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CHAPITRE V

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

Par la mort de Louis XIV disparaissait la forte volonté qui faisait Tunité de Versailles et de la France. L'enfant de cinq ans qui succédait au grand Roi avait été conduit à Paris, d'où il devait revenir au bout de quelques années, enfant encore, mais déjà capable de désirs sinon de décisions, fiancé à une petite princesse de sept ans, que Ton élevait à la Cour, et qui, durant trois années, avant la répudiation brutalement imposée à LEspagne, eut pour logement à Versailles le solennel appartement de la Reine. Le Château abandonné avait reçu quelques visites : en 17 17, le czar Pierre le Grand y séjournait à deux reprises ; on y meublait pour lui Létroit et sombre appartement du duc de Bourgogne, ces cabinets

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intérieurs où les reines Marie Leczinska et Marie-Antoinette devaient se ménager une retraite élégante ; en 1 718,, le duc et la duchesse de Lorraine faisaient une promenade dans les salons et les jardins déserts ; mais la vie, avec son travail incessant de démolitions et de transformiitions, ne recommence qu'à la date du 15 juin 1722, au moment où le jeune' Roi ramène la Cour, les affaires et les intrigues dans la résidence désormais consacrée.

Un tableau de Pierre- Denis Martin nous montre, avec la minutie et la conscience habituelles à ce peintre, le Château et ses entours en cette année 1722. De la place Ro3'ale , sorte de chantier qu'encombrent des moellons énormes, tout le vaste édifice se déploie aux regards. L'harmonie en est parfaite, dans le gracieux mélange de la pierre blonde, de la brique rose et des bleus toits d'ardoise, où chatoie au soleil l'or des plombs ciselés. Rien n'altère encore la belle ordonnance de l'œuvre, telle que Louis XIV l'a voulue ; aucune construction disparate n'écrase de sa masse la lointaine

petite façade, qui luit doucement au-dessus des marbres de sa petite cour. Le regard y est conduit par les deux grilles qui l'une après l'autre enferment de leur ronde ceinture un vaste pavé qui monte en se rétrécissant. Les corps de logis s'allongent comme des bras pour accueillir le visiteur , l'attirer d'une cour dans l'autre jusqu'à ces dernières marches de marbre que domine le balcon ro3^al. D'ingénieux artifices ont sauvé ce qui pouvait paraître de mesquin et de bizarre dans le premier château démesurément agrandi ; ils en ont fait un bijou précieux dans un immense écrin. Cet aspect du Château de Louis XIV va durer tout un demi-siècle encore, jusqu'à ce que

Louis XV en 1730, par Rigaud.

Louis XV. bien près de mourir, en ordonne rirrém:kliable mutilation.

Le premier grand travail que Ton entreprend sous les yeux du jeune Roi n'est pas, à la vérité, une œuvre nouvelle, mais la continuation et l'achèvement des desseins de Louis XIV. Lorsque l'usage de la Chapelle neuve eut permis de supprimer l'ancienne Chapelle, dont le rez-de-chaussée devint un passage ouvert sur les jardins, il 3' eut, au premier étage, un large espace vide à combler. Robert de Cotte, qui s'aidait peut-être d'un plan déjà combiné par 3lansart, organisa, sut l'emplacement de l'ancienne tribune ro3'ale, une vaste salle, de fêtes, dont le vieux Roi, dès 17 12, put connaître et approuver le modèle, et dont il suivit tout le gros œuvre de maçonnerie. lùi 171 5. comme le deuil de la monarchie retirait tous les ouvriers de Versailles, il y avait en magasin de splendides pilastres de marbre tout prêts à décorer ces murailles nouvelles. Ils attendirent que le duc d'Antin, surintendant et ordonnateur général des Bâtiments du Roi, « voulant laisser un monument qui fit honneur à son administration », se déterminât à faire achever ce salon. Ce fut l'œuvre de plusieurs années ; et Robert de Cotte, qui put y employer ses meilleurs élèves, mourut trop tôt, en 1735, pour avoir la joie de contempler dans sa pleine beauté ce parfait modèle de l'art décoratif.

L'harmonie colorée de la Galerie*des Glaces se reproduit heureusement dans la grande salle, de forme carrée, où six fenêtres, qui se font face, répandent abondamment la lumière. La paroi qui la sépare du vestibule de la Chapelle est percée à ses extrémités de deux portes cintrées, de mêmes dimensions que les fenêtres, et dont les panneaux de bois à reliefs dorés sont du plus pur style Louis XIV ; ils rappellent le décor des boiseries de l'Œil-de-Bœuf. Des placages de marbres blancs et verts couvrent les murs, dans l'intervalle des grands pilastres mauves en marbre de Rance, dont les bases et les chapiteaux, comme ceux des grands salons de3lansart et de Le Brun, sont en bn^nze et en étain doré. Ici pourtant. Robert de Cotte n'a point voulu se servir du fameux « ordre français » de Le Brun ; ses chapiteaux corinthiens, dun galbe très pur. ont la classique feuille d'acanthe, que domine une: gracieuse fleur de tournesol. La grande corniche dorée qui règne à la base de la voûte est soutenue par une infinité de menues consoles également dorées, où sourient de petites têtes d'enfants ; entre ces consoles, sur un fond de marbre vert, il y a des trophées d'or, tour à tour guerriers ou pacifiques. LTn immense cadre de bois doré, surmonté des armes de France et soutenu par des appliques de bronze ornées de mufles de lion, occupe toute la paroi du fond. Il a contenu longtemps un tableau de Véronèse, le Repas chez Simon, qui est mainte-

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liant au Louvre. En face, au-dessus de la grande cheminée de marbre et de bronze, un cadre non moins somptueux enfermait une autre peinture de Véronèse, Eliczcr et Rébccca, remplacée depuis par une œuvre assez raide et guindée de iMignard, un Louis XIV à cheval couronné par la Victoire. La cheminée énorme, dont le manteau de marbre est d'une seule pièce, porte un décor de bronzes dorés d'une robustesse et d'une

Le salon d'Hercule.

largeur incomparables : une tète d'Hercule, coiffée d'un mufle de lion, sort du milieu de deux volutes d'acanthe, que vont rejoindre les fleurs et les fruits débordant de deux cornes d'abondance ; et ce puissant cintre de marbre s'appuie à droite et à gauche sur deux tètes de lion. Le maître quia inventéet modelé, en 1734, ce grandiose décor, Antoine Vassé, élève et collaborateur de Puget, avait travaillé déjà, avec Dugoulon, aux boiseries de la Chapelle ; il se fait aider cette fois, pour la ciselure des bois et des stucs, par un sculpteur anversois, Jacques Verberckt, âgé de trente ans, et qui va être, durant tout le règne de Louis XV, le plus fécond des ouvriers de Versailles.

Mais la merveille du salon neuf, plus encore que la cheminée de

Vassé, c'est le i:)lafond, peint par François Lemo3'ne, de 1730 à 1736. Le peintre dont le talent, très jalousé et rom]:)attu, venait de triompher en 1729 à Versailles, où il ornait le salon de la Paix dune aimal)le allégorie à la gloire de Louis XV, avait obtenu non sans peine, après un concours dont il partageait la palme avec Detroy, la commande du magnifique plafond. D'abord il eut le projet d"y ]:)eindre « la gloire de la monarchie française, établie et soutenue par les belles actions de nos plus grands Rois ». On y eût vu les images de Clovis, deCharlemagne, de saint Louis et de Henri le Grand accompagnées des scènes principales de leurs règnes. Le surintendant, mieux inspiré, lui proposa un sujet tout ada])té à son talent facile et sensuel, Y Apothéose cf Hercule. C'était réaliser, après cinquante ans, l'idée première de Le Brun pour le décor de la Galerie d^s Glaces, et en somme une des inventions allégoriques les plus chères au xvir siècle. Y eut-il là aussi une flatterie délicate au tout-puissant cardinal André-Hercule de Pleury ? il est possible ; en tout cas, Lemoyne, dans la description qu'il rédigea lui-même pour la présenter au Roi, s'attache à « faire voir dans ce grand tableau que la Vertu élève l'homme au-dessus de lui-même, lui fait surmonter les travaux les plus difficiles et les plus grands oljstacles, et le conduit enfin à l'immortalité ». Tout ce beau programme sentimental et moral d'un artiste qui venait de peindre le chef-d'œuvre voluptueux. Hercule amoureux d'Omphale, conservé au 3lusée du Louvre, et qui entreprenait en même temps, avec l'appui de la Reine, de décorer la chapelle de la Vierge dans l'église de Saint-Sulpice, ne l'empêche point de produire une composition si bien pondérée et si libre à la fois, si aérienne et si colorée, si nouvelle enfin dans l'art français à demi paralysé par la tradition académique et les exemples de Le Brun, que le 26 septembre 1736, jour où elle parut dans son entier aux yeux émerveillés du Roi, il n'y eut dans la foule des courtisans et des artistes rivaux qu'un même cri d'enthousiasme et d'admiration .

Il serait fastidieux de décrire le sujet, de nommer les innomljrables dieux et déesses groupés ingénieusement dans cet Olympe ; c'est l'œuvre du grand artiste qu'il faut avant tout regarder. Lemoyne renonce délibérément à tous les ornements de stuc, à tous les compartiments et cadres dont l'art du xviT siècle, à l'imitation de la Renaissance italienne, a encombré et alourdi ses plafonds ; il demande tout son décor à la toile peinte, marouflée sur l'immense voûte. ^Mais, pour mieux équilibrer ses figures lointaines aux profondeurs de l'azur, il imagine une sorte de grande balustrade en marbre blanc, sur laquelle il assied de blanches

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statues ; une rampe et des cartouches dorés la font luire sur le ciel. Cette base, nécessaire pour Toeil, ne Test pas moins pour le symbolisme de la composition : les figures y expriment les Vertus et les Travaux d'Hercule. Au delà, nous sommes en plein ciel, dans un outremer lumineux où glissent des nuages blonds et rosés, tout peuplés de torses robustes et de blanches épaules ; dieux et déesses, amours et nymphes, tous assistent à la montée du char dTIercule, par-dessus les monstres et les Vices culbu-

Bronzes de la cheminée du salon d'Hercule, par Vassé.

tés en avalanche, vers le trône où le père des dieux lui désigne sa fiancée et sa récompense, Hébé, couronnée de roses. L'illusion aérienne est parfaite. Le rayon rose, dont Boucher usera et abusera peut-être, jette ici son premier éclat, a J'ai déjà pensé que ce morceau-là gâterait tout Versailles n, déclara le cardinal de Fleury, pour reconnaître le triomphe de ces formes légères et d'enveloppe moelleuse sur les couleurs dures et trop absolues de Le Brun. C'était aussi, dans l'art français, le triomphe de Venise sur la t3"rannie romaine et florentine ; Véronèse, par la main de Lemoyne, donnait sa première leçon à la peinture duXVlT siècle ; Véronèse dont une des grandes œuvres illuminait les murs de ce salon d'Hercule, où elle a malheureusement cédé la place à un sombre et banal Passage du Rhin.

Un art nouveau a commencé de s'épanouir aux murs du grand Châ-

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teau. sous Tinfluence trhabitudes jdIlis libres. La solennité des placages de marbre, dont le salon d'Hercule offre le dernier et magnifique exemple, disparaît devant les revêtements de bois, plus souples, plus familiers, plus vivants, et, pour tout dire, plus français. Car c'est encore une tradition de notre moyen âge, à demi étouffée par l'invasion italienne, qui va renaître au siècle de Louis XV. Ledécor italien, où la fresc[ue se combine

Salon Je la Pendule.

au marbre, ne se prête pas aux surfaces de plus en plus restreintes, aux murailles plus basses et plus courtes où se confine une vie plus intime, moins donnée à l'apparat et à la représentation. « Quelques auteurs », écrit Vauvenargues, « traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où Ton cherche avant toutes choses la commodité. » Et l'architecte Patte, publiant en 1765 une apologie du st3'le nouveau, s'exprimait en des termes qu'il peut être utile de citer ici : « Toutes ces distributions agréables que l'on admire aujourd'hui dans nos hôtels modernes, qui dégagent les appartements avec tant d'art ; ces escaliers dérobés, toutes ces commodités recherchées qui rendent le service des domestiques si aisé, et

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qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n'ont été inventés que de nos jours : ce fut au palais de Bourbon, en 1722, qu'on en fit le premier essai, qui a été imité depuis en tant de manières.

« Ce changement dans nos intérieur.-^ fit aussi sul)stituer, à la gravite des ornements dont on les surchargeait, toutes sortes de décorations de

Ciuhu N'eu.-

La Reine Marie Leczinbka et le Daupliin, par Belle (1731')-

menuiserie, légères, pleines de goût, variées de mille façons diverses... On supprima les solives apparentes des i^lanchers, et on les revêtit de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appartements, et que Ton décore de frises et de toutes sortes d'ornements agréables ; au lieu de ces tableaux ou de ces énormes bas-reliefs que Ion plaçait sur les cheminées, on les a décorées déglaces c[ui, par leur répétition avec celles c^u'on leur oppose, forment des tableaux mouvants c^ui grandissent et animent les appartements et leur donnent un air de gaieté et de magnificence qu'ils n'avaient pas. On a obligation à M. de Cotte de cette nouveauté. »

Robert de Cotte et Germain Boffrand, tous deux élèves de JMansart,

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ont assurément puisé dans les modèles composés par l'illustre architecte les principaux éléments de leur décor. La Galerie Dorée de Ihôtel de Toulouse (aujourd'hui la Banque de France), où Robert de Cotte fut si merveilleusement secondé par Vassé, fait mieux comprendre qu'aucun des salons de Versailles la somptuosité inouïe où se porta le st3de de la Régence ; dans Thistoire de la l^oiserie à Versailles il n y a rien de comparable. Durant près de trente années, à partir de 1701, aucun grand travail n'est entrepris, et lorsque, vers 172(8, réapparaissent les commandes ro3'ales aux ornemanistes, dont quelques-uns sont d'anciens ouvriers du Chiiteau, Dugoulon, Le Goupil, A'erberckt et Roumier. ce que Ton a nommé le style Louis XV existe dans sa plénitude. Tout ce qu'il y avait de raide, de heurtant, de cassant dans les panneaux et clans les meubles d'autrefois s'est amolli et comme fondu ; les angdes s'abattent, les lig'nes droites se courbent, les tiges sèches et mortes se parent tout d-.un coup de feuilles et de fleurs ; et parmi ces fleurs, des ailes d'oiseauxpalpitent, des rubans flottent et se lient, de petits médaillons épanouissent leurs reliefs où des fig-urines d'amours voltigent et jouent avec les plus aimables emblèmes.

Les premiers changements du Château se font pour la jeune Reine ([ueLouisXV avait amenée à Versailles dans la nuit du i"' décembre 1725. Très vite elle s'épouvante de la majesté froide de s()n appartement, et se fait donner par le Roi les cabinets intérieurs qui ont été arrangés jadis pour le duc de Bourgogne. On v organise des bains, un oratoire, de petits salons dont le décor sera plus d'une fois renouvelé, jusqu'à ce que 3larie-Antoinette, détruisant les souvenirs de Marie Leczinska, ordonne les boiseries exquises qui ont survécu pour notre joie.

Mais, avant de pénétrer en ces cabinets élégants, il nous faut voir ce qu'est devenue la grande chambre à coucher, la chambre de Marie- Thérèse et de la duchesse de Bourgogne, dont les marbres et les stucs ont cessé de plaire. C'est en 1734 qu'est décidée la suppression de l'enr.uyeux et lourd plafond de Gilbert de Sève ; la bonne et pieuse Reine préfère à cette mythologie surannée les compositions en grisaille où Boucher a si délicatement peint la Charité, l'Abondance, la Fidélité et la Prudence ; surtout elle est ravie de rencontrer dans les dessus de portes allégoriques exécutés par Xatoire et Detroy, peintures charmantes dont la dernière est un vrai chef-d'œuvre dont le goût de Véronèse, les portraits de ses enfants, parmi lesquels le petit Dauphin, qui se laissent conduire, de l'air le plus naturel, par la Gloire, la Jeunesse et la Vertu.

Ces peintures sont mises en valeur par les plus beaux cadres que l'on

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puisse imaginer. Ils sont de Jacques Verberckt, et procèdent du merveilleux décor de boiserie que nous avons déjà pu admirer au bufFet d'orgues de la Chapelle. Des rameaux de palmes se courbent et s enlacent parmi les guirlandes de fleurs, au-dessus des deux chambranles ; et, autour de Tunique glace qui nous ait été conservée, ce sont deux palmiers, dont les fûts légers s'enguirlandent de roses, d'anémones, de renoncules, de jacinthes et de lis, et dont les cimes feuillues s'inclinent élégamment ])our ceindre un médaillon peint, dominé par la couronne royale que deux grandes ailes semblent soutenir dans les airs. On dirait, plutôt que du bois, du bronze ou de lor ciselé, tant le modelé est souple et les arêtes précises. Les panneaux sculptés des portes et des volets, et le revêtement des murs, en reliefs d'or sur fond blanc, s'accordent avec un sens décoratif aussi parfait. C'est un des moments les plus délicieux de l'art de Louis XV, où nulle surcharge encore, nulle mièvrerie n'alourdit ou ne subtilise à l'excès une grâce aussi sobre que vive et spirituelle.

Les cadres des panneaux longs sont formés de ce faisceau de tiges nouées de rubans que reprendra l'art de Louis XVI, mais

où s'ajoute le gracieux entortillement d'une liane de liseron. Des feuilles de fougère, des feuilles de vigne, des palmettes, des plumes et des coquilles sont réunies aux deux extrémités, et des médaillons, en haut, en bas et au milieu, sont remplis de jeux d'amcjurs. Ici, c'est un amour qui brandit une torche, en face d'un autre qui renverse une urne ; là, voici un petit chanteur d'opéra qu'un camarade accompagne sur la man-

Cli.lié Painai'a.

Porte de la chambre de la Reine.

doline.Ces amours tressent des fleurs ou arrosent des ])lantes, ils devisent philosophiquement à Tombre d'un arljre, ils brandissent des armes et des étendards d'un air belliiiueux, ou l^ien ils chevauchent un mouton pacifique, ils font des bulles de savon, ils se balancent au bout d'une poutre ou à la volée d'une corde, ils jjrennent une mine d'Hercule en foulant aux pieds une li}(lre percée de flèches, ou gentimtnt ils oux'rent une cage et donnent l'essor à des moineaux. Verberckt est le metteur en scène des

Salon de la Pendule : panneau de Verberckt.

amours ; et plus que jamais on verra dans le Château rajeuni « de l'enfance répandue partout », cette enfance que réclamait instamment la vieillesse assombrie de Louis XIV.

Le travail n'est pas moins considérable dans les petits cabinets de la Reine ; travail d'architecture d'abord, car il s'agit de créer tout un appartement intérieur avec ses dégagements, là où il n'y avait que les deux pièces assez grandes qu'occupait le duc de Bourgogne, isolées des petits réduits appartenant à la duchesse. Il serait parfaitement inutile de décrire un état ancien que le décor de Marie-Antoinette a presque partout remplacé, si une découverte inattendue et récente ne nous avait révélé un précieux

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reste de'ces cabinets où JMarie Leczinska passa dans Tinlimité de quelques amies, la lecture, la peinture et la dévotion, la meilleure part de son existence. Le g-rand Dictionnaire de La Martinière décrit en ces termes.

Bibliotlièque du Dauphin.

à la date de 1741, la pièce qui avait été la chambre à coucher du duc de Bourgogne, et deviendra le salon de Marie-Antoinette : « Ensuite on trouve un cabinet qui sert de retraite, lequel est orné de riches lambris avec [des fleurs taillées sur les moulures, peintes en coloris au naturel. Le plafond est cintré en calotte ; la peinture en est en manière de treillages en perspectives, avec différentes fleurs et feuillages mêlés d'oiseaux. »

Cette pièce sera modifiée, ainsi que le reste des cabinets de la Reine, dans les travaux dirigés par Gabriel de 1746 à 1747 les Comptes nous y révèlent, parmi les noms des sculpteurs, et à côté de celui de \'erberckt, celui d'Antoine Rousseau, fils du Rousseau de Corbeil appelé en 1707 à travailler au décor de la Chapelle\ 3Iais, en 1894, un nettOA'age des murs du boudoir voisin fit reparaître sous l'épais badigeon dont elles avaient été masquées au temps de Louis-Philippe, de délicieuses peintures rustiques inspirées des décors « en grotesque et en arabesque » de Watteau et de Christophe Huet, bergers et bergères, joueurs de flageolet, jardiniers au travail, seigneurs et dames en conversation dans un parc, et, autour de ces peintures, des cadres feints en treillis et rocaille du goût le plus délicat, des semis de fleurs peintes à plat sur le champ des panneaux, et d'autres sculptées et peintes. Il faut souhaiter qu'une restauration soigneusement conduite consolide et sauve ces restes gravement mutilés d'un art exquis, et dont l'exemple demeure unique à Versailles depuis qu'un nettoyage radical a supprimé au rez-de-chaussée, dans la petite Bibliothèque du Dauphin, des panneaux de fleurs tout semlDlables, ensevelis au XIX" siècle sous une médiocre peinture à la colle.

Le même besoin d'intimité, bien que pour des causes fort diverses, porte le Roi, en même temps que la Reine, à se créer des cabinets intérieurs où il puisse se réfugier loin du cérémonial et de l'étiquette. Dès son installation à Versailles, en 1722, les travaux commencent tout autour de la sombre cour des Cerfs ; ils n'arrêteront point jusqu'à sa mort, c'està-dire durant plus d'un demi-siècle. Les écrivains du temps parlent avec regret de « ce fameux amour des petits bâtiments et des infinis détails, qui coûtaient immensément, sans qu'on créât rien de beau qui put rester )) ; et ils comparent ces minuties ruineuses aux magnificences du siècle précédent. « 31. de Cotte le fils\ qui n'est plus dans les Bâtiments, » écrit d'Argenson en 1749, «me disait avant-hier que les nids à rats qu'on faisait coûtaient plus cher que les grands bâtiments de Louis XIV ; que le Roi était dune facilité singulière à tout ce qu'on lui proposait de ce genre-là ; que 31, de Tournehem n'y entendait rien et que les dépenses étaient énormes. » Roumier, avec Dugoulon et ses associés, est employé dès 1727 au décor de la Bibliothèque du Roi. dans les combles : en 1729, on y crée une volière, et désormais les meilleurs ouvriers sont réunis dans ces « Petits Cabinets » ou « Petits Appartements du Roi. » Verberckc est du nombre avec 31aurisant, grand sculpteur de cadres, et Caffiéri, qui fait « les ouvrages de bronze doré et moulu w. Il y a là, s'éclairant sur la cour de 31arbre. une petite galerie et des salons [qxxi deviendront beau-

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coup plus tard l'appartement de 31""" du Barry), où le décor est délicieusement varié. « Rien n'est d(jré, » écrit la 31artinière, « que les moulures des glaces, les ornements de dessus les cheminées, ceux des trémauxet des bordures de plusieurs tableaux. Tout le reste des lambris est peint de dif-

Le marquis de iMarigny, directeur général des Bâtiments du Roi, par Tocqué (i7)5).

férentes couleurs tendres, appliquées avec un vernis particvilier tait exprès, qui se polit et se rend brillant par le mélange de huit ou dix couches les unes sur les autres. » Ces boiseries charmantes, que décoraient des tableaux de Boucher, de Vanloo, de Parrocel, de Lancret et d'autres excellents peintres, ont été dorées en 1770 pour M"'" du Barry ; une seule pièce, la salle à manger, a conservé sous l'affreux badigeon de I.ouis-Philippe sa délicate peinture, en ton crème et vert d'eau, que l'on pourra un jour restaurer à peu de frais.

' Ces jo}'euses harmonies de tons sont remplacées, au premier étage, par l'uniformité du blanc et or. La nouvelle chambre à coucher du Roi date de 173^- Jusque-là Louis XV s'était servi de la grande chambre, d'ailleurs incommode etglaciale, deLouisXI\^ ; les rhumes qu'il y avait pris et le désir de s'isoler davantage lui firent désigner pour son nouveau logement la salle du Billard, qui ouvrait sur le cabinet des Perruques, à l'opposé de la Grande Galerie ; mais une fois même installé dans ce coin du Château, il dut longtemps encore, par égard pour l'étiquette, subir dans la chambre de parade le cérémonial fastidieux du lever et du coucher. Le décor des murs de la nouvelle chambre, exécuté par Verberckt, imite avec un moindre luxe celui de la chambre de la Reine ; les montants des glaces se terminent par de jolies tètes de femmes, et le plafond uni repose sur une corniche ornée de trophées d'instruments de musique. Le meilleur du décor était à l'origine l'encadrement de l'alcôve, formé de deux grands palmiers dont les tètes s'inclinaient au long d'une traverse chantournée, comme pour saluer l'écusson aux armes du Roi ; ces palmiers, à eux seuls, étaient une signature de Verberckt. Ils ont disparu dans le remaniement qui fut fait en 1755. en même temps qu'était renouvelé le Cabinet du Conseil.

Les travaux de la Chambre du Roi s'étendent aux cabinets voisins ; mais comme ils seront modifiés à plus d'une reprise, mieux vaut, avant de les voir, descendre au rez-de-chaussée, oii nous trouverons l'appartement du Dauphin, ou plutôt les précieux restes qui en ont échappé aux dévastations de Louis-Philippe. Le Dauphin, fils de Louis XV, avait occupé depuis 1736 cet appartement somptueusement décoré par BouUe pour le fils de Louis XIV, et où le Régent était mort. Après son premier mariage, en 1745, il avaitémigré, pour peu de temps, au premier étage de l'aile des Princes ; ce fut pour son second mariage que le Roi lui fit aménager à nouveau l'appartement du rez-de-chaussée. Il reste peu du décor de Verberckt dans la lumineuse pièce d'angle où sont maintenant exposés les portraits de Nattier ; mais la chambre voisine a encore une glace et une frise charmantes, tout égayées de symbolisme. Des dauphins sont les motifs d'appui de la grande glace, et de dessus ces dauphins jaillissenten bouquets : des gerbes de roseaux mêlées de roses, et des tritons encore sortent de ces roseaux. A la frise du plafond, des fleuves et des nymphes se reposent, et des cygnes glissent auprès d'eux, et, sous les médaillons d'or des quatre angles, emplis de rustiques emblèmes des saisons, voici — nous sommes dans une chambre à coucher — des coqs aux ailes éployées qui chantent à plein gosier le réveil.

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

Le chef-d'œuvre de cette chambre, et l'un des plus délicats chefsd'œuvre de l'art de Louis XV, est la cheminée de marbre rouge ornée de bronzes par Caffiéri : au chambranle, une coquille entourée de feuillages capricieux ; aux montants, deux souples gaines d'où sortent les corps de Zéphire et de Flore, l'un qui gonfle malicieusement la joue, l'autre qui s'abrite en souriant de la main ;etrien n'estd'unegràce et d'une volupté plus ingénue et plus fraîche c[ue cette petite nymphe au candide profil.

En revenant du salon d'angle vers l'aile des Princes, nous traversons la petite Bibliothèque, autrefois toute décorée de fleurs, et dont les cadres de glaces, ornés aussi de dauphins, semblent de métal mieux encore que de bois ciselé ; puis un cabinet où la dau phine 31arie-Josèphe avait ses livres et sa table à écrire ; cette dernière pièce, joliment ouvrée par 31aurisant, était en menuiseries blanches avec des sculptures vert d'eau.

Déjà une bonne partie des cabinets de Louis XIV avaient été atteints par les

nouveaux aménagements. Le témoin des splendeurs et des solennités d'autrefois, l'Escalier des ^ambassadeurs, n'était plus qu'une chose gênante dans le Versailles nouveau, le Versailles du déguisement et des plaisirs clandestins ; il tenait une place inutile. 11 fut sacrifié en 1752, avec les restes de la Galerie de Mignard, dont le plafond avait été détruit dès 1736. Le Brun et Coyzevox, les stucs peints et dorés, les marbres et

Cheminée de la chambre du Dauphin Flore, par Caffiéri.

les bronzes furent jetés aux gravats ou amoncelés dans les magasins. A leur place, Gabriel organisa en 1753 l'appartement de ^l™*" Adélaïde, dont une seule pièce nous est demeurée dans son état ancien, modifié d'ailleurs

Cheminée du cabinet du Roi.

et complété en 1767. C'est Verberckt encore qui est appelé à orner ces murs des boiseries sculptées dont il est Tinfatigable fournisseur. D'année en année, son talent s'assouplit, sa fantaisie un peu uniforme se soutient par une exécution toujours plus parfaite. Dans le cabinet de la Pendule, qui renferme aujourd'hui comme autrefois le chef-d'œuvre d'horlogerie de Passemant et de Dauthiau, et tout à la fois un des chefs-d'œuvre de

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

ciselure de Cafiiéri, il complétera en 1760 un décor plus ancien ; de même dans le cabinet d'angle voisin, où les grands médaillons ornés de jeux d'amours sont peut-être ce qu'il a produit de plus achevé. Il promène une fois encore, en 1761, sa troupe d'ingénieux amours au rez-de-chaussée du Château, dans le grand cabinet de M"'*' Victoire, qui occupe l'angle de droite de la façade sur les jardins : salle charmante, et que l'on a commencé de restaurer discrètement ; enfin, en 1767, il termine par quatre merveilleux panneaux d'instruments de musique, de jardinage et de pèche, le cabinet de 31""^ Adélaïde, déjà orné par lui, en 175,^ de glaces enguirlandées de fleurs, et de panneaux plus simples, que couronnent des cadres ronds où des bouquets s'épanouissent en des vases. Le plafond un peu lourd, où l'or vert (comme aux panneaux les plus récents) se mêle aux tons mats ou polis de la dorure ancienne, indique, chez le vieil ornemaniste au terme de sa carrière, un souci nouveau et une modification de son style au goût du jour.

Peut-être y faut-il voir aussi

l'influence de son collaborateur et rival Antoine Rousseau qui, en chargé par 31arigny de décorer le cabinet du Conseil que Gabriel venait de reconstruire en y adjoignant l'ancien cabinet des Perruques, y appliquait les principes mêmes de l'art de Verberckt, mais avec un modelé plus fort et une plénitude de coloration encore inconnue. La corniche de cette large pièce conserve le caractère symétrique et robuste des créations de Mansart, et la simplicité d'encadrement des glaces et des fenêtres s'y accorde avec le dessin des portes, qui sont celles de Louis XIV. Aux grands

Panneau du cabinet de M'"'' Adélaïde.

panneaux de la muraille du fond, la transition est parfaite entre les deux styles, et l'esprit nouveau s'est marié harmonieusement à la magnificence d'autrefois. L'allégorie triomphale y paraît dans les médaillons que surmontent des trophées d'armes ; mais ce sont des amours qui s'y acquittent de solennelles fonctions, et de souples rameaux d'olivier mettent tout alentour une gTàce aimable et ])acifique ; Coyzevox et les Coustou 11 'eussent pas mieux fait.

Le plus surprenant dans l'œuvre de Rousseau, ce sont les Bains de Louis XV, créés en 1770, derrière le salon de Musique, que le Roi venait de reprendre à M"'* Adélaïde. Cette pièce élégante, qui reçoit un jour douteux d'un escalier de dégagement, ne ressemble à rien de ce c[ue nous avions vu jusqu'ici de l'art de Versailles, art un peu officiel, il faut bien le reconnaître, et qui ne craint pas les redites monotones. Verberckt a été un admiralile ouvrier, mais il n'a pas su renouveler sa fantaisie. Ici la sculpture du bas-relief, aux mains d'Antoine Rousseau, confine à la peinture : ce sont de vrais tableaux de genre que ces médaillons des murailles, où, dans un cadre de roseaux noués de fleurs, des scènes champêtres nous montrent hommes, femmes et enfants ramant dans une barque, s'ébattant au C(jurs d'une rivière, ou s'essayant à nager, ou chassant le canard dans un marais, sous un joli ciel tout gonflé de nuages. L'esprit, le sentiment de nature sont parfaits. Lt quoi de plus gracieux que ces petits paysages à fond d'or, inspirés des potiches de la Chine depuis longtemps en vogue, que ces volets où un canard, perché sur une coquille cj^ue soutiennent des dauphins, lance comiquement en l'air un jet d'eau, enfin que cette voussure de la fenêtre, où un vol de chouettes et de chauves-souris traverse le ciel nocturne, empli de nuages et d'étoiles ! Le mélange de plusieurs ors, allant du jaune au brun et au vert, ajoute un charme nouveau à tant d'originalité.

Que d'autres chambres il faudrait encore décrire, dans ce Château où seuls désormais les grands appartements de Louis XIV restent intacts ! C'est, dans les cabinets intérieurs, un enchevêtrement de pièces mignonnes et chatoyantes où l'f^r et les vernis tendres des murailles se marient aux meubles flexibles, aux cuivres fleuris des appliques et des lustres, aux porcelaines fleuries de Saxe et de Sèvres, aux soies brochées et fleuries des chaises et des fauteuils. Il y a aux meubles et aux murs de Versailles plus de fleurs encore que les jardiniers n'en font épanouir dans les immenses parterres. Art précieux, art de luxe et de coquetterie, qui convient aux joues fardées et aux œillades galantes ; c'est le décor nécessaire aux maîtresses du Roi, dans le bel appartement où elles se succèdent^

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

au-dessus des salons d apparat, à côté des cabinets où se donnent les fameux soupers. Seule, AP' de Pompadour, lasse des éternels escaliers, a obtenu en 1750, au rez-de-chaussée, des pièces vastes et commodes qui

Cliché Paillard.

Cabinet du Conseil.

s'éclairent aussi sur le parterre du Xord. 31""^ du Barry, plus audacieusement, s'est fait loger dans les cabinets sur la cour de Marbre, dont les mansardes ont prêté à de si jolis arrangements, et sa chambre à coucher, qui se termine aux côtés d'une blanche cheminée par deux pans arrondis, domine exactement la chambre même du Roi.

Maîtresses et courtisans flattaient la manie de construire dont

I3i) \-l' RSAILTJ' S

Louis XV 113 fut pas moins possédé que son grand aïeul ; les commandes continuaient malgré la pénurie lamentable des finances, et le retard toujours croissant à pa3'er les artistes. Cependant, depuis que Kobert de Cotte avait entrepris le salon d'Hercule, aucun ouxrage d'aussi grande importance n''a\'ait été entrepris; tout l'argent allait aux menus décors. 3Iais Tacc[ues-Ange (rabriel, qui succédait en 1742 à son ])ère dans la

Chambre à coucher de M"" du Barr

charge de premier architecte du Roi, avait les vues larges et l'ambition d'un 31ansart. Il décida de donner au Château la salle de l'Opéra qui lui manquait, et dont Mansart avait arrêté les plans et commencé la maçonnerie à l'extrémité de l'aileduXord. Ce fut un long et difficile travail, qui n'alla pas sans interruption, de 1753 a 1770, année oia la salle futinaugurée pour les fêtes du mariage du Dauphin. Transformée en 1871 pour les. réunions de l'Assemblée Nationale, occupée par le vSénat de 1876^11879,. cette pièce splendide, où avait eu lieu, le i^'" octobre 1789, le fameux banquet des gardes du corps, a perdu, en même temps que son plafond, remplacé par un \-itrage, la charmante peinture de ses boiseries en imitation de marbre vert antique, si délicatement harmonisée avec le velours bleu

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

qui garnissait les log-es, et la dorure mate de ses balustres, de ses chapiteaux, de ses consoles, de ses ravissants bas-reliefs de Pajou et de Guibert. L'affreuse couleur rougeàtre dont elle est revêtue n'empêche point d'apprécier la beauté des proportions et la richesse inouïe de l'ornement; c'est la plus belle salle de théâtre cjue l'on puisse imaginer ; c'est le Bayreuth tant de fois réclamé pour la France, un Bayreuth aux portes de Paris, et où il semble que l'écho redise encore les airs de LuUi, de Rameau et de (.rluck. Le fover a\'ec ses cariatides.

L'Opéra (salle de séances du Sénat).

ses groupes sculptés, les délicieux bas-reliefs de ses portes, n'est pas moins exquis et complet ; pour connaître l'art de Pajou, il faut avoir vu l'Opéra de Versailles.

Si Gabriel s'était contenté de ces travaux intérieurs, en se bornant à restaurer, au dehors, l'ouvrage des précédents architectes, Versailles fût demeuré le chef-d'œuvre qu'il était à la mort de Louis XIV. Mais le terrible démolisseur qui venait de supprimer une des plus belles créations du XVII*^ siècle ne pouvait pas moins faire que de reprendre, à sa façon, c'est-à-dire en style néo-grec, les projets de reconstruction générale plutôt rêvés qu'ébauchés par iMansart. Les deux ailes du Château sur la cour, avec leurs pavillons à colonnades, étaient gravement endommagées;

ce fut Toccasion de faire adopter au Roi « un plan général de décoration analogue à celui du côté des jartlins » c't (|ui eût rappelé Tarrangement nouveau de la place Royale, à Paris. Le travail, entre])ris vn 1771. dura trois années ; lorsque Louis XYI monta sur le trône, la belle unité du grand Cliàteau était rompue, une aile énorme, avec une lourde ccjlonnade

et un fronton de t('m])le grec, dominait, écrasait les ])au\res bâtiments de l)ri(iu(' rose. L"intérieur en était vide encore ; il n'y avait c[ue la cage d'un immense escalier.

].e i^avillon qui, sur la gauche de la cour Royale, fait pendant à Taile Crabriel, ne fut commencé que sous Xa])olé(jn et conduit à terme sous Louis XA^III, par Du four.

LouisXVI, malgré les efforts de son directeur des Bâtiments, le comte d'Angiviller, ne put faire aboutir les grands projets laissés en souffrance par Gabriel ; Targent manquait ; le Château demeura estroi3ié. Mais dans la nouvelle aile, et sur l'emplacement même de l'escalier préparé par Gabriel pour remplacer le degré des Ambassadeurs, une grande salle de spectacle fut édifiée, dont Hubert Robert et Lagrenée firent les peintures ; les eigencements en furent conservés jusqu'au temps de Louis-Philippe, qui les détruisit. Dans les appartements, le Roi ne voulut rien changer des dispositions essentielles ; seulement il se fit installer une Bibliothèque plus à sa portée, dans l'ancienne chambre de M"'*^ Adélaïde. Cette belle pièce, simple et paisible, avec son décor tout en lignes horizontales et

Le foyer de l'Opéra.

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET DE LOUIS XVI

verticales, n'a plus rien du style de Louis X\" ; elle revient aux principes de lart de Louis XI\", mais avec une sobriété plusgrande. L'harmonie en blanc et or est désormais la règle ; tout ce que l'on peut admettre est de varier les tons de Lor. La cheminée même, de marbre tout blanc avec des feuillages dorés sur le linteau que soutiennent des cariatides enfantines, s'accorde avec les basreliefs presque plats qui brillent au-dessus des glaces et les panneaux en hauteur qui occupent les quatre angles, où les emblèmes des Muses sont ciselés au milieu de feuillages et de fleurs d'une prodigieuse finesse. C'est bien ainsi que l'on doit concevoir le grave asile de la pensée, où le livre sera le motif souverain, jusque dans les glaces des portes en trompel'œil, que tapissent des dos de reliures.

Les fils d'Antoine Rousseau, qui cisèlent en 1774 les vitrines de cette Bibliothèque, sont occupés depuis quatre ans, avec leur père, aux

appartements de ^larie-Antoinette. La jeune Dauphine, à qui Louis XV abandonnait, en même temps que la grande chambre, les Cabinets de Marie Leczinska, s'était empressée de les modifier à son usage; sitôt Reine, et dès c[u'elle eut fait nommer le lorrain Richard Clique intendant et contrôleur général de ses Bâtiments ((Tabriel a}'ant pris sa retraite en

Louis XVI, par Duplessis.

Cliché NeurJeia.

, elle hâta tous ces menus travaux.

Il ne faut pas confondre les Cabinets de la Reine avec son Petit Appartement, qui comprenait une série de pièces situées au rez-dechaussée du Château, entre la cour de 31arbre et la Terrasse. M"'" Sophie les habita longtemps, et ce ne fut qu'après la mort de cette princesse.

survenue le 3 mars 1782, que 3Uirie-.\nt()inettc les fit adajUer à son usage. Elle y trouvait Tinstallation joyeuse, large et elaire, et les commodités de service que ne pouvaient lui donner les charnières uniquement ouvertes sur la sombre et mélancolique .cour du I)aui)hiii. J)e ce Petit Appartement aux entresols nombreux et com])liqiu''s ] ires pie rien ne

Cliché Neui-deii

Bibliothèque de Louis XVL

subsiste, et tous les ornements ont péri, sauf quelques volets fort élégants, demeurés aux fenêtres de la Galerie Basse.

Dans les Cabinets, la jolie Bibliothèque, en or jaune et vert, où Taigle à deux tètes, par un artifice délicat, sert de poignée aux tiroirs, fut créée en 1772, refaite en 17S1 ; quant au délicieux petit salon à pans coupés, la 3léridienne, dont les documents signalent Tachèvementà cette même date, on serait tenté d'en croire les boiseries plus anciennes, et, à en juger par le sujet, destinées à être vues par la Dauphine. Le travail de ces boiseries atteint la perfection suprême ; leurs guirlandes de roses, si régulièrement agencées, sont toutes pareilles aux cuivres dont

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET UE LOUIS XVI 135

un Riesener ou un Gouthière incrustent leurs plus beaux meubles; mais sans aller plus loin, il suffit de les comparer aux cuivres, de facture pareille, aiipli([ués sur les g'iaces sans tain des deux portes, feuillages

Cliché Neunlein

Marie-Antoinette et ses enfants, par M"'' Vigée-Lebrun (1787).

et boutons de roses auprès desquels un dauphin et un cœur percé de flèches résument si gentiment le symbolisme convenable aux jeunes époux.

Marie-Antoinette dauphine n'avait pu obtenir, avec les plus vives instances, qu'on lui refit la grande chambre à coucher : Gabriel, pour une fois quHl conservait au lieu de détruire, eut gain de cause, l.e plafond,

à peine modifié, fut redoré, et l'aigle d'Autriche, avec des sphinx, y fut modelé par Antoine Rousseau, en stucs assez lourds, auprès de colombes et de dauphins accolés aux armes de France et de Navarre. Derrière la solennelle balustrade, un dais de brocart à paillettes dorées abritait le lit somptueux, et dans l'angle de la muraille, à gauche, s'ouvre encore

Cliché Keui'iiei

Salon des Cabinets de Marie- Antoinette.

la porte dérobée par où la Reine gagnait ses Cabinets intérieurs, les Bibliothèques, la salle de bain, le salon où elle aimait se retirer, malgré la tristesse de la petite cour sur laquelle ouvrent leurs fenêtres, lorsqu'elle ne pouvait fuir jusqu'en son cher et tout aimable ïrianon.

La dernière et la plus belle des pièces de cet appartement intérieur, le grand Cabinet, fut toute décorée à nouveau, en 1783, par les frères Rousseau. Une niche de glaces, comme à la Méridienne, abrite un canapé, d'où les hautes coiffures à plumes vont se refléter partout; et les reliefs dorés des boiseries ont la précision de métaux ciselés. L'aspect noble et paisible de ces panneaux longs, où des sphinx ailés à têtes de femmes sont accroupis deux par deux aux côtés de trépieds fumants, tandis

LE CHATEAU DE LOUIS XV ET D !•: LOUIS XVI

que, tout en haut, de grands médaillons au chiffre de la Reine semblent soutenir des vases de parfums, s'égaie, à la base du lambris, d'autres panneaux étroits où TAmour aux yeux bandés se balance sur une escarpolette de fleurs. Le st^de de l'Empire, le décor des meubles de Jacob, apparaît ici mieux qu'en germe, et déjà dans toute sa plénitude ; il ne faut pas oublier que la résurrection d'Herculanum et de Pompéi est toute récente, et c[ue le grand Piranesi a publié ses premiers ornements d'après l'antique. Les bronzes réguliers qui rehaussent la belle cheminée de marbre rouge, soutenue par de classiques tètes de femmes, s'accordent à la pureté de lignes du lambris; et le joli lustre, le petit mobilier gracieux conservent un charmecrintimité à ce salon où survit encore le sourire de la Reine dans le délicieux buste en biscuit de Pajou.

C'est dans le même goût classic|ue, avec le même agencement des panneaux étroits ou larges, aux bordures rectangulaires, cj^ue les frères Rousseau achevaient, aux approches de la Révolution, le Cabinet en arrière de la chambre du Roi. L^'ne porte dérobée, à gauche de l'alcôve, mène dans cette petite pièce, où l'esprit et la variété infinie des motifs s'associent à des prodiges d'exécution. Chacun des grands panneaux, complété en haut et en bas par deux compartiments en largeur, a pour thème un des ^Ministères soumis à l'autorité royale : Agriculture, Finances, Guerre, 3Iarine, Arts et Sciences. Dire tout ce ciue les ingénieux sculpteurs ont dépensé de verve aux jolus infimes détails serait impossible ; et les bronzes de la cheminée, rinceaux de feuillages et de fleurs, têtes de lions, ser-

Cliché Neuideiu.

Panneau du Cabinet en arrière de la chambre à coucher de Louis XVI.

pents qui se tordent en appliques, montrent, aussi bien que les boiseries, les plus exquis modèles d'un art cette fois affranchi des entraves de l'antiquité, et rattaché à la meilleure tradition française.

C'est la dernière fleur et le dernier sourire de Tart de Versailles. De ce cabinet d'oi^i Louis XVI, par le balcon de la cour des Cerfs, gagne sans être vu sa Forge cachée sous les toits, et d'où il gagne aussi les appartements de .ALarie-Antoinette par l'étroit et long corridor, le Passage du Roi, qu'il a fait ouvrir en 1775 aux chambres de l'entresol, il sortira en hâte au matin du 6 octobre 1789, pour aller chercher la Reine, menacée par les hordes furieuses qui ont envahi le Château. Mais déjà Marie-Antoinette a franchi sa porte dérobée, traversé l'Œil-de-Beuf, la Chambre de parade et le Cabinet du Conseil ; et, serrant ses enfants des deux mains, elle écoute les cris de mort qui montent de la cour vers ses fenêtres.

K'«f^-/i«M»<A*f*lM^/v^'^«^-^''»'?'V^"''»^ f^i^'>^<^4^-^^

Panneau du salon des Cabinets de Marie-Antoinette.

Le Petit Trianon, du côté du Jardin français.

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