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CHAPITRE PREMIER

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

Ver.sailles est né de la volonté d'un homme, volonté .si puissante et si. absolument créatrice, que, malgré les retours imprévus de l'histoire qui s'est faite en ses murs, malgré les menaces d'abandon et de ruine, et les restaurations souvent plus cruelles que la solitude, l'énorme château et la ville qui l'entoure demeurent, dans l'esprit de ceux qui les visitent, l'œuvre de Louis XIV. Jamais plus forte empreinte ne fut mise sur l'art de tout un peuple et même de tout un siècle, pour qu'en bien peu d'années l'habitation la plus magnifique surgît du sol, avec un décor où les meilleurs ouvriers ont travaillé les matières les plus rares, pour que des jardins immenses s'emplissent de fleurs en toute saison, et qu'enfin, de bon ou mauvais gré, toute la noblesse de France vînt s'établir et créer une ville, par ordre du Roi, là où on peut bien dire qu'il n'y avait rien avant lui.

C'était peu de chose que le château construit par Louis XIII à Versailles, inais c'était une gracieuse chose, et de goût bien français. « Le chétif château de Versailles )>. dit le maréchal de Bassompierre en 1627 ; « un petit château de gentilhomme m, dit le marquis de Sourches; et Saint-Simon, dans une phrase célèbre, l'appelle « ce petit château de cartes ». Le Roi, grand chasseur, voulait un pied-à-terre qui ne fût ni trop proche ni trop loin de Saint-Germain; il choisit une butte, au-dessus d"un terrain giboyeux, plat et boisé, coupé de ruisseaux et de marais, que deux lignes de coteaux enserrent, la séparant au nord de la vallée de la Seine, au midi de celle de la Bièvre. La terre de Versailles ce nom paraît pour la première fois dans une charte du Xi« siècle^ avait changé plus d'une fois de maître avant de venir aux mains des Gondi par la munificence de Catherine de Médicis. L'n château féodal en ruine, un prieuré, une église dédiée à saint Julien, quelques auberges de rouliers, une maison de justice et une geôle, cela faisait tant bien que mal un bourg qui se dénommait Versailles au Val de Galie. Laissant d'abord aux Gondi leur château délabré et trop bas dans la plaine, le Roi se fit arranger une maison au sommet de la butte, où jusqu'alors tournaient les ailes d'un moulin à \ent. Deux documents de 1652 nous donnent quelque idée de la nouvelle maison royale, telle que la laissa Louis XIII; c'est une gravure minuscule reléguée dans un angle du grand plan de Paris par Gomboust, et c'est une estampe de l'excellent et fidèle graveur Israël Silvestre, préludant à l'importante série qu'il va bientôt publier. Xous y voyons un bâtiment à deux étages, de modestes dimensions, dont les deux ailes, que relie un portique à sept arcades, ceignent une petite cour, la future cour de Marbre. Quatre pavillons carrés s'appuient à ses angles. L^ne étroite terrasse, ou fausse-braye, bordée d'une balustrade, domine un fossé d'eau, que franchissent un pont de pierre du côté des jardins, c'est-à-dire au couchant, et, au levant, un pont-levis; toutes les maisons royales gardent encore, plus ou moins, un aspect de forteresse. Devant ce pont-levis, il y a une avant-cour que ferment une grille et deux bâtiments de communs. La construction était toute de pierre et de brique, dans le goût du temps, avec l'harmonie chatoyante et vive des blancs placages sur le fond rouge, et l'élégance des combles aigus, aux revêtements d'ardoises, percés de fenêtres et de lucarnes. Du château de Louis XIV, aujourd'hui encore, les murs intérieurs qui dominent la cour de Marbre (bien que fort exhaussés et chargés d'ornements , surtout les anciennes écuries, dénommées (.< aile Louis XIII », donnent, en proportions agrandies, une idée assez juste de ce premier château. Rien

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n'en a subsisté au dedans, sauf un degré à vis, en pierre, jadis escalier d'une tourelle, qui de la soml^re cour du Dauphin donne accès, au premier étage, tout contre une porte de l'Œil-de-Bœuf. Une tradition voudrait qu'en la fameuse journée des Dupes, Richelieu eût pris cette voie dérobée pour entrer chez le Roi. Sans doute n'en faut-il pas tenir plus de compte que de la légende qui, depuis Tépoque de Louis-Philippe, désigne Jacques Le Mercier comme l'architecte de Versailles. En Tabsence de tout document ancien nous donnant un nom, il semble que Ton puisse prononcer avec plus de confiance celui de Salomon de Brosse, qui, de 1614 à 1626, fut architecte général des Bâtiments du Roi.

Louis XIII avait formé son domaine de Versailles par achats successifs, de 1624 à 1632; c'est alors qu'ayant constitué le parc de chasse (les jardins autour du château sont de bien faible étendue , il acquiert de l'archevêque de Paris, Jean François de Gondi, la terre et tout à la fois la seigneurie de Versailles; et l'écusson aux fleurs de lis est affiché à l'orme du

premier carrefour. Il s'attaclie à sa maison de A^ersailles, il y chasse, il y reçoit la Reine et ses dames, auxquelles il offre la collation; même il eût souhaité vivre assez pour s'y retirer, dès la majorité du Dauphin, et n'y plus songer « qu'aux affaires de son âme et de son salut ».

Depuis 1643, et pendant bien des années, le petit château conserva

sa jolie forme. Louis XIV, âgé de douze ans, y vient chasser en 1651, et en garde Thabitude ; la gravure de Silvestre, dès 1652, porte cette légende :

Vciic du Clia stca II Royale de Versa il le, oii le Roy se va souvent divertir à la cJiasse. lùi

1660, l'année de son mariage, il y conduit la reine 31arie-Thérèse. En

1661, il y ordonne les premiers travaux, que d'autres suivront sans arrêter durant un demisiècle, pour amplifier démesurément, et jusqu'aux limites de la fantaisie, le modeste héritage de Louis XIII.

Un modèle s'offrait au Roi, œuvre de goût parfait non moins que de luxe inouï, le château que Nicolas Fouquet, ministre d'état et surintendant des finances, avait élevé à Vaux, dans sa vicomte de iMelun, une des merveilles de Tart français, à laquelle une restauration récente a rendu la meilleure part de son charme et de sa splendeur. De très grands artistes avaient été enrôlés : l'architecte Louis le Vau termine la construction en cinq années, de 1656 en 1661; André Le Nôtre compose les jardins; Charles Le Brun est le peintre des appartements, le régisseur du décor et des fêtes. On sait c|ue ce fut la plus belle de ces fêtes, celle

l.liclir a.:- M. Bri.-i

5uste de Louis XIV, d'auleur inconnu, vers 1665.

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du 17 août 1661, qui précipita P'ouquet aux abîmes de la ruine. La jeune passion du Roi pour M'" de la Vallière, audacieusement disputée par Fouquet, l'irritation causée par un faste qui offusquait les lis de France, enfin la haine avertie et patiente de CollDcrt, intendant des finances depuis quelques mois (16 mars;, et déjà conseiller très écouté, furent les agents de sa perte ; la couleuvre de Colbert atteignit l'écureuil symboliciue, trop fier de l'imprudente devise : Qi/o non asccndct^

Le Château en 1668, peinture de Patel.

Colbert attacha au service du Roi les artistes de Fouquet; et de la ruine de Vaux naquirent pour Versailles des splendeurs parallèles et plus belles. Pleurez, nymphes de Vaux, s'écrie La Fontaine, qui bientôt chantera dans la prose et les vers mélodieux de sa Psyché les embellissements du nouveau Versailles. Toutefois, malgré les dépenses qui s'accumulent jusc^u'en 1668, et que nous révèlent les Comptes des Bâtiments du Roi, les dimensions du château de Louis XIII ne se sont point accrues; soit piété filiale, soit attachement aux souvenirs de sa jeunesse, le Roi ne veut point abattre le premier château, le rendez-vous de chasse, la résidence plus bourgeoise que princière c[ui reste enclose dans les étroites limites de son fossé. Mais il demande à ses artistes d'en faire ce qu'elle n'était pas encore, une œuvre d'art. La création de multiples

annexes, et la magnificence des jardins, peuplés de statues et animés de jeux d'eau, va donner à un art nouveau le petit monument paré des dernières g-ràces de la Renaissance. Un précieux tal)leau. peint par Pierre Patel en 1668, nous montre ce premier Versailles de Louis XIV, tout chato3^ant et jo3'eux dans son style un peu tirchaïciue. Des bustes de marbre, posés sur des consoles (en 1665;, s'appuient aux l)lancs placages qui interrompent la monotonie de la brique. Un balcon de ferronnerie dorée entoure le bâtiment à la hauteur de l'unicpie étage, et les combles surélevés, ornés de fenêtres nouvelles et de hautes cheminées, sont couronnés d'une crête d'or. Un perron de maçonnerie a remplacé le pont-levis; laxant-cour, que bordent les écuries et les cuisines, c^ue ferme une grille entre deux pavillons ornés de trophées, est elle-même précédée d'un terre-plein circulaire, dont la muraille de brique à iKilustrade de pierre s'incline doucement ^ers le sol.

C'est là cju'arrive à toute vitesse le carrosse du Roi, attelé de six chevaux, avec l'escorte des mousquetaires, trompettes et timbaliers en tète. Le Roi vient se divertir. Dans le petit château et dans les vastes jardins, les fêtes incessantes engloutissent l'argent, au désespoir du sage Colbert. On connaît la lettre hardie, les remontrances qu'il ne craignit pas d'adresser à son maître, en 1664 sans doute, peu après qu'il avait été nommé surintendant et ordonnateur général des Bâtiments du Roi. Il voudrait le détourner de travaux qui regardent son plaisir plus que sa gloire; il plaide la cause du Louvre abandonné : a Votre Majesté sait qu'au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtiments ; et toute la postérité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées pendant leur vie. Ah! quelle pitié que le plus grand Roi et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût mesuré à l'aune de Versailles! Et toutefois il y a lieu de craindre ce malheur. »

Le Roi ne fut pas insensible à ces regrets. Il fit travailler au Louvre, mais il ne renonça point aux plaisirs de Versailles. Dès 1662, la Reine Mère et iMarie-Thérèse y étaient venues dîner, il y avait eu grand bal ; dès 1663, le Roi et la Reine y font de petits séjours. Les appartements ont été transformés et meublés à nouveau de façon magnifique. On peut se faire idée des raretés qu'ils contiennent par les enthousiastes descriptions de M'" de Scudéry, qui publie en 1669 saP/'07)ieuadc de Versailles. Ce ne sont cpie miroirs et cristaux, pilastres transparents couronnés de soleils d'or, et pilastres de lapis à feuillages dorés avec le chiffre du Roi, et meubles de filigranes d'argent, fauteuils, lits, tapisseries en point

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d'Espagne d'or, d'argent et de fleurs ou en tissu de la Chine « plein de figures », nous dit La P^ontaine, « qui contiennent toute la religion de ce pa3's-là ». Ce mobilier royal sort de la manufacture des Gobelins, qui vient d'être fondée, et que Le Brun dirige, comme il avait dirigé pour Fouquet, à 31aincy, des ateliers de tapisserie occupés par des ouvriers flamands; ouvriers et métiers ont émigré à Paris. Par 1 initiative de Colbert et de Le Brun, les Gobelins sont devenus un « séminaire » où tous es arts doivent être pratiqués et enseignés ; peintres, sculpteurs, graveurs, orfèvres, mosaïstes, ébénistes, tapissiers et brodeurs, toute une ruche y bourdonne. Nous voyons au travail la colonie d'artistes dans une des tapisseries qui décorent depuis peu de temps l'appartement de la Reine, une de ces tentures admirables composées par Le Brun pour raconter « l'Histoire du Roi ». C'est la visite que Louis XIV fit aux Gobelins, le 15 octobre 1667. Colbert est auprès du Roi, et les ouvriers s'empressent, apportant les vases d'or et d'argent, les meubles, les tajjis dont, Le Brun explique le choix et les beautés. La grande et singulière figure de Le Brun apparaît ici dans son vrai rôle. Génie de second ordre, sans doute, mais universel, disciple docile des Italiens et créateur pourtant d'une oeuvre devenue française par le goût et l'harmonie, architecte et sculpteur, ingénieur, machiniste aussi bien que peintre, ou plutôt ordonnateur admirable d'architecture, de sculpture, de peinture, cerveau merveilleusement équilibré pour la composition de décors immenses, il semble par destination l'interprète des moindres désirs du Roi, et l'on se demande enfin s'il n'est très grand artiste que pour paraître meilleur courtisan, lorsque ce château et ces jardins, ornés ou transformés par lui, ne le sont que pour une apothéose.

Ayant ordonné les fêtes de Fouquet, Le Brun ordonna celles de Louis XIV. L'histoire en sera narrée plus loin, parmi celle des jardins et des eaux. Il y eut, en mai 1664, jeu de bagues dans les fossés du château, loterie et comédie dans le Salon du Roi : les Fâcheux, le Tartufe et le Mariage forcé y furent joués par Molière. La fête de 1668 se passa toute dans les jardins, qui seuls encore avaient l'ampleur nécessaire à ce divertissement d'un jour.

Le Vau n'avait dû exécuter qu'à contre-cœur les travaux d'embellissement qui lui étaient demandés ; il eût préféré construire. Au lendemain de la fête de 1664, le désir du Roi de séjourner à Versailles fut évident, et non moins évidente l'insuffisance de l'habitation. Le règne dont la gloire commençait à étonner l'Europe exigeait un faste chaque jour accru, et le Roi, dans l'intervalle de ses conquêtes, allait se distraire à bâtir. Ver-

sailles trailleurs n'était-il pas une conquête, et des plus ardues, sur la nature ingrate, forcée à se revêtir d'une parure inattendue? C'est dans les loisirs de la paix que furent préparées ses grandes transformations : en 1668, après Aix-la-Chapelle; en 1678, après Nimègue; et les désastres mêmes des dernières guerres ne purent écarter Louis XIV de son passetemps favori.

« A peine » , note Charles Perrault, « 31.

Colbert se fut-il réjoui de \oir une maison royale achevée, où. il ne serait plus besoin que d'aller deux ou trois fois l'an pour y faire les réparations qu'il con- ' viendrait, que le Roi prit la résolution de l'augmenter de plusieurs bâtiments pour y pouvoir loger commodément, avec son Conseil, pendant un séjour de quelc^ues jours. »

En vain le ministre s'efforçait de dégoûter le Roi de ses grands projets, en lui montrant l'énorme dépense et les obstacles à p r é \' o i r .

« Tout ce que Ton projette de faire », écrivait-il, « n'est que rapetasserie qui ne sera jamais bien... », et, donnant les dimensions des parterres qui enserraient le château, il ajoutait : u II est impossible de faire une grande maison dans cet espace... Tout homme qui aura du goût de l'architecture, et à présent et à l'avenir, trouvera que ce château ressemblera à un petit homme qui aurait de grands bras, une grosse tête, c'est-à-dire un monstre en bâtiments. Par ces raisons il semble que l'on devrait conclure de raser, et faire une grande maison. »

Un instant le Roi accepta de tout abattre; mais bientôt il se reprenait, et posait comme première condition aux architectes qu'ils, fissent des

J.-B. Colbert, par Claude Lefebvre (1666).

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constructions nouvelles une enveloppe du petit château. Lui-même avait indicjué, avec cette vue nette de l'œuvre future et cette précision du détail qu'il pt^rtera en toutes choses, la distril^ution des espaces à couvrir et des chambres à créer; le plan de Le A^au, qui fut adopté contre ceux de Jacciues Gabriel, de Claude Perrault, d'Antoine LePautre et de Vigarani, et dont une minute manuscrite, pour la partie du rez-de-chaussée, existe encore, n'est qu'une traduction fidèle des ordres de Louis XIV. « On commença », dit Charles Perrault, « par quelques bâtiments c|ui, étant à moitié, ne plurent pas et furent aussitôt abattus.

On construisit ensuite les trois grands corps de logis cj^ui entourent le petit château et qui ont leur face tournée sur les jardins. » Et quand Louvrage fut terminé à la satisfaction de tous, l'on tenta un dernier effort pour supprimer ce qui restait d'un autre st^de. « 3Lais le Roi n'y voulut point

consentir. On eut beau lui représenter qu'une grande partie menaçait ruine, il fit rebâtir ce qui avait besoin d'être rebâti, et se doutant qu'on lui faisait ce petit château plus caduc qu'il n'était pour le faire résoudre à l'abattre, il dit avec un peu d'émotion qu'on pouvait l'abattre tout entier, mais qu'il le ferait rebâtir tout tel qu'il était sans y rien changer. » Regrettable ou non, il faut reconnaître que cette décision a pesé sur toute l'histoire du Château de Versailles; c'est elle qui a fourni prétexte aux essais de transformation qui, aux deux siècles suivants, l'ont irrémédiablement mutilé.

Charles Perrault, par Philippe Lallemant (1672).

Le Vau cependant fit tout le possiljle ]M)ur créer une harmonie, là où il y avait menace de désaccord, ou ])lutôt il juxtaposa deux harmonies distinctes, sui\'ant que Ion al)orde le Château du côté de Paris, ou du côté des jardins. Les fossés sont comblés et le portique de la cour détruit; de nouveaux bâtiments, en pierre et en briques, relient à ceux des cuisines et des écuries les ailes du Château, pour former de la sorte une nouvelle cour ciue termine la ligne arrondie d'une grille. Lavantcour, énormément agrandie, prend les proportions qu'elle gardera désormais; quatre gros pavillons, plus tard reliés par de longs bâtiments, qui feront les ailes des .Ministres, en occupent puissamment les angles. C'est toute une montagne de maçonnerie que va élever en moins de trois ans l'entrepreneur Jacques Gabriel; la petite butte cj[ui portait le premier château a disparu sous les terrassements. Pour alléger la masse des nauveaux édifices. Le Vau a eu l'heureuse idée de créer à droite et à gauche de la cour Royale deux cours spacieuses que 3lansart doit bientôt rétrécir et couper ; elles laissent jouer l'air et la lumière sur les vieilles murailles de Louis XIII, et réservent toute la majesté de l'enveloppe de pierre.

Le Vau est le véritable créateur du Château de Louis XIV. Au dehors, sur les jardins, où toute liberté lui était donnée, il s'est jeté résolument à l'imitation de l'Italie. Plus de ces belles toitures aiguës, dont les longues pentes d'ardoises, dans les châteaux de la Loire, luisent doucement sous la dentelle de pierre et de plomb qui les couronne, parmi l'orfèvrerie des cheminées et des pinacles; mais la marge régulière des terrasses que bordent des balcons, mais les longues murailles droites que n'interrompt pas le caprice des tourelles, où le cintre des hautes fenêtres se dessine en formes nues, dont les proportions pures sont toute la beauté. Ce n'est même plus, comme autrefois, la Renaissance florentine, c'est Rome qui devient la maîtresse de l'art français. Les lois de l'antiquité romaine et les leçons de Vitruve, commentées par Scamozzi, Vignole ou Palladio, s'imposent à l'obéissance aveugle. Un rez-de-chaussée de bossages à l'italienne, un étage noble à pilastres et colonnades, un attique à fenêtres carrées c[ue surmonte une balustrade, voilà les lignes monotones de Versailles. 3lais il y a dans cette monotonie une grandeur que rien ne dépasse, par l'accord de ces lignes droites que les jardins prolongent jusqu'aux horizons lointains, par la sécurité et la paix où tant de robustesse conspire. Et puis, si l'on insiste, ne trouve-t-on pas une vie puissante à ces avant-corps dont les fenêtres au ras du sol se creusent en niches profondes, et dont les balcons .soutiennent, de leurs couples de colonnes et sur de larges entablements, tout un peuple de statues? Les ailes que

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construira Mansart n'ouvrent pas encore leur éventail interminable, et, dans le milieu même de la puissante masse qui domine les jardins, le premier étage s'interrompt pour former une terrasse, à Tendroit où la Galerie des Glaces se dressera bientôt. Ce recul imprévu de la façade semble du plus heureux effet ; c'est un balcon gigantesque d'où le Roi et sa cour peuvent admirer le jeu des eaux et du soleil dans le cadre des arbres et des fleurs.

Façade du Château sur les jardins, avant 1O78; peinture du temps

Du côté de Paris, l'innovation charmante est dans les deux pavillons où s'attache la grille de la cour. Ils s'ouvrent en arrière d'une colonnade qui porte aussi un toit à l'italienne, et leur balustrade est couronnée de statues, tandis que plus loin et tout autour du Château, les trophées d'armes alternent avec les vases de pierre. D'excellents sculpteurs ont travaillé à toutes ces statues. De celles des « grands balcons », ou pavillons à colonnes, plus rien ne subsiste; mais celles des avant-corps sont demeurées à leur ancienne place, parfois .sous forme de copies modernes. Elles mesurent deux mètres et demi. Des douze figures des Mois qui décorent la façade centrale, huit sont des frères Mar.sy, quatre de Massou. Plus tard ont été ajoutées les statues d'Apollon et de Diane, et, dans les niches'du centre, l'Art et la Nature, de Louis Le Comte.

Du côté de rOrangerie, Le Hongre, Le Gros, Houzeau et Tubi ont travaillé aux avant-corps; les deux gracieuses figures que Ton voit dans les niches du premier étage, la Music|ue et la Danse, sont de Nicolas Dossier. Du côté du Parterre du Nord, où est la grotte de Thétis, il y a des Fleuves et des Naïades de Laurent Magnier, une Cérès et un Bacchus de Buvster, un Cornus et un Momus de LIérard, une Thétis et des Nymphes de Desjardins, et, dans les niches, une Hébé et un CTan3'mède versant à boire aux dieux. Au-dessus des hautes fenêtres carrées 'que Mansart cintrera^ , il y a des bas-reliefs d'enfants au milieu d'armes et de branchages fleuris; enfin, aux clefs des croisées de l'étage l)as, des masques, sculptés en 1674, font parler, rire, chanter, pleurer les murs du grand Château. Hélas ! beaucoup de ces merveilles ont été cruellement détruites et remplacées par des figures insignifiantes ou sottes; mais, sur la façade centrale, les vivantes tètes des frères 3Iarsy nous regardent encore de leurs yeux de pierre : ce sont les âges de la vie, depuis les gracieuses figures joufflues aux cheveux mêlés de fleurs, jusqu'aux faces ridées et douloureuses, aux bouches édentées et grimaçantes; chefsd'œuvre oi^i l'art déjà solennisé du grand siècle se souvient, parmi son italianisme, des fortes traditions d'autrefois.

Cette mythologie de Versailles n'est qu'une immense flatterie. Toutes ces figures de dieux et de déesses, de saisons et d'heures, de nymphes et de sylvains, évoluent autour d'une figure sou\'eraine, comme la Cour de France autour de son Roi. Louis est Apollon, le Roi vSoleil dont le lever et le coucher distril^uent aux mortels la vie et le repos; — )iec pliiribiis iinpar, « aucun ne l'égale ». Dire toutes les fantaisies brodées sur ce simple thème par l'ingéniosité de Le Brun deviendrait fastidieux. Partout rayonne la face emblématique. ^leubles et tentures. 1)ois et marbres, bronzes ou cristaux, tout proclame la gloire du dieu; A'ersailles est le temple du Soleil; et il fallait bien tout l'esprit de nos sculpteurs pour donner la vie à ces fadaises, et faire de ces mythes démodés et de ce décor de théâtre une œuvre de grandeur et de beauté à laquelle non moins justement s'appliquerait la royale devise.

Le Vau était mort en 1670, laissant les travaux assez avancés, avec des plans fort minutieux de ce qui restait à faire, pour que Colbert pût réserver, c[uelques années durant, le titre de premier architecte du Roi. François Dorbay, soii élève, lui succède, et après avoir terminé avec une rapidité merveilleuse l'œuvre énorme de maçonnerie qui absorbe, en trois ans. 1.350.000 livres), va diriger, selon les plans arrêtés avec le Roi, la o-randiose décoration des intérieurs. Là, tout est à créer. Le

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balcon royal, dès 1670, domine, du haut de ses huil colonnes, une petite cour de marbre blanc et noir, égayée par une fontaine de marbre blanc à figures de bronze doré; dans les angles il y a des volières de fer forgé et doré, au-dessous desquelles des tritons jettent l'eau. D'autres fontaines chantent dans les cours voisines, et sur la terrasse dallée de marbre qui regarde les jardins. Partout le marbre, en escaliers, en dallages, en lambris, marbres extraits des carrières de P"rance, du Languedoc ou des

La Famille de Louis XIV, composition allégorique de Jean Nocret.

P3-rénées, pour remplacer ceux que Ton amenait autrefois de Grèce et d'Italie. Les compartiments de marbre des parquets ne durèrent pas après 1684, où le Roi les fit détruire, parce que Teau que l'on y jetait pour les nettoyer pourrissait tous les planchers au-dessous. Mais il reste dans les appartements modifiés par Mansart des témoins somptueux de ce luxe de quelques années, luxe inhabitable, oîi la mode italienne a tout ordonné, sans prendre avis des usages nécessaires. A ces revêtements de marbre, à ces parquets de marbre, il faut des habitants de marbre, les statues immobiles dans leurs niches, et c'est à peine si les froids modérés du 31idi sont tolérables dans ces déserts glacés où des charbons rougis sur quelques réchauds tant bien que mal échauffent Tair. A Versailles, dans la mollesse

i6 VERSAILLES

■pluvieuse des automnes et les brouillards neigeux des hivers, cétait un contre-sens et une folie. Ces lambris de marbre ne sont demeurés entièrement qu'aux escaliers et aux antichambres, en dehors des grands salons d'apparat. Dans le .salon des Gardes de la Reine, l'assemblage des marbres blancs, verts, rouges et noirâtres, dont les tons se mêlent à réclat amorti des ors, aux douces lueurs d'améthyste du grand lustre de cristal, aux vivante^ peintures du "[ilatoiid. demeure (Miror(^ aujourd'hui

Salon des Gardes de la Reine.

d'une harmonie puissante. Dans Tappartement du Roi, le salon de Vénus^ avec ses colonnes et ses pilastres aux chapiteaux de bronze doré, et les deux grandes peintures de Rousseau dont les perspectives fuvantes donnent à l'architecture de vastes horizons, forme un cadre de théâtre à la statue de Louis XIV en costume romain, que le bon médailleur et sculpteur Warin léguait au Roi par testament du 25 août 1672, « pour marque de .son respect et de sa reconnaissance des bontez dont il a pieu à sa Majesté de lui donner en plusieurs occasions des témoignages, fort avantageux pour lui ù. Le salon de Diane, moins vaste et moins orné, a été modifié par JMansart pour recevoir, en 1685, le buste de

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Louis XIV sculpté vingt ans plus tôt par Bernin, et tout d'abord installé au Louvre.

Les grands appartements du Roi et de la Reine occupent dès ce

Salon de Vénus.

temps-là leur place définitive ; et deux escaliers symétriquement ouverts, aux côtés de la cour Royale, sur des vestibules à triple arcade que ferment de hautes grilles, donnent accès, chez la Reine, à gauche, et, à droite, chez le Roi. L'Escalier de la Reine n'a pas encore toute son ampleur ; il est rétréci par le voisinage de la chapelle, placée d'abord sur la gauche et dans l'intérieur du Château. Quant à l'Escalier du Roi,

VKRSAILLES

que Ion appellera aussi le Grand Escalier ou l'Escalier des Ambassadeurs, il est commencé en 1672, sur les plans laissés par Ee Ydii ; le travail y durera six années. Détruit au xvm" siècle, il ne nous est plus connu que par la série des o-ravures de vSuruo-ue, réunies et pul^liées a]5rès la mort de Louis Xl\'. Pour colorer ces nobles burins et raviver

par l'imagination tant de splendeurs défuntes, l'Escalier de la Reine et surtout la Galerie des Glaces et les deux salons r[ui la terminent nous ])eu\ent donner une aide précieuse.

La cage énorme, par un heureux et nou\'el effet, ne r(%^()it sa lumière que d'en haut ; en sorte c^ue le regard (|ui \a. du seuil orné de marl^res, par les peintures des murailles jusqu'aux ors de la voûte, monte dans une lumière toujours croissante qui se termine dans un él:)louissement. Une niche s'ouvre sur un palier, où jaillit une fontaine tlans une vascj^ue de mar- ])re ; et les marches de ]3ierre de liais qui descendent de ce palier vers le sol vont en s'élargissant comme une nappe d'eau qui s'épanche ; tandis c^u'à droite et à gauche monte lentement la double rampe de bronze doré. Jusqu'à mi-hauteur de la voûte, il n'y a d'autre décor que les couleurs variées et graves des compartiments de marbre. Mais toute la richesse de l'art nouveau éclate au premier étage. Entre les deux portes sculptées et dorées qui terminent le mur du fond, un arrangement de peintures encadre une niche centrale, où, dans le bronze et dans l'or, entouré de trophées et de palmes, surmonté du soleil emljlématique, triomphe le buste de marbre du Roi. Ge buste, sculpté par Warin en 1666, occupa quelques années

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Charles Le Brun, par Coyzevox.

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

un poste magnifique entre tous, avant que l'y remplaçât un chef-d'œuvre de Coyzevox. Les peintures, qui se répondent en panneaux S3'métriques aux deux murs qui se font face, simulent des tapisseries à fond d'or, où Van der 3leulen a représenté quatre victoires du Roi : Valenciennes, Cambrai, Saint-Omer et Cassel ; les autres sont de feintes architectures, loggias à l'italienne où des gens de toutes nations se pressent et se penchent aux balcons c[ue recouvrent des tapis. En face du buste du Roi, et sur les grands paliers, entre les portes qui mènent aux appartements, il y a trois niches de marbre avec des trophées de bronze dorés, les armes de France et de.. Navarre, celles d'Hercule et celles de 31inerve, que surmontent des fleurs et la face rayonnante du Soleil ; c'est l'œuvre de Coyzevox. La voûte enfin, soutenue aux angles par des rostres de navires, en stuc doré, auxquels sont adossées des figures de captifs et d'où s'élancent des Victoires porteuses de palmes, commémore en ses médaillons peints, où l'histoire et la mythologie s'accordent pour un seul hymne de triomphe, les succès récemment emportés sur les flottes d'Espagne et de Hollande. Tout au long de la loggia feinte qui relie cette voûte aux murailles, des figures sont assises qui .symbolisent les Parties du monde, les Sciences et les Arts, la Paix, la Discipline, l'Abondance ; Apollon vainqueur du serpent. Hercule et Minerve signifient dans un pompeux concile l'union de la force et de la paix sous l'égide de l'autorité royale.

On reconnaît, sans qu'il soit besoin de le nommer, le maître qui a tout imaginé de ce chef-d'œuvre, et tout dessiné dans les moindres détails.

CUtlié Lk\

Antoine Coyzevox, par Gilles Allou (ijii).

Le triomphe de Louis XIV est tout à la fois celui de Charles Le Brun, consacré par l'universelle admiration. 3lais la gloire du chef d'orchestre n'est telle que par l'habileté merveilleuse des exécutants. Presque tous les grands sculpteurs de Versailles ont travaillé ici : Le Hongre et Regnaudin, les Marsy, Guérin, 31agnier, Desjardins, et, les premiers detous,Tubi et Coyzevox. Le vaillant, l'excellent Co3"zevox, peu connu encore, révèle

les c|ualités c^ui lui vaudront de devenir bientôt le grand collaborateur de Le lîrun et de 31ansart. Le serrurier Delobel forge les grilles du vestibule, comme il a forgé les splendides l^alcons de fer doré que l'on \()it sur la cour Royale ; lOrfèvre Dominique Cucci, un Italien, cisèle les balustres de l'escalier, comme il fait, dans les appartements, les serrures, les crochets et les l^outons de porte ; Philippe Caffiéri, autre Italien, et chef d'une dynastie qui doit s'illustrer à Versailles, sculpte, avec l'aide de Francesco Temporiti, les six portes de bois doré, dont il subsiste deux, aux salons de Diane et de Vénus.

Cette même compagnie d'artistes, toujours dirigée par le Premier Peintre, vient de terminer, au rez-de-chaussée du Château, le décor de l'appartement des Bains, qui occupe cinq pièces ouvrant sur les jardins, au nord et au couchant. La seconde merveille de Versailles n'a pas duré plus longtemps que la première ; et c'est pitié de penser aux fabuleuses richesses, clignes des Césars, que les descriptions anciennes et c^uelques dessins ou gravures nous font seuls connaître. Partout des lambris de marbre et des statues, dont plusieurs antiques, des colonnes et des pilastres. Le cabinet octogone, à l'angle du Château, était orné de niches de

Cliclu; de iM. Bricr

Panneau des volets de l'appartement des Bains.

LE CHATEAU DE LOL'IS XIV 21

miroirs correspondant aux six croisées, et de douze figures des Mois en étain doré, dont Regnaudin, Le Hongre, Tubi et Girardon avaient fait les modèles. C'étaient des génies ailés assis sur des socles de marbre et de bronze, et tenant chacun une corne d'abondance avec les fleurs ou les fruits qui convenaient à la saison, et un flambeau où l'on mettait une bougie ; au-dessus, en douze médaillons, étaient représentés les signes du zodiaque. Ces précieux débris d'un art solennel, jetés aux magasins par les architectes de Louis XA', furent fondus en 1772. vSix colonnes sont restées en place, et quatre des volets sculptés par Caffiéri et Temporiti se voient encore aux fenêtres du cabinet des Bains. Le bois y est travaillé comme du cuivre, les rocailles, les jeux deau et les dauphins sont rendus avec tout l'esprit qu'on rencontre aux plus charmants vases des jardins. La piscine de Louis XIV, vaste cube à huit pans en marbre de Rance, fut transportée, au siècle suivant, dans l'Ermitage de 31"'" de Pompadour, où elle ser\-it d'ornement parmi les fleurs.

Ici se termine le prologue d'une grande histoire. Le Château, si merveilleux qu'il soit, où Louis XIV est venu se divertir, où il a conduit 31'"' de La Vallière et installé 31""^ de 31ontespan, ne suffit plus au rôle qui l'attend ; il va devenir le siège de la monarchie française ; la Cour et le Gouvernement s'y transporteront. Depuis le séjour de quatre mois que le Roi y avait fait en 1674, après la conquête de la Franche-Comté, il 3' était venu à de fréquents intervalles, et bien que de nombreux terrains eussent été distribués jDour construire des hôtels, les courtisans obligés de suivre le maître s'exposaient aux plus cruelles incommodités. Il fallait des logements pour un nombre infini de personnes, et l'aisance des services privés et publics. Ces grands espaces, Versailles seul les pouvait donner ; Saint-Germain était trop étroit, et le Roi avait le dégoût de Paris. Il fut ainsi conduit à demander les agrandissements immenses qui transforment pour la troisième fois, et de façon définitive, l'aspect et l'intérieur du Château.

L'architecte cj^ui va diriger ce dernier travail, et dont le nom demeurera inséparable de Versailles, Jules-Hardouin 31ansart, élève de Libéral Bruand et petit-neveu du célèbre François 31ansart, a donné à Colbert plus d'une preuve de son savoir ; et 31"'^ de 31ontespan, pour qui il a élevé, à Versailles même, les splendeurs du château de Clagny, l'a recommandé au choix de Louis XIV. Premier architecte du Roi, puis surintendant des Bâtiments, appuyé par Louvois après la demi-disgrâce

VK RSAILLES

et la mort de Colbert (6 septembre 16^3, il sera, pendant ])lus de trente années, le fidèle exécuteur des volontés royales. vSaint-Simon, qui le déteste, et qui a Versailles en horreur ^il y fut très mal logé^ , a laissé de lui un cruel portrait. « C'était un grand homme bien fait, d'un visage agréable, et de la lie du peuple, mais de beaucoup d'esprit naturel, tout tourné à l'adresse et à plaire, sans toutefois qu'il se fût épuré de la grossièreté contractée dans sa première condition...

L'adresse de 3Iansart était d'engager le Roi, par des riens en apparence, en des entreprises fortes ou longues, et de lui montrer des plans im]:)arfaits, surtout pour ses jardins, qui, tout seuls . lui missent le doigt sur la lettre. Alors 31ansart s'écriait qu'il n'aurait jamais trouvé ce que le Roi proposait :

il éclatait en admirations, protestait qu'auprès de lui il n'était qu'un écolier, et le faisait tomber de la sorte où il voulait, sans que le Roi s'en doutât le moins du monde. » Et cela, tout méchant qu'il soit, est à retenir, comme joli et vraisemblable, sans d'ailleurs aucunement diminuer le talent du grand architecte.

Jusqu'ici les documents surtout ont parlé : désormais ce seront les œuvres, dont les principales sont demeurées debout. Une fois décidé à fixer sa résidence à. Versailles, le Roi pousse les travaux avec une sorte de .frénésie. Sa correspondance incessante avec Colbert montre le souci extraordinaire et la mémoire qu'il a des moindres détails ; il en sera de même avec Louvois, puis avec Mansart, de qui les rapports, annotés de la main royale, restent, dans le peu qui nous a été conservé, comme un

Mansart, par Detroy

LE CHATKAU DE ].OUIS XIV

étonnant témoi^-nag-e de la raison et de la méthode portées dans les prodigalités les plus extrêmes.

Le Roi prend la fièvre à visiter les travaux. Il y a là toute une armée de maçons, de terrassiers, de manœuvres qui remuent les terres, assèchent les marécages, amoncellent les pierres et les marbres. Dangeau ncjtera. pour la dernière semaine d'août 1684, qu'il y a eu t()us les jours

Grille d'entrée du Château.

22.000 hommes et 6.000 chevaux qui travaillaient, et, le 31 mai 1685, cj^uil y a plus de 36.000 hommes sur les chantiers. Le froid, la neige, les épidémies n'arrêtent rien. « Le Roi «, écrit M""^ de Se vigne le 12 octobre 1678, « \'eut aller samedi à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité que les bâtiments soient en état de le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emjDorte, toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des charrettes pleines de morts. » C'est qu'il faut presque tout avancer à la fois, les ailes du Château, le grand Commun, les écuries, une partie de la ville nouvelle avec ses avenues, et l'immensité des jardins. Dès 1680, une médaille frappée à l'effigie

du Roi avec, au re\('rs, une vue perspective du Château, montre toutes les grandes lignes du plan de iMansart définitivement arrêtées, sinon exécutées ; enfin, le 6 mai 1682, Versailles a remplacé le Louvre ; lu monarchie française s'y est transportée ; elle n'en sera arrachée qu'en 1789.

A'isitons, à la suite du Roi ^souvent il se plaira lui-même à diriger cette A'isite , le pompeux ensemble des anciens et des nouveaux bâtiments. A3'ant franchi les grands espaces vides de la place Royale, qui séparent les Écuries du Château, centre où vient aboutir la triple percée d'avenues plantées d'ormes, nous sommes devant une large grille à fers de pique dorés forgée par Delobel, Luchet et Belin" . Huit pilastres à jour qui figurent « une grande lyre avec un soleil, et trois fleurs de lys au-dessus », la divisent en travées au milieu desquelles s'ouvre la grande porte, couronnée de trophées d'or et de l^écusson de France que domine la couronne ro3^ale. Les petits corps de garde c^ui flanquent la grille servent de piédestaux à deux nobles groupes de pierre, œuvres de Gaspard ^lars}^ et de (■rirardon, qui représentent, dans le st3de des marbres de Michel-Ange ou de Jean Bologne, des A'ictoires élevant une couronne et terrassant un captif ; aux pieds de Tune est Taigle de TEmpire ; aux pieds de l'autre le lion de l'Espagne. Nous sommes dans l'avant-cour, parmi la foule des piétons et des carrosses ; les Suisses, en double haie, présentent les armes tandis que passe le Roi. Si nous montons par les rampes c^u'encadre à droite et à gauche une balustrade de pierre, nous voici devant les ailes où logent les secrétaires d'État. Ce sont les quatre pavillons de Le Vau réunis deux à deux par des corps de logis, et dont les combles ont été revêtus de guirlandes de feuillage en plomb doré, modelées par Coyzevox. De nouvelles grilles nous séparent encore du Château, et seuls les carrosses c[ui ont les honneurs du Louvre peuvent entrer dans la cour Royale. Cette grille de la cour Royale forme presque un demi-cercle, et son entrée se trouve à l'endroit que marc[ue aujourd'hui la statue éc|uestre de Louis XIV. La ferronnerie n'en est pas moins élégante que celle de la première grille, et ses deux corps de garde supportent également deux charmants groupes de pierre (aujtnird'hui reportés sur la balustrade de l'avant-cour), la Paix, de Tubi, et l'Abondance, de Coyzevox. Négligeons, à droite et à gauche, les passages qui donnent accès aux jardins, et qui se nomment déjà les cours des Princes et de la Chapelle ; regardons, de la cour Royale, les changements qu'a faits Mansart aux bâtiments de Le Vau.

31ansart a vainement tenté, comme son prédécesseur, d'obtenir la suppression du château de Louis XIII ; tout ce qu'il a pu faire, c'a été

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d'en accroître la masse par de nouvelles toitures et un puissant décor. Les pavillons à colonnes et les corps de logis ciui s"}^ attachent ne sont plus dominés par des terrasses à l'italienne ; Mansart 3^ introduit un peu de tradition française en les couronnant de combles à revêtements d'ardoises, dont les fenêtres en avancée, les « mansardes », s'encadrent de plombs dorés ; et deux fines lanternes dorées, qui dominent les pavillons,

Cliché Neurdein.

Les cours et la Place d'Armes, vues de la cour de Marbre, peinture de J.-B. Martin.

annoncent la magnific|ue horloge dressée, au centre du Château, sur la trop délicate et restreinte façade, relevée et fortifiée, autant cj^uil était possible, par un nouvel étage ou attic[ue à trois fenêtres. Deux statues de pierre s'adossent au cadran de Thorloge, le .Mars de Gaspard 31arsy et l'Hercule de Girardon, robustes figures qui semblent présider l'assemblée symbolique des jeunes déesses familièrement assises, les jambes pendantes, sur la balustrade des combles de la cour. Il y a là, malgré Téternelle banalité des sujets d'école, une allure bien française et de jolis caprices d'invention. Ce sont d'abord, pour encadrer la façade centrale, une Renommée de Le Comte et une Victoire de Lesj^ingola ; puis, se faisant face aux deux côtés de la cour, les quatre parties du monde

26 vkrsaili.es

aima^jlement associées deux à deux : TKurope, de l.e Gros, noble guerrière appu5^ée sur un sceptre, coudoie TAsie enturbanée de 31assou : TAfrique, de Le . Hongre, coiffée d'une dépouille d'éléphant dont les oreilles, les défenses et la trompe lui font un rastiue original, s'appuie sur un lion, tandis que TAmérique, de Regnaudin, (|ui porte un diadème de plumes d'autruche, foule de son pied nu la tète d'un caïman. Plus loin, la Paix répond à la Gloire, toutes deux encore de Regnaudin ; la Diligence, de Raon, qui tient une touffe de lavande où butinent des abeilles, fait pendant à l'Autorité, de Le Hongre ; la Prudence, de 3lassou, dont le jeune visage se double d'une face de vieillard, selon les lois toujours en vigueur de la primitive iconographie, regarde la Richesse, de Le Hongre ; la Sagesse, que (iirardon représente sous les traits de Minerve, fait face à la Générosité, de Le Gros ; Co}'zevox a sculpté la Justice et la Force, et Gaspard 3iarsy la ^Lagnilicence et l'Abondance, les premières qu'aperçoit le visiteur qui entre dans la cour Royale. Et tout cela, sans doute, peut sembler du Bernin traduit en goût français, et l'on y reconnaît Rome transportée à Versailles ; mais l'iuirmonie n'en est pas moins nouvelle et vivante au-dessus des gracieux murs de brique, où les quatre-vingt-quatre bustes de marbre, imités de l'antique, se figent sur leurs immuables piédestaux.

Il y avait dans la cour Royale, depuis 1678, un grand bassin avec des jeux d'eaux. Ceux de la cour de 31arbre, ainsi que les volières en fer doré, ont à jamais disparu ; et cette cour de 3larl)re de 1682, au-dessus de laquelle les admirables balcons ciselés par Delol^el courbent autour du chiffre du Roi leurs barres et leurs feuillages de fer doré, serait exactement la cour d'aujourd'hui , si les restaurations maladroites du xix*^ siècle n'en avaient abaissé le niveau. On peut le voir aux bases, beaucoup trop hautes, des colonnes accouplées qui soutiennent le balcon royal, et aux fenêtres du rez-de-chaussée, qui faisaient office de portes, d'où l'on descendait à l'intérieur du Château.

Le Roi sort de son carrosse sur la gauche de la a cour du Louvre » (ainsi nomme-t-on encore la cour Ro^^ale', devant la triple baie d'un A'estibule fermé de grilles, dont le décor rappelle, avec une profusion moindre, le vestibule trop solennel ouvert du côté droit. L'Escalier des Ambassadeurs est réservé pour les récepticins illustres et les fêtes ; cet escalier-ci, que 3Iansart vient d'achever en 1681, garde le nom d'Escalier de la Reine ; mais son palier supérieur, qui entre aux appartements de la Reine, tourne également à gauche vers ceux du Roi. C'est l'escalier de Le Vau, élargi par la suppression de la Chapelle, que Mansart a

LE CHATEAU DE LOUIS XIV 27

reportée sur la droite du Château. La rampe unique suit la courbe d'une muraille recouverte de marbres précieux, ou égayée d'architectures feintes et mêlées de figures. En haut, sur le palier, une grande niche abrite un groupe d'amours en plomi) doré, de 31assou, qui soutiennent 1 ecusson aux chiffres enlacés de la Reine et du Roi, parmi des carquois, des torches allumées, des colombes. Des pilastres de marbre, à bases et

La cour de Marbre.

chapiteaux de bronze doré, encadrent des perspectives peintes. Au-dessus des portes et dans les angles qui leur répondent il y a des bas-reliefs d'enfants et de sphinx, d'une grande élégance, en métal (qui signifie un alliage de plomb et d'étain^ . Mais, en contraste avec l'Escalier des Ambassadeurs, celui-ci est sombre : son plafond sans ornement ne laissera pénétrer la lumière que par des baies donnant sur une cour latérale, jusqu'à ce que 3lansart, en 1701, ait ouvert la jolie loggia qui s'éclaire sur la grande cour.

L'appartement de la Reine, où nous pénétrons par le Salon de marbre, ne doit être habité que bien peu de temps par 3larie-Thérèse, qui y

mourra le 30 juillet 1683. Il comprend, à la suite du Salon de marbre, une salle des Gardes, qui deviendra l'antichambre et servira de salle à manger ; puis le grand Cabinet où se font les présentations, enfin la chambre à coucher, que suivent un salon et deux cabinets. Toutes ces chambres, sauf le Salon de marbre, suljiront bien des changements ; les dernières vont être détruites ]jar la construction de la Galerie des Glaces et du salon de la Paix, et la chambre à coucher sera entièrement refaite au xvill" siècle. 31ais les plafonds étincelants d'or et de peintures, commencés en 167 1, et terminés seulement en 168 1, restent, dans les trois premières pièces, des témoins qui ont vu passer la reine Marie-Thérèse. Celui du Salon de marbre, le ])lus somptueux, est de Noël Co^qDel ; il imite dans la disposition de sa corniche à balustrade feinte, où s'appuient des spectateurs curieux, les inventions de Le Brun dans l'Escalier des Ambassadeurs. Mais est-ce Le Brun qui invente ici ? Xe sont-ce pas les Italiens, les Carraches, le Guide, le Dominiquin, sans qu'il nous soit besoin de remonter jusqu'à Corrège et encore moins jusqu'à 3Iantègne ? Que l'on songe à Florence, aux plafonds du palais Pitti où Pierre de Cortone a prodigué aux derniers Médicis l'ingéniosité de sa mythologie et de ses travestissements historiques, plafonds de Avenus, d'Apollon, de Mars, de Jupiter, de Saturne ; tout Versailles est là, et toute l'inspiration de Le Brun et de ses satellites, les Houasse, les Blanchard, les Jouvenet, les Audran, les Lafosse, les Coypel, peintres sages et discrets, instruits, disciplinés ; Messieurs de l'Académie savent tourner le compliment au Roi, en charades mythologiques. Le plafond de Coypel fd'abord destiné au cabinet du Conseil) célèbre Jupiter ; celui de Vignon le fils, d'ans l'antichambre de la Reine, est consacré à 31ars le panneau central, remplacé sous Napoléon I*"' par une toile de Véronèse, l'est maintenant par une réplique ancienne du tableau de Le Brun, la Famille de Darius aux pieds d'x\lexandre} ; celui de Michel Corneille, au grand Cabinet, représente 31ercure « qui répand son influence sur les arts et sur les sciences w . Dans la chambre de la Reine il y a un plafond de Gilbert de Sève, représentant le Soleil, les heures du jour et les quatre parties du monde, qui sera remplacé, au XYliT' siècle, par un décor plus simple et moins pesant.

Dans le grand appartement du Roi, si l'on entre par l'escalier des Ambassadeurs, on traverse aussi deux Salons de marbre, puis une salle des Gardes et une antichambre, qui sont les salons de Vénus, de Diane, de 31ars et de Mercure, avant d'arriver à la chambre à coucher, ou salon d'Apollon, puis au grand Cabinet, qui deviendra bientôt le salon de la

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

Guerre, et que suivent la petite chambre à coucher, et le cabinet de la Terrasse. Il serait oiseux de décrire les plafonds, qui demeureront intacts, et dont Houasse, Blanchard, Audran, Jean-Baptiste de Cham-

L'Escalier de la Reine

pagne et Lafosse (Mit exécuté les peintures sur les indications et les dessins de Le Brun. Plus somptueux encore, s'il est possible, que ceux de l'appartement de la Reine, ces plafonds ont été chargés par les frères Marsy d'étonnants stucs dorés dont les festons et les guirlandes flottent autour des cadres et les relient ; au salon d'Apollon il y a même de hardies figures de nymphes dansantes qui de leurs bras tendus sou-

tiennent le centre triomphal de la voûte. Les portes en bois sculpté et doré, par Caffiéri, viennent d'être posées, et Tune d'elles, au salon d'Apollon, porte la date de 1681.

Le salon de Diane.

31ais, à peine terminé, tout ce côté des appartements ne sert déjà plus à l'habitation du Roi ; ce sont pièces d'apparat et de fêtes', et comme la splendide introduction de cette Grande Galerie; que le Roi souhaitait voir construire il 3' a déjà dix ans, et où 31ansart et Le Brun vont lui créer des merveilles supérieures à ses désirs. Il a transporté sa demeure dans le petit château de son père, aux pièces voisines de la cour de 31arbre.

LE CHATEAU UE LOUIS XIV

Si nous revenons au palier haut de TEscalier de la Reine, et que, tournant à gauche, nous entrions aux nouveaux appartements, nous rencontrons d'abord un vestibule de marbre, puis une o-rande salle des Gardes,

Une porte du Grand Cabinet du Roi (chambre de Louis XIV).

à voûte arrondie, mais de décor très nu, que suit l'antichambre où le Roi mange. Cette pièce qui prend jour, comme la précédente, de deux côtés, sur la cour de 3larbre et sur une cour intérieure, a une voûte de stuc sans peintures, dont la corniche seule est dorée, avec un ornement de couronnes et de "trophées darmes qui alternent ; en 1687, les murs en seront tapissés de tableaux de batailles, dont l'un, au-dessus de la vaste

cheminée de marbre rouge, est de Pierre de Cortone, et représente Arbelles ; les autres sont de Joseph Parrocel ou de son atelier. Des deux portes qui s'ouvrent aux côtés de la cheminée, celle de droite donne dans la chambre à coucher du Roi. qui prend jour ])ar deux fenêtres sur la cour de 3Larbre, et celle de gauche dans un cabinet que Félibien nomme la chambre des Bassans, « à cause qu'il y a plusieurs tableaux de cet ancien maître au-dessus des portes et des lambris ». La Chambre des Bassans et la chambre du Roi seront réunies, en 1701, pour former le salon de l'Œil-de-Bœuf. Au delà se trouve le Salon, ou Grand Cabinet du Roi, qui a trois fenêtres sur le balcon de la cour, et, en face de ces fenêtres, trois arcades communiquant avec la terrasse, ou plutôt déjà avec la Grande Galerie. Ce Salon, au centre du Château, deviendra en 1701 la grande chambre à coucher, et recevra un décor nouveau de la paroi du fond, entièrement transformée. 3Iais les murs des côtés, avec leurs superbes boiseries, leurs portes et leurs glaces, ne seront presque pas changés, et il est regrettable de ne pouvoir mettre à coup sûr une signature d'artiste, et de grand artiste, sur un décor dont nous n'avons point de mention expresse aux Comptes des Bâtiments. A la frise en stuc doré de la corniche, qui soutient un attique, le motif d'ornement se compose de la tête du .Soleil et de son diadème s^-mbolique alternant avec des foudres entre deux têtes d'aigles ; et ces aigles portent dans leurs becs des guirlandes de feuilles de laurier, ([ui relient tout autour de la pièce leurs souples festons. Il n'est pas sans intérêt de comparer ce décor à celui des admirables dessus de porte du cabinet du Billard, dessinés par 31ansart et gravés par Le Pautre, dont les originaux subsistent encore dans l'appartement de Louis XV : ce sont, au-dessus de cadres ronds contenant des peintures, des masques de faunes d'où partent de grands festons de laurier, que deux aigles saisissent dans leurs becs. Dans le salon du Roi il y a aussi des cadres ovales que surmonte une coquille, mais il en tombe une profusion de fleurs, tulipes, roses et iasmins, que des nymphes toutes gracieuses, assises sur le couronnement de la porte, font glisser entre leurs mains. Le reste du décor, hauts pilastres cannelés et dorés, chapiteaux à feuilles d"acanthe, chambranles ciselés comme une orfèvrerie, et minces bordures de cuivre des glaces, semble n'être inventé que pour faire valoir le charme et la vie de ces jeunes figures.

Au delà du Grand Cabinet du Roi, on entre au Cabinet du Conseil et au Cabinet des Perruques, dit aussi des Termes, à cause de sa décoration ; ces deux pièces seront détruites sous Louis XV et transformées en

LE CHATEAU DE LOUIS XIV 33

une seule, parmi les plus magnifiques du Château. Enfin, continuant notre promenade tout autour de la cour de Marbre, nous rencontrons, après la salle du Billard, les cabinets intérieurs, où sont accumulés les tableaux les plus rares et les merveilles de l'orfèvrerie du temps.

Si nous traversons à nouveau le grand appartement du Roi, nous arriverons, au delà du salon de Vénus, par une petite antichambre qui est le salon de l'Abondance, à la tribune royale de la chapelle (ce sera, au xviii' siècle, le salon d'Hercule) ; plus loin, il n'y a rien encore. Si

FaoaJc du Château sur

nous traversons le grand appartement de la Reine, nous trouverons, au delà du salon de Marbre où sont les gardes, une autre grande salle de gardes qui remplace Tancienne chapelle, puis une pièce de communication qui mène, par un long vestibule, au palier supérieur de Tescalier des Princes, et à Taile du Midi,

Du côté des jardins, de grands changements sont entrepris. La façade de Le Vau s'est élargie rapidement et unifiée, sous la direction de 3lansart. Dès l'été de 1678, pour élever au centre du Château la Grande Galerie et ses deux salons, il a fait jeter bas, par l'entrepreneur Gabrie'i, la belle terrasse, dont la muraille de fond est utilisée dans la maçonnerie nouvelle. Le nouveau mur de façade est percé de fenêtres cintrées, 31ansart ayant heureusement décidé de transformer toutes les ouvertures de l'étage noble, aux trois faces qui regardent les jardins. Au sommet de ces fenêtres, les couronnes royales alternent avec les casques, et de chaque

côté du cintre, les trophées d'armes et les rameaux de chêne ou de laurier, mêlés de fleurs, sont sculptés en un faible relief qui soutient, sans Taltérer, la pureté des lignes d'architecture. La balustrade des toits achève de se couronner des grands trophées et des vases de ];)ierre qui dessinent leur silhouette puissante et variée sur le bleu du ciel.

Derrière cette nouvelle façade, le chef-d'œuvre de Mansart et de Le Brun va demeurer intact. Le décor intérieur de la Grande Galerie, où il semble que se soient transportés tous les ateliers des Gobelins, est commencé dès 1679. Les marbriers, fondeurs et ciseleurs ont assez avancé levir travail en 1680 pour que la compagnie des peintres qui vient de terminer l'Escalier des Ambassadeurs passe à l'œuvre nouvelle. Le Brun croit même pouvoir, dès le mois d'août 1681, satisfaire l'impatiente curiosité du Roi et de la Cour en découvrant, pendant une semaine, une partie achevée de la voûte (où est représenté le Passage du Rhin). Le Mercure Galant nous apprend que l'œuvre parut digne du Roi, « louange c|ui comprend tout ce qui se peut dire ». En 1682, l'installation de la Cour à Versailles oblige à un arrangement provisoire, pour laisser un lil:)re passage ; la Galerie est terminée en 1684, et les salons de la Paix et de la Guerre, qui en forment l'indi.spensable complément, sont livrés au Roi deux ans plus tard.

La Galerie mesure soixante-treize mètres de longueur, sur dix et demi de largeur et treize de hauteur. Elle est éclairée par dix-sept grandes croisées en arcades auxquelles répondent dix-sept arcades feintes que remislissent des glaces à biseau montées sur des cadres de cuivre, et ces glaces sont au nombre de trois cent six. C'était, pour l'époque, unegrande rareté. Les portes de glaces qui ouvrent sur les salles et cabinets voisins ne diffèrent aucunement des autres arcades, en sorte que d'un bout à l'autre la lumière qui traverse les fenêtres se multiplie et se recueille sous ce portique éblouissant. Autour des arcades le fond des murailles est de marbres presque blancs, sur lesquels tranchent les compartiments d'autres marbres presque verts, et les grands pilastres mauves qui soutiennent la corniche d'or. Ces pilastres ont des bases de bronze doré au feu, et des chapiteaux, de métal également doré, formés de volutes de palmes cj^ui encadrent une fleur de lis, au-dessus de laquelle le soleil diadème paraît entre deux coqs battant des ailes ; chapiteaux d'un ordre nouveau, inventé i)ar Le Brun sur la demande de Colbert, et que l'on nomme l'ordre français. Aux grands trumeaux du centre, quatre niches renferment des statues antiques; au-dessus se voient cjuatre grands trophées d'armes en métal doré, modelés par Coyzevox, Massou, Le Gros

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

et TuIm, ainsi que les douze autres, moins grands, au-dessus des douze élégantes chutes d'armes en cuivre ciselé dont l'harmonie avec le ton des marbres est délicieuse. Au sommet des arcades de glaces et des croisées, la tète rayonnante du .Soleil, encadrée de festons de fleurs ou de laurier, alterne avec des peaux de lion au mufle farouche, qui rappellent c[ue ridée première de Le Brun fut de glorifier le Roi sous les traits d'Hercule. Tous ces festons de métal doré, ainsi que les chapiteaux, ont été fondus et ciselés \)-dr Caffiéri ; c^'est Cafliéri encore, avec Lespagnandel,

Galerie des Glace

qui a modelé les charmantes roses de métal au-dessus du cintre des croisées, et la corniche de stuc dont les métopes portent des attributs convenables à la gloire du Roi, couronnes et colliers du Saint-Esprit et de Saint-iAlichel. De cette corniche, qui étend d'une extrémité à l'autre de la lumineuse Galerie son étincelante barre d'or, s'élance le cintre profond de la voûte que Le Brun a couverte de ses peintures.

Rarement, en France, pareille surface avait été offerte à la décoration ; elle n'était pas pour effra3^er le Premier Peintre, formé par les leçons de l'Italie aux plus vastes ambitions. Il semblait même que ses œuvres antérieures appelaient ce couronnement d'une glorieuse carrière : à Vaux, pour Fouquet, à Sceaux, pour Colbert, il avait préludé à ces

fêtes de la peinture que le Grand Escalier de Versailles lui offrait dans toute leur ampleur; à Paris, la galerie d'Hercule, dont il avait enrichi l'hôtel Lambert, et surtout la g-alerie d'Apollon, ([u'il v(Miait à peine de terminer au Louvre, étaient les parfaits modèles de la royale apothéose qu on lui demandait de composer. Son premier dessin, la Glorification d'ilercule, tout enfoncé encore dans la tradition italienne, et où la louange du Roi ne se détachait pas assez clairement pour la plus exigeante

des vanités, souleva des observations auxcjuelles il satisfit en deux jours, présentant la composition du tableau central de la Galerie, qui fut acceptée. vSoutenu désormais ])ar 1 enthousiasme du Roi, il ])oussa rapidement l'ensemble et le détail de l'énorme ouvrage, dessinant les moindres motifs de peinture, comme il a\ait fait déjà ceux de l'architecture et du décor sculpté, et])eignant de chaque tal:)leau des esquisses très poussées , d'après lesc^uelles ses élèves et lui-même font l'exécution sur des toiles marouflées qui s'encadrent aux festons dorés des bordures de stuc.

Un tableau double des autres occupe tout le centre de la voûte, et de chaque côté sont réparties les dix grandes compositions qui narrent les fastes militaires de Louis XIV ; douze médaillons ovales, entre lesquels il y a six camaïeux, expriment les heureux effets du gouvernement intérieur; c'est toute l'histoire du règne jusqu'à la paix deXimègue. De brèves légendes et une date précisent le sens des petits tableaux; pour 1 intelligence des autres, dont l'esprit le plus perspicace aurait peine à se tirer, des inscriptions, d'abord latines, puis mises en français par Racine et Boileau, détachent leurs lettres d'or sur le fond vert bronze de grands cartouches appuyés à la corniche, au milieu des charmants trophées d'armes et d'enfants que Coyzevox, Le Comte, Clérion, Massou, Le Gros ont modelés.

La composition centrale oppose le Roi qui gouverne par lui-même

Buste de Louis XIV, par Coyzevox (lôSl^

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

(1661) au Faste des puissances voisines de la France, Pour connaître la première partie du règne, jusqu'à la paix d'Aixda Chapelle, il faudrait ne regarder c[ue les petites compositions ; les autres représentent la période guerrière, de 167 1 à 1678; encore ne sont-elles pas groupées selon Tordre historic^ue.

Seuls les cintres extrêmes de la Galerie montrent en contraste le point de départ et la fin de la coalition domptée par les victoires du Roi : au-dessus de la porte qui ouvre sur le salon de la Guerre est peinte TAlliance de TAUemagne et de TEspagne avec la Hollande 1672; ; audessus de la porte du salon de la Paix , la Hollande soumise qui se sépare de ses alliées (1678). Le Passage du Rhin et la Prise de 3laëstricht ^1672 et 1673) répondent à la Prise de Gand et à la Défaite des Espagnols (1678); des quatre autres peintures, trois sont consacrées aux Préparatifs de guerre contre la Hollande ,'1671 et 1672;, une à la Seconde Conquête de la Franche-Comté '1674'.

Il y a bien de Tarl^itraire dans cet arrangement de tableaux d'apparence si pondérée. Il n'y a pas moins de confusion dans l'ordonnance intérieure des allégories. Il est vrai, l'unique héros partout reconnaissable est le Roi ; et il n'en fallait pas davantage à Louis XIV. Le Roi, pareil à un César dans sa cuirasse d'or et son manteau de pourpre, jambes et bras nus, se distingue à sa fière attitude n(m moins c|u'à Ténormité de sa perruque ; mais si Ton n'apercevait dans un des tableaux iMonseigneur d'Orléans, Turenne et Conch plein Olympe. Dieux et déesses accourent au service du Roi ; 3iars lui recrute ses armées, dont Cérès assure la subsistance; Neptune lui é(iuipe une flotte ; 31ercure, Vulcain et 31inerve lui fournissent des armes et

Un troph

i.i'hc Levy.

lu salon de la Paix.

on se croirait en

38 \'ERSAILLES

Apollon, ciu lieu de Vaiiban. lui élève des forteresses; la A'igilance et la Prévoyance suivies de la Victoire forment son infatigable escorte. Assis dans un char et brandissant la foudre, il fait reculer d'épouvante le Rhin a tranquille et fier du progrès de ses eaux ». Ailleurs il vole au secours de jeunes femmes éplorées que 3lars amène à ses pieds : ce sont les villes de la Franche-Comté; le lion espagnol, qui bondit, est tenu en respect par la massue d'Hercule, et tandis que le vieil hiver sème les frimas, le grand aigle d'Allemagne, sur un arbre dépouillé, crie de désespoir et bat des ailes. Ges allégories pouvaient être accessibles, dans le Versailles de Louis XIV, à des esprits élégants et nourris aux lettres latines; toutefois il exista, dès 1687, un livret pour servir de guide aux visiteurs. Les explications en sembleraient aujourd'hui non moins fastidieuses que nécessaires ; mais qu'avons-nous à demander autre chose aux peintures de Le Brun, que d'être un superbe décor?

Ce qui le complète, le grand décor allégorique, ce qui en achève l'harmonie et le charme, c'est la beauté des figures qui l'enveloppent et le soutiennent. Cariatides puissantes adossées aux pilastres, petits génies nus et roses dormant parmi les fleurs. Victoires aux ailes blanches, vêtues de bleu, de blanc, de vert, agitant des drapeaux où se lisent des noms glorieux, ou inscrivant ces noms pour l'éternité sur un bouclier d'airain, faunes issus des créations de 31ichel-Ange ou de Jules Romain, médaillons où resplendit le Soleil, trompettes de la Renommée, trophées d'armes et d'étendards, vases de fleurs et guirlandes de fruits, tout chatoie, tincelle de couleurs à peine assombries, serties d'ors fauves et rouges et verts, qui, mariés aux stucs et aux étains dorés des frises et des chapiteaux tout au long des parois de marbre, font de cette immense et lumineuse Galerie un endroit à souhait pour la fête des yeux.

Que serait-ce si nous la pouvions entrevoir dans son premier ameublement, dans la vie de son décor ? Xous comprendrions entièrement « cette sorte de ro3'ale beauté unique dans le monde ». dont parlait 31""' de Sévigné dans une lettre de 1685. Q^^ 1 01^ imagine d'abord le parquet entièrement recouvert de deux tapis de la Savonnerie, aux larges rinceaux de nuances claires, et les fenêtres munies de rideaux en gros damas blanc, brochés d'or au chiffre du Roi; puis les deux rangs de douze lustres de cristal, et, aux extrémités, deux autres lustres d'argent, immenses, à huit branches. Tout le mobilier est d'argent ciselé ou de vermeil. Les candélabres ornés de cupidons et de sat3"res, les chandeliers, au nombre de douze, représentant les travaux d'Hercule, les girandoles et les torchères, les tables, les grands guéridons à figures de Mores,

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

les caisses et les vases à fleurs, les bancelles, les tabourets et les brancards, les buires, les aiguières : c'est, d.\in bout à Tautre de la galerie, une symphonie d'argent et d'or, dont les orangers fleuris donnent la note

Cliché Clie\ojon.

Le salon de la Guerre.

la plus délicate. Ces chefs-d œuvre, dessinés par Le Brun, et dont quelques tableaux du temps nous conservent la fidèle image, sont des orfèvres Ladoireau, 31erlin, Cousinet, Germain, Delaunay surtout, Télève et successeur du grand Claude Ballin, qui est mort en 1678, après avoir travaillé si longtemps au mobilier de Versailles.

Telle est la Grande Galerie en 1684. Deux ans plus tard sont termi-

nés, aux angles du Château, les deux salons carrés qui la complètent, et qui s'appelleront, dans la suite, les salons delà Guerre et de la Paix. Ce sont les dernières œuvres de Le Brun au service de Louis XIV. Leurs coupoles arrondies célèbrent, en parfait équilibre, ici la France guerrière qui brandit Timage du Roi et lance la foudre; là, cette même France glorieuse et pacifique, portée sur un char au milieu des airs par des amours et des colombes; les figures allégoriques convenables à chaque sujet enrichissent la composition, et dans les voussures reparaissent TAllemagne, la Hollande et l'Espagne, comme au plafond de la Galerie, ici accablées par la furieuse Bellone, là radieuses et renaissant à la prospérité. L'exécution des peintures, surtout au salon de la Guerre, semble médiocre et toute indigne de Le Brun. .Mais la décoration des murs, dans Tespace plus restreint qui lui est donné, résume et surpasse toutes les beautés de la Galerie. iVu salon de la Guerre, la muraille du fond est occupée par un vaste bas-relief ovale, d\m stuc mat et laiteux, où Coyzevox a sculpté le Roi qui passe au galop de son cheval sur ses ennemis abattus. La Victoire, dans le fond, lui tend une couronne, et, en dehors du cadre, des Renommées en métal doré, penchées au-dessus de lui, claironnent son triomphe. Au-dessous, des captifs enchaînés sont appuyés au chambranle d'une cheminée que surmonte une tête d'LIercule, et dont le devant est occupé par un grand bas-relief de stuc en imitation de bronze vert, où Ion voit l'Histoire, parmi des amours, qui écrit les hauts faits du Roi. Les trophées dorés, grands et petits, fixés parmi les marbres, sont pareils à ceux de la Galerie. 31ais ce qui passe le reste pour le charme du travail, c'est, au chambranle des quatre portes 'dont trois sont en glaces et feintes , des compartiments de marbre où se détache en bronze doré le chiffre du Roi, et que supportent des pieds de feuillage également dorés. Des festons de fleurs, d'épis, de vigne et de laurier les surmontent, pour syml3()liser les saisons, et sont soutenus par des masques différents, d'un esprit délicieux. C'est à Coyzevox, après Le Brun, cj[u"il en faut attribuer le modèle, Tubi et Prou restant d'ailleurs associés à ses travaux de stuc et de métal. Au salon de la Paix les ornements sont disposés de même sorte, mais au lieu de trophées guerriers l'on trouve des instruments de musique, des vases avec des amours, et une profusion de fleurs et de fruits. .Six bustes antiques d'empereurs romains, dont la tête est de porphyre et la àraperie de marbres variés (Girardon a refait cette draperie', se reflètent aux glaces des deux salons; derrière ces immobiles figures, les longs trumeaux de marbre sont ornés de chutes d'armes en bronze doré d'or moulu, qui comptent parmi les plus précieux chefs-

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

dœuvre de la ciselure au xvii° siècle. Il y a vingt-quatre de ces trophées, dont douze dans la Galerie des Glaces, qui sont dus à Torfèvre Ladoireau, et pour lesquels les sculpteurs Buirette et Lespingola ont fourni six modèles, quatre fois répétés ^le sixième toutefois avec de nombreuses variantes). Chose étrange, les six trophées du salon de la Guerre ne furent posés qu'en 1701, et les dix-huit autres en 1704.

Salon de la Guerre. Décor de Covzevox.

Colbert n'avait point vu l'achèvement de ces grands ouvrages. Il était mort en 1683, après avoir vainement essayé d'assurer à son trop jeune fils, le marquis d'Ormo}^ la survivance de sa charge de surintendant des Bâtiments. C'est Louvois qui a la fortune d'assister à l'inauguration de la Galerie et des deux salons, c'est lui qui termine le Château jDar la construction de l'aile du Nord.

L'aile du Midi, que l'on appelait la Grande aile, était achevée dès 1682, et le Roi y avait distribué les logements. L'aile du Nord n'est commencée que deux ans plus tard, et ce n'est guère qu'en 1689 que se développera l'immense façade dans sa régularité définitive, et qu'on pourrait dire désespérante, si les niveaux différents des jardins, les

masses des arbres et surtout les bassins aux reflets mouvants n'en variaient les aspects à l'infini. .Alais onchercheen vain quelque ouverture à ces murailles si uniformément rejointes, et l'on ne peut se défendre de trouver de la justesse à la critique acerbe et pittoresque de Saint-Simon: « Du côté de la cour, l'étranglé suffoque, et ces vastes ailes s'enfuient sans tenir à rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble, mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore. )) La critique semblait même plus valable jusqu'à ces dernières années, où l'on a commencé de rétablir au long des balustrades les trophées et les vases c[u'avait supprimés Napoléon I*^'', pour s'en épargner la restauration.

La décoration sculpturale des deux ailes ne vaut pas celle du centre du Château. On y sent une exécution plus hâtive, bien que les Comptes des Bâtiments mentionnent parmi les artistes qui v ont travaillé presque tous les sculpteurs occupés à Versailles. Il faut dire que les restaurations récentes ont remplacé par des copies modernes une bonne partie des clefs des croisées et des trente-deux statues de pierre représentant les Cluses, les Vertus et les Sciences, debout sur les quatre avant-corps à huit colonnes de l'aile du .^lidi. Les statues, en pareil nombre, de l'aile du Nord, qui représentent les Arts, les Lettres et les Saisons, doivent être bientôt aussi restaurées.

L'organisation du 31usée, au Xix- siècle, détruira toutes les dispositions intérieures des deux ailes, ne laissant subsister que les longues galeries de pierre qui desservaient les appartements du côté du levant. Là descendaient les innombrables escaliers; là s'abritaient, sous la courbe des arcades, les plus humbles et nécessaires offices; ces galeries, aujourd'hui nécropoles de statues tombales et de bustes monotones, furent, durant l'ancienne monarchie, à l'intérieur du grand Château, la rue, avec ses immondices et toutes ses odeurs, qui refluaient au plus lointain des chambres.

Vers les jardins, le rez-de-chaussée et le premier étage appartiennent aux princes du sang; les courtisans occupent de nombreux appartements, pour la plupart installés dans les corps de bâtiments parallèles, du côté de la ville, ou dans les pavillons qui rejoignent les premiers corps. Tristes logements et peu salubres, aux entresols étroits et sombres ; mais on est à Versailles, proche du souverain; on quête une parole, un sourire, et cela excuse les pires incommodités. xV peine savons-nous aujourd'hui où logèrent Saint-Simon et Dangeau, celui-ci vers le milieu de l'aile du Nord au premier étage, celui-là dans l'attique du 31idi. L'escalier même

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

qui donne accès dans l'aile du 3lidi, et c[ui est, après lEscalier de la Reine, rentrée la plus fréquentée du Château, sera cruellement mutilé par Tarchitecte de Louis-Philippe, c[ui doit lui imposer un hideux plafond à rosaces, et mêler des placages de stuc à ses nobles Vjas-reliefs de pierre. Lorsque Louis XIV, en février i68g, reçut à Versailles le roi d'Angleterre Jacc|ues II et lui montra toutes les merveilles de son Château et de ses jardins, il ne man([ua pas de lui faire visiter, au rez-de-chaussée,

L'aile du Midi, du côté de la Pièce d'eau des Suisses.

Tappartement du Dauphin, qui occupait, vers le Midi, un espace égal à celui que tenait au Nord Tappartement des Bains. Avec ses lambris d'ébène incrustés de cuivre, son plafond de 31ignard, ses meubles de Boulle, la profusion de miroirs, de vases précieux et de tableaux des plus excellents maîtres dont il était orné, il formait comme un raccourci des splendeurs écrasantes que Ton rencontrait au premier étage, et dont il semble impossible de donner une description suivie. Le grand trône d'argent, dressé, parmi les torchères et les girandoles d'argent, sur une estrade et sous un dais de tapisserie à fond d'or, emplit de son éclat le salon d'Apollon ; au salon de Mercure, une estrade de marqueterie, protégée par une l^alustrade d'argent, supporte le lit de

parade, dont le Roi ne se sert plus; et sur les tentures de velours cramoisi brillent doucement des merveilles de peinture. Rubens avec sa Thomyris, Titien avec son Ensevelissement du Christ, sont voisins des Bolonais chers à Le Brun et à 31ig-nard; du Guide, voici les Travaux iT Hercule, et, du Dominiquin, le David, que Ion tient alors en particulière estime, puisqu'il passera en 1701 de la salle du trône dans la chambre du Roi. Les mêmes meubles d'argent sont partout, aux salons de Mars, de Diane, de Vénus. Six portraits de Titien, Va. Sainte Famille et les Pèlerins d'Euiinai'is de Véronèse, décorent le salon de Mars, où Ion donne le jeu, le bal et les concerts; on joue au billard dans le salon de Diane, où, sur un tapis de marbre coloré, trône le buste du Roi par Bernin, tout de faste et d'orgueil dans les plis de sa draperie tourbillonnante. Les sculpteurs Mazeline et Jouvenet lui ont fait un admirable piédouche qu'encadrent des trophées de bronze; et des amours de bronze soutiennent une couronne dans les airs; c'est une apothéose qui, pour n'ax'oir pas été inventée par Le lirun, n'en est pas moins séduisante et parfaite. Les salons de Vénus et de l'Abondance sont destinés à la collation et aux rafraîchissements. Et Félibien nous apprend encore que la tenture et l'ameublement de toutes ces salles varient selon les saisons : en hiver, ce sont les velours verts et les velours de feu que l'on y emploie; en été, les brocards à fleurs d'or, d'argent et de soies de toutes couleurs. Que l'on imagine là, aux heures d'appartement, c'est-à-dire de réception, les merveilleux habits des courtisans, les broderies d'or, les diamants, les pierreries ; que l'on songe à la visite du doge de Gènes ou à celle des ambassadeurs de Siam, en 1685 et 1686, et voici que toute la prodigieuse féerie s'anime, s'empresse et se prosterne devant la vivante idole, le dieu qui d'un mot l'a créée, comme il la peut détruire.

Des pièces plus secrètes, au long de la cour Ro3'ale, font retour vers le centre du Château. Là sont accumulés d'inestimables trésors, la fleur des riches.ses du Louvre. Le Cabinet des médailles, ou des raretés, tran.sféré à Versailles en 1684, y demeurera jusqu'en 1741. On y pénètre par le salon de l'Abondance, et il n'y a point d'autre issue. C'est une pièce octogone, toute d'or et de glaces. Un grand bureau par Oppenord, et douze armoires basses en bois violet contiennent les médailles et les pierres gravées; ces armoires sont placées au-dess(nis de vingt-quatre tableaux des plus grands maîtres, Raphaël, Lé(3nard, Véronèse, André del Sarte, 3Iantègne, Van Dyck, Holbein, Claude Lorrain, parmi des bustes de porphyre. à draperies de bronze doré, que supportent des piédestaux d'ébène travaillés par Cucci. Plus loin, par le palier de l'Esca-

E CHATEAU DE LOUIS XIV

lier des Ambassadeurs, on pénètre dans la Petite Galerie, décorée par Mignard, quia été commencée en 1685 sur l'emplacement des chambres occupées par JM'"" de Montespan ; Tancienne favorite ayant obtenu du Roi, par compensation, l'appartement des Bains, au rez-de-chaussée. On traverse le salon ovale pour entrer au cabinet des agates et des bijoux, où sont nombre d'objets précieux, au j o u r d'h u i exposés au Louvre, dans la galerie crApoUon .

lùifin, ])ar le cabinet du Billard, le cabinet des Perruc|ues et le cabinet du Roi, on rejoint le centre du Château, où s'étalent les monuments les plus extraordinaires de ce luxe que Fénelon ne craignit point d'appeler « monstrueux et in curai )le ».

Ce])endant, lorsque P énelon écrit de la sorte à Louis XIV, en 1693, le luxe de Versailles est singulièrement appauvri. Au moment oùl'apo théose paraissait complète, la ligue d'Augsbourg était venue ébranler l^rusquement le superbe édifice de la gloire française; les désastres du grand règne commençaient, et, le Trésor épuisé, le Roi devait parer aux dépenses imprévues par tous les expédients : il fit fondre son argenterie à la Monnaie. Tous les chefs-d œuvre des orfèvres périrent; de Claude Ballin et de tant d'autres il ne resta guère qu'un nom; de leurs fontes et ciselures, il demeura quelques images, peintes ou dessinées. Nées comme par miracle en bien peu d'années, ces merveilles disparurent en bien peu de jours. La décision fut absolue et sans réserves, venant d'un maître aux yeux de qui l'art n'était qu'un instrunient de puissance, et qui, confiant dans sa force sans limites, crovait n'abandonner aux menaces des flots

Mignard, par Rigaud.

tant de merveilles, que pour en faire surgir, la tempête passée, de plus étonnantes encore. Les plus fins et délicats objets, où le travail était tout, la matière insignifiante, jusqu'aux étoffes d'argent, furent impit03'ablement jetés au creuset en même temps que les massives balustrades des alcôves, les caisses d'orangers, les tables ou les lustres. C'était l'anéantissement de tout un grand effort de l'art français.

Il ne lui fut point donné de ressusciter. Non que, la crise passée, le Roi ne se fût occupé de remeubler Versailles, mais son goût allait ailleurs. Ce bâtisseur infatigable était tout occupé de Trianonetde 3Iarly. Les sages remontrances de M™*" de 3Iaintenon n'y pouvaient rien. Elle écrivait en 1698 au cardinal de Noailles : « 3Iarly sera bientôt un second Versailles. Il n'y a qu'à prier et à souffrir. 3lais le peuple, que deviendra-t-il? »

Depuis 1684, par son mariage avec le Roi, Al"'- de .Alaintenon est la souveraine occulte de Versailles; l'appartement qu'elle y possède (maladroitement détruit par le roi Louis-Philippe pour l'organisation du Musée) comprend quatre pièces, dont une seule, le grand Cabinet, conservera son ancienne forme. La chambre à coucher, suivie de deux antichambres (à l'endroit où monte aujourd'hui l'escalier de lattique Chimay , était éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour Royale, et communiquait de plain-pied avec l'appartement du Roi par le palier de l'Iîscalier de la Reine. Pendant la longue vieillesse du Roi, aux dernières années de splendeur et de deuil, la vie intime de la monarchie se renferma dans ces étroites murailles. Saint-Simon a décrit la chambre très simple de la marquise : « Entre la porte de l'antichambre et la cheminée, était le fauteuil du Roi adossé à la muraille, une table devant lui et un ployant autour pour le ministre qui travaillait. De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où se tenait M"- de .Alaintenon. avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit dans un enfoncement... » Le grand Cabinet ser\-aiL dans l'intimité de salle de comédie et de concert; les deux premières répétitions de X'EstJicr de Racine y furent données en 1689 par les jeunes actrices de Saint-Cyr; la duchesse de Bourgogne, en 1702, y joua Athalic devant le Roi; et lorsque, par un coup de foudre inattendu, la mort de la gracieuse duchesse, de son mari et de son second fils ne laissa auprès du Roi vieilli et abattu que le berceau d'un enfant de deux ans, ce fut là, plus que jamais, qu'il vint chercher à sa mélancolie d'incertains et faibles divertissements.

Les derniers grands changements de l'appartement de Louis XIV sont de l'année 1701. L'étiquette minutieuse qui place au lever et au

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

coucher du Roi deux moments solennels de la vie de la Cour, a fait de la chambre du lit un sanctuaire dont la véritable place est le centre même du Château. Pour préparer à la divinité de A^ersailles un autel défi-

Aï""- de iMciintenon, par Ferdinand Elle.

nitif, Mansart reçoit Tordre de transformer en chambre à coucher le grand Salon du Roi, tandis que Tantichambre des Bassans et la chambre seront réunies en une seule pièce. Les cabinets du Conseil, des Perruques et du Billard seront également ou reconstruits ou décorés à nouveau; il est inutile d'en parler, ces pièces, telles que nous les voyons aujourd'hui, datant de Louis XV.

I/antichambre nouvelle prend son nom du vitrage ovale, ou œil-debœuf, percé à la naissance de la voûte (que Ton a fort exhaussée) du côté du Midi ; sur la paroi qui fait face, où est la cheminée, on a ménag-é (Ml o-lace une ouverture seml)lal)le. Trois portes en arcades donnent sur la Galerie des Glaces, une sur un étroit couloir de déo-agement qui conduit à des cabinets intérieurs (les premiers lambris de ce passage ont gardé leur décor de Vépoque de Mansart) ; deux autres portes ouvrent sur

L'antichambre de l'Œil-de-Bœuf.

l'antichambre du Roi, la dernière enfin sur la chambre du lit. Ce qui fait l'originale beauté de ce salon, c'est, mieux que les boiseries très fines mais banales de Taupin, Bellan, Dugoulon et Le Goupil, la frise rampante que Poultier, Flamen, Van Clève, Hurtrelle, Lespingola, Poirier et Hardy ont modelée en stuc doré au-dessus de l'entablement. « Cette grande frise », dit Félibien, « est surmontée d'une autre corniche qui forme deux espèces de frontons ronds au-dessus de la nouvelle ouverture de fenêtre et de l'ouverture feinte qui lui est opposée. Chacun des frontons est porté par deux figures de jeunes hommes en bas-relief, et le reste delà frise à fond blanc est enrichi de roses et de compartiments en façon de

LE CHATEAU DE LOUIS XIV

réseaux d'or ; et il y a sur cette riche mosaïque quantité défigures en basrelief aussi toutes dorées qui représentent des enfants de grandeur naturelle ; plusieurs semblent s'occuper à courir après des oiseaux, à dompter des lions et d'autres bêtes farouches ; d'autres s'exercent à sauter, à danser, à manier diverses armes ; quelques-uns sont portés comme en triomphe. Les corniches sont toutes dorées et celle de dessous a des modillons dont chaque intervalle est rempli d'une médaille avec

La chambre du Ro

des festons de fleurs et des branches de palmes et de laurier. » Jamais encore rien d'aussi souple et varié n'avait paru dans l'art majestueux et un peu lourd du XVIT siècle français. On ne peut s'empêcher de songer, devant tant de grâce vivante, aux rondes et aux groupes d'enfants que les premiers sculpteurs de la Renaissance italienne, un Donatello ou un Luca délia Robbia, ont inventés deux siècles et demi plus tôt. L'exécution sans doute est fort loin de valoir celle des grands maîtres italiens, et la collaboration de tant d'artistes y introduit une fâcheuse inégalité ; mais le sentiment très juste de la vivacité et delà joie de l'enfance, que l'on peut reconnaître déjà en de nombreuses sculptures

des jardins, soutient et entraîne un décor si heureusement conçu et proportionné ; et c'est avec un secret déplaisir que, l'œil réjoui par une invention toute libre et spontanée, on retrouve, en pénétrant dans la chambre du Roi. des boiseries sans d(Hite admirables, mais dont on connaît déjà la formule.

Le lit du Roi, sur une estrade, est adossé au mur ([ui touche la Galerie des Glaces, et dont les arcades ont été bouchées avec de la brique. Un grand cintre surbaissé, qui le domine, est tout rempli d'un décor en stuc doré : des Renommées sont assises aux extrémités, et, dans le milieu, des amours écartent les rideaux d'un pavillon où la France majestueuse, avec la couronne et le sceptre, trône parmi des trophées d'armes. Cette belle sculpture est de Nicolas Coustou. Il ne semble pas que les autres parois de la chambre aient été refaites à ce moment ; seules les glaces sont renouvelées et portent à leur sommet un vase de fleurs entre deux petits génies ailés, des zéphires de proportions trop fortes'. Il y a. au chambranle des portes, quatre tableaux ovales, dont deux peints par Van D3^ck; ils seront remplacés, au temps de Louis-Philippe, par des portraits de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, du duc et de la duchesse de Bourgogne. Dans l'attique qui règne audessus de la corniche sont encastrées six toiles de ^'alentin, dont quatre représentent les Evangélistes. La coupole de la voûte n'a jamais été peinte. L'n saint Jean, attril^ué à Raphaël (que possède le Musée de Mai-seille" , et le David de Dominiquin devenu du Louvre à Versailles), sont fixés sur la tapisserie de l'alcôve, aux deux côtés du lit.

Il ne sera pas inutile de rappeler, — bien qu'il suffise d'un coup d'œil pour s'en assurer — que le lit exposé aujourd'hui dans la célèbre chambre n'est qu'une mauvaise et inexacte reconstitution tentée d'après les indications et souvenirs du roi Louis-Philippe. Le lit original était à colonnes, comme on peut le voir par une petite peinture encastrée, tout près de la chambre à coucher, dans une des murailles de l'antichambre du Roi. Ce qui est authentique ici, c'est d'abord la balustrade en bois doré (qui doit reproduire l'aspect des balustrades d'argent fondues en i6g0;. puis la tenture de la housse et du dais, formée de morceaux mal assortis, mais anciens, provenant peut-être du lit de parade du salon de Mercure (les compositions mythologiques en auraient été brodées par Simon Delobel, valet de chambre et tapissier du Roi}, enfin la merveilleuse courte-pointe en dentelle, aux chiffres enlacés de Louis XIV et de 3larie-Thérèse, exécutée vers 1682 pour le lit même de la Reine. Ce lit du Roi Soleil, qui reçoit du soleil levant ses premiers rayons, qui est le témoin des

LK CHATEAU DE LOUIS XIV ,i

audiences solennelles, et oblig-e à la révérence les plus hautes dames et les princesses du sang-, contiendra, au matin du i" septembre 17 15, la dépouille gangrenée du créateur de Versailles.

Louis XIV en 1706, cire d'Antoine Benoist.

Les Grandes Eaux.

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