DÉCLARATION
fc Les soussignés, administrateurs et conseillers municipaux de la ville de Versailles, déclarent sur l'honneur qu'il n'existe pas à leur connaissance, dans les établissements publics et communaux de la ville de Versailles, d'armes à feu et de munitions de guerre autres que ce qui suit :
« 1^ Dans les bâtiments de la Mairie :
Fusils de pompiers 82
Fusils restés 32
Fusils hors de service. ... 9 Mousquetons hors de service. 6 Pistolets hors de service. • . 4
Total îâT"
a 2^ Dans la fourrière de la Mairie :
« Un boulet chargé, dix-sept paquets de cartouches, six cartouches détachées, deux cartouches à blanc, quarante amorces de canon, trois sacs contenant de la poudre, vingt fusées d'artifice, un sac de vis pour mitrailleuses, un sac contenant des vis, des
écrous et étuis videf de charges d'artillerie.
« 3^ Trois fusils de carde nationale dans la maison de correction, avenue de Paris, n* 20, lesquels paraissent devoir être laissés pour la sûreté des gardiens.
(( 4^ Quelques fusils de chasse ou autres déposés en gage dans l'établissement du Mont-de-Piété où ils doivent demeurer à titre de dépôt et sous la surveillance du directeur ae l'établissement, qui pourrait s'engager à ne pas les rendre avant la fin de la guerre.
a 5® Quelques vieux fusils à pierre ou autres au Grand-Théâtre, servant aux représentations scéniques.
(( &* Un certain nombre de fusils de chasse, déposés au Palais de Justice par suite de confiscation après constatation de délits de chasse.
« V Enfin, il a existé au lycée de Versailles quelques fusils qui servaient aux élèves pour faire l'exercice, mais ils ont dû en être enlevés.
« Fait à l'Hôtel-de- Ville, le 25 décembre 1870. »
C'était sans doute la découverte de la poudre oubliée par les gendarmes français dans un coin de la caserne qu'ils occupaient (et qui était contiguê & la préfectuie), qui avait amené tout a coup ce redoublement de sévérité, car cette découverte avait paru causer le plus grand émoi aux autorités prussiennes. On y avait vu la preuve de projets d'attentat contre la vie du Prince royal et du roi. A l'angle de l'avenue de Paris et de la rue Jean-Houdon, près de l'ancienne poste aux chevaux, se trouve un regard où aboutissent cinq gros tuyaux qui descendent des étangs Montbauron. Ge regard et tout les alentours furent aussitôt explorés. La maison voisine fut envahie et les caves militairement occupées pendant près de vingt-quatre heures. Des sapeurs armés de pelles et de pioches, éclairés par des flambeaux tenus par les locataires, sondèrent partout le sol, gardant un grand sérieux quand on les observait, se moquant de leurs chefs dès q|ue ceux-ci ne les regardaient plus. Ge nest pas tout. Sous le comble de la maison, il existe un réservoir qui fournit de l'eau à tous les étages. Or, le rez-de-chaussée était habité par l'architecte de l'ambassade de Prusse à Paris, M. Jung de Trêves, attaché à l'état-major du Prince royal. Ce prussien zélé ayant plusieurs fois entendu le bruit que fait le jeu des soupapes, s'était imaginé qu'il y avait là quelque mine qui ne tarderait pas à faire explosion. Pour un architecte officiel, honoré quelque temps après du titre
de conseiller, la méprise ne laissait pas d'être assez singulière; aussi demeura-t-il quelque peu confus le lendemain quand les habitants, pour le rassurer, lui montrèrent la cause de ses terreurs.
26 Beptenàbre.
Dans la matinée du 26, le Prince royal se donna la satisfaction de passer une revue dans la cour du Palais, devant les statues de Louis XIV, de Turenne, de Condé, et de ces maréchaux de l'empire qui avaient tant de fois battu TAllemagne.
Après la revue, il se plaça sur le soubassement de la statue de Louis XIV, et là, entouré de son état-major, il distribua les croix de fer gagnés dans le combat de Ghatilloû. Cette distribution terminée, il adressa à ses soldats une courte allocution dans laquelle il les félicita de leur bravoure, qui les rendait, dit-il, les égaux de ceux qui avaient combattu dans la Guerre de la délivrance (1). Il termina en criant : « Vive le roi ! » cri qui fut répété aussitôt par les soldats. Le général de Sandrart, commandant des troupes passées en revue, s'avança alors vers le Prince royal, et cria à son tour : «Vive le commandant de la troisième aimée, qui nous a conduits devant les portes de Paris 1 Vive notre cher prince Frédéric-Guillaume ! »
Les acclamations des soldats et des officiers présents à cette solennité militaire retentissaient encore, quand une troupe de paysans français faits prisonniers passa devant le Palais. Les cavaliers qui les conduisaient disaient tout haut que ces paysans étaient des espions et qu'on allait les fusiller. Ce n'était pas exact, mais il y avait là une occasion de jeter la terreur dans la population de Versailles, et jamais les occasions de ce genre n'étaient perdues.
Au moment où passaient ces prisonniers, autour desquels, comme toujours, s'était réunie une foule sympathique, M. Passa, pasteur de l'église rélormée de Versailles, sortait du Château, où il venait d'exercer son ministère auprès des blessés soignés à l'ambulance installée dans le salles du rezde-chaussée du Musée. A la vue de ces prisonniers, et en entendant dire qu'on les conduisait hors de la ville pour les fusiller, M. Passa se dirigea vivement vers un des aumôniers de régiment qui assistait à la revue et le supplia, au nom de leur religion commune, de s'unir à lui pour demander au Prince royal la grâce de ces malheureux. L'aumônier prussien s'y refusa
(1) On sait que c'est le nom consacré pour la campagne do 1813, qui délivra l'Allemagne de la domlnaUon de Napoléon.
en ces termes : « S'ils sont fusillés, c'est (( qu'ils ont mérité de l'être. On ne vous fera « jamais assez souffrir. « Cette guerre est « au dernier sang. Voyez nos soldats : ils <( sont tous une âme 1 »
M. Passa exprima en termes énergiques toute son indignation à ce pasteur si pénétré de l'esprit prussien, et termina en lui disant : « Vous vous dites ministre de TEvanc( gile, et quel Evangile prêchez - vous »
« Monsieur? Après les paroles que vous « venez de prononcer, il ef^i bien évident « pour moi que nous ne servons pas, vous « et moi, le nxême Dieu ! »
L'aumônier répliqua avec emportement :
« Cessons : nous ne nous entendrions pas !
« — Je l'espère bien, répondit M. Passa, (( car il n'y a rien de commun entre nous ! »
Cette vive discussion avait attiré l'attention de l'état-major groupé autour du Prince. Celui-ci s'informa sans doute de ce qui se passait, et envoya vers M. Passa un officier qui lui dit : « Monsieur, il sera sursis à l'exécution. )>
M. Passa put constater en effet que ces prisonniers n'étaient pas conduits au lieu d'exécution. Ils furent simplement enfermés dans la caserne de Croy, comme tous ceux qu'on avait déjà amenés à Versailles.
Là, ils reçurent des secours et des soins d'un de nos concitoyens, M. Emile Hardy, qui depuis trois jours avait commencé l'œuvre admirable de dévouement et de charité à laquelle il se voua pendant toute la durée de l'occupation. Encouragé par M. Passa, soutenu par plusieurs conseillers municipaux, et en particulier par M. Bersot, il se fit spontanément le protecteur des prisonniers, et, comme l'a dit M. Bersot luimême, (( le bon génie de la prison. » Usant de son caractère de franc-maçon, et invoquant avec l'éloquence naturelle d'un homme de cœur les droits de l'humanité, il obtint de faire distribuer, aux prisonniers si nooibreux qui chaque jour arrivaient ou partaient, des aliments, des couvertures, des vêtements, et en même temps il leur apportait la consolation et la* force que donnent les paroles sympathiques et affectueuses d'un compatriote. Dès ces premiers jours, nous voyons M. Emile Hardy à l'œuvre ; nous le retrouverons tontes les fois que nous parlerons de prisonniers, car aucun d'eux n'a échappé à ses bienfaits, et plusieurs lui doivent la vie.
Parmi les officiers qui venaient faire des réquisitionsà la mairie, il en était qui nonseulement se présentaient avec une morgue hautaine et insultante, mais se croyaient obligés d'entrer dans de bruyantes colères et de proférer des menaces d'amendci
d'emprisonnement, d'envoi en Prusse, dès qu'on leur présentait des objections, quelque légitimes qu'elles fussent. Un officier de ce caractère avait adressé à la ville la réquisition d'une selle de forme particulière et d'un harnachement complet de même genre. On avait cherché chez nos selliers sans pouvoir trouver, ce qui n'avait rien de surprenant. Une selle un peu riche est en effet un de ces objets que nos commerçants vont choisir dans les grands magasins de Paris, dès qu'une demande leur est faite. D'ailleurs, depuis deux mois, bien des motifs les avaient empêchés de s'approvisionner. La selle n'avait donc pu être fournie, et personne ne pensait qu'un incident aussi insignifiant prendrait de l'importance, quand la lettre suivante arriva à la mairie.
« Versailles, 25 septembre 1870.
« A la Mairie de Versailles, «La ville de Versailles reçoit l'ordre de payer 2,000 francs jusqu'à demain matin 10 heures, parce qu'elle n'a pas exécuté l'ordre de livrer une selle et Tautre harnachement pour un officier de la gendarmerie.
a L'intendant en chef de l'armée 3* allemande.
« Jacobi, (?) tt Conseiller intime. »
Il y avait là un de ces caprices vexatoires, particuliers au caractère prussien, dont la raideur cassante et le pédantisme tyrannique sont si cordialement détestés des habitants du centre et du midi de l'Allemagne. Si la municipalité s'était courbée humblement devant cette notification, si elle avait accepté d'être traitée ainsi comme un serf par son seigneur, ou comme le soldat prussien roturier par l'officier de noble race, elle perdait irrévocablement toute son autorité protectrice; elle devenait, de son propre consentement, taillable et corvéable à merci. II était donc indispensable de montrer, par une décision énergique et prompte, que ce n'était pas de cette façon que les relations pouvaient s'établir et durer entre le pouvoir civil municipal français et l'autorité militaire prussienne. La municipalité ne cherchait pas à se soustraire aux durps obligations que lui imposait sa situation de vaincue ; mais dès qu'elle était maintenue par l'ennemi luimême comme pouvoir français, il fallait qu'elle fût traitée par lui avec considération, et son premier devoir à elle-même était de se faire respecter, en ne consentant à rien qui altérât sa dignité. C'était là certainement une situation extrêmement
délicate, mais qui n'offrait pas de difficultés insurmontables pour des hommes ayant une intelligence calme, et un sens juste de l'honneur et du droit.
Aussi, la municipalité, au reçu de l'ordre de l'intendant, résolut de protester immédiatemment devant l'at^rité la plus haute, et la lettre suivante fut envoyée au Prince royal :
« Versailles, 26 septembre 1870, 9 h. m* «A Son Altesse le Prince royal de Prusse.
« Prince,
(( La ville de Versailles tient son existence de ses relations journalières avec Paris; vous avez rompu le lien qui unissait ces deux villes et depuis deux huit jours vous assistez à l'agonie de notre ville.
« Il ne saurait entrer dans vos projets de hâter la mort de Versailles et d'y ajouter les tortures de l'humiliation.
«Cependant, les intendants de votre armée viennent de frapper la ville de Versailles d'une sorte d'amende de deux mille francSy pour n'avoir pas livré, dans un délai très court, une selle et un autre harnachement pour un officier de la gendarmerie, objets que les recherches faites n'ont pas pu procurer.
« L'administration mimicipale actuelle, qui représente légitimement la ville, surtout après les élections nouvelles qui ont eu lieu hier, ne peut prêter son concours à un pareil fait, et est prête, si vous croyez devoir maintenir son exécution, à déposer sa démission sur le bureau du Conseil municipal.
. a Nous vous prions, Prince, de recevoir l'hommage de nos respects.
« Les Adjoints, a Le Maire,
Lasnb, Rameau. »
Laurent-Hanin, Deroisin. »
En même temps qu'elle se refusait à une pareille pénalité et offrait sa démission, la municipalité montrait que si elle ne consentirait jamais à être traitée sans égards, elle ne se refusait pas à faire le possible pour répondre aux réquisitions qui lui étaient faites : un des conseillers municipaux, l'honorable M. de Pavant, voulut bien offrir une selle et un harnachement pris dans ses propres écuries. L'officier de gendarmerie dut s'en contenter, et quant à l'amende dont l'intendant avait puni la ville, elle ne fut pas payée, quoique la selle n'eut pas été fournie dans le délai prescrit.
Le 29, en effet, arriva à la mairie la ré-
f»onse affirmative . du Prince, ^ui levait 'amende. Cette lettre était rédigée dans un style royal et présentait comme une
« gràoe » la remise de rameode ; ce qui était naturel, elle ne donnait aucun tort & l'intendant, mais l'amende prononcée n'en était pas moins supprimée, et la municipalité avait ainsi évite qu'il ne s'établit un précédent d'humiliation qui aurait bien vite fait loi.
Voici la lettre du Prince royal :
« Versailles, 29 septembre 1870.
u Monsieur le Maire,
« Je réponds à la lettre que la ville de Versailles m'a adressé le 26 septembre, aue dans la gendarmerie de campagne, un cheval a dû être abattu et son narnachement détruit, parce qu'il était soupçonné d'être attaqué de la morve. Il était absolument nécessaire de remplacer ce cheval| ce qui ne pouvait se faire qu'à Versailles. Là réclamation de mon Intendant était par conséquent conforme à son devoir. Il ne paraissait pas probable que, dans la ville, on ne pût se procurer un seul harnachement, et par conséauent, il ne nous restait qu'à stimuler le zèle des employés de la ville, ce qui a été fait par la menace d'une peine.
(( Gomme aaprès le rapport de mon intendant, la ville a réussi depuis ce moment à se procurer une selle, je suis bien aise de pouvoir lui faire remise en grâce de l'amende.
« Frédérig-Guillaumb,
« Prince royal de Prusse. »
Dans la matinée du 26, le général-commandant de place de Voigts-Hhetz, escorté de ses ofQciers d'ordonnance, vint à la mairie faire plusieurs notifications importantes à la municipalité.
Malgré l'occupation, les journaux de Versailles avaient continué à paraître; quoiqu'ils eussent usé de grandes précautions, ils avaient attiré l'attention de l'autorité prussienne, qui ne négligeait rien, et la presse moins que toute autre chose* Le nombre des officiers et des soldats allemands qui savaient le français étant considérable, les journaux versaillais pouvaient, en efTet, trouver des lecteurs nombreux dans les rangs de l'armée et y exercer une certaine influence. Le commandant de place déclara à la municipalité qu'il entendait laisser à la presse une pleine et entière liberté, mais à la condition, cependant, que les journaux ne diraient rien de relatif a la guerre qui pût déplaire au gouvernement allemand. Ils pouvaient, au contraire, traiter absolument comme ils l'entendraient toutes les questions de politique intérieure; sur ce point| la polémique était permise» et môme, pour ainsi
dire, encouragée. En d'autres termes, il ne déplaisait pas à l'autorité prussienne de voir des journaux français se quereller sous leurs yeux à propos de nos propres affaires; la polémîoue sur ce point spécial avait toute liberté ae devenir très vive; républicains, monarchistes, bonapartistes étaient comme engagés à la lutte; le gouvernement prussien ne s'y opposait pas; ce spectacle, en effet, n'était pas mauvais à montrer à ses soldats, qui pouvaient apercevoir ainsi une des causes de notre faiblesse; il y avait là aussi un moyen ingénieux de leur faire aimer et admirer d'autant plus l'unité de leur propre gouvernement et l'unanimité momentanée des iournaux allemands dans leur respect pour laniiinarchie prussienne.
Il fut de plus enjoint à chaque journal, au moment oh. il paraissait, (renvoyer au bureau du commandant de place huit exemplaires, afin d'assurer la surveillance.
Des contestations quotidiennes avaient lieu entre les soldats et les commerçants à propos de la valeur des monnaies allemandes. Le général annonça que cette valeur serait fixée et obligatoire pour tous les habitants. Connaissance de cette décision fut portée à la population par l'avis suivant,
S[ue le général enjoignait à la mairie de aire afficher :
«AVIS
« Suivant l'ordre de Sa Majesté le Roi de Prusse, commandant en chef des armées fédérées de l'Allemagne, le cours des monnaies allemandes est fixé selon le tarif suivant :
<( 1 thaler prussien vaut. ... 3 75
« 1 florin bavarois 2 15
il 1 florin autrichien 2 50
(( 8 gros (en allem. groschen) . i « Les billets de banque ont la même valeur.
« La population de Versailles recevra ces valeurs dans les transactions individuelles avec les troupes allemandes.
(c Fait à Versailles, le 26 septembre 1870.
« De Voigts-Hhetz, « Général-CommandanU
« Pour traduction conforme^ tt Le Maire, « Rameau. »
Le général annonça en même temps que quelques-unes des consignes sévères données sur les routes et aux barrières de la ville étaient levées; en conséquence, la circulation entre Versailles et les communes voisines ne rencontrerait plus aueun
obstacle. Huit joars s'étaient écoulés de- 1 « Sont invités à vaquer librement à leurs puis la prise de possession de la ville; les *• * ' ' - '^ • • '
alentours avaient été parcourus; une
Srande partie des villages environnants tait occupée; les laissez-passer et les sauf-conduits ne seraient plus exigés.
Cette mesure était bien nécessaire, car les détachements qui parcouraient sans cesse les routes conduisant à Versailles arrêtaient constamment les voitures et charrettes qu'ils rencontraient, pour s'emparer des chevaux ; chaque jour arrivaient à la mairie des plaintes semblables a celles-
ci, que nous reproduisons dans sa naïveté contiante :
tt Monsieur le Maire,
(( En partant mardi de Versailles pour aller à Saintr-Nom-la-Bretèche avec un cheval et une voiture, on nous avait laissé passer à la grille de Saint-Germain, mais arrivés à la mairie du Grand-Ghesnay, on nous a arrêtés, et le soir, à la nuit tombante, on a enlevé notre cheval, en laissant la voiture et les harnais. Je vous prie donc, monsieur, de nous faire rendre le cheval, s'il vous plait; je vous en serai très reconnaissant.
a Je vous salue,
« Joseph B... »
Effrayés par ces vols quotidiens, les paysans des environs avaient résolu de ne plus rien apporter au marché de la ville, qui se trouva dépourvu de tout; les habitants n'y trouvaient plus ce qui était de nécessité absolue pour leur subsistance; les rares denrées qui arrivaient atteignaient des prix inaccessibles à la plus grande partie de la population. Il était donc bien naturel que la municipalité ne s'opposât pas & la disparition d'une consigne, par suite de laquelle les habitants de la ville eux-mêmes, qui se rendaient dans les villages voisins, étaient, à leur retour, empêchés de rentrer dans Versailles.
La levée de la consigne fut portée le lendemain à la connaissance du public par.
l'avis suivant :
« VILLE DE VERSAILLES
«AVIS
« Nous, commandant de la ville de Versailles pour l'autorité allemande,
« Prévenons le public,
« Que la circulation est et demeure entièrement libre de Versailles aux communes environnantes et réciproquement.
« Paris et les localités de la banlieue de Paris, situées dans le rayon d'attaque et de défense, restent sévèrement interdites à la circulation.
affaires et notamment à approvisionner les marchés de Versailles, les habitants des communes non frappées d'interdiction :
toute protection est assurée à leur personne, à leurs chevaux et voitures, ainsi Îu'à leurs produits, denrées et marchanises.
a Le commandant de place, « Voigts-Rhbtz.
« Vu , le commandant de place pour la ville.
« P. D'ESPÈRAT (1). »
« Versailles, le 27 septembre 1870. »
Il y avait là un simple rétablissement de la circulation; il y avait garantie donnée aux paysans que leurs voitures et leurs chevaux ne seraient plus, comme les jours précédents, arrêtés et confisqués par les soldats allemands, mais il n'y avait nullement, comme on a voulu le faire croire, appel exceptionnel de denrées ou de bestiaux. Les spéculateurs qui ont apporté des troupeaux et des grains à Versailles pour les vendre aux intendants allemands n ont, en aucune façon, le droit d'invoquer les termes de cet arrêté pour se mettre à l'abri des justes reproches que leur commerce a attirés sur eux. Ils dénaturent complètement le sens très limité de l'arrêté, sens heureusement fixé par les passages suivant des procès-verbaux des séances du conseil municipcd (Séances des 26 et 29 septembre) :
a .... Le maire annonce au Gonseil que l'administration municipale a été invitée à donner avis aux habitants de Versailles,
3ue Ton pourrait circuler librement hors e la ville, à la condition de ne pas aller du côté, de Paris. »
« ... Le Maire fait connaître une affiche signée de M. Franchet d'Ëspèray, annonçant que rien ne s'oppose à la libre circu-* lation des habitants hors de la ville. »
Il est donc parfaitement clair que l'ar»
rêté n'avait en aucune façon la portée que des calculs intéressés ont voulu lui attribuer.
En exécution de l'ordre donné la veille, les armes à feu autres que les fusils de
farde nationale furent apportées à 1 heure la Mairie et livrées entre les mains d'un
(1) M. Franchet d*Espèray avait été désigné par la manlclpallté et reconnu par Tautorité pruialenne pour exercer les foncUons de commandant de place français. A ce titre. Il rendit chaque Jour de très nombreux services. Une clrconsunce particulière lui donnait plus d'influence qu'à toute autre personne : Il avait, dans son enfance, eu des relations avec le Prince royal, alors enfant lui-même. Le Prince royal ne chercha pas à paraître oublier ces souvenirs, quand Ils lui furent rappelés, et M. Franchet d'Ëspèray en proflU pour être utile à ses concitoyens.
officier prussien. Parmi ces armes, il s'en trouvait de fort belles. Les propriétaires, en les déposant, demandaient un reçu :
Tofficier donnait comme reçu un petit morceau de papier de trois centimètres carrés sur lequel était simplement inscrit un numéro d'ordre, sans aucune signature, sans aucun timbre. Les armes, au nombre de i,!200 environ, furent transportées dans la caserne des Ecuries et, là, des officiers vinrent prendre dans cette collection ce qui était à leur convenance pour cbasser dans les environs ou pour orner leurs panoplies dans leurs châteaux. Ce dépôt d'armes de luxe devint un magasin gratuit où les Prussiens venaient faire leur choix à loisir. Que les lois de la guerre autorisent à enlever et à détruire les armes de guerre, on le comprend, mais Tenlèvement, dans une ville ouverte, d'armes de luxe, de pistolets damasquinés, de précieux fusils de chasse, sera toujours considéré comme un vol, quand même l'enlèvement aurait été commis par des mains de nobles officiers et de princes, ce que nous avons va à Versailles.
Ce fait est un de ceux qui indiquent le mieux les principes dont beaucoup d'Allemands étaient animés dans cette campagne de France. Dès qu'ils occupaient un pays, une ville, ils y devenaient, nous disaient-ils, les propriétaires légitimes de tout ce qui s*y trouvait, et ce qu'ils laissaient aux habitants était un véritable présent qu'ils voulaient bien leur faire, car ils avaient le droit de tout prendre et tout emporter, de par leur victoire. Telle était en effet la loi qui réglait les anciennes conquêtes, et cette loi antique, une partie de la noblesse prussienne l'avait de nouveau proclamée en franchissant nos frontières. Elle fit à Versailles une application éclatante de ces
Î principes par l'enlèvement des armes de uxe que leurs propriétaires avaient confiées de bonne foi en dépôt au commandant déplace. Son aide de camp, M. deTreskow, était présent à la remise de ces armes, et avait affirmé qu'elles seraient restituées.
Le 12 mars 1871, jour du départ des Prus-^ siens, tout ce qui avait quelque valeur avait disparu (1).
Depuis le 20, chaque jour, du côté de Paris, des soldats allemands étaient tués aux avant'postes. Ces morts, relativement assez nombreuses, semblaient affecter vivempnt l'armée. On l'avait conduite vers
(i) En ce moment (JanTler 1872), des négodallonssont entamées par la municipalité pour obtenir du gouvernement prussien une indemnité, i défaut des armes elles-mêmes, qu'il sera érldemment impossible de retrouTer.
Paris en lui persuadant qu'elle y entrerait immédiatement ; cependant elle trouvait une résistance assez sérieuse et des difficultés inattendues qui étonnaient les chefs eux-mêmes et jetaient une grande tristesse dans les cœurs des soldats. Ils faisaient leurs confidences à leurs hôtes versaillais, et un très grand nombre déclaraient, avec des gestes très significatifs pour aider à l'intelligence de leur pensée, que « Napoléon, Guillaume et Bismarck « méritaient tous les trois le même sort(l).» La déception, qui se traduisait chez les officiers nobles en redoublement de fureur contre la France, se manifestait chez les simples soldats en accès de colère contre M. de Bismarck. Beaucoup parlaient en pleurant de leurs enfants et de leur femme, qu'ils avaient laissés et qu'ils ne reverraient sans doute jamais. Par un contraste qui étonna d'abord et qu'on comprit à mesure que l'on se rendit mieux compte de la nature particulière de TAllemand, ees hommes si grossiers et d'une brutalité si rude avaient presque tous une disposition très grande à pleurer. Leurs muscles étaient épais, mais la fibre en était molle. Il n'y avait en eux rien de cette gaieté alerte, de cette bonne humeur vive et cordiale qui caractérise notre troupier ; dès que la discipline ne les tenait plus debout et raides, ils retombaient dans un lourd accablement qui se soulageait par des larmes sans fin.
Un soldat, chez nous, serait honteux de pleurer ; ils paraissaient, quant à eux, n'éprouver aucun sentiment pareil. Cette abondance intarissable de larmes parut d'abord touchante ; plus tard, elle sembla plutôt ridicule quand on vit qu'elle ne s'associait en aucune façon à une bonté du cœur exceptionnelle ; on la considéra alors simplement comme une particularité physiologique de la race germanique.
Le jour de leur entrée dans Versaiites, les soldats avaient montré en général un entrain qui, quelques jours plus tard, avait tout à fait disparu. Un d'eux, le 19, passant Il son rang, avait jeté en riant à la ibule ce mot : Nous voulons voir Pcu^is I » D'autres : « Nous avons foi en nous 1 » Ou bien : (( Paris ne peut pas résister : nous avons de bons canons I » Cependant, dès ce moment-là, quelques-uns ne craignirent pas de dire à leurs hôtes : « Paris sera notre tombeau; c'est notre roi seul qui veut continuer la guerre : les Allemands aiment
(1) « Napoléône, Guillaume^ Bismark : capoutl « disaient-ils à chaque instant. Caput est une expression du langage populaire' qui devint alors très familière à la population versalllaise ; c'est un des mots de Toccupalion qui est resté connu de tous, et on l'a appris en l'entendant appliquer par les soldats surtout à leurs chefs.
les Français ! » Ces sentiments de découragement diminuèrent beaucoup après les grands succès obtenus à Metz et sur la Loire par les armées allemandes; mais pendant les premiers temps d'investissement, l'angoisse semblait rogner dans une partie des troupes. On leur avait promis d'abord l'entrée dans Paris pour le dimanche suivant, puis pour l'arrivée du roi, puis pour tel ou tel anniversaire ; mais ces promesses successives ne se réalisaient pas et, malgré la discipline si solide de cette armée, un certain mécontentement était visible.
Les enterrements de soldats qui passaient à travers la ville augmentaient ces dispositions.
Le 26, eurent lieu avec assez de pompe les funérailles d'un général tué aux avantpostes. Cette cérémonie, qui se renouvela plusieurs fois, était imposante. Le cortège partit de l'ambulance du Château, traversa la place d'Armes et se rendit au cimetière Notre-Dame. Le cercueil, entouré de drap noir, couvert de branches de laurier, était porté sur les épaules de soldats ; il était suivi d'un nombreux état-major et escorté de détachements des différents régiments de l'armée ; un corps de musique jouait avec un ensemble et une ampleur remarquables des marches funèbres d'un grand effet. Au cimetière fut prononcé un discours sans doute éloquent, car il excita à plusieurs reprises les hourrahs des soldats. Ces hourrahs étaient des cris de vengeance contre nous. De notre côté, si nous nous découvrions devant ces morts, obéissant en cela à un mouvement de respect involontaire et à un sentiment général d'humanité qui dominait justement notre haine nationale, nous ne pouvions nous empêcher, au passage de ces cercueils^ d'éprouver au fond de nous-mêmes une satisfaction secrète que nous ne savions comment juger. Par suite de ce renversement complet de toutes les idées morales , qui caractérise l'état de guerre, nous trouvions une sorte de consolation dans ces enterrements fréquents, dont on ne pouvait nous empêcher d'être les témoins. — S'abstenir de démonstrations hostiles trop significatives, et cependant se témoigner une haine réciproque profonde, telle était la situation constante de ces deux groupes de population qui devaient pendant six mois vivre côte à côte. Cette société forcée ne pouvait être pour nos ennemis qu'une légère inquiétude de plus au milieu de bien d'autres plus graves, mais quant à nous, elle nous mettait l'àme dans une espèce d'énervement douloureux auprès duquel les souffrances actives des assiégés enfermés dans Paris paraissaient légères à supporter.
Parmi les blessés de ces derniers jours, on comptait un prince : le prince Max de Wurtemberg. Il était allé se promener à cheval à Saint-Cloud pour observer de là le panorama de Paris. Une balle, venue de l'autre côté de l'eau, l'atteignit légèrement au crâne. Cette mésaventure rendit encore plus prudents plusieurs des nobles personnages qui avaient suivi en France le grand étatmajor sans avoir de commandement effectif dans l'armée, et qui s'étaient installés ù, l'hôtel des Réservoirs, où ils passaient une partie de leur journée à faire couler à flots les vins de France, et surtout le vin de Champagne. Le reste de leur temps était consacré à des promenades à cheval dans le parc, à des excursions en voiture dans les environs, à des parties de chasse dans les bois du canal. Ils liraient là des coups de fusil sans danger, de compagnie avec des maraudeurs et des braconniers qui, depuis le commencement du mois, tantôt volaient à leur aise le gibier ou les pommes de terre non récoltées, tantôt péchaient les poissons du canal et même des bassins du parc.
M aeptembre.
Le mardi 27 septembre était le jour fixé pour l'installation des conseillers municipaux élus le dimanche 25. Mais ce qui montre combien l'emprisonnement de Versailles était rigoureux, ces élections du 25 se trouvaient avoir été faites dans l'ignorance d'un décret qui }es rendait nulles. Le 27 au matin, le maire apprit par une affiche préfectorale apportée secrètement du département d'Eure-et-Loir, que le décret du 16, relatif au renouvellement des Conseils municipaux, avait été rapporté. Dans ces circonstances, le maire écrivit à M. de Rouvray, doyen des conseillers de préfecture, faisant fonctions de préfet, la lettre suivante :
« Monsieur le Préfet, « J'apprends qu'un décret du gouvernement de la Défense nationale de Tours, en date du 24 septembre courant, aurait annulé toute élection municipale. 11 me semble qu'en face de cette circonstance, si à vos yeux elle est certaine et authentique, je ne peux pas me permettre de procéder à l'installation du nouveau Conseil. Cependant, il est impossible que la ville de Versailles cesse un seul instant d'avoir une administration municipale, et je vous prie de vouloir bien instantanément aviser. »
M. de Rouvray répondit :
« Monsieur le Maire,
(( En réponse à votre lettre, en date de ce jour, j'ai l'honneur de vous adresser cijoint an)pliation de l'arrêté aux termes duquel j'ai désigné la municipalité provisoire, chargée de remplir les fonctions de conseil municipal, et nommé le Maire et les trois adjoints de la ville.
u Je vous prie, monsieur le Maire, de vouloir bien assurer l'exécution de cet arrêté.
(( Agréez, monsieur le Maire, l'assurance de ma considération très distinguée.
« Le doyen du conseil de préfecture, remplissant les fonctions de préfet par intérim.
« L. DE ROUVRAT. »
La municipalité provisoire nommée par cet arrêté se composait exactement des trente élus du dimanche 25.
Cette municipalité fut installée immédiatement ; les nominations de MM. Rameau, Lasne, Laurent-Hanin et ûeroisin comme maire et adjoints furent consacrées par acclamation, et, sans plus tarder, le Conseil reprit sa lourde tâche en recomposant les Commissions chargées des rapports avec l'ennemi. Elles furent formées des membres suivants, qui continuèrent leurs fonctions jusqu'à la fin de l'occupation :
Commission des réquisitions et des vivres : MM. de Montfleury, Baruô-Perrault, Lebourdais, Riche, Postel-Grusso, Lefebvre, Délerot.
Commission des loçements : MM. Barbu, Denis, de Magny, Mamguet, Constant Fontaine, Scherer.
Commission des fourrages, charrois et transports : MM. Pesty-Rémont, Jeandel et Verlhac.
Commission des ambulances et enterrements militaires : MM. Ramin, Housay, Magnier-Lambinet, Albert Joly, Ange, Delaroche, Bersot. — M. Delaroche était délégué auprès de la Société incernationale^ et M. Bersot était chargé de la correspondance des blessés français avec leurs familles.
Le travail quotidien des commissions, qui exigeai^ des relations de tous les instants avec l'ennemi, devenait un labeur d'autant plus pénible et plus douloureux que les nouvelles qui venaient de pénétrer dans la ville forçaient désormais les plus optimistes à reconnaître que Toccupation ne durerait pas seulement quelques jours, comme on se l'était imaginé d'abord. On avait en effet appris de source certaine la malheureuse issue desnégociations tentées à Ferrières par Jules Favre; on savait queM.
de Bismarck avait indiaué, comme condition de paix, l'abandon de l Alsace et de la Lorraine ; cette déclaration avait indigné les habitants de Versailles comme elle avait indigné toute la France, et la présence des Prussiens en devenait d'autant plus intolérable. Pendant la première semaine, les habitants avaient vécu dans une certaine surexcitation qui, malgré la fermeture de la plupart des boutiques, semblait maintenir extérieurement à la ville son aspect habituel, mais cette surexcitation tomba complètement, dès que les nouvelles mauvaises, se succédant, firent évanouir l'espérance de voir l'ennemi disparaître bientôt.
Dès lors Versailles prit ce caractère de résignation ouvertement hostile quelle ne devait plus quitter, et qui irritait très fort les Prussiens, car ils avaient la prétention d'être aimés des habitants d'une ville, dès qu'ils ne l'avaient pas brûlée. Us se croyaient sincèrement pleins de mansuétude peur nous, et trouvaient notre attitude comme nos plaintes fort injustes. Les faits que nous relatons suffisent à justifier les Versaillais des sentiments qu'ils éprouvaient et qu'ils avaient le mérite de manifester très clairement.
Dans la soirée du 27, au centre même de la ville, passage Saint-Pierre, se produisit un de ces actes de violence sur lesquels l'autorité militaire fermait si facilement les yeux. Un soldat entra chez un épicier et lui demanda à boire. Comme on lui faisait observer qu'il se trompait, il tira son sabre et le dirigea sur l'épicière.
Plusieurs personnes, intervenant, réussirent, non sans peine et sans danger, à l'expulser de la boutique.
Cependant, par ordre du Prince royal, des gendarmes prussiens, reconnaissablesà un large hausse-col portant un numéro en relief, circulaient en assez grand nombre dans la ville et étaient chargés d'empêcher les excès des soldats. Ils n'étaient pas, en effet, sans rendre de temps en temps quelques services, mais on sentait clairement que le but vrai de leur surveillance était, non pas de protéger les Français, mais de veiller à ce que la discipline ne s'altérât pas parmi les troupes prussiennes.
C'est dans cette mesure seulement que nous profitions de leur surveillance.
Un certain nombre d'ouvriers des diverses industries de la ville s'était refusé, dans ces premiers jours de l'occupation, à recevoir les commandes qui leur étaient faites par les Allemands; plusieurs fabricants avaient même fermé boutique, pour échapper à l'occasion de travailler pour l'ennemi ;
le commandaDt de place, averti, fit lire à soo de caisse Tavis suivant :
a AVIS
« Les ouvriers sont prévenus qu'ils ne peuvent se refuser à travailler de leur état à la demande des officiers ou de tout autre individu appartenant à Tarmée prussienne et que leur travail sera rétribué comme il l'est par les autres habitants de la ville. »
Cet avis était de ceux qui sont le mieux faits pour donner à tous une idée claire de l'asservissement qui résulte de la conquête. Il fut tout de suite mis brutalement à exécution par quelques officiers.
On vit par exemple l'un d'eux, qui avait besoin d'une paire de bottes, se faire suivre pas à pas pendant une partie de la journée par un garçon cordonnier, en lui enjoignant, sous peine d'emprisonnement, de ne pas le quitter jusqu'à ce qu'il eût le loisir de se faire prendre mesure. Certains officiers éprouvaient ainsi une méprisable jouissance, quand ils rencontraient quelque créature inoETensive et timide, à s'en servir comme de jouet et à humilier en elle, sans aucun péril, la nation qu'ils détestaient.
S 8 septembre.
Dès le commencement du mois de septembre, des précautions avaient été prises pour mettre à l'abri de l'ennemi quelquesuns des objets d'art les plus précieux renfermés dans le Musée. M. Félix Ravaisson, conservateur des antiques du Louvre, s'était rendu àYersailles et avait désigné, pour être transporté à Paris, un certain nombre de peintures et de sculptures. On avait emporté successivement 55 portraits historiques^ appartenant presque tous au XVI* siècle; t Entrée des Croisés à Corntan{itiop/e,'par E. Delacroix ; le Sacre^ par David; une Atalante^ statue antique venant de Trianon ; des fragments antiques^ six bustes en marbre. — Les moyens ae transport ayant manqué, on avait seulement roulé et caché : La Batterie de brèche et l'Assaut de Constantine, par Horace Vernet; la Bataille d*Aboukir, par Gros.
Le 19, l'ennemi prit possession du Château. M. Soulié, conservateur du Musée, continua cependant, eu dépit de cet envahissement militaire, à veiller avec le soin le plus attentif, et des désordres s'étant produits, il adressa immédiatement la note suivante au Prince royal :
tt Gomme conservateur des musées nationaux et spécialement chargé, depuis vingt ans, de la garde et de 1 inventaire
des collections qui composent le musée historique de Versailles, mon devoir est do porter à la connaissance de Y. Â. R. que dans ]& journée d'hier, un tableau de M. Beaume, représentant la Bataille de Lutzen {n? 1766 de la notice imprimée), placé dans les galeries du premier étage de l'aile du Nord, a été endommagé par un coup de sabre qui a crevé la figure de Napoléon P*. — Dans la même journée, un Caare de médailles, placé dans un tiroir de la bibliothèque de Louis XYl, a été brisé, et 29 médailles modernes en bronze représentant des personnages célèbres de la France ont été enlevées. — Aujourd'hui, il a été reconnu qu'un petit portrait de Christophe Colomb, peint sur bois, placé dans les galeries du deuxième étage (n^ 4035 de la notice imprimée), a été également arraché de son cadre et emporté.
(( Le personnel des gardiens du musée est en ce moment employé tout entier au service de l'ambulance établie au palais de Yersailles. Les galeries non occupées par l'ambulance sont ouvertes, sans aucune surveillance, aux visiteurs qui se présentent, et je sollicite de Y. A. R. un ordre qui serait affiché dans les galeries pour prévenir toute détérioration ou déprédation ultérieure. »
Cette lettre fut remise au quartier-général le 28 septembre à 2 heures ; le même jour, à 4 heures, le comte d'Eulembourg, maréchal de la Maison du Prince , et M. Hassel, attaché à son état-major, étaient envoyés au palais pour procéder à une enquête qui avait surtout pour but de
E revenir le renouvellement de faits semlables. Il fut arrêté que les galeries non occupées par l'ambulance seraient désormais ouvertes de 10 heures à midi, et de 3 heures à 5 heures, et qu'un certain nombre de gardiens serait détaché du service de l'ambulance pour être employé à la surveillance des visiteurs. Quelques jours plus tard, le Prince royal fit manifester à M. Soulié son désir, en ajoutant que « ce n'était pas un ordre, » ae voir remis à leur place habituelle les deux tableaux d'Horace Yernet qu'il savait n'avoir pas été transportés à Paris. Ces tableaux furent retendus et ne subirent aucune détérioration.
Les vols signalés dans la note de M.
Soulié ne furent pas les seuls qui furent commis pendant l'occupation. Le 4 novembre, on constata l'enlèvement d'un portrait de Mademoiselle de La Vallière, par Albrier (n'» 2111 de la notice); le 24 novembre, on constata l'arrachement sur place d'un petit portrait de Marie de Lor^
raine. Le Prince royal, averti, ordonna une nouvelle enquête, qui ne produisit pas plus de résultats que la première. Le 31 décembre, un morceau de la tenture du lit de Louis XIY fut coupé.
Ce furent là, avec quelques autres accidents sans gravité, les seuls dégâts commis dans le musée.
Le Prince royal, nous devons le reconnaître loyalement, semblait avoir fait tout ce qui était en lui pour que, conformément à sa promesse^ le musée fdt respecté.
Dès le lendemain de leur arrivée, des soldats avaient établi des fils télégraphiques dans toutes les directions, en profitant des poteaux déjà posés ou en suspendant simplement les fils sur les branches des arbres. Ce travail avait été fait avec une merveilleuse rapidité et nous avait donné une nouvelle preuve de Texcellente organisation de tous les services de l'armée ennemie. Il devait aussi servir à nous donner une nouvelle preuve des procédés administratifs de Tautorité militaire. Le 28, le maire reçut du commandant de place la lettre suivante :
« Monsieur le Maire, (( Nous vous informons par la présente, que le télégraphe de campagne se trouvant dans cette ville a été interrompu de cette manière qu'on a détaché à dessin une pièce du fil ayant une longueur d'environ 30 pieds.
(( Nous vous avertissons donc, si le même ou un semblable cas se répéterait, que la ville serait frappé, pour la première fois d'une amende de deux mille francs.
« C'est donc dans l'intérêt de la ville, si vous. Monsieur le Maire, donneriez immédiatement les ordres les plus strictes aux sergeantde ville, qu'ils se chargent à surveiller le fil du télégraphe.
(( Le général et le commandant de Versailles, « De Voigts-Rhetz. o
Le Maire fit à cette lettre la réponse suivante, qui cherchait à donner au général quelques notions d'une iustice plus exacte et plus civilisée que celle dont les règlements militaires prussiens sont l'expression:
« A monsieur le Général commandant la place de Versailles.
« Versailles, le 28 septembre 1870.
« Général, (( J'ai reçu la dépêche par laquelle vous me faites connaître que le fil télégraphique de campagne (pour l'armée allemande) aurait été coupé ou détaché sur uuo longueur
d'environ dix mètres — avec invitation d'en faire surveiller la conservation par les sergents de ville.
« J'ai recommandé les mesures de surveillance nécessaires, mais déjà elles existaient dans la limite du possible.
€ Quant à l'avertissement que vous croyez devoir me donner, que pour un fait de même nature qui se renouvellerait encore, la ville de Versailles serait frappée d'une amende de deux mille francs, ie dois protester et vous présenter les observations suivantes :
« En principe du droit des gens, aussi bien qu'en saine justice, les communes ne sont jamais rendues responsables des méfaits qui se commettent sur leur territoire, qu'autant qu'il y a eu de leur part négligence, absence coupable des précautions ordinaires de police, ou même refus de concourir à la répression des méfaits.
(( Or, ici vous demandez à la ville de Versailles de concourir à des mesures de surveillance qu'elle a toujours prescrites et auxquelles elle ne se refuse pas ; à moins donc d'établir contre elle qu'elle a concouru au fait que vous défendez, par sa volonté ou son refus de surveillance, on ne saurait la frapper d'amende sans violer le droit des gens.
« Recevez, général, l'assurance de mon respect.
u Le Maire^ « Rameau, o
Le 20 septembre, le lendemain de l'entrée des Prussiens, l'administration municipale avait dû demander au Conseil un crédit de cent mille francs pour subvenir aux frais des réquisitions ; le 28, la même demande dut lui être présentée de nouveau, mais cette fois la ville était obligée de recourir à un emprunt. Ce premier emprunt devait bien vite être épuisé, et d'autres lui succédèrent rapidement. En efTet, chaque semaine de l'occupation coûta en moyenne à la ville cent mille francs.
Le Conseil contracta cet emprunt dans les conditions les plus propres à donner toute garantie aux prêteurs. L'extrait suivant de sa délibération en indique les clauses principales :
« § 1. La ville de Versailles est autorisée à emprunter d'un ou plusieurs particuliers, en une ou plusieurb fois, jusqu'à concurrence d'une somme totale de 100,000 fr.
laquelle somme sera remboursée trois mois après la publication officielle du traité de paix, et productive, jusqu'à remboursement intégral, d'intérêts à 5 p. 100 par an, payables en même temps que le capital;
lesquels intérêts commenceront à courir du jour du versement de chaque somme prêtée à la caisse municipale.
(t En conséquence, M. le Maire et le receveur municipal sont autorisés à accepter, dans les limites ci-dessus, le versement des sommes qui seront offertes comme prêts aux clauses et conditions susdites ciaprès :
a Art. 1*'. L'Emprunt dont il s'agit sera représenté par âOO obligations de 500 fr.
chacune au porteur ou nominatives, susceptibles de transfert par voie d'endossement, et qui seront souscrites et délivrées immédiatement, au moment même du versement à la Caisse municipale par les prêteurs.
« Chague obligation stipulera les conditions qui précèoent...
(( § 2. En ce qui concerne les opérations budgétaires auxquelles donnera lieu l'emprunt dont il s'agit :
Inscription sera faite en recette au budget supplétif de 1870 de la somme de 400,000 fr. ci-dessus ;
€ Et pareille somme, à titre d'emploi de cette recette, sera inscrite en dépense au même budget pour être consacrée à payer les dépenses résultant des réquisitions, mais seulement au fur et à mesure des versements de capitaux opérés par les prêteurs et jusqu'à concurrence seulement de l'importance des sommes versées.
a Parmi les dépenses de réquisitions dont il s'agit, la préférence sera donnée à un à-compte de 40,000 fr. à verser à la Boulangerie de la ville de Versailles, représentée par le sieur Tainturier à titre de fournisseur général, à valoir sur les fournitures de pain faites par lui en cette qualité à l'armée prussienne.
«Le paiement à faire à M. Tainturier à titre ci-dessus, sera appuyé de mémoires réguliers des fournitures de pain jusqu'à due concurrence.
<( La somme de 100,000 fr. objet dudit emprunt, dans les limites qui auront été atteintes par sa réalisation, aevraêtre recouvrée en définitive par la ville au moyen d'une contribution forcée sur les habitants, mais, en attendant la fixation du mode de cette contribution, le remboursement en sera effectué aux mains des prêteurs au moyen d'un nouvel emprunt à faire par la Ville à époque plus éloignée, sur la Caisse des consignations ou antrement, au mieux ries intérêts communaux, suivant une délibération à intervenir à cet effet en temps utile. »
Le produit de cet emprunt n'était pas
destiné seulement au paiement des réquiritions de l'ennemi ; une partie devait avoir un emploi qui honorait la ville. Déjà, en effet, elle recevait de divers côtés des demandes de secours, de subventions, adressées par des personnes ou des établissements que la rupture de toute communication laissait absolument sans ressources.
La ville, en cette circonstance, fut fidèle à l'esprit de bienfaisance éclairée qui la caractérise ; le Conseil municipal sut laisser de côté les règles habituelles, et, comprenant qu'une situation aussi exceptionnelle autorisait des irrégularités qui avaient un motif si légitime, il se fit le trésorier momentané de tous ceux qui d'habitude recevaient de l'Etat les subsides ou les traitements qui les faisaient vivre. Cette longue série de paiements volontaires faits par la municipalité de Versailles, au lieu et place de l'Etat, commença par le paiement des traitements des employés de l'Hôpital militaire.
Mb Beptembre
Le â9, quelques instants avant la réunion du Conseil, un envoyé du Prince royal vint à l'Hôtel-de- Ville annoncer à la municipalité que Toul et Strasbourg étaient entre les mains des Allemands. En même temps le maire était invité à annoncer cette nouvelle à la population versaillaise par une affiche.
Le porteur de ce message était M. Hassel, qui la veille avait été chargé d'une enquête au musée. C'était un professeur agrégé d'histoire de l'université de Berlin, attaché comme historiographe à Tétat-major du Prince royal.
Nous devions avoir à Versailles un échantillon de toutes les variétés de la race berlinoise : M. le D' Hassel représentait fort bien ce Professorthum^ qui, malgré des antipathies innées, s'est uni si fraternellement au Junkerthum (1), pour prêcher la haine de la France et la croisade sainte du germanisme contre la dernière grande nation romane. Il semblait prendre à tâche de condenser en lui toutes les raideurs déplaisantes, toute la morgue et toute l'ftpreté bilieuse de ses compatriotes. Sa petite taille l'empêchait de paraître aussi hautain qu'il l'aurait désiré ; il suppléait à ce défaut par une expression de physionomie aussi revêche que
(1) Ce sont les noms donnés par les Allemands à la caste professorale et à la caste féodale, deux extrêmes qcd se sont touchés et associés un Instant pour accomplir en commun l'œuvre d'envieuse Tengeanoe si kwgtempa rêvée contrôle Welche d'oatre-Rhin.
possible. Il commuDiqua la nouvelle qu'il apportait du ton solennel d'un ambassadeur muni de pleins pouvoirs. Le maire répondit aveo une sécheresse égale à l'emphase arrogante de son interlocuteur qu'il n'entrait pas dans ses fonctions d'annoncer aux Français les succès des Allemands, et il refusa de faire poser une a/fiche qui contiendrait les nouvelles apportées par M. le docteur Hassel. Celui-ci voulut bien alors déclarer oue la nouvelle do la prise de ces deux villes n'excluait en aucune façon l'estime et l'admiration pour le courage de leurs défenseurs, qui avaient lutté autant qu'il était possible, et il ajouta gu'il venait simplement porter à la connaissance du Conseil un fait de guerre dont le Prince royal affirmait l'exactitude, et que la municipalité ne pouvait laisser supposer qu'elle voulait refuser de connaître la vérité. — Dans cette mesure et dès qu'il ne s'agissait pas d'une affiche municipale, rien ne s'opposait à la communication officieuse du message et il fut annoncé au Conseil sous cette forme : L'autorité militaire allemande a fait connaître que la ville de Toul, après une sortie vigoureuse et désespérée, s'éteiit rendue le 23 de ce mois, et que Strasbourg avait capitulé le 27. — Les journaux de la ville reproduisirent la nouvelle, qui, du reste, e'était déjà vaguement répandue.
Cette perle de Strasbourg, venant après le récit de l'entrevue de Ferrières, brisa les espérances que l'on voulait garder encore, et dès lors, l'issue définitive de la lutte commença à être douloureusement pressentie.
Parmi les travaux dont s'étaient chargés les conseillers municipaux, un des plus laborieux et des plus pénibles était la direction du Magasin central établi à la gare du chemin de fer de la rive droite. MM. Barué-Perrault et Riche avaient été délégués à cette direction, à laquelle, jusqu'au 26 septembre, avait pris part également, avec beaucoup de soin, M. QuiUoteaux-yatel.
Ils furent aidés dans leur surveillance quotidienne par MM. Métrot et Hautemps, qui firent preuve dans ce service du zèle et de l'exactitude les plus méritoires. Tous les matins, l'intendance prussienne recevait, sous le contrôle de ces délégués, les quantités de riz, de pain, de-sel^ devin qui étaient requises de la municipalité versaillaiae. Ces vivres étaient répartis ensuite par les soins des intendants entre les divers régiments du cinquième corps d'armée.
La giara mxir^ii !»oo7!»eiil«meat à recevoir ces r^uisttions de Versailles, mais toutes celles ^ui étaient faites daos les villages des environs. On y voyait çhaquis jour arriver
de divers côtés, sous l'escorte de uhlans, des files de charrettes chargées de pains, de farine, de grains, de fourrages, de légumes, etc. ; derrière ces charrettes marchaient des troupeaux de bœufs, de vaches et de moutons, conduits par des paysans.
C'était le produit des réquisitions faites , par les détachements de cavalerie qui par* couraient le département, allant de village en village, les taxant à leur fantaisie et ramenant sur Versailles ce qu'ils avaient obtenu de gré ou de force. Les paysans étaient obligés d'apporter eux-mêmes ce qui leur était enlevé et, quand le déchar* gement était terminé, on les renvoyait]dans leur village avec un sauf-conduit. Ainsi s'en!. issèrent dans la gare des amas considé.ibles de provisions de toute nature.
Les hangars à wagons furent transformés en parcs à moutons, fermés par des débris de treillages arrachés çà et là ; le quai aux marchandises devint un abattoir en plein vent, constamment souillé de sang et de détritus d'animaux ; les pièces de vin remplissaient les aborda des salles d'attente ; les salles d'attente elles-mêmes étaient remplies de viande fumée, de tabac, et, bientôt après, de tout ce que des sociétés de bienfaisance allemandes expédiaient aux troupes, depuis les bouteilles de rhum jusqu'aux pipes et aux gilets de laine.
A la tête de ce dépôt important étaient placés des intendants parmi lesquels il s*en trouva de fort grossiers. L'un a'eux, le 29 septembre, frappa, avec la plus révoltante brutalité et sans motif légitime, un des employés français qui avaient été attachés au service du magasin par les conseillers municipaux. M. Barué-Perrault, indigné, alla aussitôt trouver cet intendant qui connaissait un peu notre langue et lui dit :
« Je ne sais si vous me comprendrez bien, mais je veux et je dois vous dire que vous êtes un misérable et que je ne souffrirai jamais que vous touchiez & un de mes employés. Je suis ici le représentant de la ville, et vous me devez le respect, à moi et aux hommes que j'emploie. »
L'intendant répondit avec insolence; M. Barué-Perrault fit remettre immédiatement au maire la note suivante :
(( Un des officiers de l'intendance prussienne, attaché depuis ce matin au magasin central de la ville, et dont ses collègues n'ont pas voulu donner le nom, s'est permis de brutaliser un de nos employés, et, sur nos observations, nous a injuria. Si des faits aussi déplorables devaient se renauveler, les conseillers municipaux soussignés, attachés volontairement aux subsistances, se trouveraient dans la nécessité de quitter ce service. Ils demandent au
major commandant de place de Yoîgts- Rhetz, comme exemple, une répression sévère. « Barué-Pbrrault, Riche. »
Satisfaction fut donnée aux conseillers municipaux. Un ofïicier supérieur vint à la gare ; après avoir fait une enquête, il adressa publiquement à l'intendant une réprimande très énergique pendant^ laquelle il joignit le geste aux paroles, en le saisissant et le secouant par la barbe, puis il le renvoya, et pendant quinze jours cet intendant ne parut plus au magasin. Quand il revint, il fut aussi convenable que ses autres collègues, qui montraient constamment aux conseillers municipaux la déférence qui leur était due.
Une troupe de soldats prisonniers qui traversa ce jour-là Versailles, excita vivement la compassion. Tous étaient des blessés et des malades de Tambulance du Yésinet qui avaient été déclarés prisonniers de guerre. Pâles, fiévreux, la tête encore couverte du bonnet de coton de l'hôpital, ils s'en allaient en Prusse, sous la conduite de soldats qui donnèrent un témoignage de leur brutalité en écartant durement la foule oui voulait s'approcher. Chaque fois que aes prisonniers traversaient ainsi la ville, ils devenaient le centre de rassemblements que les soldats allemands écartaient parfois à coups de crosse, on même à coups de sabre. Malgré les menaces et les coups, les Yersaillais ne s'éloignaient pas ; ils adressaient quelques paroles à ces malheureux et leur donnaient deTargent, qu'ils ètaientquelquefois obligés de leur lancer par-dessus la tête de leurs gardiens; mais, lorsque le chef du détachement était dur ou en colère, ce qui arrivait trop fréquemment, cet argent était arraché aux prisonniers, souslesyeux mêmes de ceux
3ui l'avaient donné. Ces passages continuels e prisonniers, mal vêtus, hâves, abattus, que l'ennemi semblait comme promener et montrer à dessein, étaient un aes sujets de douleur les plus amèrement pénibles que les habitants de Versailles eussent à supporter. Les secours de la municipalité étaient toujours prêts pour ces compatriotes si dignes de notre pitié, mais Tautorité prussienne ne permettait que difficilement le contact avec eux, et souvent il fallait assister à ces douleurs sans pouvoir les sonlager.
Pendant la nuit était arrivée également, après une longue odyssée, l'ambulance française dite « de la Presse, )> placée sous 1^ direction de M. le D** Sée. Elle formait un groupe pittoresque, composé de plusieurs voitures et d'un assez grand nombre
de médecins et d'ambulanciers à cheval.
Elle fut fort mal reçue par le commandant de place, qui voulait la faire prisonnière et la renvoyer en Allemagne, d'où elle revenait. Après différentes négociations et grâce à l'intervention du Prince royal, elle réussit à faire respecter sa neutralité et fut dirigée sur Saint-Germain d'oii elle devait, dit-on, regagner l'armée de la Loire.
A une heure, le Conseil s'était réuni pour sa séance quotidienne. Au milieu d'une délibération, M. Jeandel, l'un des membres du Conseil, fut appelé dehors. Il rentra presque aussitôt, suivi de près par M. do Treskow, le jeune aide-de-camp du commandant de place, et il apprit à ses collègues qu'il venait d'être déclaré en état d-'arrestation, à cause d'un article publié le matin même dans le Journal de Versailles (dont il était rédacteur en chef.)
M. de Treskow, qui était resté près de la porte de la salle du Conseil, semblait sup* porter avec grande impatience ces explica-»
tiens pourtant données en quelques mots rapides, et il s'avança tout â coup d'un air menaçant vers M. Jeandel en lui enjoignant durement de le suivre.
Dans les relations que M.* de Treskow avait eues jusque-là avec la municipalité, il avait semblé faire preuve extérieurement de dispositions bienveillantes. C'était un jeune homme de bonne famille, qui, comme tous les gens bien élevés de son pays, avait appris le français dès son enfance. On di* sait même qu'il avait jadis, dans les salons de Berlin, joué des Proverbes d'Alfred de Musset. Sa prononciation et les termes qu'il employait étant des plus étranges, on ne pouvait s'empêcher de sourire en pensant à l'effet que devait produire la prose élégante du Caorice en passant par des lèvres aussi rebelles à l'harmonie de notre langue. Quoi qu'il en soit, cette connaissance telle quelle du français lui permettait de rendre de grands services â son général et à la municipalité. S'il était d'allures naturellement assez gauches, raidies encore par les plis rectiiignes que donnent au corgs les gestes militaires prussiens, il cherchait à corriger ce défaut par des démonstrations d'affabilité ; il était très pédant de manières et d'un orgueil méprisant, comme la plupart de ses compatriotes, mais il n'était pas incapable de modération ; cependant, dans cette circonstance, il montra envers son prisonnier une rudesse extrême, qui Ht complètement tom* ber les illusions que l'on pouvait avoir conçues sur la réalité de ses dispositions bienveillantes.
Ce genre de désillusion devait se repro-
duire plus d'une fois, et avec d'autres officiers plus à redouter encore que M. de Treskow, et qu'on crut bons, tant qu'on n'eut pas l'occasion de les contredire. On ne connaît pas bien l'homme qu'on n'a pas encore vu en colère. Dans ce mouvement de désordre involontaire pendant lequel nous perdons momentanément le gouvernement de soi-même , nous rejetons les conventions apprises et calculées; notre nature intime se manifeste dans toute sa sincérité; «'est le fond même de l'individu qui apparaît à la surface des traits; or, chez beaucoup de Prussiens, la colère se montrait vraiment effrayante de rapidité et de violence. Parfois nous nous entretenions tranquillement avec des officiers qui nous paraissaient d'instincts paisibles; mais si une idée qui les irritait se présentait à leur pensée, aussitôt leur physionomie se transformait à ne plus la reconnaître : leurs yeux s'injectaient, devenaient luisants, et prenaient une expression de sauvagerie extraordinaire ; la bouche semblait s'armer; la voix devenait rauque, la saillie des pommettes augmentait ; c'était comme un autre être d'une autre période historique qui apparaissait ; on sentait alors que ces hommes qui, si souvent, affectaient laborieusement une politesse si cérémonieuse, n'avaient qu'un vernis bien superficiel de douceur, et que leur âme était restée dans son essence celle du Teuton ou du Slave d'autrefois, du Barbare des invasions, qui brûlait, saccageait et tuait tout sur son passage. Les Prussiens nous accusent d'être une race affaiblie, amollie ; ils ont au moins raison en ce sens que la plupart d'entre nous n'ont plus ces retours de sève bestiale que nous avons eu trop d'occasions d'observer chez les nobles de sang prussien.
M. Jeandel fut conduit à la caserne de Groy. Après avoir été fouillé minutieusement avec ce soin scrupuleux que les Prussiens mettent à tout, il fut enfermé dans une salle qui servait de cachot.
L'article qui avait amené son arrestation était en effet un de ceux qui pouvaient le plus blesser l'autorité prussienne. Ce n'était, dans la pensée de l'auteur, qu'une série de considérations morales sur la guerre; il fut iugô comme un appel à la révolte adressé par la presse française à l'armée allemande. L'mterprélation paraissait d'autant plus naturelle que les ballons partis tout récemment de Paris avaient laissé tomber dans les lignes prussiennes une pluie de manifestes, rédigés en allemand, ou l'on engageait les troupes allemandes à se refuser à la prolongation d'une lutte fratricide. Cet article avait aux
yeux des Prussiens un autre caractère non moins attentatoire : il touchait à la personne du roi Guillaume; or c'était ce <^ue les nobles prussiens supportaient le moins facilement ; les officiers attachés à la personne du souverain avaient pour lui une espèce de respect mystique qui nous est devenu tout à fait inconnu et qui nous fournissait un exemple intéressant de la foi monarchique dans toute sa pureté : on voyait qu'en entendant parler mal du roi, ces fidèles sujets éprouvaient comme le froissement d'une conviction religieuse. Ces motifs suffisent pour expliquer la soudaineté et la sévérité de la peine infligée au rédacteur de Tarticle incriminé. Voici, du reste, les passages les plus saillants de cet article :
(( De tous côtés, nous n'entendons que plaintes et malédictions contre les Prussiens ; il est hors de doute que nous ne pouvons pas les accueillir à bras ouverts ; leur passage dans nos villes est un fléau, leur présence un outrage, leur vue une affirmation vivante du désastre qui ruine la France... Nous avons donc le droit de haïr les Prussiens et de souhaiter l'heure des représailles ; à notre place, ils en feraient tout autant. Mais examinons la question sous un autre point de vue :
«Qu'est-ce que cette armée prussienne?
— Une innombrable réunion d'hommes. — Et qu'est-ce que chacun de ces hommes en particulier? — C'est un être encore plus malheureux que nous.
c< Une volonté, à laquelle on ne résiste pas, Ta poussé hors de son pays où il vivait paisible, au milieu de ses chères habitudes et de ses chères affections ; il a, là-bas, une mère, des sœurs, peut-être une femme, des enfants, tout ce qui rend bon, humain, tout ce qui fait aimer le travail et la viel... Et le voilà jeté loin de son bonheur; le voilà exposé à la mort, tout simplement parce que le souverain de la France a jeté son gant au souverain de la Prusse, et que lui, sujet de Sa Majesté^ il est devenu 1 un des bras qui doivent accomplir ce gigantesque duel auquel il ne comprend pas grand chose.... sinon que les parties intéressées sont les seules qui^ à coup sûr^ n'en mourront pas.
(i Pour laver l'affront, pour relever le défi, lui, ce sujet prussien que nous maudissons a reçu Tordre de quitter patrie, famille, travail, d'abandonner ses projets d'avenir, ses rêves d'amour et d'aller tuer ou se faire tuer. S'il résiste à cet ordre^ on le tue. — Nul moyen de sortir de ce cercle de mort...
Oui, le Prussien qui excite en ce moment notre colère devrait exciter aussi notre pi-
lié, car il est plus malheureux que nous. Chacune de ses étapes à travers nos pays réloigne de son pays ; il est exténué de fatigue, de privations. Honnête jusqu'alors, il se fait voleur parce qu'il a faim. Il a vu tomber autour de lui ses compagnons, ses frères : demain peut-être il aura le même sort. Dans les villes où il passe, il fait peur aux femmes, aux enfants ; partout des regards de crainte ou de fureur pèsent sur lui ; et le soir, quand il s'étend sur la terre humide pour dormir, il peut se dire que le bandit qui, comme lui, tue sans haine, a au moins le bénéfice de sa profession,...
tandis que lui, le pauvre hère, que gagnera-t-il à cette brillante campagne... La gloire ?... Oh I encore une fois, grâce pour ce mot ! ne l'attachons pas au casque du plus fort. En admettant d'ailleurs qu'il y ait gloire, en rejaillira-t-il asse;^ sur cet infime vainqueur pour le dédommager de ce qu'il aura souffert I L'hymne patriotique n*expirera-t-il pas sur ses lèvres quand il trouvera, au retour, morts de misère ou de chagrin, ceux qu'il aimait?...
a Celte situation faite au soldat prussien, nous la retrouvons chez le soldat français : tous sont à plaindre... Il y a de la ruine, du sang, des larmes partout. L'Allemagne, comme la France, est en deuil.
Toutes deux, dans une partie de princes, ont joué la richesse de leurs pays, la liberté de feurs peuples et la vie de leurs enfants... Honte à celui qui l'a perdue, cette partie sanglante, mais, au nom de l'humanité, que celui qui la gagnera ne s'en glorifie pas!»
Dès que M. Jeandel fut sorti de la salle des délibérations, le Conseil désigna immédiatement deux de ses membres, MM.
Schereret Délerot, pour faire avec le maire toutes les démarches propres à bâter la mise en liberté du prisonnier. Après une tentative inutile à l'hôtel du commandant de place, les délégués du Conseil purent avoir, dans le cabinet même du maire, un entretien avec M. de Voigts-Rhetz. Le général se montra d'abord extrêmement irrité contre M. Jeandel, menaçant de lui infliger les peines les plus graves, et parlant de l'envoyer en Prusse; cependant, peu à peu, sur les observations qui lui furent présentées, il reconnut que l'article ne méritait pas un châtiment aussi sévère ; il conclut en disant que pour lui, en effet, cette publication était plutôt un acte de folie qu'autre choses qu'il ne s'opposerait donc nullement à ce que grâce fût faite parle Prince royal, et que cette grâce serait accordée certainement si on la demandait. Il conseillait donc à la municipalité de faire
cette démarche, qu'il appuierait ; mais jusqu'à ce qu'elle eût réussi, son devoir l'obligeait a garder M. Jeandel en prison.
Le maire, après bien des essais, parvint enfin à obtenir une audience de M. de BIumenthal ; la mise en liberté de M. Jeandel lut concédée, à la condition qu'il promettrait de cesser toute publication, et que le Conseil se déclarerait responsable de l'exécution de cette promesse.Le Conseil, àl'unanimité, se porta garant, et M. Jeandel sortit de sa prison le soir du 1" octobre, après y avoir passé trois jours. Il avait supporté son emprisonnement sans aucune faiblesse, et avec d'autant plus de mérite qu'il aurait pu écarter de lui une partie de la responsabilité de l'article incriminé, mais il n'avait pas pensé un seul instant à échapper à aucune des conséquences de Ja publication qu'il avait dirigée et autorisée comme rédacteur en chef.
L'émotion jetée au sein du Conseil par cette arrestation si brusque n'était pas calmée, et l'incident n'était pas encore terminé, quand deux nouvelles fort graves survinrent coup sur coup :
1® La ville était frappée d'une contribution de guerre de quatre cent mille francs;
2<^ Elle allait avoir à sa tête un préfet prussien.
La contribution de guerre fut annoncée à la municipalité par la lettre suivante :
« Versailles, le 29 septembre 1870.
<{ A M. le Maire de Versailles, u Sa Majesté le roi de Prusse, ayant ordonné que pour le dédommagement préalable des pertes causées à des propriétaires allemands par des vaissiaux de guerre français et par l'expulsion des Allemands de la France, une contribution soit exigée des départements occupés par les troupes allemaudes à la somme d'un million par département, quant au département de Seine-et-Oise, ladite somme a été distribuée sur les villes mentionnées ci-joint, au chiffre y aiouté.
(( Pour 1 exécution de cet ordre, monsieur le Maire est chargé par cela, et pour la ville de Versailles et pour les autres dites communes, de prendre tous les ordres et mesures afin que la contribution soit délivrée exactement à la caisse du 5* corps d'armée prussienne qui se trouve à l'instant à Versailles, dans le délai d'une semaine, à calculer du 30 courant, si l'on veut éviter des mesures de force les plus rigoureuses.
« La somme à payer par la ville de Corbeil sera exigée immédiatement par une autorité militaire résidant dans ladite ville.
«C'est affaire des communes mentionnées dans la distribution constituée pour cela de faire répartir les sommes fixées sur elles et les villages de ses environs dont qn n'a pas eu égard en considération de leur importance inférieure.
(( Pour le commandant en chef de l'armée 3° allemande.
€ Le chef d'état-major, u Blumbnthal,
« général. »
A cette lettre était joint le tableau suivant :
Versailles 400,000 francs
St-Germain-en-Laye. 150,000 —
Etampes 80,000 —
Rueil 70,000 —
Sèvres 60,000 —
Pontoise 60,000 —
Corbeil 45,000 —
.deudon 45,000 —
Mantes 45,000 —
Saint-Cloud 45,000 —
Summa... 1,000,000 francs
Le maire répondit aussitôt à M* le général de Blumonthal :
« Versailles, le 30 septembre 1870.
« Général,
« J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre, en date du 29 de ce mois, par laquelle vous me faites connaître l'ordre du roi de Prusse, qui exige une contribution d'un million de francs de chacun des départements de France occupés par les troupes allemandes, et qui me charge de prendre, pour la ville de Versailles et les communes, les mesures nécessaires à la délivrance exacte de cette contribution, à la caisse du 5* corps d'armée prussienne qui se trouve à Versailles.
(( La ville de Versailles, qui figure pour 400,000 fr. dans le tableau de répartition, et de laquelle seulement je dois m'occuper, a vu, en moins de douze jours, épuiser successivement toutes ses provisions alimentaires, toutes ses ressources financières, et se trouve dans l'impossibilité matérielle de satisfaire à la nouvelle demande qui lui est faite. Elle ne pourrait faire un pas de plus dans cette voie, qu'autant que le gouvernement de la Défense nationale de la République française, dont elle relève, lai en donnerait l'autorisation «t lui en fournirait les moyens.
« Je viens donc, après ce simple exposé, vous demander, généraU le sauf-conduit nécessaire au délégué qui sera désigné par le conseil munipal pour se transporter
immédiatement à Tours et rapporter la ré-^ ponse.
« Recevez, Général, l'assurance de mon respect. »
Le Maire demanda en même temps une audience au Prince royal. Le comte d'Eulembourg lui écrivit à ce sujet :
« Versailles, le 30 septembre 1870.
« Monsieur le Maire,
((En réponse à lalettre que vous avez bien voulu m'écrire hier soir, j'ai l'honneur de vous prévenir que S. A. R. monsieur le Prince royal est absent pour deux jours, M. le général de Blumentbal, chef d'étatmajor, est chargé, pendant ce temps, de toutes les affaires concernant l'armée du Prince royal.
a Recevezi monsieur le Maire, l'assurance de ma considération distinguée.
(( Comte d'Eulbnbourg. »
La négociation fut alors scispenduc, elle devait être reprise quelques jours plus tard avec le roi lui-même, et avoir une issue heureuse, comme nous le verrons.
Rien d'heureux, au contraire, ne devait résulter pour la ville des rapports qui commençaient avec ce préfet prussien, qui venait de s'annoncer. Son arrivée avait été accueillie avec grande inquiétude par le Conseil municipal, et ses pressentiments furent trop justifiés.
La fonction, en elle-même, était au premier abord assez énigmatique. Depuis qu'elle était occupée, la ville avait un gouverneur militaire, qui avait pris l'administration générale; que venait faire ce gouverneur civil?
Nous apprîmes bientôt que le gouvernement prussien considérait toute partie de pays occupée par ses armées comme ayant pour ainsi dire perdu momentanément sa nationalité. Versailles fut tout étonné un jour de savoir qu'il faisait partie d'un gouvernement dont la capitale était à Reims.
Le pédantisme bureaucratique do Tadministration prussienne taillait et découpait notre pays, non-seulement en circonscriptions militaires, ce qui était tout naturel, maison circonscriptions civiles, ce qui était fort singulier. Ces circonscriptions, dessinées par lui, il avait soin de Jes pourvoir d'un personnel administratif et financier d'une richesse luxueuse. Cette division officielle, que l'on rendait publique, que l'on proclamait très haut, que l'on affichait par« tout, avait pour premier but de prêter dès l'abord à l'occupation un caractère de permanence propre k frapper les esprits des populations; elle était aussi destinée àao-'
Doncer et à faciliter la levée des contributions de toute nature par lesquelles ces fonctionnaires civils attestaient leur existence. Tout général commandant de place était accompagné d'un préfet intendant civil, parce que, dans cette campagne de France, il s'agissait pour la Prusse, nonseulement de vaincre, mais de pressurer à outrance. Aussi le préfet était, hiérarchiquement, régal du commandant de place.
Ces deux pouvoirs de nature si différente se jalousaient mutuellement : le plus souvent, le général affectait le plus profond mépris pour le préfet, et le préfet cherchait à dominer le général, mais le gouvernement central tenait avec soin la balance égale entre les deux autorités ; s'il avait besoin de victoires, il avait un non moins grand désir d'épuiser financièrement le pays, et les intendants ou préfets étaient envoyés par lui comme les grands explorateurs des caisses publiques et privées.
A ce titre, M. de Brauchitsch avait été, malheureusement pour nous, trop bien choisi. C'était un assez grand personnage par ses relations, car il était le gendre du ministre de la guerre, M. de Roon. Membre de la Diète fédérale, il s'y montrait avec affectation un des serviteurs les plus zélés du roi Guillaume, et un des approbateurs les plus décidés de sa politique. Il avait occupé dans le Luxembourg aes fonctions analogues à celles qu'il venait remplir en France, et il y avait laissé les souvenirs qu'il devait laisser à Versailles : son nom n'y était prononcé qu'avec des malédictions. Cependant, cet homme, au premier abord, pouvait passer pour bienveillant et poli. Il débutait toujours par des discours insinuants pleins cle douceur et de promesses conciliantes; mais ce n'était là, on le voyait bientôt, qu'un des artifices d'une intelligence rompue à toutes les ruses de la politique prussienne. II n'était pas difSeile d'apercevoir combien ses démonstrations de politesses étaient forcées dans leur gaucherie officielle, et l'expression que prenait sa physionomie, dès que la contradiction s'élevait, renseignait sur le fond de sa pensée. Ses traits et son allure étaient bien en harmonie avec son caractère. De taille moyenne, assez élégante dans sa maigreur fatiguée, à la fois nonchalant et raide, il portait le costume moitié civil, moitié militaire, de tous les agents adininistratifs qui suivaient l'armée; sa figure blême, son œil d'un bleu terne, ses cils d'un blond fade, son front dégarni et osseux, convenaient bien à un courtisan dont la vie s'était passée dans les luttes de l'ambition ; le plus souvent, ses
traits, qui ne manquaient pas de finesse, gardaient à dessein une insignifiance diplomatique; lorsqu'ils s'animaient, c'était pour s'enlaidir par l'expression d'une ironie impitoyable ou d'une froide méchanceté. En un mot, ce fonctionnaire dev.enu notre maître, était, dans sa médiocrité, le type d'un politique appartenant à la fois à l'école de M. de Morny et à l'école de M. de Bismarck' : combinaison doublement menaçante.
ao septembre.
Le 30, dans sa première entrevue avec le maire, M. de Brauchitsch, après avoir énoncé ses titres et les fonctions qu'il venait occuper, déclara que le roi de Prusse faisait administrer les provinces occupées, attendu qu'on ne savait pas trop quel était en ce moment le gouvernement de la France.
Etait-ce l'Empire? Etait-ce la République?
Et où était le gouvernement de la République?... Sur toutes ces questions, le gouvernement prussien n'était pas fixé. Il devait donc administrer le pays; cependant, il voulait bien consentir à ce que les communes continuassent à s'administrer ellesmêmes, mais à la condition qu'elles ne se mettraient pas en opposition avec l'administration prussienne. Quant à lui, il ne ve* nait dans le département que pour alléger aux populations les charges de la guerre; il comptait dans cette bonne œuvre sur le concours de la municipalité et il l'invitait à lui exposer elle-même ses conditions dans un « protocole » qu'il examinerait avec l'esprit de conciliation le plus sincère.
A ce premier discours, si adroitement tissu de finesses transparentes, le maire avait répondu très simplement et très clairement :
i« Que la municipalité (comprenant le maire, les adjoints et le Conseil), était le produit du suffrage universel; que le suffrage universel avait été mis en mouvement, lors de l'élection, par le gouvernement de la Défense nationale; par conséquent, la municipalité de Versailles ne reconnaissait , en France , d'autre gouvernement que celui-là.
2^ Que l'administration municipale relevait en France, à beaucoup d'égards, de l'administration nréfectorale; si cette administration préifectorale restieiit française, la municipalité en reconnaissait l'autorité; quant à prêter son concours à une admi-»
nistrutiq» p;*^9»ctorale étrangère» Ifi municipalité ^e le pouvait jpas, jet, 'devant elle, elle n'avait q» à se retirer.
M. de Brauchitsch sentit, sans doate^ qu'il avait été un peu loin; le maire, de son côté, demanda à communiquer les projets de M. de Brauchitsch au conseil; la décision définitive fut remise au lendemain.
Dans la matinée de ce jour, un nouveau ballon était passé au-dessus de la ville. Sans que les habitants de Versailles pussent le deviner, ce ballon était dirigé par un jeune aéronaute bien connu de nous, M. Gaston Tissandier. En des temps meilleurs, M. Tissandier était venu à Versailles raconter ses ascensions, qui avaient alors un but scientifique. Les vœux qui saluèrent sa nacelle, à son passage au-dessus de notre ville, furent exaucés, car il atterrit heureusement, sans être atteint par les balles qui faisaient escorte aux aéronautes
f parisiens pendant qu'ils franchissaient les ignés ennemies.
D'autres ballons furent aperçus encordes jours suivants. Les Prussiens, de plus en plus irrités par les défis que semblaient leur lancer ces voyageurs aériens, firent construire et promenèrent dans Versailles un canon monté sur un afTût spécial, et pouvant se pointer vers le ciel ; mais cet engin disparut bientôt et on ne nous parla jamais des succès qui lui étaient dus.
Depuis leur entrée, beaucoup d'officiers cherchaient à bien prouver par leurs allures et par leurs procédés vis-à-vis de la population, qu'ils étaient ses maîtres et ses vainqueurs et qu'ils ne lui devaient aucune espèce d'égards; un des procédés employés par eux pour établir leurs droits à la brutalité consistait à courir à cheval, à bride abattue, sur les avenues, au risque de renverser les passants; déjà plusieurs accidents avaient eu lieu ; des femmes et des enfants avaient été renversés, sans que les cavaliers eussent eu l'air d'attacher la moindi^3 importance à l'incident; la municipalité adressa au commandant de place des plaintes qui furent écoutées, et l'avis suivant fut aftiché dans les deux langues.
S'il ne fut pas obéi bien strictement, car l'avenue de Paris surtout continua à être labourée par les fers des chevaux, il apporta cependant quelque changement et il attesta du moins à la municipalité la bonne volonté du général :
a VILLE DE VERSAILLES « BEKANNTMACHUNG
« Das Reiteu und Fahren uber den Trottoirs und in den Seitenalleen ist verboten.
« Versailles^ den 30 sepiember 1870.
« Der general-major und commandaDi, « VoM Voigts-Rhbtz. »
a AVIS
« Il est interdit de circuler achevai ou en voiture sur les trottoirs des rues et les contr'allées des avenues.
« Le général commandant, « DE Voigts-Rhbtz.
« Pour traduction conforme^ « Le commandant de place pomr la ville»
c( Feanchet d'Espéray. »
1*' octobre.
Le Conseil se réunit le 1*' octobre, à 9 heures du matin. Après avoir entendu le récit de l'entrevue du maire avec M. de Brauchitsch, il prit la délibération saivante :
€ Le Conseil :
« Considérant que si l'état de guerre et ses alternatives peuvent, dans certains cas, obliger une ville et son administration municipale à subir les réquisitions du vainqueur, jamais ce dernier, lorsqu'il prend en main l'administration civile du pays occupé, ne doit contraindre les administrations municipales à s'associer aux administrations supérieures qu'il aurait créés ;
« Que dès lors l'administration municipale de la ville de Versailles ne pourrait continuer son action que si le roi de Prusse entendait, respecter sa liberté administrative, telle qu'elle s'exerce sous la loi française et sans l'obliger directement ou indirectement à manquer à aucun de ses devoirs envers le gouvernement de la République;
(( Délibère qu'un extrait de la présente délibération, sera immédiatement adressé à la personne portant le titre d'intendant civil, et que si, par suite de la réponse, la situation de la municipalité de Versailles, comprenant les maire etadjoints et le Conseil municipal, n'était pas maintenue dans les termes ci-dessus, tous les membres qui la composent se trouveront dans la nécessité de cesser leurs fonctions. »
Après avoir présidé à cette délibération, le maire annonça au Conseil qu'il avait résigné ses fonctions par la lettre suivante, adressée au conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet :
« Versailles, le 30 septembre 1870.
(( Monsieur le Préfet,
« Vingt-cinq jours de travaux excessifs,
et des inquiétudes de toute sorte et de
toute nature, ont épuisé mes forces; ne
possédant plus celles qui sont nécessaires
à une si lourde tftche^ je me vois dans l'obligation de résigner mes fonctions de maire de Versailles.
« J'ai dû, pendant cet espace de temps, travailler de 6 heures du matin à 10 heures du soir, en passant de plus une nuit sor quatre à la mairie; j'ai dépensé ainsi tout ce que mon Intelligence et mon dévouement pouvaient donner, et il ne me reste plus rien. Cependant les deux questions soulevées dans la journée d'aujourd'hui (relatives au paiement de la contribution de guerre et à l'administration départementale par un représentant de ^autorité allemande), sont si graves, et leur solution, à laquelle j'ai dû travailler, me paraît si impérieuse, que je ferai un nouvel effort pour me présenter demain à l'Hôtel-de-Ville et concourir encore avec mes collègues à un dernier acte administratif.
« Je ferai ensuite constater mon état de soufiTrance par le docteur Leroux, dont je joindrai le certificat à ma lettre, et retournerai chez moi, chercher un repos dont j'ai le plus grand besoin. M. Lasne,
f)remier adjoint, prendra immédiatement e service. »
Le maire ajouta que, le 5 septembre, s'il avait résisté d'abord, lorsque ses collègues lui avaient offert les fonctions de maire, c'est que, à ce moment déjà, il était dans un état de souffrance qui lui interdisait toute fatigue. Cependant il n'avait pas cru alors pouvoir reÇuser l'appel pressant fait à son patriotisme dans des circonstances aussi douloureuses. Il avait donc accepté, et il avait lutté de toute son énergie et de toute son activité; mais cette énergie et cette activité, il les sentait s'affaiblir malgré lui par la maladie, à un moment oii elles étaient plus nécessaires que jamais. Il croyait donc de son devoir de se retirer; d'ailleurs le certificat que le médecin avait rédigé attestait oue la continuation des fatigues auxauelles il ne pouvait échapper dans ses fonctions, l'exposait aux plus sérieux dangers.
Le Conseil, qui était témoin depuis plusieurs jours de la lutte que le maire soutenait contre la souffrance, dut consentir à accorder à son chef le repos nécessaire au rétablissement de sa santé, mais il ne consentit pas à accepter sa démission.
De son côté, le conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet répondit au maire :
«Versailles, le i*" octobre 1870.
€ Monsieur le Maire, (( Je n'ai plus qualité pour recevoir votre démia9ion ; nier à 6 heures du soir, j'ai dû
abandonner le département à l'administration prussienne.
« J'ai l'honneur de vous renvoyer cette démission et le certificat qu'il l'accompagne.
(( Agréez, monsieur le Maire, l'assurance de mes sentiments de haute et profonde estime.
« L. DE ROUVRAT. »
Le maire écrivit alors à MM. Lasne, Laurent-Hanin et Deroisin, une lettre dans laquelle, après leur avoir communiqué cette pièce, il ajoutait :
« La situation qui m'est faite par ce concours de circonstances, j'ai voulu l'expliquer par une conférence avec M. de Rouvray, et il en est résulté pour moi ceci : M. de Rouvray n'est plus préfet de fait, mais il est toujours préfet de droit. Seulement, comme préfet de droit, il entend s'abstenir absolument de tout acte qui en ferait un préfet de fait ; ainsi il ne veut pas même recevoir une démission de maire. Je ne saurais m'adresser au plus ancien conseiller de préfecture (M. le baron Normand), que j'ai vu, parce que M. de Rouvray n'ayant pas donné sa démission, M. Normand n'a pas à faire fonction de préfet.
(( Dans ces conditions, je me considère, à défaut d'acceptation de ma démission, comme un maire de droit, sans l'être de fait, à cause des empêchements résultant de mon état de maladie. Aussitôt que mes forces seront revenues, je me joindrai à vous pour concourir à l'œuvre commune jusqu à mon remplacement.
(( Je vous prie, mes chers collègues, en recevant de nouveau ici le témoignage de toute ma reconnaissance pour le zélé concours que vous m'avez toujours accordé, de vouloir bien le continuer, après, avoir mis sous les yeux du Conseil municipal la présente lettre, et en avoir opéré*le dépôt dans les archives.
(( Votre bien dévoué collègue.
« Rameau. »
Cette détermination était trop d'accord avec les vœux du conseil municipal pour n'être pas pleinement approuvée par lui.
Il ne devait pas, du reste, être longtemps privé de la direction si intelligente et si ferme à laquelle il était habitué ; quatre jours plus tard, le 5 octobre, M. Rameau trouva des forces pour reprendre ses fonctions, quUl ne devait plus quitter.
Une seconde séance du Conseil municial eut lieu à 1 heure, sous la présidence e M. Lasne, premier adjoint, qui avait eu un entretien avec M. de firauchitscbi et
qai convoqua le Conseil pour lai en rendre compte.
M. de Brauchitscb avait dé nouveau exprimé le désir de voir la municipalité donner son concours à Vaction de Tadministration préfectorale prussienne, et il avait ajouté que, si ce concours était promis, le roi investirait de nouveau la municipalité.
PuiS| quittant brusquement cet ordre d'idées, il avait abordé un sujet sur lequel il devait revenir bien souvent, et pour lequel, dès ce premier jour, il montrait sa prédilection : nous voulons parler des denrées et subsistances. M. de Brauchitscb avait déclaré qu'il portait un grand intérêt à notre population versaillaise, et qu'il souffrait beaucoup de voir le marché et les magasins si mal fournis ; aussi il donnerait très volontiers à des Conseillers des «auf-conduits à Vaîde desquels ils iraient au-delà des lignes prussiennes se
Sourvoir de toutes les denrées qui étaient evenues rares et chères à Versailles.
M. Lasne avait répondu que la municipalité ne se préoccupait de la question des subsistances qu'au point de vue des habitants de la ville, et qu'à ce point de vue, les habitants ne souffraient pas autant que voulait bi«n le supposer M. de Brauchitscb; que d'ailleurs si un habitant de Versailles, porteur d'un sauf-conduit prussien, pouvait franchir les lignes prussiennes pour aller acheter et pour rapporter à Versailles des denrées, ce pourvoyeur d'une ville occupée par les Prussiens ne pourrait pas, au retour, franchir les lignes françaises. Il serait arrêté, et justement.
La convei'sation s'était brisée là-deseus.
En même temps que M. de Brauchitscb cherchait doucement, mais en vain, à engager la municipalité de Versailles dans une voie dont elle avait heureusement aperçu tout de suite le danger, il essayait une séduction analogue auprès des employés de la préfecture. Il avait le plus grand besoin d« leur secours pour connaître les ressources financières du département, et pour se mettre au courant des ressorts que Ton pousse en France pour faire rendre à l'impôt tout ce qu'il peut
Sroduire; il ne pouvait pas cependant emander ouvertement aux employés de servir la Prusse; il résolut d'user encore de la seule et médiocre ruse qu'il eût à sa disposition, et il se présenta à eux comme un administrateur paternel, dont l'ardent désir était de répandre des bienfedts sur les Français confiés à ses soins.
Dès le jour de son arrivée, il avait fait appeler Al. Cocbard, chef de la 1** division de la préfecture^ et lui avait dit :
c( Monsieur, S. M. le roi de Prusse n daigné me nommei préfet du département de Seine-et-Oise. Je veux administrer ce département conformément aux lois françaises; comme vous êtes le premier employé de cette administraUon, je vous demande votre concours, bien entendu, dans l'intérêt exclusif de vos compatriotes, et surtout pour faciliter le mouvemeat des impôts, qui fera disparaître les réqaisi«tions. »
M. Cochard avait répondu : ti Je suis simplement chef de la i** division et non le premier employé de la préfecture. Si, dans le concours que vous me demandez, il ne devnit y avoir rien qui pût nuire à la défense de Paris et à l'organisation des armées fraii(; aises, je pourrais peut-être examiner si les services que je rendrais & mes compatriotes seraient assez importants pour effacer la honte qui s'attacherait à mon nom en servant sous vos ordres; mais vous ne pouvez même pas protéger mes compatriotes. Tenez, monsieur, avant d'aller plus loin, dites-moi si vous avez les pouvoirs nécessaires pour empêcher les vols et les pillages que commettent sans cesse vos soldats dans Versailles et aux environs?... »
M. de Brauchitscb, oubliant son rôle de protecteur, avait répliqué durement :
(( Vous avez voulu la guerre, vous en subissez les conséquences 1... »
Cette réponse avait mis fin à cette pre*> mière conférence.
Le lendemain, M. de Brauchitscb, sans se fâcher et sans se décourager, fit une nouvelle convocation qu'il adressa cette fois à tous les chefs de service, y compris M. Desjardins, archiviste du département.
Ayant assez de difficulté à exprimer sa pensée, et désireux, sans doute, de l'entendre une fois traduite en bon français, il pria très poliment M. Cochard d'expliquer à ses collègues, d'après sa conversation de la veille avec lui, ce qu'il attendait d'eux. M. Cochard résuma ces intentions d'un mot : il s'agissait de donner à l'autorité allemande des moyens faciles de percevoir l'impôt dans le département.
M. Desjardins répondit & M. de Brauchitscb : « Vous êtes l'agent et le représentant des ennemis de la France, et vous ne pouvez pas, par conséquent, espérer un concours quelconque d'employés français; même en supposant réelle votre bonne volonté pour nos compatriotes, il doit vous être Imposeibie d'admettre que nous puissions vivre aveo vous en relations quotidiemies et pow ainsi dire «a iMNiae intelligence. »
M. de BrauchiUch répliqua avec beancoup de calme que ces scrupules étaient bien exagérés et ii pria instamment ses interlocuteurs de lui indiquer, à leur gré, dans un « protocole » les conditions qu'ils jugeraient à propos de mettre à leur concours. Il était prêt, quant à lui, à faire toutes les concessions.
£n guise de a protocole, » M. Desjardins rédigea la lettre suivante qui fut approuvée par ses collègues et expédiée immédiatement à M. de Brauchitsch :
(( Monsieur, après avoir réfléchi aux questions que vous nous avez posées ce matin, nous avons pensé qu'il est impossible que nous prêtions à l'autorité prussienne un concours, si faible qu'il soit, sans nuire aux intérêts de notre pays. Ce sentiment, nous n'en doutons pas, est celui qui vous animerait à notre place.
« Nous sommes d'ailleurs les employés du préfet nommé par le gouvernement français. L'administration départementale française ayant été supprimée, nos fonctions ont cessé avec elle.
(( Sensibles à la courtoisie que vous nous avez montrée, nous vous prions, Monsieur, d'agréer nos hommages respectueux. »
Les chefs de division réunirent ensuite tous les employés ; ils leur firent part de la résolution qu'ils avaient prise de cesser leurs fonctions , les prévenant en même temps qu'ils n'avaient pas voulu les engager dans la lettre qu'ils avaient écrite au fonctionnaire prussien et que par conséquent chacun restait maître de sa conduite.
Tous déclarèrent spontanément qu'ils suivraient l'exemple de leurs chefs et ne pouvaient consentir h servir sous une autorité allemande. Les bureaux furent immédiatement évacués après que les papiers eurent été mis en ordre.
L'incident semblait terminé. La conduite des fonctionnaires français avait été irréprochable à tous les points de vue, et elle méritait, on peut le dire, la sympathie d'un ennemi qui eût eu quelque respect pour la droiture et l'honnêteté. Mais M. de Brauchitsch ne ressentit que du dépit et de la colère de voir échouer sa négociation, et il adressa à chacun de ses interlocuteurs de la veille la lettre suivante, qui leur fut remise par un gendarme :
GABfiNET
Prif8td«Sewe*et.0iM
ff Versailles, le 3 ociobre 1870.
« Monsieur, « Répondant à votre lettre d'hier, je vous préviens que je ne pais pas accepter
les raisons par lesquelles vous croyez devoir me refuser votre concours, si faible qu'il soit, aux ordres que j'aurai à vous donner dans l'intérêt de 1 administration du département de Seine-et-Oise. Je ne vous ai pas demandé de prêter votre concours à l'autorité prussienne. Je vous avais seulement demandé des renseignements dans l'intérêt de votre pays même et vous m'aviez promis de reprendre vos fonctions sous lesdites conditions. Si vous ne voulez pas reprendre vos fonctions et que vous persistiez dans vos sentiments, je vous ordonne de payer une amende de 200 francs à M. le secrétaire Alippi, jusqu'à demain matin dix heures.
m De Brauchitsch. »
Cette lettre, détail curieust, était écrite sur le papier à lettre de l'ancien préfet M. Gornuau. M. de Brauchitsch, dans les cartons qu'il avait scrutés pour prendre possession de ses fonctions, avait découvert des provisions de ce papier à tête imprimée, et (croyant que tous les préfets français sont conseillers d'Etat), il se l'était aussitôt approprié. Il se figurait sans doute qu'il donnait ainsi une espèce de réalité à son pouvoir de préfet français. Pendant toute la durée de son administration, il se servit de ce papier dérobé sans se douter qu'il y avait dans cet acte si mesquin une espèce de fraude et de travestissement indigne d'un vainqueur un peu fier. Mais ces nuances sont de celles que la raison pratique des Prussiens dédaigne ou plutôt ignore absolument.
Cette lettre n'était pas seulement mensongère et ridicule par son entête, elle l'était par son contenu. M. de Brauchitsch affirmait que les chefs de service lui avaient promis leurs concours; ils ne lui avaient jamais promis qu'une réponse à sa demande de concours. Mais M. de Brauchitsch cherchait à se venger de la leçon qui lui avait été donnée, et pour se réhabiliter à ses propres yeux, il ne trouva qu'un moyen, c'était de toucher 200 francs de chacun des fonctionnaires dont il était obligé de se passer. L'honnêteté et le patriotisme n'étaient envisagés par lui (Jue comme l'occasion d'une taxe particulière à percevoir. <— Un fonC" tionnaire civil, d'un ordre élevé, chargé par le roi de Prusse de l'administration d un département, et qui signalait son arrivée par de pareilles pauvretés, déshonorait le pouvoir qu'il représentait. Dès le premier jour, il montrait maladroitement une impudence de rapacité pour laquelle on se sentait un mépris qui rejaillissait sur tous les vainqueurs.
Au reçu de cette sommation, deux des
chefs de division quittèrent Versailles.
MM. Gochard et Desjardins, qui restèrent, turent arrêtés chez eux.
L'arrestation de M. Desjardins était deux fois révoltante, car un archiviste n'est pas un fonctionnaire de Tordre admloistratif ; c'est un savant attaché à un dépôt public et chargé avant tout de travaux d'érudition. M. Brauchitsch ne le comprit qu'après avoir lancé ses gendarmes; il eut du moins le mérite de reconnaître son ignorance quand M. Desjardins la lui fit comprendre ; il rendit la liberté à l'archiviste et lui promit même que ses archives resteraient intactes.
Quoique la promesse fût formelle, elle ne rassura qu'incomplètement M. Desjardins, qui continua à prendre toutes les précautions pour préserver de toute atteinte le dépôt précieux qui lui était confié. L'expérience lui montra qu'il n'avait pas tort, car il eut à lutter plus d'une fois contre des tentatives d'enlèvement de divers objets ; un lieutenant de lalandwehr, nommé Forster, qui servait d'auxiliaire à M. de Brauchitsch, et s'affublait des titres réunis de « conseiller de préfecture secrétaire général sous préfet, » fit un jour une perquisition qui n'était que la visite d'un amateur en quête de curiosités archéologiques dignes d'être expédiées en Allemagne; mais grâce à la fermeté, à l'habileté et à la présence d'esprit de M. Desjardins, rien (sauf auelques cartes), ne fut détourné; Il faut ire que toutes les pièces curieuses avaient été déjà mises par lui en sûreté. Pour les découvrir, bien des fouilles furent faites en présence et en l'absence de l'archiviste; le « conseiller de préfecture sous préfet, » n'eut pas même honte de demander un jour à M.
Desjardins la clef des tiroirs de son bureau particulier. Il fit cette demande avec le plus grand sang-froid, en ajoutant que si ces clefs, comme les autres, ne lui étaient pas immédiatement apportées, il ouvrirait tout par la force, à coups de marteau. Ces gens ne paraissaient pas soupçonner qu'ils dégradaient honteusement leurs victoires en les mettant à piofU pour forcer des serrures. Ils étaient arrivés précédés de l'éclat de leurs succès, et chaque jour, ils semblaient vraiment prendre plaisir à s'abaisser devant nous, comme s'ils avaient voulu, par leurs petitesses morales, nous consoler, autant qu'il le pouvaient, de leur gloire militaire.
Si M. de Brauchitsch se trouva obligé de ne pas pousser les choses jusqu'au bout avec l'archiviste, et s'il crut de bon goût de se piquer avec lui de respect pour les choses de l'esprit, il se dédommagea avec M. Go-
chard, qui n'avait pas payé l'amende à l'heure fixée. Arrêté chez lui par un officier de gendarmerie, M. Gochard fut conduit devant M. de Brauchitsch, qui insista de nouveau pour obtenir des renseignements. Ils furent refusés avec énergie. M.
de Brauchitsch dit alors brusquement :
— Pourquoi n'avez-vous pas imité vos collègues, qui ont quitté la ville?
— Parce que cela ne m'a pas convenu.
Les lois françaises ne donnent à personne le droit de m'arrêter ; vous nous avez affirmé que vous les respecteriez ; je proteste donc contre l'infamie que vous commettez en ce moment. Votre conduite prouve que nous avons bien fait de vous refuser ce concours.
Après un moment de silence^ M. de Brauchitsch ajouta :
— Vous ne savez pas à quoi vous vous êtes exposé en restant ici.
— Vous vous trompez, Monsieur, mon costume doit vous faire voir que je m'attends à voyager, car je ne pense pas que votre intention soit de me faire fusiller, n'ayant commis aucun crime.
— G'est cela 1 nous avons été trop bons depuis que nous sommes en France 1...
— J'avoue que je ne m'en aperçois pas en ce moment.
— C'est assez, monsieur, taisez-vous, — dit M. de Brauchitsch, la colère peinte sur le visage, — voulez-vous oui ou non rester avec moi?
— Non, monsieur, je ne le veux pas.
Est-ce que, si vous étiez à ma place, vous feriez ce que vous me demandez.
— Certainement, monsieur, je le ferais.
— Je le regrette pour vous et vos enfants, si vous en avez.
Après cette réponse, M. de Brauchitsch prit un morceau de papier sur lequel il écrivit l'ordre d'incarcération. On conduisit M. Gochard d'abord au poste de la préfecture, ensuite à celui de la mairie, et enfin, accompagné de soldats, à la caserne de la rue Royale, où il fut mis au cachot avec quatorze autres prisonniers. Parmi eux se trouvaient plusieurs des soldats français blessés ou malades qui avaient été forcés de quitter l'asile du Vésinet. Ils étaient arrivés à peine vêtus, et les Prussiens les laissaient là sans soins aucuns. Plusieurs prè- Vesse trouvaient aussi parmi les prisonniers, entre autres le curé de Bellevue, accusé de correspondance avec l'armée de Paris, et un vicaire de Chartres qui n'avait pas voulu qu itter un brave homme emmené par lui sur un champ de bataille pour ramasser les blessés, et qui avait été fait prisonnier par les Prussiens.
La nourriture donnée par les ordres de
l'autorité prussienne aux prisonniers, quels qu'ils fussent, se composait de pain, de soupe servie pour tous dans une gamelle commune et d'un peu de viande. Le lit était très simple : c'était de la paille.
C'est ainsi que M. de Braucbitsch traitait un chef de division auquel il avait d'abord demandé, avec les formules de la plus grande politesse, de vouloir bien être son collaborateur. M. Jeandel, conseiller municipal, avait été traité de même. Heureusement « le bon génie, de la prison »
était là qui veillait : M. Hardy, comme d'habitude, adoucit pour M. Gochard le séjour du logis prussien, et de son côté, M. Jeandel, qui avait l'expérience des privations dont on souffrait le plus, fit passer à son collègue en emprisonnement un matelas et une couverture.
M. Desjardins et M"'*' Cochard, après diverses démarches, apprirent enfin que la mise en liberté du prisonnier tenait au paiement de 200 francs. Telle était la rançon très modeste fixée par M. de Brauchitscb. M. Desjardins porta la somme en or aux bureaux du commandant de place.
L'ofBcier qui était présent, dès qu'il vit reluire sur sa table ces dix pièces d'or, s'empressa avec le plus grand zèle de délivrer un reçu, c'est-à-dire un ordre de mise en liberté. Mais au moment où il allait le remettre entre les mains de M. Desjardins, il s'aperçut que Tordre d'arrestation était signé de M. de Braucbitsch. Ge n'était donc pas à l'autorité militaire à encaisser cette recette; il fut obligé d'y renoncer, ce qu'il fit d'assez mauvaise humeur, et il renvoya M. Desjardins à l'autre bureau de recette , tenu par l'autorité civile. La sonime fut enfin régulièrement extorquée et M. Cochard sortit de prison.
Cet incident, dont les détails furent connus de toute la ville, indiqua immédiatement quel genre de fonctions M. de Braucbitsch venait remplir dans le département de Seine-et-Oise.
Officiellement, il détermina ces fonctions par la proclamation suivante, affichée dans tout le département. Il y résumait les sentiments, pleins de sollicitude pour nous, qu'il avait exprimés devant le conseil et devant les chefs de division, et dont l'arr restation lucrative de M. Cochard était la première application visible.
Voici cette proclamation du nouveau « Préfet de Seine-et-Oise, )> morceau de littérature diplomatique oti le rédacteur s'était efforcé de faire patte de velours, mais en laissant passer le bout de la griffe :
« PROCLAMATION
« DU PRÉFET DE SEINE-ET-OISE
« Sa Majesté le roi de Prusse, mon Auguste Souverain, a daigné me conférer l'administration du département de Seineet-Oise. Je viens d'entrer dans mes fonctions avec l'intention de porter aux habitants du département tout soulagement possible des maux de la guerre.
« Pour me faciliter la tâche difficile que j'ai à remplir et qui consiste à concilier, tant que pourra se faire, les intérêts des troupes allemandes et le bien être de la population, les citoyens ne pourront mieux agir qu en me prêtant un concours légal (i) et sincère. Si, au contraire, je rencontrerais de la résistance, je serais forcé, à mon grand reçret, d'employer tous les moyens dont je dispose pour maintenir mon autorité.
« Toutes les autorités administratives et municipales, qui ne se montreront pas hostiles, seront maintenues dans leurs fonctions; toutes les lois françaises, en tant que l'état de guerre n'en réclame pas la suspension, restent en vigueur.
« Versailles, le 1^' octobre 1870.
« Le Préfet de Seine-et-Oise, « DE Braucbitsch. »
Les réquisitions continuaient à être écrasantes. A la séance du Conseil du 2 octobre , M. de Montfleury exposa que la Commission des vivres et fournitures diverses, dont il était le président, était absolument débordée par des demandes qui chaque jour prenaient un caractère plus âpre et plus abusif. Par exemple, les réquisitions de cuir avaient déjà atteint un chiffre qui dépassait 20,000 francs; cette marchandise était épuisée dans la ville et cependant, chaque jour, des intendants ou des officiers venaient en exiger impérieusement de nouvelles et énormes quantités. Il en était de mêone pour tout. Le matin même on avait requis 5,500 chemises de toile de lin. L'ennemi allait parfois plus loin. Des officiers avaient osé demander à la Commission une réquisition les autorisant à prendre du vin fin dans les caves d'un particulier (M. Dagnan). Cette demande, qui naturellement avait été repoussée avec indignation, indiquait l'idée singulière que les officiers prussiens se faisaient de la réquisition. D'après les termes mêmes de la proclamation du Prince royal,
(1) Sans doute pour loyal.
et d'après le bon sens, il n'y a lieu à réquisition que pour « les fournitures nécessaires à l'entretien des troupes » ou « jugées indispensables dans l'intérêt de l'armée ; y> mais ce ne fut Jamais ainsi que le corps d'armée installé à Versailles, et agissant sous les yeux des chefs les plus élevés, entendit la réquisition ; il la considéra constamment comme un procédé à l'usage du vainqueur pour se procurer sans payer tout ce qui lui faisait envie chez le vaincu.
Le Conseil décida que ces faits seraient portés h la connaissance du Prince royal, afin de lui faire d'autant mieux senlir combien était inaciceptable la contribution de guerre de 400 mille francs dont la ville était menacée.
Une autre question non moins grave préoccupait alors le Conseil. Les officiers de la garnison allemande logés chez les habitants montraient pour leurs repas des exigences qui créaient mille difficultés; de plus, beaucoup d'habitants, par suite de la rupture des communications avec Paris, se trouvaient à court d'argent et ne pouvaient plus supporter la dépenee considérable que causait la nouriiture de ces officiers, car les vivres avaient alors beaucoup augmenté de prix. Il y avait là pour une partie de la population une situation très pénibla à laquel'c le Conseil municipal résolut de porter secours. D'ailleurs, pendant que les habitants venaient en foule à la mairie se plaindre des procédés des officiers et déclaraient se refuser, par lassitude des grossièretés qu'ils avaient à supporter, ou par manque d'argent, à les nourrir plus longtemps, le commandant de place, de son côté avait, dès le 29 septembre, proposé à l'administration municipale qu'une allocation de 6 francs par jour, pour chaque officier de la garnison logé chez les habitants, fût payée par la ville à l'autorité allemande. D'après ses déclarations , les officiers étant au nombre de 250 à 300, la ville aurait ainsi à supporter une dépense quotidienne de 1,500 à 1,800 francs, mais à partir de ce moment aucun officier ne prendrait plus ses repas chez les habitants, qui se trouveraient ainci déchargés d'une de leurs obligations les plus pénibles et les plus coûteuses.
Cette proposition avait été soumise au Conseil. A ce système, la Commission chargées d'étudier la question aurait préféré la création de bons de dîners chez-des restaurateurs, que les habitants auraient pu se procurera la mairie et auraient donnés aux officiers qu'ils avaient à loger.
La proposition, d'abord votée en principe, dut être ensuite abandonnée par suite des difficultés que son acceptation rencon- 1
trait auprès de l'autorité prussienne. Celleci préférait et imposa le mode qu'elle avait proposé, et qui, en effet, lui était beaucoup plus favorable, parce qu'il mettait les officiers dans une situation analogue à celle des soldats: ils pouvaient recevoir de deux côtés. Beaucoup touchèrent la somme réglementaire de 6 francs, et continuèrent à exiger la nourriture de leurs hôtes.
Quelques habitants réclamèrent contre cet abus, qui ressemblait singulièrement à une escroquerie, mais la plupart de ceux qui en étaient victimes, craignant des vengeances et des violences, se résignèrent, et bien des officiers s'attribuèrent ainsi, grâce à cette allocation, un supplément de solde de 6 fr.
par jour. La Commission des logements fit ce qui était en elle pour protéger la population en inscrivant sur les billets qu'elle délivrait l'indication a avec nourriture » ou a sans nourriture.)) Mais cette indication était un bien faible obstacle aux exigences des officiers.
Ces six francs étaient payés par la ville à l'aide d'états quotidiens que le commandant de place fournissait. Sur ces états figuraient seulement les officiers placés sous son commandement ; il n'était pas autorisé à y inscrire les officiers, très nombreux, faisant partie de l'état-major du Princo royal. Ces officiers échappaient donc à la règle établie et continuaient à avoir le droit d'exiger de leurs hôtes la nourriture. Or, comment les habitants pouvaient-ils savoir si l'officier qu'ils logeaient appartenait ou non à l'état-major du Prince royal? Il y avait là encore une complication, peut-être volontaire, qui rendait, de la part de la municipalité et des habitants, tout contrôle impossible.
Cette allocation quotidienne de six francs aux officiers devint peu à peu une des lourdes charges de la Ville. De 1,600 fr. par jour, somme fixée d'abord par le commandant de place, elle s'éleva, après l'arrivée du roi, à plus de 5,000 fr., et le total de la dépense, pendant l'occupation, fut de 019,986 fr. 90 c; qui furent versés directement, et en numéraire, dans la caisse du commandant de place. C'est M. de Treskow qui venait lui même, tous les quatre jours, apporter les états et toucher à la Comptabilité le montant de la somme qu'il avait fixée lui-même.
Un des meilleurs moyens d'empêcher les abus aurait été d'afficher dans les deux langues un avis signé du maire et du commandant de place, et interdisant aux officiers recevant 6 francs par jour d'exiger leur nourriture. Mais ce que l'autorité prussienne avait refusé pour les soldats, elle le refusa bien plus énergiquement
pour les officiers ; elle voulait laisser la porte ouverte aux abus de ce genre, qui selon elle, n'était qu'une application naturelle des droits du vainqueur, et de plus, elle redoutait toujours de paraître se faire, de quelque façon que ce fût, la protectrice trop zélée des vaincus. Pour être populaire dans l'armée, il fallait être impitoyable avec le Français.
Les nouvellistes firent courir dans la journée du 2 octobre un bruit merveilleux :
un immense succès avait été remporté par nos troupes à Saint-Denis, et comme preuve on rapportait que de Sèvres l'on avait vu le dôme des Invalides illuminé. La nouvelle du succès aussi bien que Tillumination qui la confirmait étaient de pures imaginations.
8 octobre.
M. de Braucbitsch avait fait savoir qu'il se présenterait devant la municipalité à 2 heures. Il fut exact au rendez-vous. La séance se tint par exception dans la galerie de l'Hôtel-de-Ville. Pour éviter que M. de Braucbitsch prît place autour de la table du conseil, il lui avait été préparé un sïége isolé, qui faisait tace aux conseillers, groupés sur l'estrade placée au fond de lagalerie.
M. de Braucbitsch, après avoir salué le Gonseili loi exposa longuement ses idées.
Il s'exprimait lentement, dans un français assez correct pour rester toujours intelligible. Son discours fut recueilli immédiate- ^nent par M. Barbu, et nous le reproduisons dans son entier, en supprimant une partie des germanismes dont il étaitrempli.
(( Messieurs,
« J'ai été désigné par S. M. le roi de Prusse, mon très auguste maître, pour administrer le département de Seine-et-Oise.
<( Ainsi que l'ai assuré ce matin aux trois messieurs qui vous président, je tâcherai d'atténuer, pour la population versaillaise, les maux de la guerre ; mais cette œuvre, je ne puis l'accomplir qu'avec vous.
« Vous avez eu samedi dernier une séance dont vous m'avez remis le protocole ; les conclusions de ce protocole sont le résultat d'un malentendu. Je n'ai ja* mais eu l'intention de vous retirer votre liberté administrative, telle que vous l'exerciez sous l'empire de la loi française; je n'ai jamais eu la pensée de vous faire manquer, ni directement, ni indirectement, à vos devoirs envers la République française ; je n'ai pas du tout & rechercher aujourd'hui quel est le gouvernement ae la France, avec lequel le roi peut faire la paix. Que ce gouvernement soit celui de
la Défense nationale ou celui de TEmpirc, c'est une question qui ne me regarde pas comme préfet de Seine-et-Oise.
« Vous pouvez être assurés que mon désir est que vous conserviez le mandat que vous a conféré le vote de vos concitoyens. Les trois messieurs qui vous président m'ont assuré qu'ils resteraient, M.
Lasne comme maire, et ses deux collègues comme adjoints. J'espère que, comme eux, vous conserverez vos fonctions. J'espère aussi que vous serez satisfaits de m'avoir accordé un peu de confiance.
« La première chose importante dont j'ai à vous entretenir est celle relative aux réquisitions. J'ai délibéré avec les officiers de l'armée allemande un changement de système. Nous payerions tout ce que nous recevrions; les officiers mêmes acquitteraient la nourriture qu'ils prendraient chez les habitants, et au nom de S. M. le roi de Prusse, qui doit venir demain ou aprèsdemain, nous percevrions les contributions qui étaient payées au gouvernement français.
« Ce système faciliterait de beaucoup la possibilité de faire venir des vivres des parties éloignées de la France qui ne sont pas, en ce moment, occupées par les armées allemandes.
« Je vous demande si, pour atteindre ce but, on trouverait des personnes qui se chargeraient d'aller, dans ces parties éloignées, pour acheter des vivres et les faire entrer dans Versailles. C'est un point que vous pouvez mieux résoudre que nous, parce que vous connaissez mieux les sentiments des francs-tireurs et autres troupes qui nous entourent. Ce serait très nécessaire, non pour l'armée allemande, mais pour la ville que vous habitez. Car, lorsque les vivres viendront à manquer, c'est la ville qui en souffrira. En efTet, l'armée allemande saura toujours tirer des vivres de l'Allemagne même, où cette année la récolte a été très bonne, contrairement à ce qu'elle a été en Fiance, et elle les fera venir par chemin de fer jusqu'à Meaux ou Nanteuil. Je vou* annonce, en effet, ce que vous savez peut-être, que les voies ferrées sont rétablies jusque-là, à une distance d'un certain nombre de kilomètres, assez rapprochée toutefois. Vous pouvez comprendre que, tôt ou tard, Paris sera' pris. On n'a pas pu approvisionner pour longtemps une ville de deux millions d'habitants. Si on attend jusqu'à ce que les provisions lui manquent, il y aura alors pour tous les habitants de la France un immense désastre.
« Ainsi ce que je vous propose, bien que ce ne soit pas encore une chose décidée,
c'est d'élire un certain nombre d'entre vons, qui, avec l'autorité résultant de vos fonctions, iraient aussi loin que possible, là où nous ne sommes pas, prendraient des renseignements et rapporteraient des vivres.
« Ce but serait facilité, si l'on refaisait les chemins de fer qui vont toujours jusqu'à Dreux, et si les trains pouvaient arriver jusqu'à Versailles. Ce qui manque, ce sont les locomotives que l'on a enlevées. Il dépend de vous d'agir comme je le demande et de persuader le Gouvernement français.
a Vous voudrez bien délibérer sur ce point et me transmettre votre avis en protocole ; j'ajoute qu'au besoin on vous donnerait des escortes pour conduire vos élus au milieu de nos armées. On m'a objecté que cela serait peut être possible s'il s'agissait uniquement de chercher des vivres pour faire vivre la ville de Versailles, mais qu'il en serait autrement si c'était pour raire vivre l'armée allemande.
(( Cette distinction ne serait pas praticable, car on ne pourra pas reconnaître l'origine des vivres, une fois leur arrivée à Versailles; distinguer ceux ainsi amenés d'avec ceux existants dans la ville et ceux d'autres provenances.
« Des conversations que j'ai eues avec quelques Anglais qui habitent Versailles, il résulte que l'argent commence à manquer.
Vos banquiers sont partis. Par le moyen que je viens de vous signaler, vous pourriez vous procurer des fonds dans les pays que nous n'occupons pas ; nous vous donnerions au besoin des sauf-conduits.
(( Délibérez si ce que je vous propose est possible ; transmettez- moi votre avis et proposez-moi, au besoin, d'autres moyens.
<( On pourrait, sur ce point et sur d'autres, écrire des articles dans les journaux; j'entends laisser une liberté entière à la
(tresse, pourvu qu'elle ne parle ni contre 'armée, ni contre l'Allemagne, ni contre les armées allemandes. Je serai même satisfait de voir discuter la politique. Il fautque le pays sache comment les choses se sont vraiment passées, ce qu'il n'a pas toujours su. Je serai même bien aise de faire des communications à vos journaux.
(( Je vous répète, que toutes ces propositions sont plus dans l'intérêt de la commune que dans le nôtre. J'espère que MM.
les conseillers voudront bien garder leurs fonctions; ils les conserveront au même titre qu'avant la guerre.
<( Si quelques-uns de ces messieurs veulent m'adresser des questions, je suis prêt à y répondre. »
Aucun membre du Conseil ne céda à la gracieuse invitation de M. de Brauchitsch.
Le silence le plus glacial, telle fut la seule réponse faite à son allocution, qui, sous sa forme mielleuse, cachait tant d'outrages et de propositions révoltantes. Après avoir attendu quelques instants les questions qu'il sollicitait et qu'il espérait, M. de Brauchitsch, visiblement surpris et embarrassé du silence qui continuait à régner, se leva, salua dé nouveau, et sortit.
Le Conseil, délivré de la présence du fonctionnaire prussien, rentra dans la salle de ses délibérations.
Ce que M. de Brauchitsch, dans son discours insinuant, avait proposé aux membres du Conseil municipal, c'était en réalité de se faire les pourvoyeurs de l'armée prussienne. Il avait d'autant moins de motifs pour alléguer l'intérêt des Versaillais, que les vivres étaient en ce moment bien loin de manquer sur nos marchés. Certaines denrées, telles que le beurre, atteinaient des prix très élevés, mais les vivres en général étaient très abondants. Le rapport de police du 6 octobre le constate expressément en ces termes :
a II y a eu, aujourd'hui, beaucoup de monde au marché, qui était parfaitement approvisionné de toute espèce de denrées.
L étal de chaque boucher était largement garni de viande de tout genre. »
Que cherchait donc M. de Brauchitsch, et d'où venait cette préoccupation si mar^ quée pour faciliter rentrée à Versailles de quantités considérables de denrées? Il y avait là un mystère qui peu à peu s'ôclaircit, lorsqu'on vit plus tard que M. de Brauchitsch agissait sous l'impulsion d'un spéculateur nommé Baron, qui l'excitait à user contre la municipalité de tous ses pouvoirs pour lui faire faire des achats immenses, en prévision de la prise très prochaine do Paris. Le sieur Baron, naturellement, s'ofTrait comme vendeur.
Le 3 octobre, la municipalité ignorait encore ce détail important, mais il était inutile de le connaître pour repousser énergiquement les offres de M. de Brauchitsch.
Sur la proposition de M. Bersot, le Conseil prit une délibération dans laquelle il opposa simplement aux propositions du fonctionnaire prussien le texte des lois françaises et en particulier l'article 77 du Code pénal, d'après lequel est u puni de mort quicon-
S[ue aura pratiqué des manœuvres afin de ournir des vivres aux ennemis. »
Cette déclaration fut immédiatement transmise à M. de Brauchitsch ; le Conseil s'ajourna au soir, à 5 heures, pour une nouvelle séance (c'était la troisième dans la même iournée), afin d'aviser, en cas de réponse de M, de Brauchitsch. A 8 heures,
la réponse n'était pas venue. Elle ne devait venir que beaucoup plus tard.
Les incidents de cette journée laborieuse marquaient, entre la municipalité et le préfet prussien, le commencement de la longue lutte qui devait se terminer le 31 décembre par Temprisonnement du maiie et de trois conseillers municipaux.
Dans la matinée de ce même jour, de nombreuses ambulances avaient quitté Versailles par la rue des Chantiers ; elles allaient recueillir les blessés faits par les Parisiens dans la sortie importante opérée la veille du côté de Chevilly et de THay.
Les bruits les plus rassurants circulèrent encore dans la ville à l'occasion de ce combat; on parla beaucoup d'une dépêche tombée d'un ballon, et qui annonçait que 20,000 Allemands avaient été faits prisonniers, que 4,500 avaient été mis hors de combat, etc.
Chacune des sorties, chacun des combats livrés autour de Paris devait être Toccasion de récits de ce genre, qui se détruisaient successivement, mais auxquels il semblait interdit de ne pas ajouter foi le premier jour. Les objections et les doutes étaient considérés comme dos injures au sentiment patriotique. Allemands et Français vivaient dans des illusions égales et contraires ; les Allemands croyaient dès lors et affirmaient que Paris n'avait plus que quelques jours à résister ; les Français croyaient et affirmaient que bientôt une armée venant de la Loire forcerait les Allemands à lever le siège. On se trompait de part et d'autre. A Versailles, l'opinion publique française se manifestait naïvement par une inscription tracée à la craie de tous côtés et ainsi conçue : « Les alarmistes sont des lâches ou des traîtres. » Les Allemands, qui sans doute, ne comprenaient guère cette inscription, la respectèrent et elle resta, pendant toute la durée de Toccupation, comme un indice du sentiment populaire, qui dominait du reste tous les cœurs, et qui persista, en dépit des nouvelles sans cesse désastreuses qui bientôt survinrent chaque jour.
M. de Fontanelle, sous-préfet de Rambouillet, condamné à être emmené en Prusse comme prisonnier de guerre, passa la nuit du 3 octobre et la matinée du 4 à Versailles; il y fut l'objet de la sympathie générale : on savait qu'il était conduit à Landau, pour avoir résisté avec énergie à des ordres contraires aux lois françaises.
L'arrivée des autorités en plus grand nombre ne diminuait nullement les méfaits des troupes. Dans la journée du 8, les soldats qui travaillaient au remblai des travaux
de défense, faits en avant de la gare du chemin de fer de Rennes, pénétrèrent dans les magasins, défoncèrent des tonneaux de vin, burent à satiété, et, après s'être enivrés, laissèrent couler à terre le vin qu'ils ne pouvaient boire. Le sergent chargé de les sui"veiller était aussi ivre que les soldats.
4 Octobre»
La voie du chemin de fer de l'Ouest avait été réparée du côté de Saint-Cyr par les Allemands. Le 4, trois wagons pleins d'avoine arrivaient à Versailles, traînés par des chevaux et conduits par des Bavarois.
A leur entrée dans la gare, les Bavarois pillèrent la cave du chef de gare, brisèrent les fenêtres du logement d'un employé, et volèrent son linge. Ils fracturèrent la caisse du receveur, qui heureusement était vide.
Un commissaire de police, qui survint, alla chercher le sergent du poste prussien, qui prit les noms des Bavarois, mais comme ce sergent était lui-même en état d'ivresse, son rapport ne pouvait avoir de résultat bien efficace.
Le même jour, d'autres soldats pénétraient par escalade chez M. Happe, rue d'Anjou, et lui volaient du bois.
Les violences continuaient en même temps que les vols. Les soldats logés chez M. Barbier, marchand de bois, avenue de Saint-Cloud, l'ayant voulu frapper de leurs sabres, celui-ci désarma l'un d'entre eux.
Cette résistance fut immédiatement punie par l'autorité prussienne. M. Barbier fut arrêté avec son fils, son frère et quatre dp ses employés. Tous passèrent une nuit en prison. Les soldats qui avaient menacé la vie de M. Barbier restèrent installés chez lui, par ordre de leurs chefs.
5 Octobre.
Le roi Guillaume, venant du château de Ferrières, arriva à Versailles le 6. Pendant toute la matinée, de 8 à 10 heures, le Mont- Valérien avait lancé des obus; les Allemands avaient craint un instant une grande sortie du côté de Sèvres, et avaient pris les armes. L'alerte se calma dans la journée, le feu du Mont-Valérien ayant cessé.
A 5 heures, la garnison allemande de Versailles se rangea devant la préfecture et dans la rue des Chantiers. En avant de la grille de la préfecture se tenait un nombreux état-major en grand uniforme. Parmi ces officiers se trouvaient le duc de Gobourg, les princes et duc de Wurtemberg, le prince héréditaire de UohenzoUern (qui avait été le prétexte de la guerre), les princes héréditaires de Saxe-Weimar,
de Mecklembourg , le duc d'Âugustenbourg, etc. A 6 heures, le roi arriva en voiture par la rue des ChautierS) ayant à côté de lui le Prince royal, qui avait été au-devant de son père jusqu'à Villeneuve- Saint-Georges. A l'approche de la voiture, escortée d'un piquet de uhians, les troupes, sur un sienne des chefs, poussèrent ensemble un long hourrah. Le roi descendit de voiture devant la grille, serra la main à plusieurs des généraux et princes qui l'attendaient, et après avoir causé avec eux quelques instants, entra dans la préfecture, devenue dès lors le grand quartier général de l'armée allemande. Le soir, il alla dîner chez son fils, qui depuis l'avanl-veille avait choisi comme nouvelle résidence la villa de M"*» André, à la Porte-de-Buc.
Une foule assez nombreuse d'oisifs avait été attirée autour de la préfecture par les mouvements de troupes qui avaient eu lieu. Parmi ces curieux, on distinguait beaucoup d'étrangers, et en particulier des Anglais. 11 se trouvait aussi beaucoup d'agents de police prussiens; à partir de ce moment, ils se multiplièrent dans la ville avec une abondance extraordinaire.
M. de Bismarck, M. de Moltke et M. de Roon étaient arrivés quelque heures avant le roi.
M. de Bismarck avait choisi pour habitation l'hôtol Jessé, rue de Provence, n^ d2. Placée dans une rue assez écartée et facile à surveiller, entourée d'un grand jardin, complètement isolée des maisons voisines, cette habitation offrait les conditions exceptionnelles de sécurité que M. de Bismarck semblait avoir voulu rechercher avant tout. Par surcroît de précaution, toutes les maisons voisines furent occupées par des agents de sa chancellerie ; la maison placée de l'autre côté de la rue resta vide; la maison mitoyenne avait quelques fenêtres étroites qui s'ouvraient sur le jardin de l'hôtel Jessé : les propriétaires durent barricader ces fenêtres avec des planches, et ils reçurent comme hôte un agent de poh'ce. En un mot, la rue tout entière, devenue le domaine exclusif du chancelier, fut inabordable pour quiconque pouvait avoir des desseins hostiles. Pendant toute la journée un agent de police se promenait dans la rue ; nuit et jour, des sentinelles veillaient à la porte de l'hôtel. Dès son arrivée, M. de Bismarck montrait gu'il était très préoccupé de protéger les jours du futur chancelier de l'Empire germanique contre les dangers auxquels ils les savait exposés, soit de la part des Français, soit de la part des Allemands eux-mêmes.
A la çrille de l'hôtel Jessé fut suspendu un pavillon de calicot blanc assez sale
portant en allemand rinscription : Chanrcellerie de la Confédération, Ce pavillon était attaché à une simple branche d'arbre encore recouverte de son l'corce. En cette circonstance comme en tant d'autres, si toutes les précautions jugées utiles étaient prises avec le soin le plus scrupuleusement minutieux, aucun sacrifice, en revanche, n'était fait à l'apparat.
Pendant tout le séjour de M. de Bismarck à Versailles, on peut dire que l'hôtel Jessé fut le centre diplomatique de l'Europe; rien, en apparence, ne l'indiquait; la rue resta presque aussi silencieuse, aussi calme que par le passé. Les travaux qui s'accomplissaient dans ces quelques maisons occupées par la chancellerie, n'amenaient aucun mouvement visible : on apercevait un officier entrer ou sortir de temps en temps; le soir, on distinguait, très tard encore, des lampes qui restaient allumées; à travers les fenêtres, on entrevoyait quelques employés penchés sur de grandes tables, et écrivant sans lever la tête ; et c'était tout.
Tous les jours, M. de Bismarck sortait à cheval ou en voiture et allait chez le roi; il était toujours seul dans ce passage à travers la ville, et rien absolument ne le distinguait des autres colonels. Dans cette simplicité systématique, il y avait un nouveau témoignage de ce bon sens pratique qui caractérise à un si haut degré l'ensemble de l'organisation militaire prussienne.
M. de Moltke s'installa rue Neuve, à l'hôtel Lambinet. Un pavillon aussi peu élégant que celui de M. de Bismarck était suspendu devant sa porte et portait l'inscription : Grand quaj^tier général. Ici, l'appareil militaire fut plus visible que chez M. de Bismarck, et le mouvement y était forcément plus accentué, sans correspondre cependant à l'activité réelle qui se déployait dans cette maison, d'où partaient sans cesse les ordres qui décidaient des mouvements de toutes les armées allemandes. C'est de cette maison de la rue Neuve que M. de Moltke dirigea pendant plus de quatre mois tout l'ensemble des opérations de guerre.
M. de Roon logea rue Golbert, à côté du général commandant de place.
En même temps que le roi pt les princes de son entourage, arriva une suite extrêmement nombreuse. Cette suite immédiate du roi de Prusse comprend officiellement 7 officiers supérieurs, 92 employés, de rang plus ou moins élevé, 27 soldats du train.
En tout 126 personnes, 135 chevaux et 28 voitures. A la tête de ce personnel était placé le maréchal du palais, le comte Ptickler ; puis venaient le comte de Per-
poncher, grand-maître des cérémonies; le conseiller intime Borck, chef du Cabinet ; le conseiller Kanzki, régisseur; le docteur Schneider, lecteur; puis des chambellans, des officiers d'ordonnance, etc., etc. Toute cette suite tint à s'installer dans les environs de la préfecture. La rue Saint-Pierre, l'avenue de Paris et Tavenue de Saint- Gloud furent ainsi surchargées de logements militaires, occupés par ces personnages civils et militaires, de tout rang et de tonte classe, qui avaient quelque emploi auprès du roi ou au grand quartier général. Les réquisitions, qui déjà avaient été si lourdes, s'accrurent immédiatement dans une proportion conforme à la dignité des nouveaux arrivants. Les princes euxmêmes, en efTut, n'avaient aucun scrupule à se servir du procédé si simple de la réquisition pour diminuer les dépenses de leur campagne de France. Il fallut donc voir s'augmenter encore cette foule famélique et impérieuse de réquisitionnaires, qui, depuis le matin jusqu'au soir, affluaient a la mairie, et vidaient peu à peu, aux dépens de la caisse municipale, les magasins de Versailles de toutes les marchandises qu'ils contenaient.
Il avait été décidé que la cour de Prusse célébrerait par une solennité éclatante l'entrée du roi Guillaume dans Versailles, cette ancienne capitale de Louis XIV, le véritable ennemi auquel l'Allemagne faisait la guerre, selou le mot de M. Ranke à M. Thiers. Ri:*quisilion fut adress-e à M. Dufrayer d'avoir à faire jouer les grandes eaux. Le commandant de place voulait d'abord qu'une affiche, signée du maire, annonçât cette fête; M, Francbet d'Espèray, à qui la proposition fut communiquée, la repoussa absolument et il ajouta : « Nonseulenaent nous ne ferons pas cette affiche, mais je m'en vais avertir toutes les personnes que je connais de bien se garder d'aller au parc aujourd'hui, » Sur ce refus très catégorique, les autorités prussiennes durent se borner à faire faire l'annonce elles-mêmes par un tambour. Quelques instants après cette annonce, on collait sur les murs du marché Notre-Dame un petit placard écrit à la main, portant ces mots:
(c Tous les habitants de Versailles qui iront voir jouer les eaux aujourd'hui méritent la mort. )>
La fête, en effet, fut exclusivement prussienne et militaire. A l'exception d'un certain nombre d'étrangers, d'agents de la police secrète allemande, et de quelques oisifs Versaillais d'une curiosité forcenée, ou appartenant à une partie méprisable de la population, le parc ne contenait que des soldats et des officiers, qui vinrent en très
grand nombre pour jouir de la vue de leur souverain et de sa cour. Elle y parut tout entière. MM. de Bismarck, de Roon, de Moltke, le frère do roi, son fils, tous les princes du quartier-général furent exacts à cette fête donnée par le conquérant prussien dans les jardins de Louis XIV.
Le roi Guillaume parut sur la terrasse à une heure et demie ; le directeur des eaux, qui avait été requis de lui servir de guide, crut devoir obéir à cette réquisition et l'accompagnait. Un état-major brillant suivait le souverain, qui alla de bassin en bassin, assistant en maître à un spectacle auquel il avait été invité comme hôte quelques années auparavant.
Pendant que le roi de Prusse, plein d'un joyeux orgueil, se promenait ainsi dans le parc de Versailles, une troupe de ses soldats, à quelques pas de lui, et presque sous ses yeux, s'emparait par la violence du domicile du portier de la grille des Jambettes pour y établir un poste. En s'y installant, ils le dévalisaient entièrement, forçant le secrétaire et la commode, volant le linge, faisant disparcutre toutes les provisions et brûlant pour se chauffer des panneaux en chêne. Quoique le soleil brillât encore, le froid commençait à se faire sentir, et cii dernier genre de dévastation allait être mis chaque jour en pratique.
Pendant tout l'hiver, dès que le bois de chauffage manqua aux soldats, ils le remplacèrent par les chaises d'abord, puis par les meubles, et enfin par les fenêtres et les parquets. Ce procédé prussien de dévastation fut appliqué chez nous une des premières fois dans le parc de Versailles, à quelques pas du roi Guillaume recevant les félicitations enthousiastes d'une escorte de princes humblement courbés devant sa «gloire. ))
Le soir, vers neuf heures, il y eut retraite des troupes aux flambeaux. La ville, à cette heure, était toute noire, car les boutiques se fermaient dès qu'il faisait un peu nuit, et le gaz était rare. L'effet de cette fête nocturne parut d'autant plus saisissant aux Allemands. Partis de la place d'Armes, les corps de musique de quatre régiments se dirigèrent vers la préfecture , entourés d'une foule immense de soldats, poussant sans cesse des hourrahs comme accompagnement des hymnes nationaux que jouaient les musiciens (1). Ils pénétrèrent et s'entassèrent dans la cour de la préfecture qu'ils remplirent de leurs cris ; le roi parut au balcon et les hourrahs devinrent frénétiques. Puis les corps de musique, escortés
(1) Surtout la Marche de Dûppel et la Wacht am Rhein,
de la même foule de soldats, retournèrent vers la place d'Armes et se séparèrent au pied de la statue de Louis XIY, après qu'un dernier et immense hourrah en Thonneur du roi eût été lancé en levant et en agitant les casques.
Les habitants de Versailles, renfermés dans leurs demeures, le cœur serré, entendaient de loin ces clianls. ces cris, ces acclamations auxquels se mêlait de temps en temps une détonation sourde venant d'un des forts de Paris.
9 octobre.
A la séance du Conseil du 5 octobre, le maire avait annoncé qu'un journal, venant de Tours, était parvenu entre ses mains, et que ce journal contenait le texte d'un décret convoquant « ses collèges électoraux pour le dimanche, 16 octobre, à l'effet d'élire une Assemblée nationale constituante.» Il avait demandé au Conseil si, malgré l'occupation prussienne, il n'y avait pas pour les élecleuis de Versailles un devoir patriotique à prendre part à ces élections et, au cas où le Conseil penserait ainsi, qu'elles mesures devaient être adoptées pour procéder librement au vote.
A la suite d'une longue discussion, le Conseil avait décidé :
4^ Qu'un délégué du Conseil serait envoyé à Tours pour demander des instructions au gouvernement;
2° Que le gouvernement prussien serait interrogé par la municipalité sur la question de savoir s'il s'opposerait au vole du 16 octobre, et, au cas où il déclarerait ne pas devoir y mettre d'obstacle par la force, qu'un sauf-conduit lui serait demandé pour le délégué envoyé à Tours,
Conformément à cette résolution, une démarche avait été faite le même jour auprès de M. de Brauchistch par le maire, accompagné de M. Lefèvre-Pontalis, qui, désirant se porter candidat à l'Assemblée nationale, était venu à Versailles demander à la municipalité du chef-lieu ce qu'elle décidait pour les élections. M. de Brauchistch avait répondu qu'il ne voyait personnellement aucun inconvénient à laisser les élections se faire, mais que cette question se rattachant à la politique générale, il ne pouvait la trancher qu'après en avoir référé à M. de Bismarck.
M. Lefèvre-Pontalis écrivit alors à M. de Bismarck la lettre suivante :
« U octobre 1870.
« Monsieur le comte, « Un décret du gouvernement français
convoque pour le 16 octobre une Assemblée constituante.
« J'avais l'honneur de représenter au Corps législatif le département deSeine-et- Oise.
a II ne saurait assurément convenir à ma dignité d'ancien député de demander au gouvernement que vous représentez, l'autorisation de laisser procéder à ces élections dans le département de Seineet-Oise, quoiqu'il soit occupé par les armées allemandes.
(( Mais il m'appartient de vous faire savoir qu'il ne peut être procédé à ces élections, si les électeurs ne sont pas convoqués par un préfet français, qui puisse disposer à cet égard de pleins pouvoirs dans le département. L'intervention d'un préfet autre qu'un préfet français rendrait des élections françaises radicalement nulles.
« Il n'importe pas moins que, pour le service de ces élections, les postes françaises soient rétablies dans le département.
« J'attendrai dès lors la réponse que vous voudrez bien m'adresser à la mairie de Versailles.
« Veuillez agréer. Monsieur le comte, mes salutations,
« Lefèvre-Pontalis. »
M. de Bismarck, après avoir pris connaissance de cette lettre, fît prier M. Lefèvre-Pontalis de passer chez lui; il avait, disait-il, des explications à lui demander sur plusieurs points.
Comme M. Lefèvre-Pontalis était reparti le soir même pour Pontoise, et ne pouvait se rendre au rendez-vous, M. Rameau, le 7 au matin, se rendit à l'hôtel Jessé, chez M. de Bismarck.
Après avoir franchi la sentinelle placée à la porte principale de l'hôtel, le maire, parvenu dans un vestibule où veillaient des huissiers, fit passer sa carte. On le fit attendre un instant dans un salon du rez-dechaussée. Bientôt un domestique vint l'avertir, en le traitant d'JE'a:cc//ence, que M. de Bismarck était prêt à le recevoir, et le conduisit au premier étage. Après avoir de nouveau dû passer devant trois huissiers qui gardaient les portes, le maire pénétra dans une pièce qui paraissait servir à M. de Bismarck à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail.
M. de Bismarck était assis devant une table formant bureau, couverte d'un amas de papiers, parmi lesquels se trouvaient des lettres et des journaux récents de Paris (1). Il était enveloppé dans une
(1) Dans sa circulaire dipIomaUque en date du 2S octobre 1870, à M. de Bernstoff, M. de Bismarck fit
grande robe de chambre de soie, et il s'excusa à la fm de Tentretien sur le négligé de ce costume. Celte robe de chambre laissait voir un uniforme militaire. Sur la cheminée était posé un casque, recouvert d'une sorte de housse, que M. de Bismarck, en causant, soulevait de temps en temps.
Sur une commode était placé un revolver.
Tout cet entourage semolait calculé avec une certaine affectation pour montrer Talliance du soldat et du diplomate. L'ensemble de la personne de M. de Bismarck ne démentait pas cette alliance, car sa haute stature, sa force apparente prodigieuse, convj&naient parfaitement à un colonel de cuirassiers, tandis que la pénétration perçante de son regard et les» détours calculés de sa prudente parole caractérisaient bien rhabile négociateur.
M. Rameau ne s'était jamais trouvé avec le chancelier de la Confédération, et désirant donner à sa conférence un caraptère en quelque sorte ofîiciel, il demanda d'abord à la personne vers laquelle il avait été conduit, s'il avait l'honneur de parler à M. le comte de Bismarck.
Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, M. Rameau dit :
« Je suis, moi, le maire de Versailles, et voici comment : le maire et les adjoints nommés par l'ex-empereur ayant, le 4 septembre, donné leur démission, j'ai été, le même jour, révolutionnairement nommé maire; mais, trois semaines plus tard, il a été fait un appel au suffrage universel pour la formation d'un Conseil municipal, et sur 5,250 votants, j'ai réuni 5,150 suffrages ; à la suite de ce vote, le Conseil municipal m'n de nouveau élu maire. Consi-
allusion à cette conversation dans les termes suivants :
« Il est notoire que S. M. le Roi était prôt à accorder dans toute l'étendue du territoire français occupé par les troupes allemandes pleine et enUëre liberté pour les élections déjà fixées au 2 octobre par le gouvernement de Paris et à les faciliter de toute manière, bien que cette convocaUon des électeurs émanât d*un gouvernement non encore reconnu. Nos conventions à cet égard avec les autorités françaises locales et départementales, — notamment celles que nous avions faites avec le maire de Versailles, et qui ont été publiées par les journaux, — prouvent quel était le bon vouloir des autorités allemandes pour aider à ce que de libres élections pussent avoir lieu. Mais ce qui montre combien peu le gouvernement parisien avait TintenUon de laisser réellement la nation élire ses représentants, c'est que, non content d'avoir ajourné les élecUons primitivement fixées au 3 octobre, Il a encore annulé formellement une nouvelle convocation des électeurs au 16 octobre faite par le gouvernement de Tours. Le décret qui déclare cette convocation nulle et non avenue a déjà été publié par les journaux. La minute même du décret en question, portant les signatures originales des membres du gouvernement, est tombée entre nos mains, avec une lettre de M. Gambetta. »
Cette lettre était sur la table de M. de Bismarck au moment de son entreUen avec M. Rameau, et il la lui montra de la main. Elle était datée du 2 octobre.
dérez-vous que je sois bien, à vos yeux, le maire de la ville ? »
M. de Bismarck ayant répondu affirmativement, la conférence s'engagea.
Le maire rappela à M. de Bismarck qu'il avait demandé à M. Lefèvre-Pontalis des explications sur certains passages de sa lettre ; or, M. Lefèvre-Pontalis ayant quitté Versailles le matin, le maire avait cru devoir venir donner ces explications.
M. de Bismarck répondit que le premier point traité dans la lettre qu'il avait reçue (les armées allemandes s'opposeraient-elles à ce qu'il fut procédé le 16 octobre, dans le département de Seine-et-Oise, aux élections de l'Assemblée nationale), ne faisait aucune espèce de difficulté. Les Allemands ne demandaient pas mieux que de laisser la France former, ou se donner un gouvernement, en face duquel ils pourraient ensuite se trouver. Mais le second point, c'està-dire la nécessité, pour mettre le suffrage universel en mouvement, de l'intervention d'un délégué du Gouvernement de Tours, lui paraissait au contraire cobstituer une grosse difficulté.
M. de Bismarck croyait à la nécessité de l'envoi dans Seîne-et-Oise d'une personne venant de Tours. M. Rameau lui expliqua que ce délégué pouvait être le préfet de Seine-et-Oise, ou, à son défaut, un des sous-préfets, ou même le maire du cheflieu. La délégation résulterait du simple envoi d'un décret signé du gouvernement de Tours. M. de Bismarck, après cette explication, déclara qu'il n'y avait là pour lui aucun motif d'empêchement aux élections.
Restait le troisième point, un peu plus complexe ; c'était la demande d'autoriser tous les moyens d'exercer le suffrage universel, c'est-à-dire le déplacement des électeurs de chaque commune, leur vote au chef-lieu de canton, l'envoi des délégués, des affiches, des listes, des procès-verbaux, des bulletins de vote, etc. Quelques mots d'explications sur le petit nombre des votants dans leurs groupes respectifs, sur le caractère de ces réunions sans armes, sur l'obligation de ne pas franchir les lignes ennemies du côté de Paris, suffirent pour lever toutes les objections.
Il n'en existait donc plus.
« C'est fort bien I dit alors M. de Bis^ marck, je vois comment vous pourriez vous-même au besoin agir, mais le feriezvous sans un ordre, sans une pièce officielle de votre Gouvernement, et en avez-vous une ? »
Le Maire répondit qu'il ne se permettrait jamais de faire procéder à des élections sans un ordre, et que, bien qu'il
n'en eût pas reçu directement, il lui suffisait d'être moralement et parfaitement certain de Texistence d'un décret rendu le 30 septembre à Tours, et fixant les élections au 16 octobre, pour qu'il fit le nécessaire à l'effet d'y procéder.
u Vous n'avez aucunement connaissance que ce décret ait été annulé ou modifié depuis cette époque, reprit M. de Bismarck ? »
Sur la réponse négative du maire, M. de Bismarck ajouta :
« Eh bien I j'en suis sûr, moi» et je vous en fournis la preuve. »
Il donna alors lecture au maire du décret du gouvernement de la Défense nationale, en date à Paris du 1^' octobre 1870, qui, en opposition avec le décret de Tours, maintenait Tajoumement des élections jusqu'au moment où elles pourraient se faire sur toute la surface de la République, et frappait de nullité toute opération accomplie en violation dudit décret.
M. le comte de Bismarck lut avec une certaine affectation les noms de tous les signataires de ce décret db Paris.
Le maire, qui, à la lecture du décret, ne put dissimuler son étonnement d'abord, et bon émotion ensuite, répondit qu'il était dans l'obligation de rendre compte au Conseil municipal de l'entretien Qu'il avait en ce moment, et surtout do l'existence de ce décret du i°' octobre ; mais que pour sus-
Eendre l'exécution du décret du 30 septemre, il lui faudrait avoir sous les yeux et dans les mains le texte du décret du f octobre; qu'en conséquence, il demandait à M. le comte de Bismarck la permission d'en prendre ou faire prendre une copie.
Ce dernier y consentit; il appela un secrétaire, lui remit un papier en lui adressant quelques mots en allemand, et dit au Maire :
« M. le Maire, vous pourrez, dans une heure, envoyer chercher la copie du décret. — Vous voyez bien, reprit-il aussitôt que le secrétaire fut sorti, que ce n'est pas moi |}ui empêche les élections du 16 d'avoir lieu. Déjà, lorsqu'elles avaient été rapprochées au 20 octobre, le Prince royal m'avait demandé si je voyais quelque difficulté à les laisser faire dans les départements occupés par nous, et j'avais de suite répondu que je ne m'y opposerais nullement. U en a été de même pour les conférences sur l'armistice : ce n'est pas par moi au'elles ont été rompues. Uue suspension 'armes de 15 à 20 jours était un avantage considérable accordé à la France par l'Allemagne. Chaque jour apportait à la première l'uvanlage do pouvoir mieux organiser sa défense générale et constituait
pour la seconde une perte en retardant son avancement ; il fallait donc des compensations. En demandant Tout et Strasbourg, je ne faisais que devancer de cinq à six jours le moment où ces deux places allaient nous appartenir. Mais c'était surtout pour Paris, que se ravitailler, matériellement pour les vivres, moralement pour les communications politiques avec le reste de la France, constituait un énorme avantage ; il nous fallait, ou ne pas concéder la cessation de l'investissement, ou l'équilibrer par la possession de la position militaire commandant Paris. Je n'ai jamais nommément désigné le Mont-Valérien ; c'est M. Jules Favre qui seul en a parlé.
Quant au blocus, il m'a dit: Comment voulez-vous que l'Assemblée nationale constituante se réunisse à Paris s'il est investi ? J'ai répondu : Réunissez-la à Tours ou ailleurs. — Mais alors, comment les dô^ pûtes de Paris pourront-ils s'y rendre? J'ai répondu : S'il en manquait 43 sur 750, cela n'empêcherait pas l'Assemblée de siéger. Bref, M. Jules Favre a demandé à en référer au gouvernement de la Défense nationale, et il n'est p«w revenu. Alors ont paru les articles de journaux disant que je voulais le Mont-Valérîen. C'était une erreur que l'on a laissé propager, et je suis convaincu que l'on a eu d autres motifs pour suspendre les élections au 2 octobre et rompre les pourparlers. J'ai d'ailleurs toujours blâmé le système des fausses nouvelles ou mensonges de la presse, dont l'Empire a tant abusé et que continue votre République. »
Sur un mouvement d'incrédulité du maire, qui, d'ailleurs, n'interrompit pas M. de Bismarck, celui-ci s'arrêta un instant, puis continua :
n Je pourrais vous fournir de tout éeci une preuve, à l'occasion d'un combat qui a eu lieu ces jours derniers à l'Hay ; j'ai là les rapports et pièces officielles sur les pertes éprouvées : sur un certain espace du champ de bataille et jusqu'au point seulement où les projectiles lancés par vos forts venaient tomber ayant perdu leur force, nos troupes ont relevé et enterré les morts, Français et Allemands : il y avait plus de 450 Français et 85 Allemands. Cela se comprend parfaitement, nos troupes étaient abritées, tiraient de derrière des murs crénelés, tandis que vos soldats étaient complètement découverts* Je ne vous parle pas là des pertes que notre artillerie de campagne, dont la justesse de tir est connue, a fait éprouver aux vôtres ; on les évalue à un chiffre au moins égal à celui ci-dessus ; nous n'avons pu le vérifier, puisque les corps qui avaient
été atteints de plus loin étaient tombés trop près de vos forts pour que nous puissions les relever. Nous pouvons donc dire:
900 Français tués contre 85 Allemands.
Eb bien! vos journaux ont dit: environ 400 Français hors de combat contre plus de 500 Allemands I... (i). »
M. le comte de Bismarck, parlant lentement, en cherchant ses expressions, aborda alors le côté politique de la situation, comme s'il avait tenu à présenter à un plénipotentiaire un système complet d'idées :
<f Nous ne faisons pas la guerre, dit-il, pour Toccupation indéfinie, mais bien pour assurer la paix. Yous ne nous mettez donc pas en mesure de pouvoir en discuter les conditions, si vous ne constituez pas un pouvoir, un gouvernement, par lequel nous puissions être certains que la France sera engagée. Les armées allemandes n'entendent nullement intervenir dans le choix du gouvernement que se donnera laFrance, et elles n'apporteront aucun obstacle à la convocation des assemblées électorales et à leur fonctionnement, pourvu que les lignes stratégiques ne soient pas traversées, surtout du côté de Paris, et que les dispositions militaires ne soient en rien menacées. Le système de défense que semble avoir adopté le gouvernement français foi ce l'Allemagne à l'occupation continue, laquelle peut amener les plus terribles catastrophes. Les armées allemandes, qui vivent sur le sol français, et qui d'ailleurs peuvent faire venir au besoin des vivres de leur pays avec lequel elles communiquent, ont certainement plus de garanties de vitalité que la ville de Paris. A un moment donné, il faudra bien que cette ville ouvre ses portes; les deux millions d'affamés qu'elles renfermera auraient alors, lors même que les armées allemandes se seraient retirées au-delà de la zone épuisée, à traverser sur tous les points du cercle un espace d'environ trois étapes ou dixhuit lieues, à piedj sans pouvoir trouver un morceau de pam. Or, un pareil trajet dans ces conditions est impossible : donc les deux millions d'affamés sont destinés à périr (2). »
Sur l'objection faite par le maire, que
(1) Dans des publications récentes faites en Allemagne et ayant un caractère officiel, les pertes des Prussiens dans le combat de THay sont évalués à 400 hommes. Ce seul détail suffit pour montrer qu'en fait de sincérité, U. de Bismarck n'a de leçons à donner à personne. Du reste, ces calculs de pertes après chaque bataille sont toujours de part et d'autre très contestables.
(2) Ces idées furent exposées par M. de Bismarck dans une circulaire diplomatique spéciale, dans laquelle le Chancelier s'apitoyait sur les <^amités dont il se voyait avec douleur contraint d'être l'instrument, et cela uniquement à cause de la résistance de la France, qoi étidt la vraie et seule eoupable.
l'ensemble de ce système reposait sur une fausse hypothèse, celle oiî Paris serait abandonné à lui-même et non secouru, M. de Bismarck reprit :
(( La France réunira des hommes, mais pas une armée. Pour former une armée, il faut d'abord des hommes et ensuite des armes dont ces hommes sachent se servir. Si les Français avaient eu le temps d'apprendre à se servir du chassepot, jamais les Allemands ne seraient arrivés où ils sont aujourd'hui. Mais il faut encore, en outre, une organisation (artillerie, cavalerie, génie, intendance, ambulance, transports, approvisionnement de tous genres), cela ne s'improvise pas ; il se passera des mois avant que tout cela soit fait et que les armes soient venues d'Amérique; Paris aura ouvert ses portes auparavant. Jusque-là, que feront vos francs-fireurs et vos mobiles? Jamais ils ne tiendront contre un corps de troupes régulières de 10,000 hommes pourvus d'artillerie. Enfin, outre les armes et l'organisation, il faut à vos hommes, pour former une armée, des officiers, et des officiers en qui les soldats aient con^* fiance. Que dire de vos officiers généraux (je ne dis pas cela de tous) qui étaient toujours occupés à prendre leur café, à un ou deux kilomètres de leurs troupes, lorsque le canon commençait à tonner; qui laissaient mitrailler leurs soldats jusque dans les rues de leur camp, sans s'assurer de la présence de l'ennemi. Les troupes allemandes pouvaient sortir d'un bois et mettre quarante pièces de canon en batterie avant que les soldats français s'en doutassent et eussent pris les armes. L'Allemagne veut la paix, et fera la guerre jusqu'à ce qu'elle l'obtienne, quelles qu'en soient les déplorables conséquences pour l'humanité ; dût la France disparaître comme Garthage et d'autres nations de l'antiquité.
Cette paix serait assurée par une ligne de forteresses entre Strasbourg et Metz, sans compter ces deux places, le tout garantissant TAllemagne contre un retour offensif de la France, retour qu'elle doit craindre.
Les autres petites forteresses ont peu d'importance. »
Le maire avait écouté en silence l'exposé complet de ce système ; s'apercevant qu'il était terminé, et n'ayant aucune mission
f)Our le combattre et le réfuter, il crut que e moment était venu, en se levant pour se retirer, de dire quelques mots de la situation faite à la ville de Versailles par l'occupation allemande : il fît remarquer que les réquisitions adressées directement à la mairie pouvaient, à elles seules, représenter déià, en quinze jours, plus de sept cent mule francs.
M. de Bismarck reconnut que la ville devait être bien surchargée par l'occupation permanente du quartier-g(3néral. et il engagea le maire à écrire au roi, à Toccasion de la contribution de guerre d'un million frappée sur le département de Seine-et-Oise, contribution dans laquelle la ville de Versailles figurait pour 4€0,000 francs.
Le maire ayant répondu qu'une démarche avait été faite, et ayant donné connaissance à M. de Bismarck de la lettre qu'il avait adressée le 30 septembre au général de BIumenthal pour qu'elle fût remise au Prince royal, M. de Bismarck répliqua que très probablement l'autorisation d aller conférer à Tours, que cette lettre demandait, ne serait pas accordée ; qu'au surplus il était peu vraisemblable que le gouvernement de la délégation accordât les pouvoirs et les moyens demandés par la ville pour régler ce point.
Au moment où le maire allait se retirer, M. de Bismarck lui ayant tendu la main, et le maire n'ayant pas avancé la sienne, M. de Bismarck ajouta :
« Mais personnellement, M. le Maire? »
Le maire répondit avec émotion :
«M. le Comte, vous m'avez accueilli avec trop de courtoisie pour que je puisse vous refuser personnellement la main ; mais je n'aurais pas pu la donner à l'ennemi de mon pays.... »
Ces mots mirent fin à la conférence, qui avait eu pour Versailles cet excellent résultat de donner au maire l'occasion de faire savoir et reconnaître au chancelier combien notre ville était écrasée par les réquisitions. Le secours tout puissant de M. de Bismarck, dans les négociations engagées pour obtenir la remise de la contribution de guerre, ne devait pas tarder à se faire sentir.
Conformément à sa promesse, M. de Bismarck fit remettre au maire une copie exacte du décret du gouvernement de la Défense nationale, oui annulait le décret de la délégation de Tours, et ajournait les élections jusqu'au moment «où elles pourraient se faire sur tout le territoire de la République. »
Cette communication officielle ne pouvait laisser aucun doute au Conseil, et dès lors il n'y avait plus lieu de se préoccuper des élections.
Le soir même, le maire eut l'occasion de faire trausmeHre à la délégation de Tours le récit de son entretien avec M. de Bismarck. Un de nos concitoyens, M. Desnos, quittait Versailles et allait au-delàdes ligues prussiennes; il voulut bien se charger du
message. Grâce à son sang-froid et à sa fermeté, il parvint à remettre entre mainssdres cette pièce importante, qui donnait de si précieux renseignements sur les pensées de M. de Bismarck.
Malgré son peu de succès auprès des chefs de division de la préfecture, M. de Brauchitsch ne s'était pas découragé; il voulait â toute force être reconnu dans le département de Seine-et-Oise comme préfet français, et faire, à côté de M. de Moltke, de Tadministration civile « régulière, » sans apercevoir tout ce qu'il y avait de bizarre et de choquant dans cette prétention. Il lui vint ridée de s'occuper de notre enseignement populaire et de la réouverture de nos écoles ; et ayant trouvé le nom de M. Passa, pasteur, parmi les membres du conseil départemental de l'instruction publique présents à Versailles, il résolut de s'adresser à lui pour traiter cette question et une autre qui lui tenait bien plus vivement à cœur.
Le 7, M. Passa recevait la lettre suivante écrite en français et de la main même de M. de Brauchitsch :