CHAPITRE II
En même temps que le Château se développait avec la belle régularité d'un organisme vivant, les jardins, parallèlement accrus, lui donnaient l'achèvement de sa couleur par les jeux de l'air et de la lumière, le complément de ses lignes par la profondeur des horizons. Les arbres et les fleurs, le gazon où le sable des allées, et les eaux vives ou dormantes des bassins obéissaient à la même loi que les pierres du grand édifice. Nulle part, à une époque où l'architecture, comme il devrait toujours être, tint le pas sur les autres arts, on ne vit plus éclatant exemple du servage de la nature. La terre était ingrate, de fécondité médiocre, pourrie par les eaux stagnantes ; mais cette longue plaine monotone qui paraissait, à l'opposé de Paris, devant le Château royal, s'encadrait harmonieusement,
à droite et à gauche, de douces collines boisées : ce furent les limites du parc de Louis XIV. Aujourd'hui encore, lorsque de la terrasse du Château ou des fenêtres de la Galerie des Glaces le regard plane sur Timmense étendue, il se repose dans l'espace et se baigne dans la lumière sans que rien le puisse distraire de sa contemplation ; de larges percées au travers des arbres conduisent à des ouvertures plus larges où l'eau scintille ; et partout le calme et le silence ; voilà la pure grandeur et l'enchantement de Versailles, dans ces jardins mieux achevés pour nous qu'ils ne furent pour Louis XIV. Car le temps ici, loin de détruire, a tout revêtu de splendeur; les profondes allées ombreuses ont remplacé l'impitoyable muraille des charmilles ; la nature, moins torturée, s'est reprise à sourire. Rappelez-vous les paroles de Saint-Simon sur le mauvais goût d'un parc <( dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute... On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, oi^i que ce soit, qu'à monter et à descendre ; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins... La violence qui a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses ; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets, qu il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables ; mais de ce tout, il résulte ([u'on admire et qu'on fuit. » On est tenté, à certains moments, de souscrire à cette condamnation. ^Mais quand, sous le ciel pâle et lumineux d'un jour d'automne, marchant sur le sable rosé du grand Parterre, au long de ces miroirs liquides où se reflètent, parmi la nappe glissante des murailles du Château, les vertes figures de bronze noblement couchées aux margelles de marbre, on voit tous les tons de l'or et de la flamme se mêler aux feuillages prêts à mourir, et les blanches statues muettes se pencher au bord des gazons, ne semble-t-il pas que l'on se sente vivre dans un rêve, dans l'idéale résurrection d'un paysage de Poussin ?
Le plan de Gomboust, qui nous fait connaître à la date de 1652 le petit château de Louis XIII, reste l'unique monument pour nous renseigner sur le premier état des jardins. Ce que nous 3' devinons se borne à un parterre de « broderie », comme on disait alors, c'est-à-dire des plates-bandes où le buis taillé et les fleurs forment d'ingénieuses découpures, une sorte de dentelle qui relève le manteau du sol. Jacques Boyceau, qui fut jardinier de Louis XIII à Versailles, a laissé dans son Traite du Jardinage (volume somptueux et rarissime, publié après sa mort en 1638)
les préceptes selon lesquels fut ])]anté le premier parc ; ils ne diffèrent point de ceux qui règlent depuis le xvi' siècle l'organisation des jardins « de plaisir ». Le grand artiste que Louis XIV arrache à Fouquet en 1661, et auquel il remet le soin de ses jardins avec une confiance qui croîtra d'année en année. André Le Nôtre tout d'abord ne fera que suivre
Vase de marbre, par Dugoulon.
la vieille tradition, telle que Boyceau la résume. Dès 1665, les lignes principales des jardins sont tracées. Elles sont délimitées, des deux côtés d'une grande allée centrale, par deux avenues obliques s'ouvrant en éventail au bas et à quelc^ue distance de la terrasse. D'autres allées s'entre-croisent dans l'intervalle selon la plus précise géométrie, de façon à déterminer des carrefours et des bosquets symétriques. Sur ce premier tracé l'on plante les charmilles, qu'il faudra constamment renouveler.
Ces murailles de verdure, dont la hauteur atteint jusqu'à huit mètres, enferment des arbres d'essences variées. On va chercher à Compiègne et en Flandre des ormes et des tilleuls, en Normandie des ifs, et jusque dans les forêts du Dauphiné la sombre verdure des épicéas. Le grand Parterre n'a que des compartiments de broderie ; à sa droite et en contrebas est le Parterre de gazon ; à sa gauche le Parterre de fleurs, qui domine la première Orangerie. Une épaisse futaie encadre la demi-lune
Sphinx et Amour, par Sarraziii et Lerambert.
OÙ sera le bassin de Latone, et plus loin, entre les bosquets de la Girandole et du Dauphin, l'allée Royale, c^ue l'on appellera plus tard le Tapis Vert, conduit au bassin des C5^gnes, que doit remplacer le Cheir d'Apollon. Les jeux d'eau n'existent pas encore, mais, aux carrefours des allées ou à Textrémité des points de vue, les bassins, ou rondeaux, apportent de la lumière au milieu des jeunes plantations d'arbres.
Et déjà rOlympe a envahi les jardins. Jupiter et son cortège de dieux et de déesses, Pan avec ses satyres et ses nymphes ont surgi au milieu des arbres, et se mirent aux rustiques bassins. Ce ne sont encore que des statues ou des termes de pierre, des termes surtout à la mode antique,
bordant le Jardin des Fleurs ou le Fer-à-Cheval, comme on les peut voir à Vaux-le-Vicomte. Leraml^ert. Houzeau, Poissant et Buyster sont les auteurs de ce premier décor, dont les estampes seules nous conservent le souvenir ; la sculpture [de pierre, trop modeste, va céder la place aux somptuosités du marbre et du bronze.
Vase de bronze, par Ballin.
- Une fête brillante, offerte par Louis XIV aux deux reines, ou plutôt à M'"' de la Vallière, c'ui en était la secrète héroïne, rendit illustres les jardins de Versailles, pendant les journées des 7, 8 et 9 mai 1664. L'ingénieur V.igarani, metteur en œuvre, avec Le Brun, des fêtes de P^ouquet, avait organisé, dans le goût italien, les illuminations et les feux d'artifice, pour accompagner le ballet, inspiré d'Arioste, oi^i le Roi, dans le rôle de Roger, échappait, grâce à. la bague d'Angélique, aux sortilèges de l'enchanteresse Alcine. Ce furent les Plaisirs de fl/c cnchantcc, dont le
succès bruyant hâta peut-être la décision du Roi de transformer Versailles, malgré Colbert, et d'y porter le Louvre et la Cour.
Les jardins furent renouvelés bien avant que le Château ne fût prêt. Ce c[ui leur manquait, c'était l'eau vivante et jaillissante, le plaisant murmure des fontaines qui, dans les jardins d'Italie, accompagne et enchante le
Vase de bronze, par Ba
promeneur. Et pour créer la viedes eaux, dans cette plaine d'eaux mortes et de marécage, il fallait un miracle de volonté, d'ingéniosité et de dépense. Ce n'était pas pour retenir Louis XIV ; et quelle tentation plus vive cjuc « ce plaisir superbe de forcer la nature », que Saint-Simon lui reproche si amèrement ! Deux artistes révélés encore par Fouciuet^ en même temps que Le Brun, Le Vau et Le Nôtre, François et Pierre Francine, « MM. de Franchine « ou Francini, car ils sont eux aussi d'origine italienne, de cette Florence où les eaux coulent si gaiement dans les
jairdins des Médicis, ont entrepris rénorme besogne de forer tout le ]>aro, d"v cacher les immenses conduites de plomb, l'infini réseau déveines ([ui portent Teau des lointains réserx-oirs jusc^u aux jjoints où elle doit surg-ir, de la gueule des monstres ou entrc^ les mainsdes amours et des nymjihes. La Pompe et la Tour d'eau sont construites en 1(105 sur les bords de l'étang de Clagny. dont elles élèvent l'eau pour la transporter dans les réservoirs, situés alors à l'emplacement exact de l'aile du Xord du Château, Tout auprès, à l'endroit où sera la Chapelle, on commence dès cette époque les tra\-aux du ])lus singulier et comjjlitiué monument dont la fantaisie royale ait enrichi, ]jour un tem])s, les jardins de A'ersailles. La Grotte de Thétis est Texemple le plus fameux de ces constructions en rocaille, dont l'Italie fournissait les modèles à la P'rance, il n'y avait pas de jardin tant soit peu riche qui ne possédât sa grotte. Celle-ci était toute à la gloire du Soleil, dont les rayons resplendissaient en barres d'or sur sa tri})le grille. Au dedans, le rocailleur Delaunav avait modelé et peint les plus étranges figures, mêlées au chiffre du R(n et à l'image du vSoleil, avec delà nacre, du c^trail, les coquilles les plus variées. Sur la façade, en trois bas-reliefs. A"an ( )pstal avait représenté le Soleil au terme de sa carrière, rentrant chez Thétis, parmi les divinités marines qui l'accueillent. 3lais le beau groupe d'Apollon servi par les nymphes, de Girardon et de Regnaudin. ne fut installé qu'en 1675 dans la grande niche du milieu, ainsi qu'à droite et à gauche, en d'autres niches de rocaille, les chevaux sculptés par Gilles Guérin et Gaspard Marsy. La Fontaine, dans sa Psychc'\ a joliment décrit l'amusement des effets d'eau, le chant de l'orgue hydraulique et la surprise des jets inattendus dont les visiteurs sont trempés. Que n'a-t-il pu décrire aussi les merveilles plus ingénieuses encore qui. durant la nuit du iS juillet 1O68. deux mois après la paix d'Aix-la-Chapelle, enchantèrent le Roi et la Cour ! Jamais fête plus extraordinaire ne fut donnée, où la comédie, les festins, le bal, en des salles toutes de feuillages, ou de marbres précieux, ou de tapisseries plus précieuses encore, ne formaient que le prélude de la féerie qui parut embraser en un instant le Château et les jardins dans un tonnerre et un éblouissement d'or, d'argent et de flammes.
Après 1668, on peut dire que tous les sculpteurs français sont occupés à Versailles. Ils préparent pour les jardins les modèles pénétrés d'esprit italien que Charles Le Brun dessine sans se lasser, d'un crayon ou d'un pinceau faciles. Ces modèles, en plâtre, couverts d'un vernis qui leur donne quelque résistance, sont mis en place et attendent que le Roi en ait décidé l'exécution en métal ou en marbre. De grandes commandes ont
été faites pour le décor des bassins, qui s'animent et se colorent défigures en plomb doré. Les premières sont des frères Marsy, artistes spirituels et nerveux dont les mollesses académiques n'ont point gâté la main. Ils ont décoré le bassin du Dragon ^dont les plombs, depuis longtemps détruits, ont été refaits, il y a peu d'années, par M. Tony XoëF et le bassin de la Sirène, qui domine les marches du Parterre du Nord, et disparaîtra bientôt sans être rem])lacé. I.erambert. comme eux élève et
Le bassin de Latonc
continuateur de Sarrazin, termine, au-dessus du Fer-à-Cheval, les délicieux sphinx de marbre chevauchés par des amours de bronze qui seront transportés un peu plus tard au-dessus des marches du Parterre du Midi ; et il fait pour la fontaine du Parterre des fleurs, au-dessus de l'Orangerie, un amour de bnjnze tirant une flèche d'eau vers le ciel. Il n'y a pas d'autre décor sculpté sur la large terrasse, livrée alors aux maçons et aux tailleurs de pierre qui travaillent à la grande enveloppe du Chtiteau. Mais, en 1670, le groupe de Latone et de ses enfants assaillis de jets d'eau par les paysans de Lycie qu'elle métamorphose en grenouilles, mêle, au rondeau du Fer-à-Cheval, la douce couleur des marbres blancs et rosés à la vivacité de l'or. Les vingt-ciuatre grenouilles sont accroupies alors sur la margelle du bassin, au lieu que la restauration moderne les
tfansportera vers le centre, ce qui a changé les effets d'eau. Cet ensemble pittoresque, complété par deux fontaines plus pf.nites, est Toeuvre la plus heureuse des frères Marsy. Ba])tiste Tubi, cette même année, leur dispute les applaudissements de la Cour, en terminant le groupe majestueux du Char d'Apollon, la plus belle œuvre de sculpture monumentale qu'il y ail aux jardins de ^^ersailles. Elle complète, sur les intlications de
Clifhc Neui-dcia.
Le bassin d'Apollon et le Tapis Vert.
Charles Perrault, le symbolisme de la Grotte de Thétis : c'est le moment où le Soleil jaillit des flots pour éclairer le monde. D'immenses gerbes d'eau accompagnent son essor, tandis que, assis sur son char, il dirige d'une main légère ses chevaux qui hennissent et se cabrent. Des tritons soufflent dans leur conque pour annoncer le dieu du jour, et des dauphins fendent l'eau tumultueuse. Le gros esprit populaire a fait du puissant quadrige « le Char embourbé » .
Douis XIV vieillissant écrivait en marge d'un devis de Mansart : «Il faut de l'enfance répandue partout ». Dès le premier décor des jardins.
les jeux de Tenfance furent partout à Versailles, mais nulle part plus gracieux, plus jo3^eux et plus naturels que dans TAllée d'eau, qui descend du Parterre du Nord jusqu'au bassin du Dragon. C'est à Claude
Cliohé Pamard.
L'Allée d'eau.
Perrault que Ton doit la délicate invention de ces groupes d'enfants, trois par trois réunis au-dessous de vasques de marbre d'où jaillit un bouillon d'eau ; Le Brun, après divers essais, en arrêta le dessin. Il y a en tout onze groupes, qui S3 répètent exactement de chaque côté de l'Allée. Ce sont de petits tritons et de petits faunes, de Le Gros ; des amours qui dansent et jouent de la musique, de Lerambert et Le Hongre ; de petits
termes, de Leramliert encore ; puis des entants qui pèchent et qui chassent, de Mazeline ; d'autres qui ont un air pensif et des fillettes qui tiennent des oiseaux, de Buirette. lù tous expriment leur surprise et leur joie de voir l'eau déborder en j^luie de la \'asque de marbre qui les abrite ; ils se trémoussent sous la pluie joyeuse, ils s'y baignent en riant, ils en laissent filtrer les gouttes entre leurs doigts. Les bronzes, qui sont d"une fonte
Le bassin de Cérès, par Regnaudin.
et d'une patine merveilleuses, ont remplacé, en 1688, les figures de plomb fondues vingt ans plus tôt.
L'illustre Girardon est l'auteur de cette charmante Pyramide, composée de vasques superposées, soutenues par des tritons et des amours, qui domine et alimente l'Allée d'eau. Il a ménagé plus bas, et à la lète même de l'Allée, un bassin où tombe une nappe d'eau qui couvre «comme d'un voile d'argent », selon l'expression de Félibien, le délicieux bas-relief du Bain des n3miphes ; sur ces corps jeunes et souples, les traces usées de l'ancienne dorure laissent aux plombs l^aignés d'eau un ton vivant et coloré. Quant aux deux bassins des Couronnes ou des Sirènes, que l'on voit au Parterre du Nord, en symétrie avec la Pyramide, ils ont des figures de plomb toutes modernes.
D'autres jeux d'eau se cachent au carrefour des charmilles : ce sont les bassins des Saisons, construits et décorés de 1672 à 1679. A droite du Tapis A^ert sont Cérès et Flore, de Regnaudin et de Tubi ; à gauche Bacchus et Saturne, de .Marsy et de Girardon. 11 faut l'eau jaillissante pour en comprendre tout le charme. Cérès, faucille en main, couchée sur les gerbes de blé, se rejette en arrière, émerveillée de la gerbe liquide
Le bassin de Saturne, par Girardon.
qui jaillit du milieu de la moisson, et dont les épis retombent en blanche grêle sur l'escorte joyeuse des amours. La jolie Flore, demi-nue dans les jonchées de roses, sourit à l'ondée rapide qvii bat ses fines épaules et sa jeune poitrine ; les amours près d'elle fléchissent sous l'averse au milieu des fleurs. Bacchus, au visage mystérieux, couronné de pampres, assis parmi les grappes amoncelées, s'appuie à l'urne où il presse le raisin : un flot brusque en jaillit ; il courbe le dos sous la violence du jet ; l'eau s'égoutte au coin de ses lèvres, et se mêle à la vendange dont s'eni\rent les petits faunes. Saturne enfin, vieillard robuste qui a pris au Temps ses grandes ailes, est couché sur un écueil que recouvrent d'admirables coquilles et des fruits de mer. Autour de lui, les amours gesticulent et jouent ; l'un tient un masque comique, un autre agite un soufflet ; ils sont
fouettés par les larges gouttes de l'eau blanche, dont la fusée monte, sous le couvert des arbres, vers un coin de ciel lileu.
La plus amusante, la ])lus italienne, la ])lus l)erninesque de toutes ces fontaines est celle de TEncelade, située dans le bas des jardins, adroite du bassin d'Apollon. Balthazar 31arsy Ta composée en 1675. On voit sous l'amas des rocs de grès la tète colossale et la poitrine velue du Titan qui se soulève avec effort ; un puissant jet (il atteint vingt-cinq mètres^ sort de sa bouche contractée, et de ses mains à fleur d'eau, et des rochers qui l'écrasent, jaillissent avec symétrie une quantité de jets plus courts.
Grâce à la pente du terrain, l'on pouvait obtenir en ces parties éloignées du Château des effets d'eau vigoureux ; mais pour les terrasses la pression était insuffisante. Comment lutter avec Chantilh*. où Condé installait en ces années mêmes les fontaines dont a parlé Bossuet, « qui ne se taisaient ni jour ni nuit » ? « Ces merveilles de l'art en fontaines tarissaient, » écrit Saint-Simon. « comme elles font encore à tous momens, malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avaient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Oui l'aurait cru ? Ce défaut devint la ruine de l'infanterie. ^1"" de .Alaintenon régnait ; ... 31. de Louvois alors était bien avec elle : on jouissaitde la paix. Il imagina de détourner la rivière d'Eure entre Chartres et 3laintenon, et de la faire venir tout entière à Versailles. Oui pourra dire l'or et les hommes que la tentative en coûta plusieurs années... ? La guerre enfin les interrompit en 1688 sans qu'ils aient été repris depuis ; il n'en est resté que d'informes monuments, qui éterniseront cette cruelle folie. »
Bien avant cette tentative désespérée (ayant même hésité un moment à quitter Versailles), le Roi cherchait à compenser le peu de force des eaux par la variété et la singularité de leurs effets. A gauche de l'Allée d'eau, Francine inventa le Berceau d'eau, où les jets se croisaient avec tant de précision qu'ils formaient une voûte liquide sous laquelle on se promenait sans être mouillé. Ce décor fut bientôt remplacé par celui des Trois-Fontaines, dont les cascades successives, mêlées de rocailles et encadrées de bouillons d'eau, avaient beaucoup de grâce. De l'autre côté de l'Allée d'eau, et faisant pendant aux Troi.s-Fontaines, on put voir, iusqu'à la Révolution, le somptueux bosquet de l'Arc de Triomphe, dont les ferronneries et les plombs dorés furent célèbres ; il n'y reste plus qu'un groupe de figures presque entièrement refaites, le char de la France triomphante, par Coyzevox et Tubi. LTn peu plus loin, à l'endroit où sont aujourd'hui les Bains d'Apollon, il y avait la plus bizarre inven-
LES JARIHXS 65
tion du parc, le .Marais, dont on disait que M'"- de .^lontespan avait ordonné les dessins. Un arbre de bronze y jetait l'eau par toutes ses feuilles de fer-blanc, et les roseaux de la rive répondaient par d'autres jets. Deux buffets de marbre blanc et rouge étaient couverts d'ajustages en bronze doré d'où jaillissaient de minces na])pes d'eau pour fiourer
Le bassin de la Pyramide, par Girardon,
tout un service de cristal, aiguières, verres, carafes et vases de toute sorte. Cette fantaisie coûteuse dura jusqu'en 1704.
Une précieuse série de tableaux conservés au .Musée de Versailles, et qui furent commandés par T.ouis XI Y pour décorer ïrianon, représente les bosquets subsistants et ceux, non moins nombreux, qui ont disparu. Vingt et un de ces tableaux, peints par Cotelle, animent de mythologie cette fausse rusticité : Jupiter et Junon, Apollon et Diane, Vénus avec ses nymphes et ses amours, tout un Olympe au goût du temps s'ébat dans un décor de théâtre. A'oici, dans le noml^re, le Théâtre d eau, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Rond vert, la Montagne d'eau, que remplacera le bosquet de l'Etoile, le Labyrinthe, situé de l'autre côté
VERSAILTJ' S
des jardins, et qui sera replanté en 1775, pour faire le Bosquet de la Reine. Ce Labyrinthe, créé dès avant 1665. décor n(n'i moins nécessaire que la Grotte dans les jardins de la Renaissance, est meublé par I.e
La Montagne d'eau, peinture de Cotelle.
Nôtre, en 1673, de trente-neuf bassins enrichis de figures en plomb colorié, qui représentent les Fables d'Esope. Presque tous les artistes emplo5'és à Versailles ont travaillé, sous la direction de Le Brun, -à cet ensemble amusant et puéril, dont les débris assez nombreux encore montrent Ténorme dépense de talent qui se fit en un espace si restreint. Des cartels de bronze, où étaient gravés en lettres d'or des
LES [ARDIXS
quatrains de Benseracle, expliquaient aux visiteurs le sujet de chaque fable ; à l'entrée du Labyrinthe, TAmour, modelé par Tubi, tenait le fil conducteur, tandis qu'un Ésope, de Le Gros, spirituel et réaliste avec sa tète de nain bouffon, son manteau flottant et ses chausses tombantes, invitait à l'intelligence de ses simples allégories.
Ésope, par Le Gr
D'autres tableaux, plus réels, de J.-B. .Martin et des frères iVUegrain, peuvent nous [intéresser davantage. Nous y voyons le Roi et sa Cour^qui visitent les bosquets. Ici le Roi lui-même explique les points de vue] à quelque notable personnage, comme il avait accoutumé de faire ; là de petits groupes se forment ;des seigneurs se saluent avec de profondes révérences, ou offrent la main aux dames, ou s'asseyent avec elles, pour deviser galamment, sur une margelle de gazon. Ailleurs, c'est encore le
Roi, plus 'dgé, tiue n')us voyons dans sa petite voiture, sa roulette, pour laquelle des pentes sont ménagées au milieu des degrés de marlore, à la. descente des terrasses. Quel joli et \i\ant commentaire des récits de La- Fontaine dans sa Psyrlir .'et (|ue Ton aime se ligurer ainsi les quatre amispassant dans les vastes allées, vers le soir, au moment oi^i Acante, c'està-dire Racine, les prie « de considérer ce gris de lin, ce couleur d'.Vurore, cet orangé et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres ». Mais ces tableaux ne prennent-ils i)as une vie plus forte encore, et plus voisine de nous, si nous a\'ons lu, ])our les commenter, l'Itinéraire tracé par le Roi lui-même à Tusage des visiteurs, et dont il existe, à la Bibliothèque Nationale de Paris, un exemplaire écrit et raturé de sa main, avec des copies calligraphiées? La ])lus ancienne de ces feuilles qui enseignent la Manière de voir le Janlin de Veisailles est datée du (j juillet lùSg, à 6 lieures du soir ; elle est très brève. Les autres, composées c[uelc[ue dix ou douze ans plus tard, donnent, point par point, les plus minutieuses instructions. lùi \-()ici quelques détails :
Jîn sortant du chasteau, par le vestibule de la Cour de marbre, on ira sur le terrain ; // t'aut s'arrester sur le haut des degre^ pour considérer la situation des pa/derres des pièces d'eau et les fontaines des Cabine/s.
Il faut ensuite aller droit sur le liant de Latonne et faire une pause pour considêi-er Latonne, les lé;ars, les rampes, les statues, lallée royale, l'Apollon, le canal, et puisse tourner pourvoir les parterres et le chasteau .
Il faut ap/'ès tourne/- à gauche pour aller passer entre les Sphinx ;... et après ou ira droit sur /<■ haut de f Orangerie, d'où l'on verra le parterre des orangers et le lac des Suisses.
On doit ensuite visiter LOrangerie, le Labyrinthe, et, passant par Bacchus, voir la Salle de bal, charmant amphithéâtre de rocailles dont les jets d'eau ont été très soigneusement rétablis ^en 1876). Ce sont de gros bouillons et des jets raides et blancs comme des cierges, mêlés au chatoiement des petites nappes qui ondulent entre les bassins de roches. De magnificj^uestorchères deplomb, restées en place, recevaient des girandoles pour éclairer les fêtes de nuit.
].e Roi recommande d'aller j// /)o//// de vue du bas de Latonne. C'est de là que ra^'onnent les grandes allées du parc, et que Ion aperçoit tout ensemble les plus C(Misidérables effets d'eau.
On descendra par la girandole (c'est maintenant le quinconce du ]A.\(l\)qif enverra en passant pour aller à Saturne, on en fera le demi-
tour et l'on ira a V islc royallc. Cette Ile Royale, qui s'appela dans la suite rile crAmour, a été peinte par .Martin ; alxmdonnée sous la Révolution et devenue un marais affreux et puant, elle fut remplacée,
La salle des Festins, peinture de J.-B. Martin.
en 1817, sur l'ordre de Louis XVIII, par le charmant jardin anglais, le Jardin du Roi, dont les vertes pelouses et les arbres rares forment un paysage d'une parfaite fraîcheur. Seul, le Miroir, ou A'ertugadin, séparé de nie Royale par une chaussée, reflète toujours les marbres et les char-
milles dans ses eeiux profondes que peuplent des carpes en nombre infini. Après on ira jusqiics à la petite allée qui va à r Apollon, et Von entrera à la galerie par en bas. Cette Galerie d'eau, ou Cabinet des Antiques, que nous représente un des tableaux de Martin, enfermait vingt-quatre statues séparées par des jets dVau : le Roi la détruisit
Le Parterre du Nord, peinture de G. Allegrain.
en 1704 pour en faire la Salle des 3Iarronniers, qui subsiste encore, mais dépouillée du treillage de chèvrefeuille dont elle était entièrement couverte.
De là on se rend à la Colonnade, à TApoUon et au Canal, où Ion peut s'embarquer pour ïrianon et la ^lénagerie ; on visite les Bains d'Apollon (c'est-à-dire le Bosquet des Dômes i, l'Encelade, la Salle du Conseil ou des Festins 'qui occupe l'emplacement actuel de l'Obélisque), Flore et la Montagne d'eau, Cérès et le Théâtre d'eau, le Marais, les Trois Fontaines, le Dragon, Neptune et l'Arc de Triomphe. On montera par l'Allée des Enfants, non sans s'être retourné /)0//r voir d'un coup d'œil tous les iets de Neptune et du Dragon.
On passera après à la Piramidc, où l'on sarrcstcra un moment, et après on remontera auchastean par le degré de marbre qui est entre VEsguiseiir et la Vènushonteuse ;onse tourner asur le haut du degré pour voir le parterre du Nord, les statues, les vases, les eouronnes, la Piramide, et ce que Von peut voir de Neptune, et après on sortira du Jardin par la même porte par oit Von est entré.
Le Parterre du Nord.
Tel est ce petit (iiiide rédig'é par Louis XIV, tout rempli, entre les lig-nes, d'une immense vanité d'auteur. Il est donc terminé, ce chefd'œuvre ruineux, où, écrit Saint-Simon, « les changements des bassins et des fontaines ont enterré tant d'or qui ne peut paraître ». Où que se porte le regard du Roi, il n'aperçoit que son œuvre, et la nature qu'il a forcée à le servir. Les arches abandonnées des aqueducs de 31aintenon, pareilles aux ruines qui sillonnent la campagne romaine, sont trop loin de Versailles pour c^u'il sente l'échec de son plus grand effort ; mais, sous ses pieds, l'immense voûte du Parterre d'eau renferme des réservoirs et des canaux où bouillonnent les flots captés à 3lontboron et à Satory, prêts à s'élancer dans les airs sur un signe du maître 1 Ce Parterre d'eau, tant de
■fois transformé, offre enfin aux yeux du Roi le spectacle de la majesté la mieux ordonnée et la plus auo-uste. Pendant trente années les travaux n'y ont point cessé. Que de chano-ements tle])uis tpie Le Nôtre, abandonnant le décor en broderie de g-azon et de Heurs, eut l'heureuse idée de chercher dans la lumière et les reflets d'une grande surface lic[uide la vie et la beauté de ces larges espaces ! L"ne peinture anonyme du 31usée de Yersailles nous montre le Parterre tel qu'on le vit, un peu de temps, de la terrasse que Le Vau avait ménagée au premier étage du Château. Il y a un grand Ixissin, a\'ec des figures dorées, ([ue cantonnent cpuitre pièces plus petites. La forme de ces bassins fut modifiée en 1674, et les estampes de Pérelle et de ses imitateurs nous aident à comprendre le i)rojet grandiose que Le Brun avait dû proposer à Colbert, et dont l'exécution demeura inachevée. Il s'agissait de compléter par des statues de marbre les bordures des bassins, jus(|ue-là composées d'une margelle de gazon oi^i s'alignaient entre des ifs d'innombral^les \-ases à fleurs de chaudronnerie, de ces A-ases peints en imitation de faïence où la mode hollandaise persistait au milieu du décor italien, moins maig-re et moins menu. Un peuple de blanches statues, né de l'imagination de Le Brun, devait surgir entre l'eau et le ciel. I-e choix en paraîtra quelque peu étrange, mais il est conforme à la banalité de l'allégorie décorati\'e au xvii'^ siècle, où la recherche unique de l'antiquité a fait bannir ce ([u'on aurait pu encore découvrir dans un vieux fond de tradition française. Tout ce décor de marbre vient de Rome, par l'esprit, sinon par l'exécution, et Bernin est le grand inventeur, aussi bien c^ue Le Brun. A cette m}-thologie académique il faut d'abord de beaux Enlèvements de nymphes, à la façon de ceux de Jean Bologne ou de Bernin, et le Premier Peintre n'y a pas man(|ué : il campe autour du bassin central ([luitre groupes en pyramide : l'Enlèvement d'Orithye par Borée, celui de Cybèle par Saturne, celui de Proserpine par Pluton, celui de Coronis par Neptune. Puis, en six séries de c[uatre figures, il répartit toute la fantaisie cjui peut naître dans l'âme d'un académicien de Louis XIA" : et ce sont les quatre Eléments, les quatre Parties du blonde, les quatre Parties de l'année, les c^uatre Parties du jour, les (:[uatre Temjjéraments ou Complexions de l'homme, et les c|uatre Poèmes. Il lui faut mieux encore, il veut placer dans le milieu de la grande pièce d'eau un rocher c[ui sera le Parnasse, avec Apollon et ses filles de 3Iémoire, et Pégase qui s'élève en faisant iaillir la fontaine Hippocrène, dont l'eau, tombant en nappe au-devant de c^uatre ouvertures, laisse entrevoir au travers « le fleuve Ilélicon accompagné de ses nymphes assises ensemble sous le rocher ». Et tandis ([ue
des enfants jouent avec des cygnes et des dragons, 0 quelques nym^Dhes reçoivent de l'eau de cette fontaine, pour figurer les savantes personnes, telles que Sapho... Cette masse ainsi représentée est une figure en corps
Alice des Trois Fontaines.
des effets et des vertus du Soleil, lequel préside et domine sur les neuf cercles figurés par les neuf jMuses, et par ces jets d'eau la dislriljution c|ui se fait de leurs influences dans toute la masse universelle, n Tout ce fatras d'allégorie et de flatterie grandiose ne suffit pas à mener à bon point la conception de Le Brun, et il faut nous en réjouir, puisque l'arrangement définitif du Parterre d'eau est supérieur à tout le reste. Des
quatre Enlèvements, trois furent exécutés, dont un seul, celui de Proserpine, est demeuré à Versailles ; mais les vingt-quatre figures commandées à toute la belle cohorte des sculpteurs versaillais, et dont quelques modèles étaient en place dès 1674. ne furent terminées que pour recevoir une autre destination ; dès 1686, les ambassadeurs de Siam [dont le Mercure galant narre prolixement la visite à Versailles^ les virent aux places qu'elles occupent encore aujourd'hui, c'est-à-dire le long des palissades du Parterre du Xord, et « en remontant jusques à l'endroit appelé leFer-à-Cheval ». Les ambassadeurs montrèrent leur bon goût, en admirant « la figure de l'Air, de M. Le Hongre..., qui est beaucoup estimée pour la délicatesse du travail et pour la correction du dessin. » Les meilleures parmi ces statues sont placées à l'extrémité de la terrasse c|ui regarde Latone : ce sont, avec l'Air, de Le Hongre, l'Eau, de Le Gros, le Point du jour, de Gaspard .Marsy, et, du même excellent maître, une délicieuse Vénus dont le marbre pur et souple, rongé par les pluies, a le charme touchant d'une figure de Praxitèle. Près de la Vénus, la svelte Diane de Desjardins vibre de tout son long corps élancé à la course, comme le lévrier qui l'accompagne. L'Hiver, de Girardon, est une belle œuvre toute romaine, d'un marbre superbe ; et il y a une jeunesse fière et royale dans l'Europe, de 3lazeline. Le symbolisme des figures qui représentent les Parties du monde est des plus simples ; nous l'avons vu déjà aux statues de pierre assises sur les balustrades du petit château ; mais il faut convenir que la nécessité de draperies classiques, pour assurer à la masse du marbre une solidité plus grande, joue parfois d'assez mauvais tours aux sculpteurs. Il y a bien de la médiocrité dans les quatre Tempéraments (le Sanguin, le Colérique, le Flegmatique et le 31élancolique), dont on a peine à comprendre la signification, au lieu que les Poèmes s'expriment avec toute la noblesse, la malice et la grâce apprêtées qui conviennent à l'inspiration d'un Boileau.
L'unité merveilleuse qui donne à ces statues, prises ensemble, le meilleur de leur beauté, se continue au long des rampes de Latone par des oeuvres toutes classiques, copiées à Rome par les sculpteurs de l'Académie de France : ce sont des Hercules, des Apollons, des Gan}'mèdes ou des Vénus dont tout le charme est de coopérer à une parfaite harmonie. Çà et là une figure plus libre, plus vivante, surprend et attire : au Gaulois mourant, très fidèlement et robustement traduit par Mosnier, répond la X3-mphe à la coquille, de Coyzevox. si jeune, si fraîche et française dans son interprétation du modèle antique (l'original, maintenant au Louvre, est remplacé par une molle copie\ A l'entrée du
Tapis Vert se dressent des groupes plus considérables : la copie du Laocoon. de Tubi, en face de laquelle était alors le .Milon de Crotone, de Puget ; les Dioscures, de Coyzevox, et d'autres figures de Lespingola et de Carlier. Parmi les douze statues qui, avec douze grands vases, sont en marge du Tapis Vert, la grâce de TAchille, de Vigier, ou l'emphase dramatique de la Didon, de Poultier, ne paraîtraient nullement méprisables, si l'on ne découvrait tout d'un coup une merveille de vie et
Cliché Barljichon.
Ariane, par Van Clève.
d'esprit, la Vénus de Richelieu, le chef-d'œuvre de Le Gros. Tout le meilleur de la sculpture décorative du xvii« siècle est à Versailles ; nobles marbres toujours souriants et fiers, malgré l'injure quotidienne des passants soigneux de perpétuer la sottise de leurs noms !
Les termes surtout sont les plus beaux que l'on puisse voir. Ils ne ressemblent plus aux termes d'autrefois, coupés aux épaules, gaines rigides portant des tètes vivantes ; mais leurs corps sortent presc[ue entiers du fût de marbre qu'une draperie ingénieuse enveloppe vers les hanches. Aux deux issues du Tapis Vert, ces termes apparaissent comme l'expression même de la nature si noblement mutilée par le grand Roi. Il est de tradition que Poussin a donné les modèles de ceux que l'on trouve au Quinconce du Nord.
.Vu long des raides charmilles, où passe sans trêve la faucille de l'émondeur, il y a encore des \-ases. Ceux du 'ra])is \"ert, de formes simples et de proportion parfaite avec leur socl(\ sont ornés de feuilles et de fleurs, branches de laurier et de chêne, acantlie ou lierre, roses, anémones et tulipes, soleils surtout, dont le syml)ole fournit au ("iseau des artistes un admirable motif d'ornement. D'autres, autour du Ijassin de Latone ou du Parterre du Nord, reproduisent à ]:)lusieurs exemplaires de célèbres œuvres antiques, bacchanales, Sacrifice d'Iphigénie, jeux d'enfants et d'amours. Au Parterre d'eau enfin, aux angles de la terrasse du Château, sont les deux grands vases sculptés par Coyzevox et par Tubi pour célébrer la gloire de Louis XIV après la paix de Ximègue ; les allégories du plafond de Le Brun y reparaissent, traduites par le ciseau le plus souple et le plus spirituel.
Les vases de bronze, de ]3rop()rtions plus modestes, qui garnissent les tablettes de marbre au nord et au midi du Parterre d'eau, ont été modelés ]iar l'orfèx're Ballin, et fondus par Du\ai. Ces petits chefs-d'œu\-re faisaient partie du plus ancien décor. du parc, de celui que .M"'' de Scudéry décrivait avec de gracieux éloges dans sa Promenade de Versailles ; elle y parle de ces petits enfants appuyés sur les anses des vases, c|ui se regardent gentiment au travers des fleurs.
Les décorateurs de Versailles ont admirablement compris le rôle que doit jouer le bronze associé au marbre dans un puissant ensemble d'ornements. Ce qu'ils ont fait à l'intérieur du Château, dans lesdeux escaliers et dans la Galerie des Glaces, ils vont le faire, avec plus degrandeur simple, dans le large espace qui leur est donné. C'est en 1683 que, sur l'ordre de Louvois, qui vient à peine de remplacer Colbert, .Mansart et Le Xôtre entreprennent la dernière transformation du (rrand Parterre. Au lieu des ingénieux compartiments d'eau et de gazon, il n'y a plus que deux vastes bassins dont les lignes droites, qui s'échancrent et s'arrondissent aux angles, se marient harmonieusement aux proportions immenses de Versailles. Leurs canaux liquides, qui s'allongent en a\'ant du Château, répondent à la longueur des deux ailes, et la font accepter en l'enfermant au cadre d'un miroir.
La sobriété du décor égale sa perfection. Un projet énorme, dont les guerres ruineuses empêchèrent la complète exécution, ajoutait aux figures qui nous restent une surcharge excessive d'ornements. Au centre des deux bassins il devait y avoir deux Triomphes marins dont les figures de plâtre furent exécutées et pour un temps mises en place) : la Naissance de Vénus et celle de Thétis 3- étaient représentées par des figures nues
portées sur une coquille entre des tritons soufflant dans leurs conques ; on a reconnu le modèle classique, et tant de fois répété, la Galatée de Haphaël. Au long de la façade du Château, des cuvettes de bronze remplies d'ornements auraient fait pendant à ces deux bassins plus étroits, enfoncés dans la verdure aux deux angles du Parterre, et que Ton nomme les Combats des Animaux, parce ([ue l'on y x'oit, modelés par lîouzeau et Van Clè\-e. des animaux de Ijronze (|ui luttent en jetant de l'eau. Mais il
Le Parterre d'eau. Bassin du Nord.
n'y a, contre cette façade illuminée parle soleil couchant, que des statues de bronze fondues d'après l'antique, un Silène, un Antinoïis, un Apollon et un Bacchus, dont les silhouettes sombres annoncent, un peu plus bas, celles des Fleuves et des Rivières qui reposent mollement accoudées aux margelles des Parterres, et se mirent dans l'eau paisible.
Bien souvent l'Italie avait assis au rebord de ses vasques des figures de nymphes et de tritons ; de Jean Bologne jusqu'à Bernin les modèles s'étaient multipliés ; et l'idée même de ces statues couchées est prise aux œuvres antiques, à ce Tibre, à ce Nil que nos jeunes sculpteurs allaient copier à Rome. Mais quelle beauté nouvelle d'arrangement, et ne peut-on dire qu'en un pareil décor les sculpteurs de Louis XIV ont fait une
œuvre aussi française par le sens des proportions et la vivante harmonie, qu'un Racine lorsqu'il composait son IpJiigénie ou sa PJièJrc ? Le sujet des figures importe peu ; mais leurs dimensions relatives aux distances où elles sont posées, la ligne pure des figures couchées, qui se relève à chaque angle avec ces groupes d'enfants debout, élancés comme des gerbes de fleurs, Aoilà un miracle de la sculpture française. Les meilleurs
Le Parterre d"eau. Bassin du }tlidi.
maîtres sont là : Co3'zevox a modelé, au bassin du Xord, la Garonne et la Dordogne, et Le Hongre, à l'autre bout, la Seine et la^larne; Regnaudin, au bassin du Midi, la Loire et le Loiret, et Tubi, le Rhône et la Saône. Rivières et fleuves se font face, appu3'és sur des urnes ou sur des avirons ; des cornes d'abondance indiquent la fertilité de leurs cours ; des amours, auprès d'eux, tiennent des coquillages ou des guirlandes de fleurs et de feuillages, pendant que, placides ou souriants, ils regardent l'espace alentour. Huit nymphes, par Raon, Le Hongre, 3Iagnier et Le Gros, sont couchées sur les margelles longues des bassins, et semblent converser avec des amours, de petits tritons, de petits zéphyres ; ils leur présentent, qui un miroir, qui un collier de perles ou une couronne de fleurs ; et ce sont
encore des fleurs, ou des coquilles, des coraux, des oiseaux, un miroir, que tiennent les jolis amours réunis trois par trois en huit groupes aux angles des bassins. Ils sont de Van Clève, de Lespingola, de Poultier, de Le Gros, etsi potelés, si souples, si jo3^eux, comme leurs petits compagnons, lesiiiarinoiiscts, c{\x\ jouent, tout près de là, autour des vasques de l'Allée d'eau! Parmi les grandes ligures, celles de Coyzevox et de Tubi sont évidemment supérieures au reste, par leur robuste et spirituelle beauté ; mais la fougue de Le Gros, la distinction de Magnier, même la correction plus lourde et
Le Parterre d'eau. La Saône, par Tub
banale de Regnaudin, tout concourt, par la discipline merveilleuse, à l'unité de l'œuvre parfaite. Girardon n'a point travaillé au Parterre d'eau; mais c'est à lui qu'est confinée « la conduite des ouxragesde sculpture, et la fonte des figures de bronze w ; et comment ouljlier les deux Keller, les grands fondeurs suisses c[ui, de 1688 à 1690, ont transformé à l'Arsenal, où ils font les canons du Roi, les cires de ces bons artistes en des bronzes d'une robustesse immortelle, vêtus de la patine idéale, dont le vert profond Vehausse et fleurit le ton mauve des margelles de marbre? Ce Parterre d'eau est l'enchantement des yeux. Et c^uand, le soleil couché, dans l'ombre qui monte au ciel, les grands bassins reflètent à leur miroir paisible la fête mystérieuse qui s'allume aux vitres du Château, ce vermeil et cette nacre s'attardent un instant, comme le souvenir d'une splendeur
éteinte, puis lentement se lève la blanche féerie de la lune et sur les canaux immobiles une nappe trargent s'étale ; Venise n'est pas plus belle que ce château fantôme enveloppé de nuit et de silence.
Mansart a complété les travaux de Le Nôtre. De la plage où reposent dans leur bronze lumineux les indolentes divinités des eaux, on aperçoit de tous côtés l'œuvre de cet architecte inlassable. A droite, par delà
Le bassin du Draojon et l'Allée d"eau.
l'Allée d'eau et le bassin du Dragon, s'ouvre en vaste hémicycle le bassin de Neptune, sorte de théâtre à l'antique, mais dont les bancs seraient un gazon, et le parterre une nappe lic[uide. La scène, tournée vers le Château, a pour décor de fond les magnifiques masses d'arbres qui encadrent l'allée des Lnfants ; plus haut la Pyramide, plus haut encore un coin de façade que dore le soleil. Et sur cette scène préparée pour le plus grand des monarc^ues, en guise de lampions il y a une prodigieuse rampe de jets d'eau, au nombre de quarante-quatre, dont la moitié s'échappe de grands vases de plomb superbement ornés ; et tous montent à une même hauteur de vingt mètres, tandis c|ue des cascades en éventail retombent sur le bassin, d'où jaillissent sixgrosses gerbes. C'est le plus puissant
LES JARDINS 8i
des effets d'eau, et le dernier de tous; comme il est en contre-bas des jardins, toutes les eaux se ramassent vers Neptune. Mais les splendides fig-ures de plomb qui décorent le bassin, et remplacent celles, inachevées
Le bassin de Neptune, peinture de J.-B. iMartin.
qu'avait commandées Louis XIV. ne seront exécutées et posées que sous le règne de Louis XV.
En même temps ciue le bassin de Neptune, et pour lui faire pendant de l'autre côté du Château, était creusée, de 1678 a 1682, la grande Pièce d'eau des Suisses. Mansart dirigea l'un et l'autre travail, en l'absence de Le Nôtre,
qui voyageait alors en Italie. Le lac des Suisses, comme le nommait le Roi, pour reconnaître le mérite du régiment qui fit la plus grande part de ces rudes travaux, servit, par un transport énorme de terreset le dessèchement des marais voisins, à Tassainissement de toute une région de Versailles. La perspective qu'il ouvre au pied des coteaux boisés de Sator}^, et des rangées d'arbres du mail, est une des plus belles jouissances du regard, lorsque, parcourant l'admirable terrasse, on approche delà balustrade de rOrangerie. Une tache blanche sur les pelouses à l'extrémité de la Pièce d'eau : c'estla fameuse statue équestre de Bernin, le Louis XIV transformé en .Alarcus Curtius par Girardon. Il répond, d'une extrémité des jardins à l'autre, augroupede Domenico Guidi. la Renommée du Roi, qui lui fut substitué pour un temps, en 1686, au milieu du parterre des orangers, et alla ensuite dominer l'amphithéâtre de Neptune.
La petite construction de Le Vau, où le Roi avait recueilli les orangers de Fouquet, insuffisante à contenir le nombre infini d'arbustes dont La Ouintinie emplit les jardins et le Château, est détruite en i68i; et .^Uinsart. qui dessine en même temps l'Orangerie de Chantilly, prépare pour Versailles une galerie profonde comme une nef de cathédrale, ou comme les voûtes antiques du Palatin, dont il avait pu à Rome étudier et dessiner les ruines. Cette galerie de pierre, longue dans son milieu de cent cinquante-six mètres et qui s'éclaire par douze grandes fenêtres cintrées, soutient de sa forte façade à bossages le rebord du Parterre du .Midi; puis, aux deux extrémités, elle tourne à angle droit, pour se prolonger en deux galeries latérales jusque sous les deux escaliers des Cent-31arches, soutenus eux-mêmes par d'énormes murailles. Ces escaliers, que précèdent de hardis pvlones couronnés de figures de pierre, semblent monter, par une invention originale et magnifique, au dessus des terrasses et des balustrades, en plein ciel.
Aux deux côtés de l'Allée Royale, et proche du Char d'Apollon, 3lansart a terminé deux des plus riches décors des jardins. A gauche est la Colonnade. Ce sont des colonnes de marbre bleu turquin, de marbre rouge et de marbre blanc, au nombre de trente-deux, qui, doublées d'un même nombre de pilastres, soutiennent une frise ronde de marbre blanc, audessus de laquelle il n'y a rien, que des vases de marbre, et la coupale du ciel. Cette frise est ornée de délicats bas-reliefs qui représentent des jeux d'amours; au sommet de chaque cintre sourit une fine tête de nymphe ou de Sylvain, dont Coyzevox, Le Hongre, 3lazière, Granier et Le Comte ont fait la sculpture. Entre les colonnes il y a des vasques de marbre, qui toutes lancent un jet rigide à pareille hauteur; et les blanches
fusées s'encadrent exactement sous les blancs portiques. Le groupe de Girardon, l'Enlèvement de Proserpine, achevé seulement en 1699, occupe le centre du cirque, sur un élégant piédestal tout sculpté en bas-relief. On ne saurait plus élégamment insulter l'art des jardins, et Le. Nôtre le sentit bien, c[ui, pressé par le Roi d'en dire son avis, répliqua : « D'un maçon vous avez fait un jardinier; il vous a donné un plat de son métier. »
La Colonnade.
Il en pouvait dire autant (.les Dômes, les deux somptueux édifices, ou cabinets, de marbre et de bronze qui dominaient, à droite de l'Allée Royale, la double balustrade d'un bassin. Il y eut d'abord, au centre de ce bassin, une Renommée de plomb, de Marsy, que remplaça, en 1684, un grand jet sortant d'une vasque de marbre. Un effet d'eau charmant (q\\\ a été rétabli dans une restauration toute récente) consiste en une nappe circulaire tombant d'un étroit canal ménagé dans le marbre rouge de la balustrade inférieure; l'autre balustrade s'appuie sur un degré de marbre blanc où Girardon a sculpté des trophées d'armes. Après la destruction de la Grotte deThétis, c'est là que furent transportés les chevaux
"du Soleil et le groupe d'Apollon servi par les nymphes; mais ils émigrèrent encore en 1 704, ])our trôner sous trois pavillons dorés dans un nouveau bosquet, à la place du 31arais; et c'est alors que le bosquet de la Renommée reçut ce nom des Dômes, qu'il a gardé depuis, bien que ces Dômes, avec leurs frontons de marbre, leurs trophées de métal doré, leurs mosaï- (|ues et leurs peintures, aient achevé de périr en 1820.
L'Orançrerie.
Pour connaître les dernières œuvres de 31ansart dans le grand parc de Louis XIV, la Ménagerie qu'il a seulement terminée^ et Trianon. il faut sortir des jardins et s'embarquer sur le Canal, ce souvenir à Versailles de la Hollande ou de Venise. C'est le véritable achèvement des jardins, qui leur donne l'immensité voulue par Louis XIV ; il les prolonge à 1 infini : par delà son extrémité, une avenue d'arbres, . en droite ligne, s'enfonçait dans la campagne, aussi loin que la vue portait. Œuvre de sagesse d'ailleurs tout aussi bien que de luxe, ceir il draine les eaux mortes, assainit la grande plaine marécageuse. Dès avant iô68, le Canal était creusé, petit encore, puis rapidement accru dans la forme qu'il a
gardée, lin 1671,1e Roi en failles honneurs à Tambassadeur vénitien Francesco Michieli ; en 1674, une admirable fête de nuit est donnée sur le Canal illuminé, où voguent, au son des violons, les vaisseaux du Roi et de sa Cour. Grâce à la Seigneurie de A'enise, des gondoles étaient venues avec leurs gondoliers, qui furent logés près de la flotte royale, au lieu qu'on nomme encore la Petite Venise ; et jusqu'à la fin du grand
L'Orangerie et les Cent-x\Lirches, vues de la Pièce d'eau des Suisses.
règne, ce fut un des divertissements les plus goûtés que d'aller, de jour et de nuit, au gré des rames, sur cette mer sans tempêtes mais sans beauté profonde, car les rives n'en étaient pas encore ombragées des grands arbres dont la magnificence aujourd'hui nous émeut.
Trianon vu du Canal.
Cliché Neurdein.