CHAPITRE IV
LA CHAPELLE
L^n siècle nouveau commence, qui va transformer le Château de Louis XI^^, 3lais il faut crabord que les plans du Roi et de son architecte aient été pleinement exécutés, et à ce Château agrandi pour recevoir toute la Cour, il manque encore une Chapelle suffisante à contenir toute cette Cour, et dont les beautés ne le cèdent à rien de ce que Ton a pu admirer dans Thabitation royale. Ce sera Lœuvre de dix années, ^lansart mourra avant d'en avoir vu l'achèvement, laissant à son beau-frère Robert de Cotte le soin d'en diriger le décor. L'emplacement choisi était tout contre Tancienne Chapelle, que Ton allait détruire, et s'étendait dans l'axe d'une des ailes des 3Linistres, perpendiculairement aux deux longs corps de logis de l'aile du Nord, qui venaient s'appuyer à la construction nouvelle. Les plans arrêtés dès 1689, et même envoie d'exécution, ne furent repris et modifiés que dix années plus tard. On renonça au marbre.
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dont il avait d'abord été décidé que Ton revêtirait tout l'édifice, et Ton choisit une pierre très blanche, au grain très fin, merveilleusement propre à la sculpture. Les seuls ouvrages de maçonnerie, conduits par l'entrepre-
La Chapelle, vue de la cour.
neur Jacques .^lazière, aidé de Pierre Thévenot, Gérard 31arcou et Jacques A'arignon, absorbèrent, de 1699 à 1709, plus de huit cent mille livres. Le 5 juin 17 10, après que la Chapelle neuve eut été soigneusement examinée et approuvée du Roi en ses moindres détails, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, la bénit solennellement ; un mois plus tard, le Roi y célébrait le mariage du duc de Berry avec M"® de Chartres.
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Du dehors, l'édifice paraît .singulier. Comme autrefois la Sainte-Chapelle de Paris, il ne se montre que par le chevet, la face en étant appliquée contre la longue aile du Château, dont sa muraille continue les proportions. La saillie d'une corniche, qui supporte des pilastres d'ordre corinthien, divise cette muraille en deux étages, jjour marquer nettement l'architecture intérieure. En bas, il y a des fenêtres courtes, à cintre surbaissé ; en haut, entre les pilastres, des baies à plein cintre .s'allongent comme les vitraux des églises gothiques. Puis une nouvelle corniche, très large, termine sa ligne horizontale au niveau même des toits du Château ; elle délimite, au-dessus des bas côtés, une sorte de terrasse d'où s'élance, porté sur des arcs-boutants, le haut de la nef, tout percé de fenêtres, et que couronne un comble aigu, à pente d'ardoises, à faîtage de plomb. Seule, cette dernière partie de la Chapelle, par-dessus les toits du Château, oppose à son chevet arrondi une façade triangulaire qui regarde les jardins. Elle offre de joartout, écrit pittoresquement vSaint-Simon, « la triste représentation d'un immense catafalque » ; image forte, et qu'on ne peut oublier, après avoir vu les vases de pierre qui simulent malencontreusement des torchères allumées tout autour de cette toiture. Plus bas, la balustrade porte des statues d'apôtres et de Pères de l'Église, médiocres imitations de celles qui gesticulent assez ridiculement aux frontons des églises romaines décorées par Bernin et ses élèves ; ce n'est que du mauvais Bernin, cet assemblage de longues silhouettes, aux draperies flottantes, que des barres de fer maintiennent en un périlleux équilibre. Le décor en bas-relief, trophées religieux, chiffres du Roi, guirlandes de fleurs, enfants assis au cintre des fenêtres et portant des ornements d'église, médaillons du Christ et de la Vierge, forme un arrangement précis, d'une très belle et souple exécution. La jolie lanterne de plomb doré qui dominait la Chapelle a été supprimée en 1765 pour alléger la toiture ; il ne reste aux extrémités du faîtage que deux groupes d'enfants en plomb qui élèvent, les uns des palmes, les autres le globe du monde surmonté de la croix. Des fleurs de lis et des têtes de chérubins soutiennent la crête du faîtage, et sur les versants du fronton sont assises deux figures de pierre, par Guillaume Coustou, qui sA^mbolisent la Foi et la Religion ; enfin six gracieuses lucarnes envoient quelque lumière dans la forêt de la charpente, dont le robuste assemblage sous le haut toit d'ardoises seml^le un dernier souvenir des constructions gothiques.
Tout l'étrange et presque le maladroit dé cette grande aile parasite s'explique très logiquement, dès que l'on pénètre à l'intérieur. L'on comprend alors, du premier coup d'œil, que la Chapelle, ainsi que tout le
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Château, dont elle dépend, n'a été disposée que pour Tusage du Roi. « Mansart », dit Saint-Simon, « ne compta les proportions que des tribunes, parce que le Roi ne devait presque jamais y aller en bas » ; et il est très vrai que c'est de la tribune roj-ale qu'il faut tout d'abord regarder la Chapelle ; mais elle plaît de partout, grâce au rythme parfait et à la justesse idéale de l'ordonnance, que fait valoir, comme dans les chefs-d'œuvre de l'art gothique, la sobriété de l'ornement. Dans ce grand vaisseau tout
Vestibule haut de la Chapelle.
baigné d'air et de clarté, c'est Tarchitecture qui domine et règle tout ; les autres arts ne sont plus, comme il convient, que ses dociles serviteurs. Point de marbre, sauf au pavé et aux autels ; tout est de pierre, mais d'une pierre si délicate, d'un grain si égal et si pur, presque blonde, et où la lumière se joue délicieusement. Cette simplicité grave et inattendue saisit dès l'entrée des vestibules, qui Tun au-dessus de l'autre prennent jour sur les jardins, et, en même temps qu'à la Chapelle, introduisent aux appartements de l'aile du Nord. Celui du bas, plus largement ouvert, avec sa colonnade de pierre qui soutient une voûte plate, donne accès, par une grande porte blanche et dorée, à la nef centrale, et, par deux portes latérales, aux escaliers tournants qui mènent au premier étage. Celui du
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haut forme un admirable salon tout blanc, à voûte arrondie, où des colonnes à fûts cannelés, tantôt accouplées et tantôt simples, s appuient aux murailles dont elles divisent chacune en trois arcades, pour les fenêtres
ClMlie l'amaiJ.
Intérieur de la Chapelle, vu de la tribune royale.
donnant sur les jardins, pour les portes communiquant avec la Chapelle et les appartements, enfin pour deux niches c^ui se font face, et ont reçu, au temps de Louis XV, deux élégantes statues de marbre, de Vassé et de Bousseau, la Gloire et la Magnanimité. Félibien assure que Ton devait mettre en ces niches les statues de TAsie et de l'Europe ; on y renonça, parce qu'elles auraient fait double emploi avec les grandes figures de stuc
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qui sont aux quatre angles de la voûte, et représen ent les quatre parties du monde où l'Evangile a été prêché.
Le Roi, venant des appartements, traversait le premier étage de Tan-
Intérieur de la Chapelle, vu de la tribune des orgues.
cienne Chapelle (à l'endroit où sera bientôt le salon d'Hercule;, pour entrer au nouveau vestibule ; les deux battants de la grande porte, magnifiquement ornés de son chiffre, avec des branches de lis, des tètes de chérubins et les armes de France, s'ouvraient à son approche ; il était dans sa tribune. Devant lui s'allongeait le blanc vaisseau terminé en courbe élégante. Ce vaisseau se divise en deux étages, dont une rampe de
brèche violette posée sur des balustres dorés marque nettement la limite. Des pilastres carrés supportent des arceaux au cintre régulier qui s'accordent aux divisions de la voûte des bas côtés, et ré])()ndent à d'autres pilastres adossés aux murs; et chacun d'eux, à l'étage des tribunes, se continue par les colonnes cannelées où s'appuie la voûte. Le pavé est couvert d'une riche mosaïque de marbre, où les grandes fenêtres jettent à flots leur lumière. Elles sont toutes claires avec leurs carreaux de blanc cristal bien pris dans les armatures de fer doré ; le cadre seul est de vitraux de couleur, formé d'une grosse torsade d'or et de rinceaux qui montrent des fleurs de lis sur un fond d'azur ; dans le cintre supérieur deux cercles sont inscrits qui contiennent, en lettres d'or, le chiffre du Roi. Ces vitraux ont été décorés par Claude Audran, d'après les modèles des peintres Dieu, Bertin et Christophe. La voûte cintrée, toute peinte à fresque, part d'une large corniche blanche, posée sur une architrave presque nue, dont la simplicité fait vm contraste saisissant avec la surcharge de fausses dorures imitant le bas-relief et de figures que l'on dirait en carton peint. Les ornements sont de Philippe Meusnier, les figures d'Antoine Coypel, qui a représenté, au centre, le Père Lternel dans sa gloire, entre deux groupes d'esprits célestes portant les instruments de la Passion. C'est une absurde sarabande de jambes et de bras nus, l'exacte imitation de la pire décadence italienne, non plus même de Luca Giordano, mais du P. Pozzi, ce jésuite qui couvrait, vingt ans plus tôt, à Rome, l'immense voûte de Saint- Ignace de ses fantaisies délirantes. Aux pendentifs, Co3'pel, qui songeait au plafond de la Sixtine, a peint les douze prophètes : pauvres caricatures des héros de Michel- Ange ! Lafosse, qui a composé à l'abside la Résurrection de Jésus-Christ, et Jouvenet qui, à l'autre extrémité de la voûte, au-dessus de la tribune du Roi, a représenté la descente du Saint-Esprit, sont plus discrets et paisibles, mais ils n'en restent pas moins des décorateurs de théâtre. Aux tribunes de pourtour, la voûte est divisée en petites travées à coupoles basses où les deux Boulogne, l'aîné à droite, le jeune à gauche, ont peint les apôtres parmi des anges, sur un fond de ciel et de nuages ; trois des travées de l'abside sont remplies par un concert d'anges c^ui chantent le Domine salvtiin fac regein. C'est encore Boulogne le jeune qui a peint la chapelle de la A'ierge, construite au-dessus de la chapelle de saint Louis, dans un corps qui fait saillie au côté gauche de l'édifice. Il y a représenté, dans la coupole, l'Assomption ; aux pendentifs, des anges qui portent des attributs tirés des litanies : Rosa niystica, Fœderis arca, Stella niatutiim. Tu r ris David ica ; aux voussures des arcades, l'Amour divin, la Pureté et l'Humilité ; enfin, au
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tableau d'autel, l'Annonciation. Tout cela est d'un goût bien faible ; et ciue dire de l'autel de sainte Thérèse, un peu plus loin, où Santerre a donné à la sainte un visage de poupée, et de l'autel de saint Louis, où Jouvenet a cuirassé et casqué le pieux roi à la mode de Louis XIV ?
Maitre-autel de la Chapelle.
Cette décoration peinte, d'un S3-mbolisme assurément bien enchaîné, eût mérité de meilleurs exécutants ; mais les temps de Lesueur sont déjà loin, la mythologie romaine a tout corrompu, et l'on sent que ces médiocres élèves de Le Brun s'acquittent avec peu de conviction de leur grande tâche. Au moins la peinture ne joue-t-elle ici qu'un rôle secondaire, et
g,ssez loin des, regards. Llçsprit de la sculpture n'est guère plus chrétien, sans doute ; mais quelle finesse et quelle grâce du travail ! quel sentiment parfait de l'adaptation du décor aux formes architecturales ! Est-ce à 3lansart, n'est-ce pas plutôt à Koljert de Cotte que l'on doit faire honneur du dessin de Tensemble ? Il est d\in grand maître, et l'accord dans l'exécution de tous ces excellents ouvriers formés à la discipline académique paraît ici tellement harmonieux qu'il semble impossible de distinguer des mains si diverses. Bertrand et Frémin, Dumont et Femoine, Cornu et ^Manière, Le Lorrain et Lapierre, Thierry et Le Pautre, Poultier et Poirier, Guillaume et Nicolas Coustou, les bons ornemanistes dont la plupart travaillent à l'ordinaire ]:iour A^ersailles, sont occupés depuis ])lusieurs années au décor de la Chapelle. Ils ont mis de mauvaises statues sur la balustrade ; ils mettent de charmants bas-reliefs au dehors et au dedans des murailles. Coyzevox manque à la petite troupe de Robert de Cotte ; mais Van Clève et les Coustou peuvent rivaliser avec lui. A^an Clève, le plus favorisé, a eu la commande du maître-autel, tout en marbre et en bronzes dorés. Derrière le tabernacle, dans tout le fond de l'arcade de pierre, il a représenté une Gloire où le nom de Dieu, en lettres hébraïques, apparaît clans un triangle ; des rayons d'or en jaillissent, et des chérubins et des anges se jouent parmi ces ravons sur les nuages. Au sommet de l'arcade, un grand ange plane au-dessus de l'autel ; il tenait autrefois des deux mains une banderole qui a disparu, où on lisait : Saiictuui et tcrribilc iwmcu cjiis. Deux autres anges, modelés en plein relief, sont agenouillés sur des nuages à droite et à gauche du grand retable. Enfin le devant d'autel, formé d'un bas-relief doré où l'on voit les Saintes Femmes pleurant sur le corps du Christ, est encadré d'élégantes applic{ues de lironze où sourient des tètes de chérubins.
Ce que Caylus, à propcjs de l'autel de Van Clève, appelle « les variétés nobles dans le même caractère « se peut dire également des figures d'anges tenant les instruments de la Passion si ingénieusement disposées à la naissance des arcades de la nef. Avec un rien de mièvrerie sans doute et cj^uelque chose par avance de cette grâce voluptueuse cj^ui animera les statues de Coustou le jeune, de Jean-Baptiste Lemoyne ou dePigalle, elles s'associent dans un rN'thme parfait à la haute signification du décor religieux. Les emblèmes que portent les anges forment en seize tableaux une sorte de Chemin de la Croix, arrangé de telle sorte qu'en partant de la droite du sanctuaire pour faire le tour de la Chapelle, on trouve, aux deux côtés de l'autel, d'une part le Lavement des pieds et la Cène, et de l'autre la Descente de Croix et la visite des Saintes Femmes au Tombeau, qui
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sont l'expression même du Sacrifice de la Messe, complété, si on lève ensLute les yeux vers les peintures de la voûte, par la Résurrection c^ue l'on aperçoit à l'abside.
Entre ces figures d'anges, ciselées avec la souplesse du cuivre par tant de mains différentes, il y a, au sommet du cintre des arcades, de petites tètes de chérubins, deux par deux, qui sourient avec une grâce délicieuse.
Piliers de la nef, du côté gauche.
Celles du fond du chœur sont de Guillaume Coustou, et c'est Augustin Cayot qui a modelé, pour être fondus en bronze, les petits corps nus et potelés des angelots assis ou agenouillés sur le retable des autels placés au pourtour de la Chapelle, et montrant le crucifix d'un geste si gentil et si tendre.
L'exécution est plus raffinée encore, d'une légèreté qu'il semble que la pierre ne puisse pas admettre, dans la plupart des trophées sculptés sur les quatre faces des piliers de la nef, et dans les compartiments qui leur répondent, aux murs des bas côtés. La pierre souple et docile s'est laissé manier comme du bois et l'on ne sera pas surpris de trouver parmi les noms des ornemanistes si experts auxquels ce travail extraordinaire a été réparti, celui d'un des maîtres de la boiserie et du cuivre, Duo-ou-
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Ion, ou celui de Rousseau de Corbeil, chef de la d3mastie des sculpteurs en bois qui s'illustreront sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI.
Ces trophées se composent en général de médaillons où est sculpté, en très petites figures, un sujet évangélique ou une allégorie religieuse, que commentent par des emblèmes appropriés les autres parties du décor. Voici les figures des apôtres, des évangélistes, des Pères de l'Église et des premiers saints, les scènes de la vie et de la Passion du Christ. l'Ancienne Loi et la Loi Nouvelle, l'Iiglise enseignante et triomphante, les Vertus, les Sacrements. C'est tout un catéchisme en images spirituelles et jolies, dont la disposition n'est pas toujours d'une logique rigoureuse, mais dont l'ornement témoigne dune inépuisable invention.
L'iconographie des évangélistes a perdu un peu de sa précision traditionnelle ; mais le trophée de saint 31ichel offrait au sculpteur un admirable dragon emblématique ; celui de saint Sébastien est orné de fouets et de flèches ; celui de sainte 31adeleine, dont le médaillon représente la solitaire au désert de la Sainte-Baume, oppose aux souvenirs de sa vie mondaine, cornemuse, colliers de perles, pièces dor. l'instrument de la pénitence, la discipline, au-dessous de laquelle est placé le vase de parfums. Autour du joli médaillon de la Nativité, il 3^ a deux colombes, un agneau, une couronne et un ange qui tient la banderole où on lit : Gloria in excelsis. Au-dessous du médaillon des 3Iarchands chassés du temple, il y a une corbeille d'osier d'où s'échappent des poulets, une bourse qui se vide de ses pièces d'argent. Ailleurs, parmi les scènes de la Passion, qui expliquent, autour de la nef, les emblèmes portés par les anges, voici la lanterne, la torche, l'escarcelle de Judas, pour commenter l'Arrestation de Jésus ; le voile de A'éronique, l'éponge et le vase de fiel, le marteau et les clous dans un panier sont les ornements de la Montée au Calvaire ; et aux pieds du Crucifix, parmi les armes de la soldatesque romaine, on voit le serpent qui tenta la première femme. A l'entrée du sanctuaire, de petits anges qui se jouent parmi les nues portent les tables du Décalogue et le candélabre à sept branches qui symbolisent l'Ancienne Loi. et d'autres, en face de ceux-là, soulèvent l'arche d'alliance, ornée de ses tètes de chérubins, l'autel des parfums, et la table des pains de propitiation. Cependant, aux piliers où s'adosse le maître-autel, une élégante gerbe de blé signifie le pain eucharistique associé aux grappes de raisin qui entourent le calice ; les cierges, les burettes, l'encensoir annoncent et résument le Saint Sacrifice ; et l'on ne saurait dire toute l'ingéniosité, tout l'esprit dépensés à renouveler et varier ces trophées d'église qui, autour du chœur, amoncellent en leurs bandeaux étroits les vases
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et les ornements sacrés, sans monotonie et sans répétition. Dans la chapelle de saint Louis, ce sont, comme il convient, des trophées d'armes, musulmanes d'un côté, françaises de Tautre, autour de médaillons qui représentent la prière du saint roi tenant en mains la Couronne d"I\pines reconquise, et sa dernière Communion ; et une petite
Cliché Pamard.
Buffet d'orgue.
couJ3ole surbaissée, pareille à celle des travées des bas côtés, est ornée d'une gloire de chérubins, tandis c[u"aux retombées de la voûte des anges tiennent la main de justice, le sceptre, la couronne ro3"ale et la palme du Ciel. Que de délicatesse encore dans les menues figures des Vertus, Foi, Espérance, Charité, Pureté, Force, Justice et Sagesse, ciselées au bas côté de gauche, et clans les petits tableaux des Sacrements, au bas côté de droite ! Ces bas côtés sont tous revêtus, dans les intervalles, d'un élégant guillochis de pierre, où le chiffre du Roi se mêle à des gerbes fleuries, et où des semis de fleurs de lis alternant avec des soleils forment ce que les
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Comptes des Bâtiments appellant un (( ornement de mosaïque ». Ces fleurs de lis, soigneusement et puérilement grattées sous la Révolution, qui a voulu les effacer de tout le Château, ont été remplacées tant bien que mal par d'insignifiants fleurons.
Les mêmes ornements du rez-de-chaussée se continuent au pourtcjur des tribunes, et les trophées d'église qui ornent la tril)une royale, aussi bien que les trophées d'instruments de musique qui décorent les murs dans le voisinage de l'orgue, ont une ampleur, une somptuosité parfaites. Le chambranle de pierre qui domine, entre de hauts pilastres cannelés, l'admirable porte de la tribune du Roi est relevé de festons de fleurs audessus de deux têtes de séraphins dans un nuage ; il supporte deux grands anges assis qui soutiennent la couronne royale et l'écusson de France. Ces anges sont de .Manière ; à droite et à gauche, au-dessus des deux portes latérales de la triljune aujcjurd'hui fermées et murées;, deux grands bas-reliefs, de Poirier et de Iruillaume Coustou, montrent la Présentation au Temple et Jésus parmi les docteurs, deux images qui sont la meilleure des introductions au symbolisme figuré de la Chapelle. Enfin il ne faut pas oublier les vingt-six figures de Vertus assises deux par deux au chambranle des hautes fenêtres, d'où elles regardaient, d'où elles instruisaient cette foule de courtisans pressés au pourtour des tribunes et qui ne songeaient sans doute guère à leurs symboliques images, mais n'avaient d'yeux que pour la tribune royale, pour les deux « tourelles » vitrées et dorées placées à ses coins arrondis, et d'où, presque invisibles mais attentifs, le roi vieilli et .M'"*^ de 3laintenon suivaient l'office ou écoutaient le prêche.
La chaire, dont Vassé avait fait le modèle, et les confessionnaux, sculptés par Diot, Jollivet, Lelong, Lejay, ont disparu pendant la Révolution ; mais le rez-de-chaussée garde encore, autour du chœur, les superbes balustrades de bronze doré dont l'ornement est formé du chifl"re du Roi mêlé aux fleurs de lis. Et surtout, au chevet de la tribune, il 3^ a un merveilleux buffet d'orgue, dont les jeux, habilement restaurés, permettent d'animer la grande Chapelle des harmonies musicales d'autrefois. C'est le chef-d'œuvre de sculpture des vaillants ouvriers qui travaillent depuis si longtemps pour le Roi, Dugoulon et ses associés, Le Goupil, Taupin et Bellan, auxquels se sont joints Diot et Delalande ; et Bertrand a fait les modèles, d'après les dessins de Robert de Cotte. Entre des trophées d'instruments de musique, au-dessous des Victoires portant des palmes et soutenant l'écusson de France et la couronne ro3'ale, ils ont ciselé au panneau central une figure du roi David inspirée de l'art
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classique du xvii" siècle ; mais tout Tesprit et toute la grâce du XVIll' palpitent aux montants des angles. Ce sont des tiges de palmiers auxquelles s'eni-oulent des guirlandes, et dont le feuillage s'épanouit, se recourbe, se fleurit de têtes de chérubins joufflus ; voici qu'apparaît dans l'art de Versailles un des motifs préférés de la décoration prochaine, qui en tirera les cadres de glaces et de tableaux les plus exquis.
Une porte, au bas côté de gauche, donne accès à la sacristie, toute en bois naturel ciré. Un couloir, où s'ouvre une petite pièce avec un lavabo de marbre rouge, mène à la haute salle entourée d'armoires et divisée par un grand cintre sculpté. De jolies têtes d'anges se montrent au-dessus des placards. Aux angles, il y a quatre confessionnaux élégants. Les peintures, plus que médiocres, ne valent même pas d'être citées, et treize petits bustes de terre cuite, que Ton voit rangés tout au fond, modelés anciennement par Sarrazin, représentent le Sauveur et les Apôtres.
Tel est, d'ensemble et de détails, un des plus parfaits monuments élevés par Louis XIV. C'est l'adieu des artistes du grand siècle, et c'est aussi l'annonce d'un art plus souple et moins pompeux, qui essayait déjà toute sa force quelques années plus tôt, en modelant la délicieuse frise de l'Œil-de-Bœuf. On ne peut se défendre, en l'étudiant, de songer parfois à l'art gothique, quelque surprenant qu'en soit le souvenir au milieu des solennités académiques. Certes, on n'aura point de peine à trouver plus d'art chrétien sincère et agissant dans la moindre église du XllT siècle ; mais la forme même de la Chapelle de Versailles ne doit-elle pas rappeler la Sainte-Chapelle de Paris ? et n'y a-t-il pas encore dans ce sens persistant du symbolisme quelque chose de surprenant, et qui semblait aboli depuis la Renaissance, une certaine beauté religieuse dont on reconnaît ici pour la dernière fois avant longtemps une expression complète ? Ce dernier monument du grand règne, construit aux années de tristesse et de recueillement, garde dans sa magnificence quelque chose de sérieux et desimpie. On pourrait le comparer aux chefs-d'œuvre des lettres françaises : il a les nobles lignes et les périodes majestueuses d'un Bossuet, la pureté du décor sans surcharge, la clarté du détail et l'ordre d'un Racine ; la lourdeur et le pathos trop dorés des anciens appartements n'y reparaissent plus. C'est l'achèvement et l'harmonie définitive du Versailles dé Louis XIV, de l'immense Château dont la noblesse ne sera bientôt plus comprise ; car des mœurs plus familières vont commencer, qui exigeront un art intime, léger, spirituel, amolli, plié aux nécessités d'un bien-être nouveau, un art moins royal sans doute, mais aussi plus humain.
Le Château en 1722, peinture de P.-D. ^Martin.