‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 11 sur 62 · CABINET · texte numérisé non relu

CABINET

on C0H8SILLB& D'^TAT

Préfet de Seine-et-Oise

a Versailles, le 7 octobre 1870.

« Monsieur, ({ J'ai essayé hier de vous faire ma visite, mais j'ai trouvé votre maison fermée, de sorte que je ne pouvais pas vous faire parvenir^na carte. J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon CfiJ3inet aujourd'hui ou demain de 9 heures à 12, pour affaire qui concerne l'administratioa du département.

(( Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Le préfet de Seine-et-Oise, c( DE Brauchitsch. »

M. Passa s'étant rendu à l'entrevue à laquelle il était appelé si poliment, n'eut pas de peine à démontrer que l'administration des écoles du département lui était étrangère et qu'il n'avait sur ce point aucune espèce de renseignements on d'appui à donner. M. de Brauchitsch accepta sans aucune difficulté cette fin de non-recevoir, et quittant tout à coup l'instruction publique, il aborda un autre sujet qui était peut-être le véritable motif de l'entrevue.

Ce sujet, c'était la recherche et la découverte d'une personne de Versailles sachant le français et qui voulût bien lui servir de secrétaire : « on le paierait très bien, on lui donnerait ce qu'il demanderait et il serait fort bien traité, etc. »

M. de Brauchitsch trahissait là une de ses

inqaiôtades les plus vives ; il avait Tintentlon de répandre à profusion' dans « son département » des circulaires, des afHcbes, et il sentait bien que son français, s'il suffisait dans la conversation et dans les relations quotidiennes, courait de très grands risques d'incorrection ou d'étrangeté, lorsqu'il s'agissait de rédiger quelque pièce administrative; or il avait une peur extrême d'être ridicule, quoique vainqueur, et il voulait enlever à ses nouveaux administrés le droit de se railler de la rédaction d'arrêtés auxquels il avait Tinlention de donner (avec l'appui de l'autorité militaire^ on caractère très sérieux. De là ce grana désir de découvrir un Français qui lui servît de (f blanchisseur, » comme disait Voltaire lorsqu'il occupa ces fonctions auprès du grand Frédéric. M. de Braucbilscb avait aéjà commis quelques soléclsmes publics qui lui avalent été signalés et qui le rendaient sans doute très malheureux ; homme du monde élégant, il avait l'ambition déli- Itcate de dépouiller ses administrés sans écorcher leur langue. Nous, au contraire, nous pensions qu'il convenait fort que des ordres, qui le plus souvent étaient révoltants pour le bon sens et le bon droil, tussent donnés dans un langage digne des idées qu'ils exprimaient. II y avait d'ailleurs une grande insolence ou une grande naïveté à supposer qu'un membre du Conseil départemental entrerait dans les soucis littéraires d'un agent prussien, et consentirait à l'aider dans 1 organisation de ses bureaux. Aux questions qui lui furent posées, M. Passa répondit très sèchement qu'il ne pouvait donner les renseignements qui lui étaient demandés et qu il ne conncdssait aucun Tersaillais qui consentirait à accepter cet emploi.

M. de Brauchistch, entraîné par la vivacité de son désir, insista encore par ce dernier mot, qui mérite d'être conservé :

« Eh l3ienl monsieur, si vous croyez

Ju'un Français ne voudrait pas, alors, iniquez-moi au moins y/n Suisse! »

Cette manière inattendue de réduire ses prétentions était si comique que M. Passa put à peine réprimer un sourire en répondant :

« Monsieur, je ne connais pas plus de Suisse que de Français. »

Et sur ce, M. Passa se retira, laissant M. de Brauchitsch à sts anxiétés sur la pureté du style de ses proclamations.

M. de Brauchistch prenait, du reste, ses fonctions au sérieux, ne s'épargnait aucune peine et ne jugeait rien au-dessous de sa dignité, dès qu'il s'agissait de s'instruire de l'organisation financière du départe-

ment, à laquelle il portait, et pour cause, un véritable intérêt. Ce même jour, il visita en voiture nos barrières d'octroi. Â la grille de Villeneuve-l'Etang, il entra dans le bureau du receveur, se fît montrer ses registres, lui posa différentes questions sur les droits d'entrée, et enfin lui fit la question importante : «Où versez-vous vos recettes?»

Après s'être bien renseigné sur la caisse vers laquelle était dirigé le produit de l'octroi, M. de Brauchistch engagea paternellement l'employé à continuer de toucher les droits avec le plus grand soin et remonta en voiture.

En remontant, il dit à son cocher de le conduire à un endroit d'oii l'on pftt aper^ cevoir Paris.

C'était le désir de tous les nouveaux arrivants à Versailles, et le roi Guillaume le partagea, car, le 7, dès sa première promenade en voiture, il se dirigea du côté des hauteurs de Saint-Germain, suivi d'une escorte d'une cinquantaine de uhians.

D'apès les bruits qui coururent, cette promenade faillit lui coûter cher.

Il quitta la préfecture à midi. Le Prince royal l'accompagnait, et, en traversant la ville, il tenait sur les genoux une carte déployée. Il désirait sans doute expliquer à son père, sur le terrain même, l'état des opérations. De l'angle nord des arcades de Louveciennes on découvre une partie des alentours du Mont-Yalérien et du cours de la Seine. Ce point était un des observatoires favoris des princes, qui apercevaient de là un terrain qui avait été déjà et devait être encore le théâtre de nombreux combats.

Qu'arriva-tril au roi dans cette excursion?

On ne le sut qu'imparfaitement, mais ce qui est certain, c'est qu'à son retour, son escorte était diminuée et semblait avoir eu quelque combat à soutenir, car elle n'avait plus la tenue correcte du départ.

D'après une version, le roi aurait été surpris par une attaque de francs-tireurs; d'après une autre, des coups de feu auraient été dirigés sur lui par des Polonais de l'armée allemande.

Cette dernière version n'avait peut-être pour point de départ que certains récits qui couraient alors de bouche en bouche et attestaient avec quelle répugnance, une partie des Polonais des provmces prussiennes prenait part à cette guerre. L'un d'eux avait supplié ses hôtes qu'on lui donnât des vêtements civih pour déserter, et en faisant cette demande, il pleurait et baisait les mains des Français auxquels il adressait sa prière. — Un autre avait dit : (( Pendant toute cette campagne, je n'ai pas tué un Français, et je n'en tuerai pas»

car nous espérons que la France délivrera notre pays ; aussi je ne ferai rien contre la France qui a tant fait pour nous et que nous aimons I... Je l'ai juré devant mon père qui mourait pour la patrie ; je l'ai juré sur ce Christ I... » Et en parlant il montrait un petit crucifix du xvi'' siècle, relique de famille qu'il gardait cachée sur sa poitrine. — Lorsque leur service les obligeait à venir à rHôtel-de-Ville apporter des réquisitions, la plupart d'entre eux les présentaient comme en s'excusant et en disant : a Donnez ce que vous voudrez ; je n'exige rien.»

Souvent, s'il n'y avait aucun soldat allemand présent, ils s'approchaient et disaient à demi-voix : a Je suis Polonais ! »

Les membres de la Commission des réquisitions comprenaient le sens de cet aveu ; ils faisaient asseoir le soldat on instant, et souvent recevaient de lui d'intéressantes confidences sur les événements militaires.

Ces pauvres gens étaient reconnaissants envers les Français qui, en leur faisant bon accueil, leur témoignaient qu'ils leur pardonnaient le rôle que leur faisait jouer la Prusse,

Pendant toute cette semaine, des troupeaux immenses de moutons, qui à leur passage couvraient presque la moitié de la place d'Armes, arrivèrent sans cesse par la route de Saint-Cyr. Ils continuaient à s'entasser à la gare de la rive droite, d'où ils étaieot répartis entre les difTérents régiments. Ces troupeaux étaient ou le produit de réquisitions à main armée ou le résultats d achats faits par les fournisseurs de l'armée allemande . Ils attiraient d'autant plus vivement l'attention des Versaillais, que l'opinion, très excitée à ce sujet, en attribuait la vente à certains habitants de la ville, qui ne craignaient pas, disait-on, de trafiquer largement avec l'ennemi. Des plaintes très énergiques contre ces trafics, qui se prolongèrent pendant toute l'occupation, furent adressées au Conseil municipal. Il ne pouvait que renvoyer les auteurs de ces plaintes à l'autorité judiciaire. — La justice , qui était alors interrompue, devait, quelques mois plus tard, après le départ de rennemi, donner pleine satisfaction au sentiment public par des poursuites régulières devant la Cour d'assises.

s oetobre.

Le 8, M. le général de Yoigts-Rbetz vint en personne annoncer au maire, de la part du roi Guillaume, que remise était faite à la, ville de la contribution de guerre de 400,000 francs, qui formait sa part du mil* lion ioQtposé au département, comme com-

pensation des dommages causés aux eapi^ taines de vaisseaux marchands allemands faits prisonniers.

Le jour de l'entrée des troupes prussiennes, il avait été promis, an nom du Prince royal, que la ville n'aurait aucune contribution de guerre à payer ; cette remise pouvait donc être considérée simplement comme l'exécution fidèle de la parole donnée ; mais le général ^ Yoigts- Rhetz la présenta comme une grâce exceptionnelle et il insinua avec autant de discrétion que de netteté qu'il était tout à fait nécessaire de répondre à ce « bienfietit »

du roi par un témoignage de reconnaissance.

dette « reconnaissance, » qui semblait si légitime et si naturelle à M. Ycigts-Rhetz, ne paraissait nullement justifiée aux con* seiliers municipaux, car la contribution de guerre, par son origine et par la façon dont elle avait été imposée, était inacceptable devant le droit des gens ; le roi avait simplement empêché 1 accomplissement d'un nouvel et criant abus.

Cependant il fallait reconnaître qu'il avait cédé sur ce point aux démarches fai« tes par la municipalité (appuyée sans doute par M. de Bismarck), et si la municipalité devait se garder avec le plus grand soin de tout témoignage qui eût un caractère trop marqué, elle ne pouvait s'abstenir de donner acte au roi de la réponse 'favorable faite à sa requête, réponse qui avait délivré la ville d une nouvelle et énorme aggravation de charges. Le maire, après avoir pris l'avis du Conseil, se rendit seul à la préfecture dans ce but. Le roi était absent ; on pria le Maire de vouloir bien revenir le lendemain ; à l'heure indiquée, le lendemain, le roi était de nouveau sorti en voiture, mais il avait laissé à son grand maréchal l'ordre d'inviter le maire de Versailles à dîner pour le soir. Le miûre pria le maréchal d» palais de vouloir bien supposer que cette invitation ne lui avait pas été adressée, car il n'avait pas l'intention de faire injure au roi, mais il lui était impossible d'accepter une pareille invitation. Le maréchal du palais parut comprendre et approuver la conduite du maire qui, dès lors, considéra ses démarches auprès du roi comme terminées ei ne retourna plus à la préfecture^

Les récits l^s plus étranges étaient répandus en ville sur l'inhumation des soldats prussiens qui mouraient aux ambulances du Château et du Lycée. Pour que le nombre des morts fût ignoré, des corps étaient enterrés, disait-on, dans les bosquets du parc, daps les cours intérieures

du Lycée, etc. On adressait à la manicipa* Hté des plaintes et on lui enjoignait de s'opposer à de pareilles inhumations, qui pouvaient compromettre la salubrité de la ville. Après enquête, il fut reconnu que ces récits, comme tant d'autres, ne reposaient sur rien. Tous les soldats qui mouraient dans les ambulances prussiennes étaient enterrés dans une grande tranchée faite au cimetière Notre-Dame, seulement il est à peu près certain que souvent plusieurs cadavres étaient renfermés dans un seul cercueil.

9 octobre

Comme le Prince royal, le roi, pendant tout son séjour h Versailles, assista chaque dimanche matin à un office. La saison ne permettant plus la prédication en plein air, Téglise Notre-Dame avait d'abord été désignée par le commandant de place comme devant servir à la célébration de Toffice auquel le roi assisterait. Le clergé de Notre-Dame réclama contre cette application d'une église catholique à un autre culte, et l'autorité allemande consentit à revenir sur sa décision : l'église Notre- Dame fut destinée aux soldats allemands catholiques ; l'office royal fut célébré dans la chapelle du Château. C'est là que pendant cinq mois le chef des armées allemandes vmt avec la plus grande régularité assister au culte. Rien absolument n'avait été changé à la disposition intérieure de la Chapelle. Le ministre prononçait le sermon debout sur les marches de l'autel. Le Roi n'avait pas eu l'idée de se placer dans la tribune occupée autrefois par Louis XI V ; il se tenait au rez-de-chaussée, au premier rang à gauche de l'autel ; le Prince royal se plaçait du côté opposé, et chacun d'eux avait à sa suite les princes, dans l'ordre hiérarchique tracé par Tétiquette. Derrière venaient les généraux et les officiers de la garnison. La piété étant bien vue du roi, comme elle l'avait été aussi de l'autre conquérant Louis XIV, elle était à l'ordre du jour de l'armée, et l'office royal était très suivi d^rétat-major, M. de Bismarck presque seul témoignait de son indépendance ou de sa sincérité en s'abstenant d'y paraître. Il n'aurait pas été dupe du maréchal du palais, si celui-ci avait voulu, ce ?ui était tentant, renouveler la plaisante preuve imaginée autrefois par M. de Brrs- 8ac(i). Dansles bas-côtés et dans la galerie supérieure s'entassait une énorme quantité de soldats qui profitaient de l'occasion pour voir tout l'état-major du grand quartier général.

(1) Voir l'anecdote dans Saint-Siiuoo.

Le roi et les princes témoignaient extérieurement une grande ferveur et, les yeux fixés sur leurs livres, chantaient en chœur les psaumes du jour. Le sermon, qu'ils écoutaient d'autant plus religieusement qu'il était parsemé de leurs louanges, était prononcé par un des aumôniers de l'étatmajor, jeunes gens qui semblaient pendant la semaine plus disposés à monter à cheval et à faire des promenades qu'à remplir les devoirs de leur ministère auprès des blessés et des morts.

L'office terminé, le roi regagnait à pied sa voiture, en traversant la foule des soldats qui remplissait jusqu'aux vestibules.

L'envahissement de l'élégante chapelle de Louis XIV par cette masse de soldats prussiens y laissait chaque dimanche une odeur intolérable qui persistait pendant plusieurs jours, malgré tous les efforts des gardiens du Musée pour la chasser par l'aération (i).

La chapelle du Château suffisait à la célébration du service religieux luthérien du quartier général ; cependant, au commea* cément du mois d'octobre, la chapelle delà communauté protestante de Versailles (rue Hoche) fut mise deux fois en réquisition.

Cette violence était un acte de vengeance exercé par l'aumônier de l'état-major qui, le 26 septembre, le jour de la revue du Prince royal, avait eu avec M, Passa la discussion que nous avons rapportée.

Après le aépart du Prince, cet aumônier, furieux d'avoir reçu une leçon de M. Passa, était revenu vers lui et lui avait dit :

« Monsieur, vous me donnerez votre Temple dimanche.

— Vous le prendrez peut-être par réquisition, mais je ne vous le donnerai pas, ré* pondit M. Passa. »

Le dimanche 9, dans la matinée, un officier, suivi de cinq soldats armés de leurs fusils, sonnait à la porte de M. Passa. M. Passa ouvrit lui-même. L'officier, le cigare aux lèvres, lui déclara qu'il venait prendre les clefs de son temple, et c'est à la suite de cette négociation fraternelle que l'aumônier dn Prince royal réussit à monter dans la chaire évangélique de Versailles. Il s'y trouva sans doute déplacé, carie troisième dimanche il ne réclama plus les clefs. Pendant les quelques heures où le

(1) CeUe odeur particulière au soldat prussien était bien connue de tous les Versaillals qui avalent consacré une pièce de leur logement à leurs h6fes forcés. Le tabac, le lard, le cuir et d'autres éléments immondes s'y réunissaient pour former on ne sait trop quel horrible et acre mélange qui s'attachait avec une ténacité extraordinaire aux meubles et aux murs. Le fait est peut-être dû à la nourriture et aux habitudes uniformes des soldats, mais il est incontestable : il y a une odeur prussienne.

temple s'était trouvé ouvert à un ennemi aussi étranger à l'esprit de charité chrétienne, le tronc destiné à recevoir les offrandes pour les pauvres de la ville avait été, par les soins de M. Passa, recouvert et fermé d'un voile noir.

10 octobre*

Dans sa séance du 10, le Conseil, fidèle au principe qu'il avait posé et d'après le-

3uel il se faisait volontairement le ministre es finances de tous les services de TEtat, autorisa le paiement des fournisseurs de l'Hôpital militaire. II y avait là un service, qui plus que tout autre, devait être protégé par la municipalité et avec d'autant plus de sollicitude que depuis le commencement de l'occupation, les autorités allemandes faisaient tous leurs efforts pour désorganiser l'Hôpital militaire et pour s'en emparer. Ils avaient été obligés de le respecter à leur entrée dans la ville, car il regorgeait de malades et de blessés, et la violation de la convention de Genève eût été trop flagrante ; mais tous leurs efforts tendaient à diminuer le plus rapidement possible le nombre des blessés qu il contenait; pour atteindre ce but, ils avaient eu recours à un procédé d'évacuation digne de leur caractère impitoyable et qui attestait une fois de plus combien ils étaient étrangers à tout sentiment de générosité. Ils avaient exigé que tous les jours un état des malades et des convalr scents fût remis au commandant de place.

Les soldats portés comme convalescents recevaient immédiatement de l'autorité prussienne l'ordre de se préparer au départ pour l'Allemagne, en qualité de prisonniers de guerre. M. de Treskow. accompagné de soldats armés, présidait lui-même à cette évacuation barbare, contre laquelle M. Fropo, le médecin en chef, protesta avec la plus grande énergie, mais en vain.

Cette évacuation était contraire au texte et à l'esprit de la convention do Genève, signée par la Prusse (1), mais les Prussiens ayant envie de l'Hôpital, tous les arguments et toutes les considérations d'humanité et de droit étaient tout à fait inutiles. Rien n'était plus pénible que d'annoncer à ces malheureux soldats qu'au sortir de l'Hôpital, et encore souffrants de leurs blessures, ils allaient trouver la prison et l'exil ; il n'y avait pas de spectacle plus navrant

(1) « Les blesses tombés aux mains de l'ennemi, lors même qu'Us ne seraient pas reconnus Incapables de servir, devront être renvoyés dans leur pays apr^s guérison, ou plutôt si faire se peut, à la condition toutefois de ne pas reprendre les armes pendant la durée de la guerre. » (Article additionnel cinquième.)

que le départ de ces convois qui devaient, par le fnûd de cet hiver si rude, transporter à travers la France et l'Allemagne des soldats affaiblis par la maladie et auxquels l'annonce de leur captivité rendait souvent la fièvre qui venait à peine de les quitter.

Toutes ces pensées étaient indifférentes aux chirurgiens prussiens. Aux réclamations les plus touchantes ils opposaient une impassibilité absolue, et ils arrivèrent ainsi à leurs fins. Le 4 décembre, l'Hôpital militaire .de Versailles, évacué à l'aide d'arrestations contraires à la convention de Genève, ne contenait plus qu'un petit nombre de malades; les Prussiens se déclarèrent alors autorisés à en prendre possession ; les malades français furent cantonnés dans une des ailes du bâtiment; les trois autres furent occupés par quatre cents malades allemands.

Deux fois seulement, eL après la prise de possession de l'hôpital, le Comité versaillais de l'Internationale, à force de supplications, obtint le rapatriement de convalescents déjà désignés pour le départ en Allemagne.

Le médecin en chef, M. Fropo, et M.

Frey, officier comptable, avaient réussi du moins à sauvegarder l'hôpital pendant plus de deux mois; après deux mois de lutte, obligés de céder à la force et envahis par l'ennemi, ils surent conserver encore une partie de leur indépendance, et grâce à leur surveillance de tous les instants, à leurs ménagements et à leur fermeté, l'établissement confié à leurs soins et le matériel considérable qu'il renfermait échappèrent aux pillages contre lesquels il fallait sans cesse se défendre.

tl octobre.

Une cérémonie touchante eut lieu le mardi i\ octobre. L'ambulance hollandaise établie au château sous la direction de M. Van de Velde, rendait les derniers devoirs à un de ses membres, M. W. Smitt, mort à vingt-trois ans sur son champ d'honneur, l'ambulance, empoisonné par une légère piqûre qu'il s'était faite au (fbigt en soignant un de ses blessés. Après avoir langui pendant plusieurs jours, entouré des soins de ses collègues, ce jeune homme s'était éteint sans trop de souffrances, dans la nuit du 9 au iO octobre.

Un nombreux cortège, composé de médecins et de membres des ambulances hollandaise, française et prussienne, se réunit au Château pour rendre un dernier hommage à cette victime d'un double dévouement, celui de la science et celui do la charité. La mairie de Versailles était repré-

sentée par un des adjoints, M. Laurent- Hanin. Les funérailles furent célébrées par M. lé pasteur Passa, dont la sympathique émotion se communiqua à toute l'assistance.

Ayant été instamment prié de reproduire le discours qu'il avait prononcé et qui était l'expression éloquente des pensées et des tristesses qui remplissaient tous les cœurs, M. Passa écrivit la lettre suivante à M. van de Velde :

nÂM. van de Velde, directeur de l'ambulance hollandaise^ an château de Versailles.

« Monsieur le directeur, u Plusieurs personnes qui ont assisté à l'enterrement de votre cher et jeune ami, M. le docteur W. Smitt, membre de l'ambulance hollandaise, sont venues me prier de leur donner par écrit les paroles que j'ai prononcées dans cette triste cérémonie, afin d'en conserver le souvenir. Cette demande, dictée par un sentiment de cordiale confraternité, m'a vivement touché, et je comprends qu'une relation de cette mort si chrétienne et de ces funérailles si simples, mais si émouvantes, dans les temps douloureux que nous traversons, soit, dans la pensée des membres de la Société internationale française, un précieux témoignage de leur sympathie, qu'ils veulent déposer, comme une couronne, sur la tombe de leur collègue, et adresser en Hollande comme une consolation pour la mère qui pleure son enfant. Je serais heureux de pouvoir les aider, en ce qui me concerne, dans la réalisation de ce désir sacré; malheureusement je ne saurais le faire. J'ai laissé déborder mon cœur attristé par votre deuil et par nos deuils, j'ai Erié, voilà tout, et la prière ne s'écrit pas. ''ailleurs, mes paroles, eussent-elles été recueillies fidèlement, seraient une bien faible expression de notre douleur à tous.

Mais ce que j'ai vu et ce que j'ai éprouvé iusqu'au lond de l'âme, j'essaierai de vous le dire; ce sera ma part du tribut de reconnaissance que nous voulons rendre à la mémoire de M. Smitt, et au dévouement

aue votre ambulance a montré au milieu e nous.

« Lorsque nous sommes entrés dans la chambre mortuaire, au Château, le cercueil était placé au centre, devant nous, et, par une de ces inspirations qui viennent du cœur et qui parlent au cœur, vous l'aviez fedt voiler simplement par deux drapeaux qui confondaient leurs plis : le drapeau de la Hollande, dont les couleurs nous rappelaient le nôtre abattu, et le drapeau de l'Internationale. La patrie, comme une mère, avait jeté un pan de sa robe sur le

cadavre de son enfant, et la religion, cette autre mère aussi, nous redisait, avec la croix rouge, la grande parole du Christ :

Il vit! et vous, vous êtes tous frères I

En effet, autour de ce cerceuil, autour de ces deux symboles, la patrie d'en bas qu'il avait quittée, et la patrie d'en haut qu'il habitait maintenant, nous étions là, tous, rangés en silence, Hollandais, Français, Allemands, catholiques, protestants; toutes les ambulances étaient représentées par un grand nombre de leurs docteurs ; nos chirurgiens militaires avec l'uniforme français (i), les chirurgiens prussiens en tenue. Devant la mort, devant Dieu, toutes les divergences d'opinion avaient disparu, toutes les haines étaient tombées; on sentait passer le soufQe du Christ, et la pensée montait d'elle-même vers ces régions sereines de la véritable paix et de la véritable gloire oii l'âme de votre cher défunt était entrée avec Dieu.

« J'avais le privilège, moi, Cévennol, d'ouvrir là, officiellement, dans ce palais, notre Bible, et d'y présider notre culte si longtemps proscrit, et c'était pour l'un des vôtres, pour un enfant de cette Hollande si généreuse envers nos pères, que je remplissais les devoirs les plus douloureux de mon ministère!...

« Vousl'avez vu, j'ai dû faire violence aux sentiments qui remplissaient mon cœur pour trouver la force de parler. J'ai lu le Psaume 90, et cette prière de Moïse, je l'ai élevée pour tous vers le ciel. Je me suis humilié devant Dieu. Quand nous étions entourés de tant de morts sanglantes, il avait trouvé bon de frapper un de nos plus jeunes soldats de la charité, au moment même où il combattait contre la mort. J'ai adoré cette volonté souveraine qui est toujours, quelque terrible et incompréhensible qu'elle paraisse souvent dans ses effets, la volonté d'un Père miséricordieux dont les voies ne sont pas nos voies. Je lui ai demandé ardemment pitié et pardon pour nous, dans cette fumée de sang qui nous environne, lorsque le chant des anges, en annonçant son Evangile au monde, disait :

Paix sur la terre I Et, en même temps, je lui ai rendu grâce pour les soins si chrétiens et si affectueux dont il avait permis que notre frère fût entouré jusqu à son dernier soupir, pour cette mort si édifiante qui avait été le sommeil du chrétien dans

(1) Depuis le 19 septembre, c'était hi première fols que les uniformes français reparaissaient publiquement Les chirurgiens prussiens n'avaient pas osé ne pas assister à la première partie de la cérémonie, célébrée au Château même, mais ils abandonnèrent le cortège dès qu'il fut arrivé sur la place d'Armes. Toutes les haines n'étaient pas tombées, comme le pensait M. Passa.

les bras do Sauveur, et pour cette parole de résurrection et de vie éternelle que nous venions de lire, et qui nous permettait de nous relever sous l'épreuve, de recevoir ses consolations et de nous tendre fraternellement la main par-dessus ce cercueil.

« Puis, le cortège s'est acheminé vers notre église, en traversant la cour et la grille d'nonneur du Château. Les soldats prussiens de garde portaient les armes sur notre passage, et la foule sympathique se découvrait respectueusement...

a Quand tant d'autres autour de nous font l'œuvre de la mort, la Société internationale de secours aux blessés, comme le bon Samaritain, fait l'œuvre de la charité univeraelle, l'œuvre de la paix, l'œuvre de l'amour, l'œuvre de Dieu ! Honneur à ellel

(( Voilà ce que nous avons tous compris en rendant les derniers devoirs à M. Smitt, et voilà ce que votre ami, quoique mort, nous annonçiBLii encore.

*a Dites à sa famille que nos cœurs étaient avec elle, et que des hommes habitués à voir la mort en face, et à la faire fuir souvent, avaient les yeux pleins de larmes.

Dites-lui que nous garderons ici pieusement le som de cette tombe.

(( Gardez-nous aussi, monsieur le directeur, le souvenir de notre église et de nos ambulances de Versailles, et que Dieu bénisse l'œuvre de vos mains I »

M. Rosseuw Saint-Hilairc, professeur à la Faculté des lettres de Paris, attaché volontaire à l'ambulance hollandaise, avait également prononcé sur la tombe du jeune médecin des paroles que nous voulons aussi reproduire. Ces souvenirs sont de ceux que nous devons aimer à garder tout entiers; au milieu des duretés et des sécheresses de cœur auxquelles nous condamnait le régime prussien, c'était un repos et une consolation d'entendre, même au prix d'une douleur, l'expressicm émue de quelquesuns de ces sentiments généreux et élevés que l'âme prussienne s'est fait trop souvent un système d'ignorer.

«Messieurs, avait dit M. Rosseuw Saint- Hilaire, permettez-moi de rendre aussi mon témoignage à ce cher jeune homme que nous venons ici dénoser dans la tombe. Il m'a été donné de le voir souvent sur son lit de souf&rance, qui devait sitôt se chan-

f^er en lit de mort, et de saisir les dernières ueurs de cette intelligence prête à s'éteindre, n y a peu de jours, je vins lui proposer de lire avec lui la Parole de Dieu, et de prier. Bien que le délire fût déjà à la porte, il me reconnut, et m'accueillit avec un doux sourire. Nous lûmes, nous priâmes

ensemble, et il m'éconta avec tonte !'«!• tention dont il était capable. Puis, ceaune j'essayais de le soutenir et de le fertiller, en lui faisant espérer sa guérison, à laquelle ie croyais encore : « Non, non ! me « dit-il avec un léguer sourire d'incrédulité, « non, il faut que je m'en aille! — Où cela?

tt lui dis-je. — Là-naut, dans le ciel ! Mon « père et mon frère (morts tous deux de^ a puis longtemps) sont venus me cber- (( cher cette nuit. Je les ai vus !» Et il y avait daus ces paroles, et dans le ton dont il les prononça, une si ferme espérance, une si ardente aspiration vers les réalités éternelles que je me sentis à la fois ému iusQu'aux larmes, et résigné pourtant à l'idée de le perdre....

« Et à présent, à côté de cette tombe sitôt ouverte, je veux aussi rendre hommage à ces chers frères hollandais, et à cette na • tion sœur de la nôtre qui les a envoyés ici pour nous assister dans ces heures douloureuses où la sympathie fait tant de bien, et où notre pauvre France en a tant besoin. Remercions-les tous ensemble de ce dévouement fraternel, que nos blessés de toute langue et de toute nation apprécient si bien, et que nous pouvons mesurer aujourd'hui par ce qu'il leur coûte. Puisse leur belle et sainte mission être de plu» en plus respectée, et se conquérir de plus en plus sa place sur tous les champs de bataille I Smitt était venu chercher auprès d'eux l'activité dont il avait besoin, les leçons de l'expérience à ajouter à celles de la science, et les ioies austères du dévouement. Il a plu à Dieu de lui refuser tout cela, et de trancher cette vie dans sa fleur... Soumettons^nous à ces dispeosations que nous ne pouvons pas comprendre, et ne plaignons pas celui qui s'en va, mais ceux qui restent l Plaignons surtout sa famille qui apprendra sa fin sur une terre étrangère, victime d'un devoir qu'il y est venu gratuitement chercher ; sa famille qui n'a pas même eu la triste consolation d'assister à ses derniers moments, mais que soutiendra la pensée que nous la remplaçons ici, en faisant pour elle ce qu'elle aurait voulu faire.

« Nous sommes ici, messieurs, sur un terrain neutre, celui de la tombe, où les haines s'apaisent entre ceux qui viennent y pleurer ensemble, comme elles s'apaisent entre nos blessés sur le terrain de la souffrance qui est aussi celui de la charité 1 A côté de ce cercueil, il faut faire trêve à toute autre pensée qu'à des pensées de paix. Dans les tristes jours où nous vivons, nous avons besoin de tourner nos regards en haut pour y puiser les seules consolations que nous puissions accepter, celles

qai nous Yiennent de Dieu, père de Jésus- Christ! C'est à lui, c'est à ce père céleste qu'il faut demander de nous soutenir dans ces heures douloureuses, à lui qui tient la vie et la mort, la victoire et la défaite dans ses puissantes mains, en le conjurant de donner à notre chère France la foi qui lui manque, pour qu'elle y puise la force de supporter ses malheurs!... d

Cette cérémonie, ces discours attestent quelles sympathies et quel respect avait su se concilier cette ambulance internationale hollandaise, qui avait choisi Versailles pour 7 mettre en pratique les lois de la Convention de Genève, dont M» van deVelde avait été un des rédacteurs. Ce dernier titre semblait devoir lui mériter des égards exceptionnels de la part de Tautorité prussienne. Il était pour ainsi dire, auprès du grand quartier général, le représentant et le défenseur officiel de ce droit international nouveau qui, au nom de l'humanité, faisait du blessé une chose sacrée devant laquelle tout vainqueur devait s'arrêter.

Mais malheureusement, là encore, nous devions avoir une preuve de la rudesse prussienne et de son tranquille mépris pour toute réclamation faite au nom du droit, quand son intérêt lui commande de ne pas l'écouter.

Le 19 septembre, sur le champ de bataille même de YîUacoublay, les Prussiens demandèrent à M. Delaroche, président du comité versaillais de la Société internationale où les blessés devaient être transportés. M. Delaroche indiqua l'ambulance internationale hollandaise installée depuis plusieurs jours au Château, où déjà quelques blessés étaient soignés, et qui, le matin, en entendant le canon, avait fait tous les préparatifs nécessaires un jour de combat. C'est là en effet que furent conduits les premiers blessés qui arrivèrent. Mais q[uand ils fur|nt entrés, les médecins prussiens, au lieu de remercier M. van de Velde de l'hospitalité qu'il leur avait préparée, déclarèrent Qu'ils s'emparaient au nom de la Prusse de l'ambulance et du matériel médical qui s'y trouvait. M. van de Velde protesta ; mais, à ce moment, ce qui lui paraissait important et utile avant toute chose, c'était de donner des soins aux soldais que recevaient les lits de son ambulance. C'est ce qu'il fit avec dévouement.

11 fut récompensé le 23 du zèle que lui et les médecins placés sous ses ordres avaient déployé. Ce jour-là, il lui fut signifié officiellement par M. le D' Kirohner, médecin en chef prussien, qu'il lui était « permis »

de rester au CbAteaa avec ses médecins, mais que désormais son ambulance serait

une section ou a station » de l'ambulance prussienne. De plus, au lieu de comprendre comme à l'origine tous les bâtiments du centre et le rez-de-chaussée du midi, elle serait réduite et ne s'étendrait plus que depuis la Galerie Louis XIII jusqu'à la salle des Guerriers célèbres. En même temps, le drapeau hollandais qui flottait sur le Château fut abattu, et remplacé par le drapeau prussien.

C'est ainsi qu'un médecin attaché au quartier général du Prince royal respectait la neutralité des ambulances, représentée non par une ambulance ennemie, mais par une ambulance d'une nation étrangère a la lutte engagée, et qui avait par conséquent au plus haut degré le caractère de la neutralité. Si l'ambulance avait été Russe ou Anglaise, la Prusse aurait certainement été plus soucieuse des traités, mais il s'agissait ici de la Hollande, c'est-à-dire d'un petit Etat qui n'a pas d'armée redoutable, par conséquent, les principes prussiens devaient s'appliquer, et la force pouvait librement primer le droit.

A cette brutalité devaient s'en ajouter d'autres plus raffinées. Le 23, la plupart des blessés français furent évacués du Château par les soins du Comité versaillais de la Société internationale, qui les plaça dans les différentes ambulances françaises de la ville. Il n'en resta qu'une dizaine. Ceux qui étaient soignés dans l'ambulance prussienne furent disséminés dans des salles où ils ne se trouvaient qu'entourés de Prussiens. M. van de Velde, au contraire, avait ordonné que les blessés français confiés à ses soins fussent placés dans une même salle; il y avait dans leur réunion un moyen de relever leur moral, ce qui est bien loin d'être indifférent à la guérison.

Mais M. le docteur Rirchner étant arrivé le même jour à 4 heures dans cette salle, et ayant constaté cette organisation, entra dans une violente colère, et il ordonna que les blessés français fussent aussitôt séparés et placés isolément au milieu de soldats allemands.

Telles étaient les délicatesses de conduite de ce docteur prussien, qui commandait en maître absolu au Château, et dnnt les actes d'autorité, inspirés toujours par le même esprit, étaient 1 occasion constante de scènes violentes avec les médecins de l'ambulance hollandaise. Leur présence le gênait ; il voulait à toute force se délivrer d'eux, et il n'était pas d'outrage qu'il ne se permît pour les amener à quitter le Château.

Le 28, il signifia à M. van de Velde qu'il entendait que toutes les amputations et réseetions jugées nécessaires pour les blessés de l'ambulance hollandaise fussent prati-

quées par ses cbirurgiens, et non par les chirurgiens hollandais. Il envoyait même ses infirmiers refaire les pansements. Enfin, au commencement d'octobre, il s'empara complètement de la direction du ser* vice. Dès lors, M. van de Yelde n'était plus u'un employé de l'ambulance prussienne.

1 était venu pour faire respecter )a loi de la neutralité des ambulances ; son voyage avait eu un tout autre résultat, mais peutêtre aussi utile : il avait servi à démontrer une fois de plus, et par un exemple éclatant, que la signature de la Prusse, mise au bas d'une convention, ne Ten^age ja* mais qu'autant qu'elle le juge utile à ses propres intérêts.

Un instant, M. van de Velde avait songé à porter la question sur le terrain diplomatique. Connu et honoré comme il Test, non-seulement dans son pays, mais dans toute l'Europe, une plainte publique de lui contre les violences prussiennes n'aurait pas été sans échos. 11 préféra, peut-être avec raison, renoncer silencieusement à l'œuvre qu'il avait tentée, et le 29 novembre l'ambulance hollandaise quittait Versailles, laissant au milieu de nous une victime de son dévouement et un souvenir ineffaçable de ses services.

Un des historiens prussiens de la campagne de France a écrit que M. van de Yelde avait quitté Versailles « sans qu'on puisse en découvrir les motifs. » Cet historien est bien peu clairvoyant, car ces motifs, nos lecteurs le savent maintenant, n'étaient pas difficiles à apercevoir. Dès le jour où, par ordre des Prussiens, le drapeau hollandais fut abattu en même temps que le drapeau français, M. van de Velde était insolemment jeté à la porte. Il resta cependant encore, par humanité, par esprit de sacrifice, mais il partit quand une série de dures expériences lui eut fait ac-

![uérir la certitude que toute relation du àible avec la Prusse devait être une servitude humiliante.

Dans la matinée du il, le roi était venu 86 placer devant la préfecture, et un assez grand nombre de troupes avait défilé devant lui. Elles faisaient partie d'un corps d'armée qui, se dirigeait sans doute du côté d'Orléans, et dont 1 artillerie et les immenses équipages traversèrent la ville en interminables files.

Le roi, à cette revue, était entouré d'un état-major de princes, à la tête duquel se tenait M. de Moitke. Son visage pâle, maigre et complètement rasé, semblait plutôt celui d'un savant que d'un soldat. On avait dit en France, au début de la guerre, qu'il était impotent et accablé par Tàge ; il pa-

raissait au contraire plein de vigueur. Ses traits immbbiles et durs gsirdaieot une expression d'une austérité glaciale. La physionomie du roi Guillaume, en contraste frappant avec celle de son chef d'étatmajor, était assez colorée et très animée; les yeux, d'un bleu très clair, la bouche, facilement souriante, avaient une expression apparente de bonhomie et de bonne humeur. Les soldats, en passant devant leur souverain, poussaient, sur un signe de leurs officiers, le hourrah réglementaire; mais dans ces acclamations assez faibles on constatait plus d'obéissance que d'enthousiasme. On vit les yeux d'un de ces soldats s'emplir de larmes au moment où il aurait dû crier. Etait-ce un de ceux, en si grand nombre alors, qui souffraient cruellement du « mal du pays » et qui épanchaient secrètement devant nous une haine si profonde pour la guerre et ses auteurs?...

Au Chesnay, quelques jours auparavant, un de ces soldats pris de nostalgie s'était suicidé, ce qui avait amené l'arrestation momentanée de plusieurs habitants. Les officiers ne voulaient pas croire qu'un soldat allemand pût être las de la campagne de France jusqu'à en mourir, et cependant la lassitude et l'ennui étaient un des sentiments qui dominaient le plus les soldats de Tarmée ennemie. La guerre devient facilement chez nous une passion qui nous enivre, parce que nous la menons avec un joyeux et chevaleresque héroïsme; elle restait au contraire pour les Allemands un devoir pesant, parce qu'ils n'associaient à leur méthode prudente aucun de ces élans brillants qui sont comme la poésie du combat. Nos officiers entraînent leurs soldats en leur parlant de gloire et de périls à braver gaiement; les chefs allemands ne maintenaient la solidité de leurs troupes qu'en leur promettant sans cesse la paix.

Une campagne est pour noslroupes une aventure épique qui étourdi! l'esprit et charme l'imagination; olle reste pour les Allemands une froide et cruelle opération stratégique qui oppresse l'âme. De là ces accablements dont chaque jour nous étions les témoins ou les confidents.

Les luttes dans lesquelles la municipalité se trouvait engagée avec les autorités prussiennes ne lui faisaient pas oublier les soins qu'il était plus que jamais de son devoir de consacrer à 1 assistance publique. Dès le mois de septembre, 10,000 francs avaient été votés pour l'établissement de fourneaux économiques ; leur organisation avait été confiée à M. Hippolyte Raoult, qui avait eu l'initiative de leur

création* Dans le commencement d'octobre, après un rapport de M. de Map;ny, le Conseil approuva toutes les dispositions prises, et l'affiche suivante, délibérée en Conseil, annonça à la population versaillaise l'œuvre excellente dont elle était surtout redevable à M. H. Raoult :

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