement fertile, et que les Arts et les Sciences y florissent. L’Aurore répand des fleurs que le Soleil colore, et le Point du jour porte un flambeau à la main. Douze jeunes filles

représentent les Heures; quelques-unes se tiennent par la main et suivent le Soleil, et d’autres attellent ses chevaux à son char. »

Angle de la voussure du salon de la Reine.

La gravure de ce plafond par Simoneau, placée dans le poème de Monicart, paraît n’être qu'une traduction libre de cette peinture, à moins que le graveur

n’ait voulu reproduire qu’une partie de la composition. Elle porte d’ailleurs une fausse indication, puisqu’elle mentionne le nom de Blanchard comme peintre de ce morceau, tandis que c’est de Sève, dont il écrit d’ailleurs le nom dans son poème.

Les voussures de ce plafond avaient été aussi peintes par de Sève, et représentaient le Repas de Cléopâtre et de Marc-Antoine. Trop précis, Piganiol, qui mentionne ce tableau , répète que la perle que Cléopâtre fit dissoudre pendant ce repas, pour la boire, pesait quatre-vingts carats et valait sept cent cinquante mille livres. Plus loin c’était Didon examinant le plan de Carthage; puis Nitocris, reine d'Assyrie, faisant construire un pont sur l'Euphrate, et enfin Rhodopé, reine d'Égypte, faisant élever une pyramide. Tout le monde sait la légende qui rapporte avec quelles ressources la reine construisit ce monument ; elle est probablement aussi invraisemblable que celle que rapporte Hérodote à propos de la passion que Psammétikus conçut pour Rhodopé à la seule vue de l'une de ses sandales ; légende à laquelle nous devons probablement Cendrillon , le charmant conte de Perrault.

Ces peintures étaient également de Gilbert de Sève, artiste fort estimé alors, puisqu’on lui confia la chambre de la Reine à orner. Il était né à Moulins en i6i5, et mourut à Paris en 1698. Ce peintre avait aidé Érard à exécuter des décorations de théâtre, entre autres celles d’un opéra qui fut joué chez le cardinal de Mazarin, et qui avait pour sujet les amours d’Orphée et d’Eurydice. De Sève fut, par la suite, nommé recteur de l’Académie.

Dans cette chambre, où moururent la reine Marie -Thérèse, la dauphine de Bavière et la duchesse de Bourgogne, naquirent le duc d’Anjou, futur roi d Espagne; le duc de Berry, deux ducs de Bretagne morts en bas âge, et celui qui devait être le roi Louis XV.

Le salon de la Paix. — Cette salle, située à l’angle ouest de la façade du château qui s’élève vers le parc, communique d’un côté avec la chambre à couchet de la Reine que nous venons de quitter, et de l’autre avec la Grande Galerie; elle formait autrefois trois pièces de l’appartement de la Reine, et y a été téunie sous Louis XV. L arcade qui est ouverte sur la Grande Galerie fut fermée alors par une cloison ou un châssis orné de peintures ; ce salon prit alors le nom de « salon de jeu de la Reine ». Le Brun, qui avait peint le salon de la Guerre et la Grande Galerie, fut aussi chargé de la décoration du salon de la Paix. Cette décoration est restée presque intacte.

Le plafond est de forme ovale, comme celui du salon de la Guerre Ainsi qu’on l’a dit, il offre dans toutes ses parties un pendant au salon de la Guerre.

Face principale du salon de la Paix.

dont il est aussi le parfait contraste. « Dans l’un, tout est éclairs et foudres, armes et trophées, embrasements de villes, scènes de violences; dans l’autre,

tout est jeux et plaisirs, calme et bonheur, abondance et richesse. L un et 1 autre offrent la même profusion de marbres, de sculptures et de dorures. »

Le Brun a représenté dans ce plafond la France couronnée, appuyée sur un bouclier fleurdelisé, assise dans un char porté sur un nuage; la Gloire pose une couronne sur son diadème ; la Paix, le caducée à la main, va porter ses ordres ; l’Abondance, placée à sa gauche, prend une guirlande de fleurs dans une corbeille apportée par un petit Génie, pendant que deux Amours, assis devant le char, unissent des colombes qui portent des médailles, symboles des trois mariages de Monseigneur avec la Dauphine et celui de Mademoiselle avec Charles 11, roi d’Espagne. Un troisième Amour, placé sur le premier plan du tableau, accouple aussi des tourterelles dont, dit Piganiol, les médailles désignent le mariage de M1Ie d’Orléans avec le duc de Savoie.

L’Allégresse, sous la figure d’une Bacchante, accompagnée d’un Amour qui frappe sur un triangle, agite un tympanon. Entre les voussures du plafond, des génies, en relief et d’un très beau modèle, soutiennent des écus fleurdelisés. Aux angles de la salle, on voit de grandes lyres d’or au milieu de caducées.

Aux quatre cintres sont placés quatre autres tableaux, de Le Brun également, et qui ne sont pas d’un moindre mérite que le beau plafond que nous venons de signaler. Le tableau qui est du côté de l’appartement de la Reine représente l’Europe chrétienne en paix, sous l'aspect d’une femme assise, tenant une tiare et une corne d’abondance, ayant à ses pieds les dépouilles de l’Empire ottoman. Auprès d’elle est la Justice ; sur sa tête brille une étoile.

Au-dessus des fenêtres qui font face à la Grande Galerie, on voit l’Allemagne appuyée sur un globe, tendant la main à un enfant qui lui apporte des branches de laurier et d’olivier; au-dessus de l’arcade qui s’ouvre sur la Grande Galerie, est placé un tableau représentant l’Espagne levant les yeux et les mains vers le ciel, et recevant de l’Amour une branche d’olivier; sur la partie de ce salon faisant face à l’appartement de la Reine, on voit la Hollande agenouillée, et recevant sur son bouclier des flèches et des branches d’olivier qu’un petit Génie lui apporte. Le lion symbolique semble apaisé, et des magistrats rendent grâces au ciel, pendant que les peuples se préparent à rétablir le Commerce. Ces tableaux ont été gravés par Aubert et Cars, Tardieu fils, Liotard et Wille, Beauvais, Desplaces, Preisler, et leurs planches appartiennent à la Chalcographie du Louvre.

Ainsi que le salon de la Guerre, le salon de la Paix est orné de six bustes antiques, dont les draperies ont été faites par Coysevox.

Parmi les principaux événements qui se passèrent dans le salon de la Paix, il faut rappeler la réception du doge de Gênes, qui eut lieu le i5 mai i685.

A la date du samedi 26 du même mois, on trouve dans les Mémoires de

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