CHAPITRE III
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De la Ménagerie qui fut, dès le premier Versailles, un des amusements préférés du Roi, et Tune des parties les plus coûteuses d'un luxe toujours renouvelé, il ne subsiste aujourd'hui que de misérables vestiges. A Textrémité du bras gauche du canal, les gradins qui ouvrent un seuil majestueux gardé par des figures de pierre ne mènent plus nulle part. Le génie militaire et les bâtiments d'une ferme occupent remplacement du petit château où le Roi allait faire collation, et des cours où étaient rassemblés jadis les animaux et les oiseaux les plus rares. Le salon octogone élevé sur la grotte en rocaille a été rasé, et les restes mêmes de cette grotte ont récemment disparu ; seuls, deux pavillons très simples montrent encore à l'intérieur d'élégantes sculptures, des frontons en triangle, portés par de légères consoles, qui encadrent une coquille et
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des fleurs et soutiennent de petits génies ailés. Plus loin, on découvre avec surprise, à Tentrée d'une maison de chasse, deux grands pilastres de pierre terminés par des têtes de cerf. Voilà les seuls restes des travaux dirigés par .^lansart pour la duchesse de Bourgogne. Louis XIV, très indulgent à tous les caprices de la petite duchesse, la joie et la vie de Versailles assombri par les guerres malheureuses et par l'austérité
Trianon en 1722. Peinture de P. -D. Martin.
de M™' de 3Iaintenon, lui avait galamment fait don de sa Ménagerie en 1678; et ce fut, près d'un siècle par avance, une sorte de Petit Trianon. La duchesse y trayait les vaches, et offrait au Roi du beurre gentiment pétri de ses mains. .Mais, comme une autre Marie-Antoinette, elle exigeait des meubles, de Tor, des peintures. Mansart, en bon pédant, proposait de peindre dans la Ménagerie toutes les figures de TOlympe. Il faut voir, au musée de Versailles, le feuillet où, en marge des beaux devis de son architecte, Louis XIV a noté de sa main la critique la plus juste et charmante : « Il me paraît qu'il y a quelque chose à changer, que les sujets sont trop sérieux, et qu'il faut de la jeunesse mêlée dans
ce que l'on fera. Vous m'apporterez des dessins quand vous viendrez, ou du moins des pensées. Il faut de l'enfance répandue partout. » L'abandon de la 31énag-erie commence en 171 2, à la mort de l'aimable duchesse. En 1750, Louis XV la restaure, on 3- transporte des animaux féroces, deux tigres et trois lions. La Révolution détruisit tout; les animaux passèrent au Jardin des Plantes de Paris; les bâtiments saccagés, ruinés, furent vendus en i<So2.
Trianon eut un sort plus heureux. « Trianon, d'abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre. » C'est ainsi qu'en deux lignes, Saint-Simon résume l'histoire du gracieux palais rose et blond dont l'eau morte du canal reflète les terrasses feuillues. Il y avait à cette place, avant 1668, un très pauvre hameau, et une vieille église dédiée à Xotre-Dame de Trianon, « Divae 3laria3 de Trienno. » Louis XIV, a3^ant acquis le domaine, fit tout raser, et. en quelques mois de l'année 1670, un petit château s'éleva, qui « fut regardé d'abord de tout le monde comme un enchantement, » écrit Félibien, « car, n'a3'ant été commencé qu'à la fin de l'hiver, il se trouva fait au printemps, comme s'il fût sorti de terre avec les fleurs des jardins qui l'accompagnaient ». Ce Trianon de porcelaine, comme on l'appela, « travaillé à la manière des ouvrages qui viennent de Chine », donna une mode qui fit aussitôt fureur. Il était rehaussé d'un chato3^ant décor où le blanc et le bleu des «carreaux de Hollande », c'est-à-dire des plaques en faïence de Delft ornées de rinceaux de feuillage, étincelaient au soleil parmi les plombs dorés des combles. Des vases blancs et bleus posés sur la balustrade, des bustes de marbre blanc sur des consoles de faïence 3" mettaient un gai contraste avec la pierre blonde des murailles et la brique rouge des hautes cheminées ; en sorte que le château avec ses pavillons, dans l'étroite enceinte qui le séparait des parterres et des bosquets, faisait songer aux maisons de Chine, à la Tour de porcelaine, qui décrivaient déjà les relations des missionnaires. L'intérieur surtout était adapté au goût chinois ou plutôt hollandais ; mais il n'est pas inutile de noter que ces faïences si fraîches et si claires ne venaient pas de loin : il 3^ en avait une manufacture à vSaint-Cloud. Le plus grand charme de la galante maison était dans ses jardins. On admirait dans le petit château un « cabinet des parfums » où s'amoncelaient les fleurs les plus odorantes ; mais, au dehors, c'était le même enivrement. Le Roi aimait les odeurs fortes, et le jardinier Le Douteux s'était ingénié à créer des parterres où les essences les plus
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rares mêlaient leurs baumes pénétrants jusqu'au vertige : les orangers toujours fleuris et les jasmins d'Espagne donnaient la note dominante de ce concert subtil où des milliers de narcisses et de tubéreuses, de jon-
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Trianon. Le Cabinet de travail.
quilles, de jacinthes, de giroflées doubles tenaient leur partie, en accords serrés et pesants, parmi les tulipes, les anénomes, les fleurs plus légères et d odeur moins sensible. Les grandes serres vitrées de lorangerie, où les espaliers se chargeaient de citrons et d'oranges, de grenades et de raisins muscats, excitaient parmi les visiteurs la plus grande admiration. C'était un lieu de divertissement magnifique ; Louis XIV, qui allait off"rir
•Clagny à 3IT de Montespan, se plaisait à l'y conduire avec les plus aimables dames de la Cour; et la musique de LuUi et les vers de Ouinault ;,- rehaussèrent l'éclat et Tojjulence des soupers.
3Iais cette joyeuse petite merveille, après quinze ans d'usag-e, avait épuisé sa faveur ; le Roi n'y pouvant rien ajouter, il fallait bien qu'il la détruisît. En 1687, 1^ Trianon de porcelaine n'existe plus, et déjà s'édifie en hâte un nouveau palais dont 3lansart, avec l'aide de Robert de Cotte, a régie toute ILarchit^ei-ture et tout rornement. Il s"ag"it cette fois d'un lieu de j^laisance et d'habitation tout ensemble, d'un raccourci de l'énorme Versailles, devenu toute une cité, et où l'étiquette impérieuse règle chaque heure de la journée, mais d'un raccourci plus libre, d'un 3larly à portée de la main, .^lansart, est-il l^esoin de le dire ? conçut son plan à l'italienne : des bâtiments Ijas, couverts en terrasse, autour d'une petite cour, point d'escalier à gravir, tous les salons ouvrant de plain pied sur les jardins. Une longue avenue montante conduit à un rondpoint, à l'extrémité duquel il y a un petit fossé, une grille et la cour ; au fond de cette cour, un large portique ouvre sept baies lumineuses pour laisser voir la verdure des arbres et le mobile éclair des eaux jaillissantes (ce portique est maintenant fermé de vitres] ; adroite et à gauche s'avancent deux courtes ailes, que continuent à angle droit sur les jardins deux ailes plus longues. De ce côté, un grand perron descend à une terrasse, au milieu de laquelle il y a deux bassins avec des parterres de fleurs, et cette terrasse, au midi, s'appuie à un mur qui domine d'autres terrasses plus étroites en pente vers le canal ; au nord, elle se ferme par un retour des bâtiments, une longue galerie rattachée à une dernière aile, qui est Trianon-sous- Bois. Plus loin s'étendent les avenues et les pièces d'eau sous l'ombrage des marronniers et des ormes. Cette grâce familière, ces lents replis d'une galerie qui erre parmi les fleurs et se laisse aimablement dominer par les arbres donnent au Trianon de Louis XIV un charme très vif. La monotonie en est heureusement animée par le ton délicieux des marbres, et il ne faut pas oublier que durant tout un siècle la balustrade des toits fut ornée de vases et de statues de pierre. Les colonnes accouplées du péristyle de marbre vert campan semblent moins parfaites encore que les pilastres roses en marbre du Languedoc qui, tantôt isolés et tantôt appariés, encadrent les hautes fenêtres ; bases et chapiteaux sont de marbre blanc, et, sur le cintre des fenêtres que domine une coquille, les emblèmes de la guerre, de la chasse, de la pêche, du jardinage, de la musique, fleurissent la pierre blonde des plus ingénieux bas-reliefs. Le marbre rose paraît encore dans le tore à relief puissant qui s'encastre au-dessous de
la corniche du toit, et dans les placages de la balustrade. Seul, Trianonsous-Bois, surcharge visible et complément exigé après coup, a le .caractère d'une habitation plus que d'une galerie de fêtes, avec deux étages de fenêtres que le marbre rose n'encadre plus, ^lansart, en un monument où les exigences de son maître l'obligaient aux décisions immédiates et aux risques d'une hâte excessive, a donné la mesure excellente
Cliché .Neuide
Trianon. Le grand salon Rond.
de ce que pouvait inventer la grande architecture officielle vers cette fin du XVir siècle qui annonce, un peu lourdement encore, tout l'esprit du XVlil'' ; le Petit Trianon de Gabriel sortira de Trianon-sous-Bois.
L'armée des sculpteurs, ciseleurs, ébénistes qui venaient de terminer la Grande Galerie de Versailles se transporte, avec la même discipline, dans les chantiers de Trianon. Tous les sculpteurs sur marbre et sur pierre dont nous avons plus d'une fois vu les noms au Château et dans les jardins, — ils sont plus de cinquante — se partagent la besogne, les ordres et les dessins de Mansart. Coyzevox, Coustou, Tubi et Van Clève, Le Hongre, Le Gros, Magnier, Regnaudin, les plus habiles comme les plus dociles, travaillent aux chapiteaux, aux groupes d'enfants, aux corbeilles
de pierre et de plomb, aux ornements cent fois répétés et gracieux touiours. Bon nombre d'entre eux se joig-nent aux ornemanistes tels que Lange, Legay, Pineau, Régnier, Taupin, ([ui modèlent au dedans du palais les stucs des corniches et cisèlent les reliefs des boiseries. Le style de ce décor intérieur, malgré les nombreux dégâts et la suppression de toute dorure, montre (Micore une puissante unité, l)ien (|ue Tinvention y soit par endroits assez lourde et banale. Nulle part on ne saisira mieux les principes de composition chers à Mansart. Des mascarons aux faces jeunes et souriantes dominent le cintre des glaces, parmi les retombées de riches guirlandes de fleurs ; des colonnes cannelées et des pilastres aux chapiteaux feuillus d'acanthe soutiennent les frises des plafonds divisées par d'élégants modillons en segments réguliers où des trophées d'armes et d'instruments de musique inscrivent leurs bas-reliefs joyeux. Ailleurs des cassolettes fument, entre des gerbes de palmes, au-dessus des chambranles, et une guirlande touffue où se mêlent des épis de blé et des grappes de raisin rampe à la base de la voûte; ou bien un casque à hci^ut panache, entre des carquois, des boucliers, des glaives et des piquçs, sert de couronnement à une cheminée monumentale. ;
Les appartements donnant sur les jardins comprennent, à gauche du péristyle, un grand salon des glaces, un cabinet et une chambre, où habite Monseigneur, frère du Roi, puis le salon de la Chapelle et le salon des Seigneurs, qui sert de vestibule ; à droite du péristyle, le salon des Colonnes ou salon Rond, la plus élégante de ces pièces d'apparat, le salon de la 31usique, l'antichambre des Jeux et la chambre du Sommeil (maintenant réunies en une seule chambre), le cabinet du Couchant et le salon Frais ; telles sont les désignations des anciens guides pour cette partie du palais spécialement réservée au Roi. En retour de ces dernières pièces se trouvaient les petits appartements, comprenant un buffet, le cabinet du Repos, le cabinet du Levant et le salon des Sources, qui furent disposés pour M""-' de Maintenon, puis servirent à Stanislas Leczinski et à^P'^dePompadour. Napoléon les transforma, et leur donna le décor et le mobilier qu'ils ont gardé jusqu'aujourd'hui.
La galerie qui part du salon Frais (nommé à présent, pour son mobilier, salon des 3ialachites) fut ornée, par ordre de Louis XIV, de toutes ces précieuses vues de Versailles et de ses bosquets, peintes par Cotelle, Martin et les Allegrain, que Louis-Philippe a fait transporter dans son musée. Le salon qui la termine donne accès à la salle du Billard [devenue, sous Louis-Philippe, une chapelle où la princesse Marie, en 1837, fut
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la princesse Palatine, dans une lettre du 21 juin 1705, décrivait joli-' ment les entours : « Je suis bien logée ; j'ai quatre chambres et un cabinet dans lequel je vous écris. Il a vue sur les . Sources^ commecela s'appelle. Les -Sources sont un petit bosquet si touffu, qu'en plein midi le soleil n'y pénètre pas. Il y sort de terre plus de cinquante sources qui font de petits ruisselets larges d'un pied à peine... Il y a.
Tiianon. Le salon des Glaces.
des deux côtés, de larges degrés, car tout est un peu en pente ; l'eau court aussi sur ces degrés... C'est, comme vous le voyez, un endroit très agréable. De mon côté, les arbres entrent presc[ue dans mes fenêtres... »
Les arbres forment le cadre immense et incomparable de ïrianon. Les bassins et les effets d'eau ne sont rien auprès de leur beauté. Et pourtant 31ansart a fait un miracle d'ingéniosité dans les agencements de son Buffet, dont la crête porte les figures en plomb doré de Neptune et d'Amphitrite. Le mélange des marbres blancs, roses et verts, le doux éclat des plombs dorés parmi l'argent des cascades cj^ui rejaillissent d'une vasque à l'autre, surprend le regard à l'extrémité d'une longue allée
ombreuse. Une habile restauration a rendu tout récemment aux marbres effrités, aux plombs rompus et délabrés toute la vie et la joie somptueuse du vieux temps. Le Plafond aussi, restauré comme le Buffet, épanche
Trianon. Le Buffet, peinture d'Ét. AUegrain.
Cliché Neurdein.
ses larges nappes entre des margelles de marbre rose que deux dragons aux silhouettes chinoises éclaboussent d'un jet violent ; et l'épaisse gerbe qui domine le bassin s'encadre exactemen'^ sous l'arceau incliné des arbres dont le quinconce aérien fait face au centre du palais. Au pied des terrasses, d'autres jets emplissent de leur tumulte le fer à cheval de
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rocailles recouvertes d'un manteau de glaçons, autour duquel deux rampes à pente douce descendent vers le Canal. Plus haut que Trianonsous-Bois, le jardin des Marronniers étale ses compartiments de gazon et ses allées montantes en liémic3'cle ; des bustes d'empereurs, de dieux et de déesses, taches blanches parmi les troncs rouilles, regardent un petit bassin où sont assises sur un rocher quatre élégantes figurines de
Trianon. Jardin des Marronniers.
nymphes. Enfin d'autres bassins, plus gracieux encore, avec leurs jeux d'amours et de petits faunes, se cachent ici et là dans le mystère des bosquets. 3lais c'est aux grands arbres qu'il faut demander la paix profonde, l'élargissement du rêve porté vers des horizons de lumière, tout au bout de leurs immenses nefs de verdure. Des tapis de gazons revêtent ces allées c[ui ra5'onnent, semble-t-il, à l'infini ; des murs qu'une charmille dissimule et d'invisibles fossés, ouverts comme des seuils nouveaux au terme de chaque a\enue, ceignent le domaine sans paraître le borner. Nulle part la solitude n'est plus douce ; la savante tirchitecture de Le Nôtre et de Mansart, à qui nous devons pourtant d'être siîrement guidés en ce labyrinthe de nobles frondaisons, se fait oublier et redevient nature.
La Chapelle. Balustrade du chev