LA GRANDE GALERIE
l semble que rien ne doive surpasser l'admiration du visiteur qui, entré dans les grands appartements par le vestibule de la chapelle, a traversé les salles de l’Abondance, de Vénus, de Diane, de Mars, de Mercure, d’Apollon et de la Guerre, si riches d’ornementation, où se développent si merveilleusement les ressources du grand art décoratif, où semble régner encore la majesté royale. Dans ces appartements un peu sombres, d’une opulence presque égale, on se sent marcher comme entouré d’une ombre mystérieuse qui doit s’étendre dans tout le palais; mais dès qu’on entre dans le salon de la Guerre, si imposant qu’il soit lui-même, 1 impression change ; on devine qu’on approche de quelque chose d inconnu qui va dépasseï toutes les sensations éprouvées; une clarté nouvelle étonne les yeux; elle fait
irruption d’une travée lumineuse vers laquelle on se sent instinctivement entraîné; on entre dans la Grande Galerie.
Des torrents de lumière jaillissant de dix-sept grandes fenêtres, dans une salle longue de soixante-treize mètres, large de dix, haute de treize, vous enveloppent de toutes parts, comme dans une apothéose, doublés qu’ils sont par le reflet des glaces de dix-sept arcades qui leur font face. Des traits de feu, des rayons d’un soleil éclatant, entrant brusquement par ces dix-sept énormes sabords, vont frapper les dorures des plafonds, des chapiteaux de cuivre, des trophées, le luisant du parquet, étincellent comme des lueurs d’épées, dans ces vitres qui, opposées aux fenêtres, viennent augmenter encore ce merveilleux éblouissement.
Nulle construction analogue ne laisse l’impression de grandeur et de richesse décorative qu’impose l’aspect de la Grande Galerie. La proportion de toutes ses parties est admirable, et c’est à la fois un chef-d’œuvre de goût architectural et d’art ornemental. C’est la grandeur de tout un siècle qui passa sous cette voûte, où furent célébrés tant de fêtes, tant de jours fameux. Elle vit aussi, il faut le dire, l'étranger, qui ne voulut croire son succès consacré que s’il l’abritait dans ce séjour encore plein de la gloire de Louis XIY.
La Grande Galerie fut élevée par Mansart sur l’emplacement de la terrasse qu’avait construite Le Vau quand il agrandit le château de Louis XIII. La création de cette galerie avait occasionné un remaniement des pièces qui se trouvaient au bout de la terrasse; notamment, du côté des appartements du Roi on avait supprimê . le Cabinet de la terrasse, le Cabinet et le Grand Cabinet, pour construire, sur une partie de ces salons, le salon de la Guerre que l’on voit aujourd’hui. Des modifications, que nous avons signalées, avaient été faites également du côté des appartements de la Reine, pour la construction du salon de la Paix, qui lui fait face à l’autre bout de la Grande Galerie.
C est par le salon de la Paix que nous entrerons dans cette galerie, qui fut aussi appelée galerie des Glaces, et plus justement galerie Le Brun, car c’est à ce grand artiste qu’en est due à peu près toute l’ornementation. En effet, il ne peignit pas seulement les nombreux tableaux de la voûte du plafond, mais dessina piesque tous les ornements, les sculptures, qui furent exécutés sous sa direction. Nous reparlerons de Le Brun, qui fut, on l’a dit justement, l’âme du château et à qui l’on en doit les principales beautés. Son génie s’est manifesté partout à Versailles, non seulement dans le palais, mais aussi dans le parc, dont il dessina la plupart des groupes, statues, vases et fontaines.
On lit, dans la troisième partie du mémoire historique lu à l’Académie le i'r août 1693 ( Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture), que ce fut vers la fin de l’année 1679 que Le Brun commença les peintures de la Grande Galerie de Versailles. 11 employa près de quatre années à ce travail, qui, dit le Mémoire, représente un grand nombre des célèbres actions de l’histoire du roi. « Au-dessus de chaque tableau, ajoute-t-il, on voit, sur la corniche de la Galerie, une inscription renfermée dans un cartouche qui explique le sujet particulier de chaque ouvrage. »
Non content de ces indications, Le Brun a placé aussi lui-même quelques inscriptions dans ses tableaux, craignant que les allégories qui y étaient représentées ne fussent pas toujours bien comprises.
Motif du fond de la galerie des Glaces.
Reconnaissons que, suivant l’usage du temps, ces compositions renferment tant de détails symboliques, d’intentions multipliées dont l'actualité était le plus grand mérite, que le plus grand nombre échappe à l’attention, et que la recherche de leur véritable sens constitue pour l’esprit une fatigue analogue à celle qu’il éprouve à déchiffrer un rébus ou une devinette. La rédaction des légendes officielles fut d’abord confiée à Charpentier, membre de l’Académie des inscriptions ; le style emphatique dans lequel elles étaient conçues les fit supprimer. Voici comment Piganiol de La Force raconte cette suppression :
« Toutes les inscriptions de ces tableaux ont été composées par Racine et par Despréaux, et mises en la place d’autres qui étaient de la composition de Charpentier, de l’Académie française. Les inscriptions que Charpentier avait composées étaient pleines d’emphase... M. de Louvois, ayant succédé à M. Colbert dans la charge de surintendant des Bâtiments, témoigna plusieurs fois qu’il désapprouvait ces inscriptions et qu’elles lui déplaisaient infiniment. L’abbé Tallemand le Jeune, qui alors était pourvu de la charge d’intendant des devises et inscriptions pour être mises en la place de celles de Charpentier, et les ayant présentées à M. de Louvois, ce ministre trouva quelles ne valaient pas mieux que les autres, les rejeta brusquement et renvoya l’auteur fort mécontent.
« C’est un fait que l’abbé Tallemand m’a raconté plusieurs fois, avec une bonne foi et une ingénuité peu commune chez les auteurs. M. de Louvois ayant dit au Roi que les inscriptions de Charpentier déplaisaient à tout le monde, et voulant lui montrer que c’était avec raison, il chargea Despréaux de faire sur cela un mot d’écrit qu’il pût montrer au Roi. Despréaux le fit, et Sa Majesté le lut et l’approuva; de sorte que, la saison l’appelant à Fontainebleau, elle ordonna qu’en son absence on ôtât ces pompeuses déclamations de Charpentier et qu’on y mit les inscriptions simples qui y sont, et que Racine et Despréaux composèrent presque sur-le-champ. »
Ajoutons que l’académicien Charpentier, à qui arriva cette mésaventure, et de qui le nom est presque inconnu aujourd’hui, écrivit plusieurs ouvrages d’art qui ne parurent pas sans mérite : un Traité de la peinture parlante, une Explication des tableaux de Versailles, des poésies, des discours académiques , etc.; enfin il est l’auteur d’un quatrain demeuré célèbre, traduction d’un distique d’Ausone sur Didon :
Pauvre Didon, où t'a réduite
De tes maris le triste sort?
L’un en mourant causa ta fuite ;
L'autre en fuyant causa ta mort.
Rien, excepté le mobilier, n’ayant subi de modifications importantes dans la Grande Galerie, qui offre encore l'aspect quelle présentait sous Louis XIV, les descriptions qu’on en fit alors sont encore exactes aujourd’hui.
Motif de niche de la galerie des Glaces.
Les fenêtres donnant sur le parc, et les arcades qui leur font face, sont séparées de chaque côté par vingt-quatre pilastres de marbre de Rance, dont les bases et les chapiteaux sont de bronze doré. Ces chapiteaux d ordre corinthien, composés de feuilles d’acanthe entre lesquelles apparaissent des fleurs de lis et portant à leurs angles des coqs, sont séparés à la partie supérieure par une tête de génie, d’une exécution exquise. Ces sculptures, de Caffiéri et de luby, ont été
Chute en bronze doré de la galerie des Glaces.
dorées au feu par La Baronnière, ainsi qu’il est constaté dans les Comptes des Bâtiments , qui donnent de précieux renseignements sur les artistes qui ont travaillé à l’ornementation de la galerie.
Au-dessus de ces chapiteaux règne une corniche, qui entoure la galerie, et qui est composée de consoles accouplées dont les volutes portent au creux une coquille contenant une fleur de lis. Entre ces consoles se trouvent des panneaux présentant, sur une guirlande, la couronne royale. Cette corniche supporte de nombreux trophées en cuivre doré admirablement composés, et dont Coysevox a exécuté la plus grande partie ; ce sont des petits Génies au milieu de Dauphins, soutenant des boucliers, des casques, des attributs guerriers; des Faunes, des Faunesses, supportant les caissons, les cadres qui contiennent les grands et les plus petits tableaux de Le Brun, présentant une variété, une incroyable richesse d’imagination.
Les pilastres sont séparés par de grandes arcades. Celles qui s’ouvrent du côté du parc sont les larges baies des fenêtres; celles qui leur font face sont remplies par des glaces et semblent de véritables portes donnant sur les appartements. Trois d’entre elles établissent une communication avec le salon de l’Œil-de- Bœuf, une autre donne accès dans le cabinet du roi ; au milieu des arcades se voient de riches mascarons représentant les uns des têtes d’hommes et de femmes auxquelles sont attachées des guirlandes ou des dépouilles de lions. Sous la voûte, on remarque de magnifiques rosaces faites de feuilles de chêne, de laurier, de soleils. L’importance de ces orne-
ments ne nuit en rien à celle des peintures du plafond, qu’ils semblent accompagner et mettre en valeur.
Suivant l’ordre que nous avons indiqué, nous examinerons, sans nous arrêter aux détails, les trente tableaux de Le Brun. Le premier que nous remarquons a pour titre :
LA HOLLANDE ACCEPTE LA PAIX ET SE DÉTACHE DE L’ALLEMAGNE ET DE L’ESPAGNE M DC LXXVIII
Dans ce tableau sont représentées, avec leurs attributs, les trois puissances qui avaient formé la triple alliance. La Hollande se détache du groupe, levant les bras au ciel ; en vain l’aigle symbolique de l’Empire cherche à la retenir par un pli de sa robe, elle s’élance audevant de Mercure et de la Paix, qui descendent de l’Olympe avec les Jeux et les Ris, représentés par des enfants qui répandent des fleurs. L’Espagne s’attache plus fortement à l’Allemagne , qui est assise sur un nuage. Devant elle paraît la Vanité, tenant un sceptre et suivie d’un paon. L’Espagne, dont le lion se roule à ses pieds, est émue par les nouvelles que