CHAPITRE VI
A la veille même du jour où le peuple de Paris allait chercher à Versailles (( le boulanger, la boulangère et le petit mitron », la Reine, seule, rêvait dans son jardin de Trianon. Le grand parc de Louis XIV s^était bien transformé durant tout un siècle; il avait lentement dépéri, sans que les restaurations successives et les reboisements eussent suffi à rendre à ses charmilles et à ses jeux d'eau la magnificence exigée par leur créateur. Une décision toute humaine et bienveillante du Roi devenait, dès 1704, une première cause de ruine. Voulant, raconte Dangeau, « que tous les jardins et toutes les fontaines fussent pour le public, » il faisait supprimer les grilles qui fermaient les bosquets. On peut juger des mutilations qui en résultèrent par celles qu'aujourd'hui encore la surveillance des gardes ne parvient pas à supprimer. Plombs mutilés ou volés, marbres entaillés, déshonorés par les inscriptions, telles furent les souffrances de ces jardins splendides, dont le vieux Roi n'avait plus grand souci, occupé qu'il était par les incessants travaux de 3Iarly. Le terrible
hi\ er de 1707, ([ui détruisit l(^s ]dus beaux arbres, donna de nouveaux motifs à l'abandon. Puis vint le deuil de 17 15, et Versailles fut désert. Les jardiniers y restaient toutefois, et la petite colonie des gondoliers du Canal; en 17 17, Pierre le (irand fut conduit en gondole de Trianon à la Ménagerie. D'ailleurs, cette année même, par mesure d'économie, les matelots vénitiens étaient licenciés. Il arri\a aussi que Pouis XV, dans ses premières années de \^ersailles, se divertît à la mode de son aïeul en promenades sur le Canal ; mais le goût n'était plus à ces réjouissances tl'apparat.
.V partir de 1730, en même temps que recommencent au Château les grands ouvrages d'architecture, les jardins sont remis en état. Le duc d'Antin fait rétablir les fermetures des bosquets, repeindre les plombs, nettoyer les marbres; on restaure, en 1732, les édifices compliqués de l'Arc de Triomphe, et, en 1739, Jacques-Ange Gabriel construit dans le massif du 31arais, sur un emplacement destiné par Louis XIA' à une fontaine qui ne fut pas exécutée, le Nouveau bosquet du Dauphin. C'était, à l'usage du fils de Louis XV, une sorte d'abrégé de la ^lénagerie. Un pavillon octogone entre deux volières joliment peintes occupait le centre d'un parterre où des canards et des tortues étaient nourris par l'enfant royal. Antoine Rousseau avait ciselé les ornements du pavillon, et près des volières étaient placés deux chefs-d'œuvre des frères Coustou, ces marbres élégants et spirituels au possible, Louis XA' et ^larie Leczinska sous les traits de Jupiter et de Junon, qui, transportés à Trianon par Hubert Robert, puis au musée de A'ersailles, ont trouvé au Louvre, en 1850, un asile définitif.
Pendant que s'ache\'ait. à l'intérieur du Château, le grand décor du salon d'Hercule, dernier et splendide souvenir de l'art de Louis XIV dans le Versailles de Louis XV, l'immense bassin de Xeptune se parait des figures et des groupes que 31ansart avait rêvés pour animer ses lignes puissantes, et qui, sous la main des heureux maîtres de l'art nouveau, prenaient une vie et une beauté encore inconnues. Les travaux a' recommencèrent dès 1733. Les glaçons de pierre et les divers ornements de cette longue muraille sont sculptés par Verberckt et Le Goupil, auxquels succèdent vSenelle et Hard}-; cependant Bouchardon, Jean-Baptiste Lemoine et Lambert-Sigisbert Adam préparent les groupes de plomb qui seront posés en 1739 et 1740; ce fut le 14 août 1741 que, pour la première fois, les eaux du bassin tel que nous le connaissons jouèrent devant le Roi.
Les vingt-deux vases de plomb posés sur la tablette supérieure et les
mascarons fixés à la muraille ont été modelés par Girardon avant 1685, et gardent, malgré la perte de leur dorure, une richesse et une magnificence extraordinaires. Plus bas, sur la margelle inférieure, trois groupes allégoriques s adossent à la muraille. Au centre est le Triomphe de Neptune et d'Amphitrite, exécuté par Adam selon les règles, on serait presque tenté de dire d'après les projets de ces Triomphes marins imaginés jadis
Le bassin de Neptune.
pour les bassins du grand Parterre. Le dieu et la déesse, Tun avec le trident, lautre avec le sceptre, sont assis au bord d'une large conque dominée par une tète de dragon ailé. Des tritons, une naïade leur font escorte, et des dauphins nagent devant eux. Les figures, un peu maigres et banales, sont loin de valoir celle des autres groupes. A droite, Lemoine a représenté le vieil Océan assis, les jambes croisées, contre le vaste corps tout squameux d un espadon; à ses pieds rampe un énorme crabe qui dévore un serpent de mer; plus loin, un ph(jque en criant sort des roseaux. A gauche, Bouchardon a modelé un Protée jeune, imberbe, appu}-é contre un poisson monstrueux qui se traîne sur une vasque largement étalée, et dont les replis abritent des tètes étonnées de dauphins et de phoques. Tout
cela est d'un travail aisé, souille et vraiment fluide, qui n'avait pas encore son égal dans l'art français. Et la perfection même de ce grand art décoratif est atteinte dans les deux groupes de Bouchardon. placés, comme sur deux promontoires, aux extrémités en retour du long rebord de pierre. Ces dragons, de mine chinoise, aux larges pattes palmées, à la croupe tortueuse et si bien recourbée, que chevauchent et tiennent en laisse des amours potelés, joufflus, aux tètes mutines et candides, aux
Ci;clie Baibxhon
iassin de Neotune. Un dragon, par Bouchardon.
jolies boucles relevées sur la nuque, sont une merveille d'esprit, d'une irrésistible séduction. Quelle belle matière que le plomb aux mains de pareils maîtres !
De nouveau les jardins sont laissés à l'abandon, l'aigri des vieilles charmilles sert aux pires malfaiteurs ; on vole et on assassine même dans les bosquets. Mais le Roi, tout à ses plaisirs, n'aime plus que Trianon ; il y trouve la retraite de son choix, et lorsque commence la durable faveur de 31""' de Pompadour, c'est là qu'il cherchera souvent à dissiper son éternel ennui. I.es goûts champêtres de la marcjuise vont s'exercer à ïrianon, comme à l'Ermitage, à Bellevue, à Compiègne, à Fontainebleau. Déjà le Roi avait dans ses cabinets des combles, au Château, toute une basse-cour de pigeons et de poules; à Trianon, Gabriel lui construit, en
LES JARDINS AU XVIII' SIÈCLE ET LE Pl'TIT TRIAXON 143
1749 et 1750, une « ])etite ménagerie », c'est-à-dire une ferme, comprenant laiterie, vacherie et bergerie, dont on peut voir encore les bâtiments, un peu modernisés, à quelque distance au-dessous du grand bassin du Trèfle, le réser\oir creusé au XVir siècle pour alimenter lesjeuxdeau de Trianon. Devant la laiterie, un gracieux parterre, avec fpuitre bassins, des plates-
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Le Petit Trianon, du côté de la cour.
bandes de gazon et de fleurs, des avenues d'arljres taillés en berceau, des bosquets rustiques, faisaient cadre à un pavillon circulaire flanqué de quatre cabinets, dont une restauration minutieuse vient de rétablir les lamlDris dorés et le pavé de marbres en mosaïque. Ce « salon de compagnie et de jeu » est de la plus g-alante invention, avec ses colonnes engagées et sa frise toute étincelanted'or, où s'ébattent, en des comiDartiments de stuc, les oiseaux de la basse-cour royale. Il y avait encore un « salon frais )) très élégant, accompagné de galeries de treillage, qui servait de salle à manger; il a disparu sous la Révolution.
Voilà donc le théâtre des divertissements rustiques de M"" de Pompadour, bergère d'opéra, qui porte, avant Marie-Antoinette, la houlette
enrubannée et les seaux à lait. Le Roi, plus curieux de jardinage que de bergerie, tente de son côté des expériences nouvelles. Il a fait venir de Saint-Germain le jardinier Claude Richard, dont les cultures de fleurs
Petit Trianon. Rampe de l'escalier.
sont célèbres jusqu'en Hollande; il se l'est attaché, Ta installé et logé dans le nouveau Trianon. Et alors, de 1733 à 1759, on construit des serres chaudes, des serres sans feu, des serres hollandaises; les pépinières, les potagers, les fleuristes, les orangeries se succèdent et s'avoisinent; le Roi cultive les ananas, les pêchers, les figuiers, et distribue lui-même aux personnes de sa suite les fraises merveilleuses dont il a forcé l'éclosion. En même temps, il appelle dans son Trianon un botaniste jeune encore et déjà illustre, Bernard de Jussieu, auquel est remise, pendant
quelques années, la direction méthodique des plantations. Sous l'inspiration de Jussieu, le jardin botanique de ïrianon s'enrichit des plants et des arbustes les plus rares, que le fils de Claude Richard, Antoine, ira chercher dans toutes les contrées de l'Europe et jusqu'à Tunis ou en Asie Mineure, ou que les chefs des escadres royales ont ordre de rapporter de leurs expéditions lointaines. On voit encore, près de l'entrée du Petit
Cliclié .Neurdeii
Petit Trianon. Cheminée du srand salon.
Trianon, quelques cèdres du Liban et quelques pins exotiques, rares survivants du jardin botanique de Louis XV,
Tout ce joli domaine, si fleuri, si vivant, appelle un centre d'habitation. Aussi bien, dès 1759, Louis XV a-t-il décidé la construction d'un petit château, dont les plans, dressés par Gabriel, ont eu l'approbation de M""' de Pompadour. Le Petit Trianon s'élève en deux années, de 1762 à 1764; il en faut trois ou quatre pour le décorer, le meubler ; tout est terminé en 1768, avec une dépense d'un peu plus de sept cent mille livres. C'est une maison de forme carrée, comprenant un étage surmonté d'un attique, sous un toit plat à l'italienne que borde une balustrade. LTne façade en est tournée vers le Jardin français, qui la sépare du Grand
Trianon; elle est précédée d'un parterre, au-dessus duquel des escaliers donnent accès à un perron, et quatre hautes colonnes cannelées, partant de ce perron, s'adossent à la muraille pour soutenir une avancée de la corniche. La seconde façade est sur une cour fermée d'une grille; de ce côté, le sol étant beaucoup plus bas, il y a un rez-de-chaussée, et, au lieu de colonnes, des pilastres en fai])le relief séparent les cinq fenêtres. Point
Cliclie Neurdein.
Peut Trianon. Panneau de la chambre à coucher, sculpté par Guibert.
d'ornements inutiles, de mascarons ou de trophées; toute la beauté du petit édifice est dans l'harmonie très pure de ses lignes droites, dans les proportions du cadre de ses fenêtres, du bandeau plat de sa corniche. C'est de l'architecture de la Renaissance romaine, traduite par un disciple de .Mansart.
Si l'on entre par la cour, le vestibule, tout de pierre blanche et claire, réjouit les regards par une délicieuse rampe d'escalier en fer ciselé et qui forme balcon au premier étage. Des fenêtres qui éclairent les dégagements intérieurs répondent, sur la muraille du fond, aux fenêtres de façade dont elles reflètent la vive lumière, et de grandes guirlandes de chêne égaient la simplicité des autres murs. Les appartements se compc-
sent, au premier étage, crime antichambre, d'une salle à manger, d'un petit salon d'angle et d'un grand salon; le cabinet du Roi, qui donne sur le jardin botanique, est accompagné d'un petit cabinet et d'une bibliothèque. A l'entresol et au second étage sont les chambres à coucher; au rez-de-chaussée, la salle de billard, la salle des gardes et les offices. Une des grandes curiosités du nouveau palais était le mécanisme inventé par
Le Petit Trianon. Chambre à coucher de Marie-Antoinette.
un artiste du nom de Loriot pour la salle à manger : le parquet s'ouvrait sur un signal, et une table volante, ou plutôt le milieu delà table autour de laquelle on était assis, descendait et montait avec les mets et les boissons; les feuilles d'une rose de métal se dépliaient pour cacher le vide. L'on imagine aisément le mystère des soupers galants et des fêtes intimes dans ces pièces aux boiseries fines dont les reliefs blancs et dorés se détachaient sur un fond du vert d'eau le plus tendre; des dessus de porte de Pater, de Natoire et de Lépicié animaient les délicates murailles de leurs figures spirituelles et de leurs paysages aux chaudes couleurs. Ces charmantes boiseries, aujourd'hui si lourdement empâtées par l'enduit à la colle de ton grisâtre dont Louis-Philippe les a fait badigeonner, sont
Tœuvre d'un artiste peu connu. Guibert, le beau-frère du peintre Vernet. C est Gabriel évidemment qui a dessiné les grandes lignes du décor, les corniches des plafonds et les encadrements de porte d'un style tout inspiré de l'antique; mais c'est à Guibert c[u"il faut faire honneur des motifs si variés et personnels dont les panneaux sont embellis ; tout y rappelle les jardins de Trianon. Dans la salle à manger, les fruits les plus divers s'entassent en de larges coupes ; dans le grand salon, des branches de lis s'encadrent en des couronnes de laurier et de chêne: dans
Les Jardins de \"ersaiiles en 1773, par Hubert Robert.
le cabinet du Roi qui deviendra la chambre de 31arie-Antoinette^ . il 3" a des bouquets de roses, de pavots, de renoncules, d'asters, mêlés aux fleurs des champs, à des liserons, des coquelicots, d'une grâce, d'une simplicité exquises.
Le palais imaginé par 31""" de Pompadour fut inauguré par M'"" du Barry; mais lorsque, bien peu de temps après la mort de Louis XV, il eut été donné par Louis XA'I à la Reine, il sembla qu'une si aimable présence en avait chassé les pénibles et impurs souvenirs; et le Petit Trianon ne sera plus désormais pour ses visiteurs que le séjour favori de Marie-Antoinette. Elle y apparaît partout, semble-t-il; et pourtant une seule petite pièce, un boudoir, a été de nouveau décoré pour elle, et bien probablement par un des Rousseau, dans le style de son cabinet de
la .Aléridienne, à Versailles. La chambre à coucher, Tancien cabinet de Louis XV, a gardé, fort heureusement, les boiseries de Guibert, avec leur flore champêtre toute fraîche ; et le mobilier disparate, mais si joli par endroits que Napoléon I", Louis-Philippe et l'impératrice Eugénie y ont peu à peu rassemblé : lit, chaises et fauteuils, commode et bibliothèque, tables et guéridons, pendules, candélabres, jusqu'au merveilleux lustre du vestibule, tout dans le petit palais aide à une évocation pieuse de la Reine, tout parle de sa grâce et de sa bonté.
Les Jardins de Versailles en 1775, par Hubert Robert.
On pouvait prévoir dès lors qu\ine fantaisie t(jute-puissante, plus que jamais attachée à ïrianon, y continuerait les embellissements au détriment des jardins de Versailles. Ces jardins semblaient condamnés à périr ; leurs fontaines remplies de bourbe répandaient une odeur infecte, les charmilles desséchées n'avaient plus la majesté d'autrefois. .Mais c'est à ce moment même qu'est décidée la grande transformation qui nous a donné les merveilles dont nous j(juissons aujourd hui. Le plan général de reconstruction du Château que le comte d'Angiviller avait fait adopter à Louis XV, comportait sans aucun doute un remaniement du parc. Les travaux entrepris au Château, puis interrompus, ne servaient, nous l'avons vu, qu'à déformer irrémédiablement la grande œuvre de Le
'Ynn et de 3lansart: dans les jardins, le résultat fut parfait. La mode n'était plus aux grandes lignes sj^métriques, aux avenues droites interminables, aux savantes architectures de feuillage; les âmes sensibles se tournaient vers la nature. On cherchait les allées « tortueuses et irrégulières, bordées de bocag^es fleuris, couvertes de mille guirlandes de vigne de Judée, de vigne vierge, de liseron, de h(Jublon. de clématite », les eaux limpides et claires, « circulant parmi Therbe et les fleurs en filets presque imperceptibles >\ que Rousseau célèbre dans sa Nouvelle Héloïse ;
Le bosquet d'Apollon.
on ne voulait plus des architectes «chèrement pa3'és pour gâter la nature »; on demandait, pour Thomme de goût, « une promenade à la porte de sa maison ». « Il la fera », disait Jean-Jacques, « si commode et si agréable^qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. » C'est le jardin anglais qui va être organisé à Trianon, et qui faillit l'être à Versailles. Le 20 novembre 1774, fut annoncée la vente « de tous les bois de futaie, de ligne et de décoration, et des taillis en massifs » des jardins de Versailles et de Trianon. L'abatage des vieux arbres commença dès la fin de décembre; Hubert Robert en a fixé le souvenir, avec une vérité pittoresque, en deux de ses
meilleurs tableaux. I.emoine, jardinier du parc, entreprit la replantation au printemps de 1776. Le plan de Le Nôtre était conservé ; mais au lieu des trop hautes et monotones charmilles, les bosquets n'étaient plus entourés que de haies, et des rangs de tilleuls, d'ormes et de charmes, en bordure de chaque allée, préparaient ces profondes nefs de verdure qui sont devenues, avec les années, Torgueil et l'enchantement de Versailles. Les ifs
Le temple de l'Amour.
de Louis XV continuèrent, au pourtour des rampes de Latone, à dresser leurs guérites immuables et sombres; mais, tout au long des pentes qui s'abaissent du Parterre d'eau vers le lac des Suisses et le bassin de Neptune, des marronniers élevèrent les murailles immenses que les rayons du soleil couchant découpent en figures lumineuses de vitrail. Les bosquets du Dauphin et de la Girandole devinrent des quinconces de marronniers; le Labyrinthe, détruit en 1775, fut remplacé par le bosquet de la Reine, et Hubert Robert dessina, en 1778, l'ingénieux arrangement des Bains d'Apollon, sur l'emplacement de l'ancien Marais. C'est le jardin anglais dans toute sa perfection, avec son rocher en maçonnerie, sa grotte qui abrite l'Apollon chez Thétis de Girardon, son petit lac, sa pelouse
.toujours verte et ses massifs d'arbres harmonieux; mais où sont les eaux L^rillantes et bouillonnantes que demandait Jean-Jacques ?
I.a Reine attendait mieux de son joli Trianon. Elle s'adressa d'abcjrd à Antoine Richard, qui a\ait visité rAng-lcterrc. et qui lui présenta bien vite un i)lan où rien ne manc[uait, non pas même les ornements chinois dont le piquant semblait indispensable pour faire goûter la nature : kiosques, pagode, volières, avec un théâtre et un tem]:)le de Diane, au milieu
Le Ik
des indolents méandres d'une rivière en de grasses prairies. Ce plan ne satisfit point, mais un autre, qu'avait préparé le comte de Caraman, fut agréé, presque aussitôt repris par l'architecte Clique, est terminé en 1777. Il ménageait autour du Petit Trianon les perspectives les plus heureuses. Les prairies, la montagne, le lac et l'indispensable rivière s'y rehaussaient du belvédère, du théâtre et du temple non moins indispensables. Des maquettes de tout ce décor furent exposées devant la Cour et approuvées. Le temple de l'Amour, construit par le sculpteur Deschamps en 1778, consiste en une rotonde de douze colonnes corinthiennes en marbre blanc, qui soutiennent une coupole basse de style romain; au centre, sur
un socle élégant, il y a une statue de l'Amour adolescent qui se taille un arc dans la massue d'Hercule ; la statue, sculptée par Bouchardon en 1746, a été transportée au Louvre, et remplacée par une copie. Le théâtre, d'abord installé dans la galerie du Grand Trianon, puis dans l'Orangerie, auprès d'un jeu de bague à la chinoise, fut élevé à part, en 1778 et 177g, sur les dessins de 31ique. D'extérieur, c'est un bâtiment des plus
Hameau de Trianon. La Maison de la Reine.
modestes, qui s'abrite derrière les charmilles du jardin français, en contre-bas de la petite montagne où se dresse le Belvédère. Mais d'intérieur, c'est un des plus parfaits bijoux de l'art de Louis XVI. La petite salle, en fer à cheval assez étroit, comprend deux galeries de loges, sous une voussure percée dedouze œils-de-bœuf. Desamours, assis sur la frise, tiennent des guirlandes de fleurs ; des cariatides féminines soulèvent le rideau de la scène ; deux muses, au-dessus de ce rideau, s'appuient à un écusson au chiffre de la Reine ; des nymphes enfin, sur l'avant-scène, portent des cornes d'abondance remplies de fleurs et de fruits, où les bougies étaient piquées. Toutes ces sculptures (œuvres de Deschamps),
en pâte de carton et en stuc, entièrement dorées de deux ors, s'harmonisent avec les fines boiseries peintes en brèche violette ou en marbre laiteux que soutenait autrefois le ton bleu délicieux de la moire, des velours et du gros de Tours qui revêtaient les loges et le parterre. Ce fut là que. devant des specttiteurs d'élite, la Reine joua elle-même dans les
Hameau de Trianon. La Laiterie.
comédies de Sedaine, de 31onsigny, de Favart, et que, le ig août 1785, en présence de Beaumarchais, elle fut la Rosine du Barbier de Séville. Le Belvédère ne fut terminé qu'en 1781. C'est un pavillon octogone, avec quatre portes et quatre fenêtres alternées, au-dessus desquelles Deschamps a délicatement sculpté en bas-relief les Saisons. Le dedans, stuqué d'un ton crème très doux, a été orné par le peintre Le Riche de jolies arabesques avec figurines dans le goût du décor de la villa Madame, à Rome, ou des Loges de Raphaël. Autour de ce salon d'été, des sphinx, en quatre groupes, montaient la garde sur le rocher gazonné et fleuri, reflété dans l'eau paisible du lac; une cascade menue jaillissait du sein de la montagne, et des arbres rares, de grands buissons parfumés faisaient
cadre aux savantes perspectives de Mique. C'était un décor de théâtre idéal, bientôt complété, de 1783 à 1786, par la construction du Hameau, sur un large terrain qui continuait le parc du nouveau Trianon, vers la p<jrte Saint-Antoine.
Déjà le prince de Condé s'était fait construire, à Chantilly, des mai-
Hameau de Trianon. Le Lac et la Tour de Marlborough.
sons rustiques propres à ces déguisements dont raffolait une noblesse blasée et lasse de la vie de Cour. Les paysanneries à la Diderot et à la Greuze étaient tout justement ce qui convenait à des àaies si frivoles que les fortes beautés entrevues par un Jean-Jacques leur demeuraient encore inaccessibles ; mais on s y acheminait doucement par la féerie et le jeu. Quand Bernardin de Saint-Pierre, en 1784, publie ses Études de la nature, toute la Cour de France ne rêve que chaumières et moulins ; ce ne sont, dans les prés, qu'agneaux enrubannés de couleurs tendres, et pas le moindre loup. Le Roi même, chasseur obstiné et peu sensible auxberquinades, avait fait creuser sur la grande terrasse de Versailles, devant les fenêtres de Tappartement du Dauphin, une manière de potager où il s'exer-
çait avec son fils aux travaux des champs. .Marie-Antoinette ne voulait rien d'aussi sérieux, mais elle était heureuse c[ue son Hameau de Trianon surpassât en élégance celui de Chantilly. I/arrangement, fidèlement conservé dans les restaurations successives, est séduisant et gracieux au possible. Un lac, aux rives sinueuses, où s'inclinent des pentes gazonnées, reilète les balustrades de la maison de la Reine, reliée par une galerie de bois à la maison du billard. I.es murs (jrnés par les peintres Tolède et Dardignac': sont en imitation de j^ierres et de briques usées, lézardées, que rejoignent des traverses de. bois vermoulu. Un toit de chaume les recouvre et des escaliers à jour y donnent accès, et les rosiers grimpants et la vigne vierge couvrent de leur verdure jo3^euse ces misères apprêtées. Près de là bruit le tic-tac d'un petit moulin; un boudoir et des bâtiments de ser\-ice se cachent derrière le manoir. Plus loin, au delà d'un pont rustique, il y a des logis de garde et de jardinier, un poulailler, une grange et une tour avec une laiterie. Ua tour porte le nom de ]Marlborough, en souvenir de la vieille complainte sur la mort du général anglais, cjue 31""' Poitrine, la nourrice du Dauphin, avait apportée de son village, et apprise au Roi et à la Reine; la laiterie, achevée en i7<S6, a encore ses charmantes tables de marbre et ses fontaines, et l'on aimerait y voir quelques restes du fameux service de porcelaine blanche et bleue au chiffre de la Reine, fal^riqué à Sèvres pour Trianon en même temps que pour Rambouillet.
Après avoir erré dans les allées que parfume l'odeur amère du Ijuis. si l'on arrive, un soir de printemps ou d'automne, sur la berge silencieuse du petit lac, on suit du rêve, penchées aux vieux balcons de bois, les figures d'autrefois, avec ces robes de percale blanche et ces coiffes de gaze que 31""' Campan nous a décrites; on revoit la Reine, seule, un livre à la main, gagnant la grotte voisine du Belvédère. C'est là cju'elle était assise, l'après-midi du 5 octobre 1789, lorsqu'un page vint lui apprendre l'arrivée menaçante du peuple de Paris; elle c^uitta Trianon pour A^ersailles, avec un dernier regarda l'asile heureux où les illusions rustiques, les plaisirs du théâtre et l'amitié plus douce lui avaient fait oublier pour un temps les soucis trop graves de la royauté.
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Le Centenaire des Etats généraux célébré par le Président Carnot à Versailles, par RoU.