‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 12 sur 62 · FOURNEAUX ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

FOURNEAUX ÉCONOMIQUES

c( Le Conseil municipal a établi des fourneaux économiques, dans les locaux desquels il sera distribué des litres et demilitres de bouillon, et des portions de viande cuite, à ceux des habitants de la ville qui, ne pouvant subvenir à leur propre existence et à celle de leur famille, se seront procuré des cartes.

« Les fourneaux commenceront à fonctionner lundi prochain iO du présent mois, et sont situés, savoir :

<( Le premier, rue de la Paroisse, n*^ 53 (passage Saint-Jean);

n Le second, rue de l'Occident, n^ 3 ;

« Le troisième, rue de Montreuil, n^ 61 ;

« Le quatrième, avenue de Paris, n° 34.

u La vente des cai tes aura lieu chaque jour, de neuf heures à dix heures du matin, par les soins de MM. les Délégués dont les noms suivent :

Quartier Notre-Danie.

MM. Briat, me Maurepas, 6.

Doit, rue de la Paroisse, 56.

Fillette, propriétaire, me Hoche, 16.

Vallade, négodant, me de la Paroisse, 53.

Quartier Samt-Louis,

MM.Gatirbad, propriétaire, rue Saint-Honoré, 7. Hdquellb fils, propriétaire, rue du Yieux-

VersaiJles, 18.

Perrot, négociant, rue de POrangerie, 50.

PiQUARD, négociant, propriétaire, me de TO-

rangerie, 66.

Quartier du Grand-MontreuiL

MM. Bertir fils, propriéuire, avenue de Saint- Cloud, 89.

Cartier, marchand, rue de Montreuil, kZ.

CooDUN, pharmacien, rue de Montreuil, 3.

ViGOUROUx, nég' en vins, rue de Montreuil, 11.

Quartier du Petit-Montreuil.

MM. Baghelet, entrcp', rue de Vergennes, 30.

Brière, propriélairv, rue Saint-Martin, 3.

Drdillé, propriétaire, rue de Noailles, 2.

KiMBADLT, rue de Vergennes, 17.

« Il sera, en outre, vendu dans les bureaux de la Mairie, de dix heures à onze heures du matin, des cartes au prix de 0,15 centimes pour un litre de bouillon ou une portion de viande, à toutes les personnes qui seront désireuses d'en faire elles-mêmes la distribution gratuite à qui bon leur semblera.

« Le Conseil municipal fera encore appel à toutes les personnes qui, par des aons spéciaux en argent ou même en nature (viande, pain, légumes, riz), veulent s'associer à cette œuvre humanitaire et patriotique.

a II espère que cet appel à la bienfaisance sera entendu, et que le service régulier des fourneaux sera ainsi assuré.

« Fait à VHôtel'de-Ville, le U octobre 1870.

« Les Délégués membres de la Commission,

« BARUÉ-PERRAULT, MAGNIER-LAMBINET

postel-grusse^ riche, de UAGNT.

« Approuvé : a Le Maire^

« Ce. Rameau. »

Les fourneaux commencèrent leurs distributions le lundi ID octobre, et dès le lendemain ils étaient devenus populaires.

Sous la direction intelligente et dévouée des délégués qui les administraient, ils rendirent pendant tout Thiver des services sur lesquels nous aurons plus d'une fois Toccasion de revenir.

IS oeiobre.

Déjà, le 12, le canon avait résonné du côté du Mont-Yalérien ; le 13, pendant la plus grande partie de la journée, on entendit du côté d'Issy les échos du combat que le général Susbielle livrait aux environs de Chàtillon. En même temps que retentissait le bruit lugubre de la canonnade, on vit arriver à Versailles, se traînant péniblement, trois cents paysans de Garches expulsés de leurs demeures.

A mesure que les Prussiens le jugeaient nécessaire, ils chassaient des villages les plus rapprochés de Paris les habitants qui auraient pu être des témoins indiscrets de leurs travaux de siège. Ils avaient chassé ainsi une partie des habitants de Saint- Gloud; c'était le tour des habitants de Garches.

Vieillards, femmes, enfants, tous avaient reçu en même temps Tordre du départ, et malgré les supplications, tous avalent été obligés de quitter leurs habitations sans pouvoir presque rien emporter; c'est à peine si quelques charrettes, appartenant à quelques privilégiés, contenaient un peu de linçe, des matelas, des objets de ménage choisis et sauvés à la hâte. Aucune distinction n'avaient été faite; les malades eux-mêmes n'avaient pas été exemptés. Une femme qui venait d'accoucher n'avait pas obtenu quelques jours de répit; elle avait été pincée dans une mauvaise voiture avec a'autres femmes infirmes , et elle était partie avec tout le village; tous ignoraient où on les conduisait.

Cette troupe d'émigrante, composée en très grande partie de petits cultivateurs que la guerre avait rois tous plus ou moins dans la misère, arriva dans la matinée sur la place d'Armes, conduite par des soldats qui poussaient les traînards devant eux comme un troupeau. L'ordre était donné de s'arrêter devant la ComnKmdarUure, Ces malheureux, parmi lesquels se trouvaient des vieillards de Tâge le plus avancé, semblaient accablés à la fois de fatigue et de désespoir. La plupart, chargés de hardes et de paquets, et pouvant à peine se soutenir après cette marche forcée faite entre deux haies de soldats, s'étaient, dès qu'ils avaient pu s'arrêter, assis ou couchés sur l'avenue Nepveu, et ils attendaient avec résignation l'arrêt inconnu que le général allait prononcer sur eux.

M. de Yoigts-Rhetz avait exprimé d'abord l'intention de les expulser de Versailles, commells avaient été expulsés de Garobes ; ils venaient, en efifet, augmenter la population d'une ville où les vivres seinblaient devenir rares; c'étaient là, avait-on dit à l'état-major, non pas des victimes de la guerre dignes de pitié, mais bien tout sim-

f élément « des bouches inutiles. » D'ailleurs, a police prussienne n'aimait pas à voir autour du roi de Prusse cette classe pauvre, sans moyens d'existence assurés; elle voulait, autant qu'il dépendait d'elle, l'écarter du quartier-général. Les trois cents émigrants de Garches devaient donc être chassés de nouveau de Versailles et être renvoyés sur la route de Saint-Cyr, où ils deviendraient ce qu'ils pourraient.

La municipalité versaillaise protesta contre cette nouvelle expulsion si impitoyable, et gr&ce à ses démarches, les émigrants purent rester dans notre ville ; le Conseil municipal déclara qu'il revendiquait cette charge nouvelle» bien loin de chercher à y échapper. Il était en cela l'interprète exact des sentiments de la population, car dès le premier moment, en voyant ces pauvres gens jetés ainsi dans la rue sans aucune espèce de ressources, et ne possédant souvent que le vêtement qui les couvrait, un certain nombre d'habitants de Versailles, touchés de compassion, avaient offert spontanément l'hospitalité aux familles qui excitaient le plus la pitié par le nombre des petits enfants ou par la vieillesse des grands parents. D'autres émigrants avaient trouvé dans la ville des amis ou des connaissances qui avaient consenti à leur donner un asile provisoire; des billets de legement avaient été accordés par la mairie; l'hospice avait ouvert ses portes aux malades. Une souscription organisée immédiatement par la municipalité allait

produire une somme considérable. Mais tous ces moyens laissaient encore sans aJ)ri un grand nombre de ces malheureux, qui se rendirent à l'Hétel-de-Ville, et s'installèrent dans le vestibule, où il semblait qu'ils dussent coucher, car oq ne savait où les abriter. Toutes lesauberges étaient pleines, et la Ville ne possédait aucune maison où ils pussent être logés.

L'idée vint alors à quelques conseillers municipaux de visiter le grand séminaire, dont les élèves étaient absents. On trouva là, en effet, un grand bâtiment comprenant des cellules et de vastes salles qui pouvaient, au moins pendant quelque temps, servir de refuge* Le directeur du séminaire, consulté, se prêta sans aucune objection à l œuvre charitable qui lui était proposée, et les conseillers municipaux vinrent vite annoncer aux émigrants qu'ils leur avaient découvert une hanitation. La nouvelle fut accueillie avec la plus vive reconnaissance, et la tribu errante traversa encore une fois la ville. Les cellules des séminaristes étaient absolument vides ; les lits avaient été requis pour les ambulances; on fit venir de la paille; de son côté, M. Raoult, qui n'était jamais loin quand il s'agissait de secourir quelque misère, avait fait apporter des seaux de bouillon des fourneaux économiques; on avait acheté du pain, et dans la soirée l'installatioa était déjà presque complète. Chaque famille s'était placée dans une cellule, qui contint ainsi parfois sept ou huit personnes ; on s'était partagé la paille, non sans se la disputer parfois avec une certaine passion; les mères de famille surtout en réclamaient pour les petits enfants, qui étaient très nombreux. Afin de maintenir un peu d'ordre dane cette foule, où chacun avait plus ou moins perdu la tête, les conseillers municipaux avaient choisi un des cultivateurs les plus intelligents et l'avaient nommé ce maire » de la commune émigrée. Sa « proclamation » ramena un instant le sourire sur le visage de ces .pauvres gens si accablés par leur malheur; en se voyant si bien accueillis à Versailles, et traités avec cordialité et sympathie, ils retrouvèrent un peu d'espérance ; on chercha à tirer parti de quelques incidents de cette installation si inattendue pour ramener un peu d'entrain et de gaieté parmi eux, et quand la nuit vint, tout le village chassé le matin si brutalement put s'endormir sans trop d'angoisses.

Le euré de la commune, M. l'abbé Bunel, vieillard d'un âge très avancé, devait, plus qu'auicun de se^ paroissiens, souffrir de cette expulsion. Comme il avait cherché

à éehapper aox soldats qui le ramenaient sur Versailles, ils lui firent subir des outrages et des violences de toute nature. Il arriva le visage meurtri, la soutane en lambeaux et pleine de sanç. Enfermé provisoirement à la villa Moricet, où demeurait un général, il s'échappa encore.

Poursuivi et facilement atteint, après avoir été blessé d'un coup de baïonnette, il fut incarcéré dans la prison Saint-Pierre. Heureusement M. Hardy était là : ses prières obtinrent la mise en liberté de ce malheureux vieillard, que la souffrance avait réduit à un état d'exaltation voisin de la démence.

Le même jour oii les expulsés de Garches étaient ainsi arrivés à Versailles, un incident d'une tout autre nature mit la ville entière en mouvement. Vers midi, on vit, dans une voiture découverte oui passa sur Tavenne de Paris, un généru français en grand uniforme accompagné d'un officier supérieur prussien. CSe général descendit rue Satory, 48, dans un logement qui lui avait été préparé d'avance par l'autorité allemande. Puis il traversa de nouveau la ville, se rendant chez M. de Bismarck, et ensuite chez le roi.

Dès que le fait fut connu, et il le fut immédiatement, une émotion extraordinaire se répandit dans toute la ville. Des groupes animés se formèrent devant la préfecture ; les menaces des gendarmes prussiens n'ayant pu disperser ces rassemblements, les coups de plat de sabre habituels commencèrent à pleuvoir, et les eorieux furent au hasard arrêtés et conduits en prison par groupes de dix à douze.

Malgré tout, chaque fois que la voiture re-

1>araissait, la foule courait sur son passage^ a suivait, et les cris de Vive la France ! retentissaient en même temps que toutes les têtes se découvraient. Sans qu'on sût 00 que venait faire ce général & Versailles, la vue seule de son uniforme remplissait tous les cœurs d'une joie involontaire. Pour serrer les mains de cet officier, que n'aurait-on pas donné ! Plusieurs personnes essayèrent de l'approcher, mais en vain; la maison qui lui avait été assignée était gardée avec le plus grand soin par des sentinelles prussiennes.

Peu à peu plusieurs indices et les indiscrétions des Prussiens eux-mêmes firent malheureusement connaître quel était ce personnage mystérieux. Un officier allemand était venu à Glagny demander si M"^^ la maréchale Bazaine habitait la maison de campagne qu'elle occupait avant la guerre :

il avait, disait-il, plusieurs lettres à lui remettre. On lui avait répondu que M"' Bazaîne avait quitté Versailles. Il était alors

retourné à la préfecture. Déjà, huit jours auparavant, avait eu lieu une démarche du même genre. Evidemment ce général français venait de Metz. Bientôt on sut que c'é* tait le général Boyer, l'aide-de-camp du maréchal Bazaine. Un officier prussien était venu apporter à l'habitation de M"^* Boyer, 5, rue Lafayette, un petit billet non fermé qui, en l'absence de M''^ Boyer, réfugiée en Suisse, fut remis à son jardinier; le billet était ainsi conçu : « Bazaine est en bonne santé. J'ai été nommé général. » Quelques doutes naauirent alors sur le caractère de la démarche que cet ami du maréchal venait tenter, mais l'illusion ne tomba pas tout à fait, car on ignora jusqu'à son départ que la négociation à fa fois politique et militaire dont cet officier était chargé avait pour but final, avec la capitulation de Metz, un essai de rétablissement de l'Empire par l'armée du maréchal Bazaine.

M. le général Boyer fut reçu par le roi devant un conseil privé, dans lequel sié-^ geaient le Prince royal, MM. de Blumenthaï, de Bismarck et de Moltke. Quelquesunes des idées échangées dans cette conférence historique tenue à Versailles, doivent être indiquées ici.

M. le ffénéral Boyer avait exposé la si* tuation de Metz et proposé des conditions de capitulation qui avaient été rejetées d'uD motparM.deMoltke : l'armée de Metz, dit-il, devait avoir le même sort quel'arméé de Sedan et être faite prisonnière, car il n'y avait pas de raison militaire pour la mieux traiter.

M. de Bismarck, traitant la question au point de vue politique, qui, selon lui, était le plus important, avait dit au contraire qu'il y aurait peut-être avantage à conclure une convention qui permettrait au maréchal Bazaine de se retirer au midi de la France avec son armée, d'y convoquer les anciens pouvoirs, Corps législatif et Sénat, et de rétablir avec eux l'Impératrice et le Prince impérial. Les troupes de Fré^ déric-Gharles deviendraient disponibles dans ce cas comme dans l'autre. Paris tomberait immédiatement devant un désastre qui lui enlèverait tout espoir, et l'autorité légitime se trouvant partout restaurée, la paix pourrait être conclue dans un avenir prochain.

Conformément à cette proposition, le général Boyer partit de Versailles avec cette réponse : o On ne traitera du sort de l'armée de Metz qu'à la condition de la voir rester fidèle au gouvernement de la régence, seul susceptible de faire la paix et de contribuer à son rétablissement :

l'impératrice devra donner son assentiment à cet arrangement et en assurer rsxÀ>ttiioa

par sa présence aa milieu des troupes. »

Cette proposition n'était sans doute qu'un leurre jeté adroitement par H. de Bismarck au maréchal Bazaine, pour l'occuper encore quelques jours et amener son armée à un épuisement tel qu'on n'eût plus d'efforts à redouter de sa part ^1).

Telles sont les trames qui s'ourdissaient au milieu de nous, pendant que la population de Versailles, (l'ordinaire si calme, se laissait aller, sur la vue d'un uniforme, à la plus vive exiltation patriotique, et persistait à se grouper devant la préfecture, pour acclamer le général français.

Après être resté deux jours à Versailles, le général Boyer repartit k 9 heures du soir pour Metz, accompagné du même ofncier qui l'avait amené. Il avait été si exactement gardé qu'il n'avait pu causer avec aucun habitant de la ville.

Ce n'était pas sans motifs que les Prussiens avaient exercé cette surveillance attentive. Si M. de Bismarck tenait tant à ce que le général Boyer ne reçût de nous aucun renseignement, c'est Qu'il avait tracé à l'envoyé de Metz un tableau de l'état de notre pays d'une insigne fausseté. Il avait affirmé que la France était dans une dislocation complète, que la Vendée était soulevée^ (fne Lyon était en insurrection, que le midi formait une république séparée, que Rouen appelait les Prussiens, que M. Gambetta avait été obligé de fuir de Paris en ballon, que l'armée était en débandade, en un mot qu'il n'y. avait plus en France que l'anarchie et Témeute.

Le général Boyer avait eu le tort d'accepter ces nouvelles comme parfaitement exactes, sans demander de preuves à l'appui, et il devait les reporter dans Metz, oix elles exercèrent la plus grande influence sur l'état moral de l'armée. Par ce récit et par le soin avec lequel il avait éloigné tout contrôle, M. de Bismarck avait donné une nouvelle preuve de ce qu'on appelle en Allemagne son « habileté n diplomatique. L'histoire emploiera peut-être une autre expression pour caractériser cette manière de négocier.

Les manifestations en l'honneur du général français avaient-elles augmenté l'irritation des . officiers prussiens contre les >ersaillais? On le croirait par la scène déplorable qui se passa le soir même de son arrivée. Un officier d'une trentaine d'années se présenta, muni d'un billet de logement, rue de la Paroisse, 38, chez M. Humel, ancien conseiller à la cour d'appel d'Amiens. M. Hamel était un vieillard de

(IjVolr Metz, campagne et négociations, par un officier supérieur.

79 ans, du caractère le plus pacifique et d'habitudes parfaitement polies. Il était loin d'être riche et n'occupait qu'un petit logement. L'officier, en entrant, lui dit :

Je viens loger chez vous !» — M. Hamei répondit avec grande douceur qu'il n'avait que sa chambre et celle de sa domestique ; il le priait donc de vouloir bien, pour être mieux installé, accepter un logement à l'hôtel, où toute sa dépense serait payée.

— Je suis logé chez vous, répondit l'officier avec violence, c'est chez vous que je dois coucher, manger et boire, ainsi que mon ordonnance. — Faites-moi voir vos chambres.

— Voici ma chambre, et voici celle de ma domestique, dit alors M. Hamel.

— C'est bien. Je prends la vôtre et mon ordonnance prendra celle de votre domestique.

Et il demanda immédiatement à dîner. M. Hamel, sans faire la moindre observation sur les paroles qu'il venait d'entendre, répondit qu'il faudrait attendre que le repas demandé fût préparé ; l'officier s'emporta de nouveau en invectives, ajoutant que les Prussiens venaient de prendre le Mont-Valérien, que Paris était à court de vivres et qu'il allait se rendre, etc., etc.

A ces cris de furieux, le respectable M. Hamel n'opposait que quelques paroles timides par lesquelles il s'^orçait ae donner à la conversation une allure moins violente, quand tout à coup il s'affaissa et, en quelques secondes, rendit le dernier soupir. L'ofîlcier assista à la mort de ce vieillard, qu'il venait de tuer par sa brutalité, sans témoigner la moindre émotion, le moindre regret, et il quitta l'appartement en disant simplement qu'il allait loger ailleurs.

Cette scène donne une idée exacte des manières d'agir d'un certain nombre d'officiers prussiens, qui ne se seraient pas crus vainqueurs s'ils n'avaient pas été d'une brutalité révoltante avec les habitants qui les logeaient.

La municipalité communiqua ce fait au commandant de place et protesta autant qu'elle le pouvait en assistant officiellement par députation aux obsèques de M. Hamel.

Le maire était à la tète de la députation.

Les mouvements de troupes et les opérations militaires qui avaient lieu à ce moment entre Orléans (1) et Versailles créaient des .difficultés spéciales d'approvisionnement pour la ville; par suite de ces circonstances, quelques boulangers se trouvèrent sans farine et fermèrent leur boutique ;

(1) Après une série de combats, les Prussiens étalent entrés à Orléans le il.

d'autres, sans être réduits h cesser leur commerce, ne purent fournir du pain qu'à une partie de leur clientèle. Aussitôt la panique se répandit dans la population avec cette rapidité et cette exagération de craintes qui se manifestent dans toutes les crises de ce genre ; on se voyait déjà réduit h la famine; les Allemands constataient cette panique avec une certaine satisfaction et ils l'augmentaient de leur mieux en allant de bon matin enlever dans les boulangeries les pains qui étaient cuits ; de cette façon, les habitants ne trouvaient presque plus rien quand ils venaient faire leur achat quotidien. La municipalité recevait plaintes sur plaintes et était déjà l'objet d'attaques et de reproches. Le maire, tout en prenant par lui-même toutes les précautions propres à assurer Tarrivée de la farine nécessaire aux habitants, écrivit le 13 au commandant de place la lettre suivante :

« Général,

i( Je viens d'apprendre, par les commissaires de police de la ville, qu'un certain nombre de boulangers de Versailles n'ont plus de farines que pour deux jours. Il y en a même deux qui n'en ont plus du tout et ils vont fermer. L'un de ceux-là est le fournisseur de l'hôpital militaire; de sorte que cet établissement va manquer de pain demain.

a Je pense que les armées allemandes, qui ont fait le vide autour de nous, vont, maintenant qu'il ne nous reste plus rien, alimenter au moins nos hôpitaux et nos bureaux dé bienfaisahce. Les fourneaux économiques que nous avons ouverts ne pourront pas fonctionner sans viande.

« Si ce point vous paraissait douteux, je vous plie de vouloir bien me le faire savoir, parce que je m'adresserais à S. M. le roi de Prusse, au nom de l'humanité. »

Cette lettre, comme la plupart des plaintes do même genre, resta sans réponse. Le maire n'eut pas d'ailleurs à s'adresser au roi de Prusse ; les communications avec les environs se rétablirent bientôt; la farine et le pain reparurent, sinon en abondance, do moins en quantité suffisante pour écarter toute crainte immédiate de famine. Le même fait devait se reproduire plus d'une fois ; souvent, il semblait que Ton fût près de manquer de tout; les prix s'élevaient, les inquiétudes étaient extrêmes, mais après quelques jours d'anxiété, telle ou telle marchandise, devenue introuvable, reparaissait, et le calme se rétablissait pour quelque temps. — Ces oscillations et ces incertitudes dans l'approvisionnement de la ville se reproduisirent jusqu'à la fin de l'occupation. Elles troublèrent beau-

coup les esprits, mais en réalité, elles n'amenèrent dans la population aucune souffrance sérieuse.

En même temps que les difficultés alimentaires semblaient augmenter, des embarras non moins grands naissaient à propos de la question du chauffage. — Le froid qui, pendant cet hiver, devait être si dur, était déjà asse2 vif dès la première quinzaine d'octobre. La fourniture du bois aux troupes, soit dans les casernes et les postes, soit chez les particuliers, devint pour la ville et les habitants une charge nouvelle d'autantplusconsidérablequeles Allemands brûlaient pour se chauffer dix fois plus de bois qu'il n'était nécessaire. Habitués aux poêles, ignorant l'usage des cheminées et des chenets, inconnus dans leur pays, ils ne savaient disposer le feu comme il convient; certains entassaient les bûches les unes sur les autres jusque dans le corps de cheminée, ou bien ils les rangeaient debout côte à côte ; ainsi placées, elles roulaient sans cesse sur les planchers et les incendiaient ; d'autres prenaient le rideau pour une porte de poêle et le laissaient constamment baissé ; de là des feux de cheminée continuels et des détériorations dans tous les foyers. Cependant, malgré leur consommation extraordinaire de bois, soldats et officiers se plaignaient d'être fort mal chauffés, et dès ces premiers jourS) le commandant de place annonça au maire que les approvisionnements des chantiers de la ville ne pouvant suf^ fire à ses troupes, il fallait recourir aux forêts de TEtat ; comme il n'y avait plus dans Versailles de chevaux de transport, le général offrait de fournir les attelages nécessaires. Le maire, qui n'avait aucun droit de requérir en dehors de la commune, renvoya le général à l'inspecteur des forêts, et ajotita à sa lettre le postscriptum suivant :

« Général... permettez-moi, à cette occasion, de vous faire remarquer que, jusqu'à présent, lorsque les troupes allemandes ont fait des réc^oisitions à la Mairie pour obtenir do bois de chauffage dans les chantiers des marchands de bois, elles en ont toujours obtenu; cependant, tous les jours, on nous apprend que les soldats allemands détruisent les cloisons, les portes et les fenêtres des casernes pour faire du feu ; dans quelques maisons particulières, ils ont brûlé des meubles. Depuis que le froid commence à se faire sentir, les arbres de nos avenues ne sont plus respectés; on abat un arbre pour faire bouillir une seule marmite, c'est-à-dire que l'on détruit à plaisir

là

le combustible et que bientôt, comme vous le dites, il n'y en aura plus.

(( Dans rintérêt de tous, ces abus devraient être réprimés. L'abus des vivres nous forcera tous à mourir de faim; l'abus du combustible nous forcera tous à mourir de froid.

(( Le parc de Versailles, dont les troupes allemandes gardent les grilles, est dévasté.

Je sais que la population pauvre, qui pourrait aller couper dans les bois, trouve plus commode d'abîmer le Parc; ce sont ses gardiens qui devraient le protéger. »

Le général, fidèle à ses habitudes, se garda bien de répondre à cette lettre, et tous les abus qu'elle signalait, bien loin de diminuer, augmentèrent à mesure que la saison devenait plus rigoureuse.

14b octobre

Les nouvelles de Paris et de Tintérieur de la France étaient fort rares; toufes celles que l'on recevait par des voies plus ou moins indirectes étaient si étrangement mêlées de vérité et d'erreur qu'on ne pouvait guère y ajouter foi. Aussi ce fut avec la joie la plus vive que le Conseil municipal, dans sa séance du i4, entendit la lecture d'un document officiel qui avait pu pénétrer dans Versailles. Ce document était la proclamation adressée par le gouvernement u Aux citoyens des déparLements. » Elle était diilée de Tours, et signée du ministre de l'intérieur, M. Gambetta, qui, le 8, avait quitté Paris par ballon. Elle donnait les renseignements les plus précis et les plus rassurants sur la mise en état de défense de Paris. (( Sous le feu des forts, disait le ministre, l'ennemi a été impuissant à établir le moindre ouvrage. L'enceinte, qui n'avait que 500 canons le 4 septembre, en compte aujourd'hui 3,800. A la même date, il y avait 30 coups de canon à tirer par pièce; aujourd'hui il y en a 400, et Ton continue à fondre des projectiles.... Paris se rationne volontairement tous les jours, et il a devant lui, grâce aux accum ulations de vivres, de quoi défier l'ennemi pendant de longs mois encore : il supportera avec une mâle constance la gêne et la disette, pour donner à ses frères des départements le temps d'accourir et de le ravitailler. » Après avoir cnuméré tous les travaux merveilleux accomplis en quelques jours par les Parisiens, le ministre adressait un appel chaleureux à la nation entière, suppliait tous les paiiis de s'unir pour la défense, et « d'accepter fraternellement le commandement du pouvoir républicain, sorti de la nécessité et du droit » Grâce à ce concours

de toutes les forces nationales, disait-il, (( les Prussiens, inquiétés, troublés, pourchassés par les populations réveillées, seront décimés par nos armes, par la faim, par la nature... Non! ajoutait-il, il n'est pas possible que le génie de la France se soit voilé pour toujours, que la grande nation se laisse prendre sa place dans le monde par une invasion de cinq cent mille hommes... »

C'étaient là des paroles d'espérance et d'enthousiasme auxquelles tout le monde voulait et devait croire alors, car la lutte nous offrait encore des chances de succès sur lesquelles il n'était nullement déraisonnable de compter. Le Conseil municipal accueillit par des applaudissements et des acclamations la lecture de ce document, qui avait pour nous d'autant plus de prix qu'il nous parvenait à travers les lignes ennemies; pour un instant il rétablissait nos relations avec Paris et avec la France et donnait un démenti à tout ce que les Prussiens racontaient et annonçaient sur la prise prochaine de la capitale. Le Conseil décida aussitôt qu'une adresse serait rédigée en réponse à cette proclamation.

Pourrait-on la faire parvenir? C'était fort douteux. Mais elle devait, tôt ou tard, témoigner des sentiments de patriotique fermeté qui animaient la population de Versailles, au moment où elle était le plus durement écrasée par l'ennemi.

Cette adresse était ainsi conçue :

« Versailles, iii octobre 1870.

(( Le Conseil municipal de Versailles à M, le Minisire de V Intérieur.

(( Monsieur le Ministre,

(( La population de Versailles se trouve depuis un mois dans une douloureuse situation. Elle subit chaque jour ce que la guerre a de plus pesant sans pouvoir prendre sa part de la lutte. Isolée à la fois de Paris et du reste de la France, enfermée dans les lignes allemandes, devenue le quartier-général do l'ennemi, notre ville, étroitement gardée, est comme un prisonnier de guerre qui ne reçoit que de loin en loin des nouvelles de la patrie.

<( C'est avec une émotion d'autant plus profonde que nous avons lu votre proclamation.

« Vous avez tracé au pays ses vrais devoirs et exprimé fièrement ses légitimes espérances. Comme vous. Monsieur le Ministre, nous ne séparons pas le! salut de la France de la cause de la République.

Nous avons foi dans l'avenir, parce que nous avons foi dans la puissance des institutions que nous avons reconquises.

« Ces sentiments, dans lesquels le Conseil municipal et le Maire qui^e représente sî dignement se sont toujours trouvés réunis, nous ont soutenus au milieu des dures épreuves que nous avons traversées.

Aujourd'hui, nous sommes convaincus qu'elles cesseront bientôt, grâce à votre patriotique activité.

(( La responsabilité des maux du pays restera tout entière au gouvernement que le Conseil municipal de Versailles s'honore d'avoir déclaré déchu, avant même que Paris ne l'eût justement détruit.

« Croyez, Monsieur le Ministre, aux sentiments de haute et respectueuse considération de vos tout dévoués concitoyens.

« Les Membres du Conseil rmmicipal de Versailles. »

Cette adresse fut insérée au procès-verbal de la séance du 14. M. de Brauchitsch, très intrigué de ce qui pouvait se passer dans les longues séances tenues chaque jour à l'Hôtel-de-Ville par les conseillers municipaux, séances d'où sortaient tant de décisions si déplaisantes pour lui, avait, quelques jours auparavant, en qualité de (( Préfet, )) demandé la communication des procès-verbaux du Conseil. Ne l'ayant pas obtenue, et jugeant avec raison que ses efforts en ce sens seraient tout à fait inutiles, il renonça à satisfaire sa curiosité. S'il avait insisté, toutes les précautions étaient prises pour que ces procèsverbaux fussent mis en lieu sûr, à l'abri de ses investigations. Non-seulement, en effet, il y aurait trouvé la preuve que le Conseil se tenait en communication avec le gouvernement français, — crime puni de mort par le code de prétendue justice prussienne, — mais il aurait pu constater que toutes ses ruses fînanciëres étaient percées à jour, et qu'on n'avait pas été dupe un seul instant de ses hypocrites promesses d'impartiale protection.

Le même jour avaitpénétré dans lavillele numéro du Moniteur universel de Tours du 10 octobre 1870, accompagné d'une courte dépêche de M. Charton, préfet de Seineet-Oise. La dépêche annonçait que le Gouvernement avait donné son approbation complète à tous les actes de l'administration municipale ; le numéro du Moniteur contenait un récit très exact des principaux incidents de l'occupation de Versailles. Après avoir raconté la prise de possession de la ville par les Prussiens, ce récit ajoutait :

(( A partir de ce moment, la municipalité ne cessa point d'être assaillie de réquisitions. Le maire, M. Rameau, homme éner-

gique et dévoué, avait pris, d'accord avec le préfet et les conseillers municipaux, la résolution détenir cette ligne de conduite : .

(( Faire tout ce qui serait possible pour protéger les habitants contre les violences et le pillage. N'avoir jamais pour but que l'intérêt • de la ville et du département.

Ne faire aucune concession contraire à l'honneur et au patriotisme. S'arrêter et opposer un refus décidé à toute exigence qu'on ne pourrait subir sans honte.

c( Ces règles, ajoutait le Moniteur^ n'avaient pas été perdues de vue un seul moment. »

C'était une grande consolation pour la municipalité de recevoir la preuve que les efforts faits par la ville, pour conserver sa dignité dans son infortune, avaient été connus en France et appréciés par l'opinion publique. L'administration et le conseil puisèrent dans ces témoignages si honorables de nouvelles forces pour continuer une lutte qui devenait chaque jour plus pénible et plus douloureuse. En effet»

à mesure que les rapports avec les autorités allemandes devenaient plus multipliés et entraient, pour ainsi dire, dans les habitudes quotidiennes, la servitude à laquelle les Prussiens prétendaient réduire le pays occupé par eux devenait plus sensible et plus irritante.

Pendant la séance même du Conseil oh ces bonnes nouvelles avaient été communiquées, le commandant de place avait envoyé à la mairie un message qui enjoignait au maire d'avoir à donner immédiatement des renseignements sur un souterrain dont on venait de faire connaître l'existence à la « commandanture ; » ce souterrain, selon une lettre adressée au général, mettait en communication directe Versailles et Paris. — Le général, aussitôt, avait été pris d'inquiétude, et sans tarder, avait commencé son enquête par cette injonction au maire.

Le maire, sans quitter la salle des séances du conseil, répondit à cette demande par le petit billet suivant :

« Géîiéral, « On me remet de votre part au Conseil municipal une sorte de lettre anonyme parlant de souterrains qui conduiraient de Versailles à Paris, et l'on me demande une réponse. Le fait annoncé est tellement ridicule que je i^e peux pas croire que vous l'ayez pris au sérieux et je ne crois pas avoir à y faire d'autre réponse. »

La grave responsabilité qui, pour les autorités prussiennes, résultait de la présence du roi, les rendait constamment inquiets, et chaque jour il y avait ainsi pour

eux quelque nouvelle alerte qui, le plus souvent, ne reposait sur rien de réel. Dans leur doniina,tion, iU affectaient beaucoup de hauteur pour mieux dissimuler les transes qu'ils ne pouvaient s*empêcher d'éprouver au milieu d'une population dont les allures et les haj)itud«s calmes ne les rassuraient nullement, parce qu'ils sen-.

taient que sous ce calme se cachait une haine profonde, qu»e les incendies récents d'Ablis et de Gherisy venaientencore d'accroître justement. Des voyageurs revenus de ces villages avaient donné des détails exacts sur leur destruction, ordonnée et accomplie de sang-froid, el ces récits avaient rendu les Prussiens encore bien plus odieux. Beaucoup de fema;ies du peuple, usant de la liberté de langage qui leur est permise, ne se gênaient nullement pour dire, avec une verve hardie, aux off)cici*s comme aux soldats, tout ce qu'elles avaieqt sgr le cœur; cette franchise toute gauloise de pensée et d'expression faisait parfois sourire les officiers, mais elle donnait à penser aux employés de la police qui redoublaient de précautions et de surveillance.

Le 13 et le 14 octobre, M. de Brauchîtsch, puis M. Sticber, directeur de la police du quartier général, firent venir à deux reprises le commissaire central deYersailIes, et s'enquirent auprès de lui, avec un grand détail, de l'organisation de la police française. Non-seulement ils déclarèrent qu'ils en prenaient la surveillance (ce qu'il était impossible d'empêcher), majs ils allèrent plus loin : ils prétendirent embrigader les sergents de ville dans leur propre police, en leur faisant porter un brassard aux couleurs prussiennes. Il y avait 1^, encore une fois, une de leurs tentatives habituelles pour traiter un pays occupé en pays conquis et soumis. Au lieu de soumission, ils trouvèrent la résistance que le droit autorisait et que le patriotisme exigeait. M. Gorajod, commissaire central, déclara que jamais il ne consentirait à se prêter à une pareille mesure et, devantson énergique opposition, les autorités allemandes durent renoncer à leur projet : les sergents de ville, pour être mieux reconnus des Prussiens, portèrent des. brassards, mais ces brassards restèrent tricolores.

De cette tentatiii^e comme de tant d'autres, les Prussiens ne recueillirent que la honte d'un essai secret de corruption ; sa révélation publique les abaissa encore dansTopi^ nion. Cet emploi constant de petits moyens détournés d'humiliation trahissait de plus en plus un vainqueur sans aucune dignité.

Le jour même où M* le directeur de po-

lice Stieber organisait officiellement la surveillance de \b, ville, une nouvelle arrestation, arbitraire et brutale, avait montré en action cette police sectète prussienne dont les principaux agents étaient installés à Versailles. Un d^e nos honorables concitoyens, M. Chobert, voyait son domicile envahi par des gendarmes et des espions, qui après l'avoir fouillé et maltraité, le conduisirent dans une des ceHules de hi prison Saint-Pierre. — M. Chobert n'était coupable que d'avoir, sur l'injonction des Prussiens enxrmêmes, logé pendant vingtquatre heures un attaché à l'ambassade espagnole de Paris, M. Angel de Vallejo- Miranda, qui, devenu tout à coup suspect à lil^ de Bismarck, fut envoyé à Mayence.

Cet açent diplomatique avait d'abord été fort bien reçu au quartier général prussien. C'est avec uoe (vutorisation du Prince royal qu'il avait pu, à l'aide d'un parlementaire, franchir les lignes d'investissement à Sèvres. Il dési;*ait se rendre en Espagne, et, arrivé à Versailles, il avait été conduit chez M. de Bismarck pour régler les conditions de son voyage.

Dans un récit de son aventure, qu'il a publié sous le titre : Un dîner à Versaules chez M, de Bismarck (1), M. Angel de Miranda a raconté avec détail cette entre- Ivue. Nous détachons de son récit le chapitre qui se rattache directement à Versailles. Le narrateur, dans ces quelques pages très vives, et d'une allure toute parisienne, nous fait pénétrer une fois de plus dans l'hôtel Jessé et le décrit à sa manière. U peint en même temps le maître du lo^is, que nous voyons dans l'intimité, en veme de confidences, et se livrant avec abandon à \ humour qui forme un des traits de ce caractère si complexe :

(( La maison de M. de Bismarck, dît M. de Miranda, est située dan&une de&rues les plus sombres du sombre Versailles ; elle est d'apparence modeste, presque nue. En entrant dans cette demeure toute Spartiate, je songeai aux pillages, aux réquisitions forcées, aux wagons entiers remplis de meubles précieux expédiés en Allemagne, et j'admirais le comédien minutieux qui se cache sous le masque de franchise soldatesque du très excellent chancelier.

(( Un seul factionnaire se tenait à la porte. Dès.l'antichambre, la chaleur vous prenait à la gorge ; le maître se plaît dans cette température de magnanerie, favorable sans doute à réclusion de ses vastes projets. De grands manteaux militaires et d'énormes bottes garnissaient \^ pièce. — A côté, se tenaient une douzaine d'individus

(i) Bruxelleii lê7i, 1 y. ln-8^

d'aaçez mauvaise mîae, qui travaillaient à un classement de papiers. L'uo d'eux se leva, le chef sans doute, il avait une longue barbe rousse. Cet homme, qui devait jouer un certain rôle dans les aventures qui m'attendaient à Versailles, était une sojrte de maître Jacques, tour à tour huissier, laquais, valet de chambre, selon les besoins; d'habitude proposé aux basses œuvres bureaucratiques de la chancellerie, et mouchard perpétuellement. M. de Bismarck, en homme pratique et qui en-, tond réconomie domestique, s'est servi, pour monter sa maison militaire, des prin-.

cipaux limiers de la police berlinoise. Ces honorables personnages, tout en lui rendant les services les plus divers, lui épargnent l'encombrement d'un personnel nombreux : — ' célérité et discrétion.

(c M. de Hatzfeld, chef du cabinet, vint me recevoir, et à son aspect, M. de Uslar, mou gojde, li^ut^nant de hussards, prit aussitôt cette attitude de raideur soumise qui faisfiit dire à Heine : « ils ont l'air d'avoir avalé le b&ton avec lequel ou les rossait jadis. » — La pièce où nous entrâmes après savoir échangé quelques mots était pleine de fumée et d'une température encore plus suffocante que celle de Tantichambre.. Deux bougies brûlaient sur la cheminée, fichées dans des bouteilles et faisant deux tristes auréoles dans l'atmosphère opaque. Au milieu, sur un méchant guéridon, il y avait un broc contenant de labière et quatre gobelets d'argent. Le reste du mobilier n'était rien moins que somptueux et fort élémentaire. Trois personnes se tenaient là : un général, qui s'esquiva à mon arrivée; puis un jeune homme vêtu d'une ampl^. redingote bleu de ciel et de bottes fortes ; enfin un grand gaillard assez mal affublé d'une interminable capote verte à collet et à doublure jaune, déboutonnée, et laissant voir la chemise et les bretelles.

« Ce personnage n'était autre oue S. E.

le comte de Bismarck, chancelier ae la Confédération du Nord, pour le moment arbitre souverain des destinées de l'Europe.

« Le comte se leva et m'invita à m'asseoir en essayant un sourire aimable qui ne réussit pas. Après avoir écouté le rapport que lui fit en allemand à mon sujet le lieutenant de Uslar, il se mit à questionner longuement cet offici .r sur les moindres détails relatifs à l'incident ; puis il donna des ordres au jeune homme bleu, qui se retira. Qes préliminaires terminés^ il revint à moi :

a — Il reste donc encore à. Paris des membres du corps diplomatique et du personnel des légations, nie demanda-t-il pour eolrer en matière.

a — Sans doute, M. le comte, et je vous croyais très au courant de ce fait, surtout après la note que les ministres restés h Paris ont eu l'honneur de vous adresser dernièrement pour vous demander le libre passage de leurs dépêches.

C'est vrai ; mais je ne comprends

tt

guère cette persistance a rester dans une ville assiégée et livrée à l'anarchie. En ce qui vous regarde, je suis plus étonné en- ^Qpre : l'ambassade d'Espagne, il me semble, est partie depuis longtemps.

(( -r- En effet ; mais il reste encore, même apnè^ mon départ, deux attachés chargés 'de garder les archives et de suivre le cours des événements militaires, sans compter le consul et quelques employés de la commission des finances, dont je suis le vice-président.

(( Le comte parut surpris.

« — J'ignorais tout cela, reprit-il ; j'ap** prends avec étonnement qu'il existe des rajiports entre votre gouvernement et ces messieurs de Paris.

(c II ajouta :

a — Ah I vous êtes vice-président de la commission des finances... Et comment étes-vous parti sans nous prévenir ?

(C — Je vous demande pardon, M. le comte ; je suis arrivé aux lignes accompagné d'un parlementaire, et j'ai remis an lieutenant de Uslar les saufs-conduits que voici, d'après lesquela le Prince royal a daigné m'accorder le libre passage.

« En disant cela, je tendis mes papiers à M. de Bismarck ; qui, sentant qu'il oubliait son rang et prenait les allures d'un gendarme en faction, les repoussa du geste.

u — Oh I c'est inutile, je ne doute nulle-^ ment de votre identité I . . .

(( Changeant brusquement de ton, il ajouta :

a — Mais vous n'avez pas dîné i|robablement ; permettez-moi de vous offrir une collation : elle ne sera pas brillante ; l'heure de notre dîner est passée depuis longtemps, et nous manquons de tout à Versailles.

(( L'officier bleu reparut: le chancelier me présenta:

u — Mon neveu, M. le comte de Bismarck, qui vous fera les honneurs en mon absence. Je vous prie de m'excuser ; j'ai un t{:;avail urgent, j e reviendrai bientôt*.

«. Je fus introduit dans la salle à maoger, aussi piteuse d'aspect que la satoni Le système des bouteilles vides en guise de flambeaux y était continué. M. de Bis*-marck neveu s'assit à ma gauche et M. de Hatzfeld à ma droite. On commença la € collation I » largement arrosée de bojr-

deaux et de Champagne, et sous prétexte de conversation, M. de Hatzfeld, remplaçant le chancelier, poursuivit son interrogatoire en véritable juge d'instruction.

Tout en affirmant la prompte entrée des Allemands à Paris, la défaite totale de l'armée de la Loire et la prochaine capitulation de Metz, il ne négligeait point de me questionner sur les moindres détails de la situation à Paris : a Les cercles restent-ils encore ouverts? Y a-t-il encore du monde comme il faut ? Comment font ces messieurs pour s'habituer à vivre en commun avec les sans- culottes qui exercent une tyrannie insuportable ? etc., etc.

« Je répondis comme il convenait, c'està-dire que le patriotisme avait rapproché les distances; que, d'ailleurs, il n'était question ni de tyrannie ni de sans-culottes, mais seulement de citoyens qui s'en allaient ensemble aux remparts, laissant pour plus tard le soin de régler leurs rapports mutuels.

« Le chancelier revint sur ces entrefaites, bruyant, d'allure cavalière; il s'installa à califourchon sur une chaise en face de moi et demanda du bourgogne. Le maître d'hôtel entra, suivi de l'homme à barbe rousse ; ils apportaient à eux deux huit bouteilles. M. de Bismarck goûta la première : c'était du Nuits ; il n'eût pas de succès. Une seconde bouteille fut débouchée : cette fois le chancelier parut satisfait ; il examina le liquide à la lueur de la bougie et s'écria :

« — Excellent I c'est de la Romanée.

(( — Vous êtes connaisseur, M. le comte, lui dis-je, et à ce titre, vous devez être satisfait ae la cave de céans. . .

« Il m'arrêta :

(( — Vous vous trompez, s'écria-t-il avec vivacité ; ce vin n'est pas de la maison ; il vient de V Hôtel des Réservoirs. Je suis gentilhomme; je me ferais un scrupule de laire pour moi-même la moindre réquisition (1).

Tout ce dont j'ai besoin, je l'achète ; je ne

(1) La mairie de Versailles possède toute une liasse de réquIsiUons sorUes de la maison de M. de Blsmarclc, parmi lesquelles figurent des réquisitions de meubles de toute espèce, de tables, de casiers, de lingerie, de Talsselle et même d'une nachtstuhl. Le chancelier pouvait avoir d'autant moins de scrupules à requérir quelques flambeaux qu'il faisait chaque semaine une réquisition énorme de bougies. C'est la ville également qui payait le bois et le charbon qui entretenaient cette chaleur suffocante dont M. de MIranda fut surpris. Dans cet emploi de bouteilles en guise de flambeaux, il n'y avait donc qu'une simple fantaisie ou peut-être un calcul qui ne doit pas faire illusion. M. de Bismarck a usé largement de la réquisition comme tous ses collègues du grand quarller-géuéral. Mais, pailant à un agent diplomatique étranger, il Jouait le rôle qui était utile en face d'un pareil interlocuteur. Il disait vrai : il n'avait pas requis le vin ; mais, selon un procédé qui lui est très familier, il se servait d'une vérité particulière pour déguiser la vérité générale.

veux pas que mes fils aient à rougir de moi. C'est ce qui vous explique, ajoata-t-il en désignant les bouteilles qui servaient de flambeaux, le dénuement qui existe ici.

« Remarquant dans le sourire discret avec lequel j'accueillai ses paroles une imperceptible nuance d'incrédulité, il inter^ pella vivement le domestique :

« — Combien payez-vous cette Romanée?

« — 6 ou 8 thalers. Excellence... balbutia le domestique. C'est bien 8 thalers, je crois.

(( A cette invocation de témoignage d'assez mauvais goût, je ne trouvai rien à répliquer. La conversation continua sur le même sujet. Le comte me parla de sa cave de Berlin.

(( — Gave excellente, dit-il ; car j'ai on fournisseur hors ligne : le marquis de T***, que vous avez dû connaître à Paris. C'est un diplomate qui a distancé Talleyrand une fois en sa vie, en forçant le ministre des affaires étrangères de l'Empereur à le faire marquis sans le savoir. Il est fils d'un riche fermier et s'appelait Lemarquis, tout court. Parvenu à se taire envoyer à Francfort comme attaché à la légation de France, il ajouta à son nom celui d'une terre que son père possédait : cela fit Lemarquis de T***; puis, peu à peu, il prit l'habitude de laisser écrire son nom en deux mots; enfin il finit par l'écrire ainsi lui-même. Il arriva à Berlin : je connaissais l'histoire. Voyant le plaisir c[u'il avait de s'entendre appeler marquis, je flattai sa manie et, dans un dîner diplomatique, je fis placer sous son couvert une carte de menu où son titre se trouvait inscrit en belle ronde de la façon la plus aristocratique. 11 fut touché du procédé et m'envoya, le lendemain, un panier de vins exquis, du bourgogne, qu'il recevait de ses terres de France. Depuis iors^ il est resté mon fournisseur, et je m'en trouve bien.

(( M. de Bismarck racontait tout cela avec une grosse gaieté qui laissait bien peu deviner le rusé diplomate dont Thabileté tenait en ce moment toute l'Europe en suspens.

n Nous parlâmes ensuite de Paris, qu'il feignait de croire à bout de ressources, des Parisiens u très désireux sans doute de capituler au plus vite et maudissant les gens de THÔtel-de-YiHe. » Je le détrompai làdessus, et lui montrai la population de Paris tout entière décidée à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ce qu'il ne crut pas.

« — L'amour-propre les soutient maintenant, dit-il : c'est le fond du carni'.tère français. Cela ne tiendra pas devant une soufl'rance réelle. On ne me fera jiimais

croire que Paris soit une ville héroïque, et de toutes les façons il faudra bien que nous finissions par y entrer.

a — Ce ne sera pas de vive force, à moins que vous ne vous décidiez à détruire la ville par le bombardement et à sacrifier une grande partie de votre armée.

« — Le mode qu'on adoptera ne me regarde point, c'est l'affaire <des généraux ; si je suis appelé à donner mon avis làdessus, — ce qui n'est point, — je ne proposerai jamais l'attaque, parce que je pense comme vous que les Parisiens sont doués d'un courage très actif et qu'ils opposeront une vive résistance; dans ce cas, nous subirions de grandes pertes, c'est indubitable; or, le jeu n*en vaut pas la ctiandelle. D'autant plus que nous sommes sûrs de vaincre avec un peu de patience, grâce aux deux puissants alliés que nous avons dans la place : les rouges et la famine.

« — Les rouges, cependant, me paraissent suffisamment tenus en respect par la garde nationale ; quant à la famine, elle peut tarder longtemps.

« — Soit I Nous attendrons des années, s'il le faut, mais nous entrerons! C'est chose décidée dans l'esprit du roi, qui veut épargner Paris autant que possible, mais qui a résolu de ne signer la paix qu'aux Tuileries. Cette idée est tellement ancrée dans la volonté du roi que Sa Majesté ayant rétabli pour cette campagne l'ordre de la Croix-de-Fer, dans lequel on ne faisait plus de nominations depuis 1815, elle a invité les rares titulaires qui restent de cette époque à se rendre au quartier-général, afin d'entrer pour la seconde fois dans la capitale au milieu de ces glorieux vétérans.

« — Et vous ne craignez pas, en cas de prolongation, Tarrivée d'une armée de secours ou l'intervention de l'Europe entière?

€ — OÙ prenez- vous cette armée?...

Est-ce dans la Loire, où quelques bataillons, qui sont plutôt des troupeaux d'hommes que des troupes régulières, viennent d'être dispersés? Est-ce à Metz, dont la garnison affamée nous envoie chaque jour des parlementaires pour traiter de la capitulation ? Détrompez-vous : la France n'a plus d'armée et elle n'en auia pas de longtemps.

ce Quant aux puissances neutres, elles sont pour le moins autant nos amies que celles de la France, dont l'orgueil, la politique inquiète et agressive, ont été un danger pour TEurope depuis des siècles. Du reste, chaque pays me paraît destiné à avoir, sous peu, assez de ses affaires particulières. Au pis aller, nous n'accepterons aucune

I intervention étrangère dans une guerre que nous avons entreprise tout seuls et à nos risques.

« — A Paris, cependant, répondis-je, on accordait une grande confiance à la négociation entreprise par M. Thiers.

({ — Cette négociation, croyez-le bien, se rapporte bien moins à la paix qu'à l'avénement des princes d'Orléans. Les Français sont par trop frivoles s'ils n'ont pas corn* pris cela. D'ailleurs, peut-être Tont-ils compris et n'en sont-ils que plus enchantés, à commencer par M. Jules Favre et à finir par le général Trochu. Je comprends que l'on préfère tout à la dictature de M. Gambetta, cet avocat sans clients dont tout le bagage politique consiste en péroraisons de café et en trois discours libéralesques prononcés à la Chambre.

(( — Je ne crois pas qu'on ait compris dans ce sens, ^ Paris, la mission de M.

Thiers. Dans tous les cas, on y disait que la Russie et l'Angleterre s'étaient mises d'accord pour intervenir.

(( — Que ne dit-on pas à Paris I La Russie et l'Angleterre d'accord I... Ha I ha ! ha I

a Le chancelier rit bruyamment en regardant M. de Hatzfeld, qui lui donna respectueusement la réplique par un s(»urire discret, il reprit :

« — Et vous autres Espagnols , allezvous aussi entrer dans cette terrible coalition contre nous? C'est égal, j'aurais cru que, dans cette guerre, vous seriez nos alliés.

« -— Monsieur le comte plaisante !

(( — Pas le moins du monde. Nous avons fait la guerre un peu pour vous, et j'aurais trouvé naturel que vous marchiez à nos côtés. C'est à ce point que j'ai fait demander au maréchal Prim, le lendemain de la déclaration de guerre, quel serait le contingent de l'Espagne. J'ai été fort surpris de voir le maréchal reculer devant les conséquences de sa politique.

<{ — Pardon! répliquai-je vivement; l'Espagne n'a pas l'habitude de reculer, pas plus que le maréchal Prim. Si le prince do Hohenzoliern n'avait pas retiré sa candidature, et s'il l'avait fallu pour soutenir notre droit, nous nous serions battus, même contre la France.

(( — C'est grand dommage que les choses ne se soient pas arrangées ainsi : la Franco se serait trouvé prise au nord et au raidi, et nous serions à Paris à l'heure qu'il est.

Quel réveil pour votre peuple, endormi depuis si longtemps 1

(( Il ajouta, après un silence :

(( — Et quelles sont maintenant les intentions du maréchal Prim?

(( — Je ne sais. Le maréchal m'honore

de sa confiance^ mais non jusqu'au point de m'informer de ses projets politiques.

« — Eh bien ! puisque vous allez le rerejoindre bientôt, dites-lui de réfléchir...

Je ne suis pas homme à me mêler des affaires d'autrui, et la Prusse n'a pas la moindre intention de s'immiscer dans la politique intérieure de l'Espagne ni d'aucun autre pays. Cependant on peut dire que le choix d'un prince allemand eût été pour vous une garantie de régénération...

Voyez-vous, la race latine est usée ; elle a accompli de grandes choses, mais aujourd'hui ses destinées sont finies, et elle est appelée à s'amoindrir peu à peu jusqu'à disparition totale — en tant que collectivité. Les hommes d'Etat prévoyants des pays latins doivent devancer et diriger ce mouvement de transformation, au lieu de s'épuiser en efforts stériles pour empocher une chose fatale... Notre prince fiur votre trône vous eût infusé, sans violence et sans humiliation, un peu de la sève allemande.

La race germanique est jeune, vigoureuse, aussi pleine de vertu et d'initiative que vous le fûtes autrefois. C'est aux peuples du Nord qu'appartient Tavenir, et ils ne font que débuter dans le rôle glorieux qu'ils sont destinés à remplir pour le bien de l'humanité...

« L'entretien prenait une tournure de plus en plus philosophique à mesure que les bouteilles se succédaient. M. de Bismarck en était à la quatrième : il s'échauffait en parlant et débitait des menaces hautaines d'un ton de bonhomie protectrice. Les deux secrétaires et mon lieutenant qui avaient pris place à la table semblaient fascinés ; l'éloquen( e du chancelier résonnait à leurs oreilles comme un clairon de bataille.

Evidemment il n'y avait pour moi, mortel égaré par hasard dans le sanctuaire où un dieu rendait ses oracles en personne, qu'un seul parti à prendre : le parti du silence. Ce silence calma peu à peu mon interlocuteur et fît changer le cours de l'entretien. On parla de différentes choses, mais, fatalement, nous étions ramenés au sujet palpitant: la guerre ; et M. de Bismarck se rallumait; il s'exprimait avec une animation qui semblait exclure toute idée de mystification ou de duplicité. D'ailleurs, je ne pouvais être, à ses yeux, un confident bien dangereux, et je suis persuadé que durant cet entrelien dont le souvenir m'est resté assez profondément gravé pour me permettre d'en garantir l'exactitude, le chancelier pensa tout haut. Après avoir parlé des événements de la campagne de Sedan, de la marche conquérante de l'armée confédérée, de la mission Burnside, de l'entrevue avec Jules Favre, etc.,

nous revînmes de nouveau à roccapaiion de Paris : c'était la marotte du chancelier.

« — Ce n'est qu'à Paris, dît sententieusement M. de Bismarck, que la paix peut être signée.

({ — Avec qui ? osai-je demander ; il me paraît difficile que le gouvernement de la Défense, dont le programme a été si catégorique, puiss(r consentir à traiter sur les bases d'une cession territoriale.

« — Eh bien nous occuperons Paris et la France aussi longtemps qu'il le faudra, et nous attendrons que le pays se constitue; nous finirons bien par trouver un gouvernement avec qui traiter, fût-ce celui de Robert Macaire (1). L'essentiel pour nous est de faire la paix aux conditions que nous demandons en toute justice, et d'avoir des garanties sérieuses du traité. Le reste nous importe peu. Et d'ailleurs, qui nous dit que l'empereur ne reviendra pas, ou tout au moins sa dynastie? Que peut lui reprocher la France? D'avoir été vaincu, en poursuivant le vœu le plus cher au pays : la conquête du Rhin... Je ne serais pas étonné de voir la majorité de la nation le rappeler... Petit bonhomme vit encore \ ajouta le noble comte avec un de ces gros rires dont il a l'habitude de souligner ses effrayantes arrières-pensées. Il continua en s'ad ressaut à son neveu et à M. de Hatz-

feld :

(( — A propos, je viens de recevoir une dépêche : il anive demain,

« Le sens de ces dernières paroles m'échappa tout d'abord. Plus tard, lorsque j'appris l'arrivée à Versailles du général Boyer et ses entrevues avec M. de Bismarck, j'acquis la certitude qu'elles désignaient l'envoyé de Bazaine, l'homme qui avait servi d'iritermédiairc dans l'intrigue nouée entre Metz, Hastings et Versailles.

— 'Je crus devoir ajouter que, à nos yeux, l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine ne pouvait, de toutes façons, laisser espérer une paix durable.

« — Dans tous les cas, répliqua M. de Bismarck, c'est la volonté du roi... D'ailleurs, la paix, quelles que soient les conditions oîi elles se fasse, ne peut être qu'une trêve : la France est trop vaniteuse pour nous pardonner jamais ses défaites (2).

(1) Ce mot et plusieurs autres du même genre ont lous les caractères de rauthentlclté, car ils furent répétés par M. de Miranda à M. Cliobert dès le surlendemain, et lorsque M. de Miranda ne se douUit pas qu*on allait renvoyer en Prusse.

(3) Les Allemands ont-ils pardonné celles que nous leur avons Infligées? Us n'oseraient pas le soutenir, mais ils affirmeraient gravement que ce désir de vengeance qui, chez nous, est une vanité, est chez eux un sentiment plein de noblesse qui ne mérite que TadmlraUon.

Demain nous consentirions à évacuer son territoire sans demander une indemnité que son amour-propre n'en souffrirait pas moins et qu'elle nous provoquerait à une guerre nouvelle aussitôt qu'elle le pourrait. Par conséquent, notre politique, dans l'intérêt de l'Allemagne comme de l'Europe entière, doit avoir pour but d'amoindrir le plus possible et de ruiner la France, de façon à la rendre incapable pour longtemps de troubler la paix générale.

(( Ces paroles d'une impitoyable logique, froidement exprimées, me donnèrent le frisson. A ce moment, je crus lire dans le livre du Destin l'arrêt sans appel qui condamnait la France. Il y eut un silence morne, après lequel je hasardai timidement Ctstte objection :

« — Vous mettez toujours en avant, monsieur le comte, la volonté du roi, et cependant l'Europe verra toujours en vous l'arbitre suprême de cette guerre.

(( — En jugeant ainsi, l'Europe se tromperait; mais je crois que c'est seulement en France que l'on pense si légèrement.

Ce peuple indiscipliné, accoutumé à être le jouet aes aventuriers politiques, ne peut comprendre notre respect pour la monarchie, notre organisation, la solidité de notre échelle hiérarchique. Chez nous, monsieur, il n'y a d'autre volonté souveraine qne celle du roi ; seul le roi vmt^ parce que seul il a le droit de vouloir. Quelque haut placé que je sois, je ne suis que l'instrument de sa volonté politique, comme les généraux sont les instruments de sa volonté militaire. Quand sa majesté émet une idée, ie suis chargé de proposer les moyens de l'exécuter, et ma gloire consiste à réussir parfois dans cette tâche. D'ailleurs, en ce moment, mon action reste absolument subordonnée à celle des chefs d'armée... qui ne sont pas toujours de mon avis.

a L'entretien durait depuis trois heures.

M. de Bismarck, faiblement secondé par son neveu ) son secrétaire, le lieutenant et moi, venait d'achever la dernière bouteille de Romanée. Je demandai la permission de me retirer. M. de Bismarck m'accompagna jusqu'à la porte et me dit, en me remettant aux mains de son neveu :

« — On trouve difficilement à se loger à Versailles. J'ai donné l'ordre de vous faire préparer un appartement. Demain je ferai mon possible pour obtenir de l'autorité militaire qu'elle vous délivre sans retard votre sauf-conduit.

(( Je trouvai ma voiture à la porte; l'ami Oswald, dans l'attitude correcte d'un bon domestique (1), se tenait à la portière,

(1) Ud Journaliste de Paris, nommé Oswald, avait

tandis que l'on chargeait les malles. Lui aussi avait eu à subir, à l'office, un interrogatoire aussi complet de la part des gens de Son Excellence. Cinq minutes plus tard, la voiture nous déposait au n^ 18 de la rue Montbauron (1), où des appartements avaient été retenus « pour un personnage de distinction. » L'ordonnance qui m'avait accompagné dit au propriétaire :

« — Ayez soin de ce monsieur : c'est un grand personnage. Son Excellence a causé avec lui pendant trois heures et il vient de me donner vingt francs....

c( Hélas! ma grandeur n'allait pas tarder à déchoir d'une singulière façon ! »

En effet, le lendemain 13, le sauf-conduit promis par M. de Bismarck n'arriva pas, ce qui était mauvais signe. M. de Miranda passa le temps en parcourant Versailles. Ses impressions méritent d'être reproduites; ce sont celles d'un témoin désintéressé, et malgré ce qu'elles peuvent avoir d'incomplet et de forcément superficiel, elles sont intéressantes :

(( La ville était morne, dit-il; la terreur prussienne pesait sur elle ; les habitants se cachaient ou se glissaient dans les rues, silencieux et courbant la tête comme pour dérober à tous les yeux la honte que la servitude met au front des hommes. J'interrogeai l'un de ces passants. Il me dit que les réquisitions étaient écrasantes et la discipline imposée par l'ennemi fort sévère.

Il me montra un numéro du journal de la localité, annonçant qu'il cessait de paraître, l'autorité prussienne lui ayant interdit la publication de tout article sympathique à la cause nationale, sous peine de quinze années de travaux forcés, à subir même après la paixl II ajouta que néanmoins la rigueur de la situation se trouvait quelque peu atténuée, grâce à un ofllcier français, M. Franchet d'Espèrey, qui, ayant connu dans sa jeunesse le Prince royal, avait usé de sa protection pour se faire nommer commandant de la place, afin de rendre le plus de services qu il pouvait à ses concitoyens.

(( Une partie de la place du Château était convertie en parc d'artillerie. Le reste servait de place d'armes. J'y assistai à une parade : la tenue des troupes était aussi brillante, aussi peu négligée que s'il eût été question d'une revue passée aux Lmdm (^) de Berlin, et les mouvements s'exé-

profité du départ de M. de Bf Iranda pour franclilr avec lui la ligne d'investissement, en se faisant passer pour son domesUque.

(1) Ciiez M. Chobert

(2) Unter den Linden {Soits les Tilleuls), est le nom d*une rue-avenue de Berlin analogue, en tout peUt, i notre avenue des Champs-Elysées.

cutaient avec une admirable précision...

A la répulsion bien naturelle que m'inspirait un système qui change les hommes en autant de rouages d'une machine à détruire leurs semblables, se mêlait une admiration forcée pour cet ingénieux mécanisme de la discipline prussienne. En présence de ces régiments supérieurement équipés et manœuvrant avec une régularité automatique, de ces carïons enfermés dans des étuis en cuir, comme des instruments précieux d'un cabinet scientifique, il ne fallait plus s'étonner de la force prussienne ; mais d'autre part, on ne pouvait se défendre d'un sentiment de colère contre un peuple qui abdiquait ainsi toute dignité, toute personnalité, pour servir une idée de violence. Tant de soldats et pas un seul citoyen, la condition de troupeau acceptée universellement sans la moindre idée de révolte : quelle infériorité dans cette puissance !

« La salle à manger de VHôlel des RésercoirSy où j'allai déjeuner, était remplie d'officiers; cet hôtel était le rendez-vous des gros bonnets de l'armée. Princes et généraux y foisonnaient, et les officiers de roture n'y osaient point paraître. Je vis, assis à une table, le général de Moltke, ayant, malgré son uniforme, plutôt l'aspect d'un aumônier que d'un chef d'armée ; puis une kyrielle de princes plus ou moins souverains, portant tous très fièrement la livrée de la Prusse, marque de leur déchéance.

« Grâce à mon uniforme orné de la plaque d'Isabelle et à la croix de Saint-Jeande-Jérusalem que je portais au cou, je pus^ trouver une place modeste dans un coin, non loin de la table où se trouvaient les généraux Burnside et Sheridan, dont l'intimité avec l'état-major prussien me frappa singulièrement et me fit voir clair dans certaines négociations qui avaient été pour les malheureux Français autant de duperies. »

Ainsi s'écoula la journée du 13. Le 14, dans la matinée, arrivèrent dans l'appartement occupé par M. de Miranda le commandant de place et M. de Treskow. Ils venaient lui faire subir un interrogatoire.

M. de Miranda, quelque temps auparavant, avait publié et signé dans un journal de Paris un article dirigé contre l'ambition envahissante de la Prusse; le numéro avait été envoyé à M. de Bismarck, qui s'aperçut alors qu'il avait donné trop légèrement l'hospitalité de sa table et de ses confidences, et qui s'en vengeait.

L'interrogatoire terminé, le général dit à M. de Miranda, dont nous citons de nouveau le récit gaiement pittoresque :

(( Je Tais rendre compte de vos explications à M. de Bismarck, qui est fort en colère de vous avoir reçu et d'avoir causé si longuement avec un ennemi. Je vous prie de me donner votre paroi*) d'honneur de ne pas quitter cet appartement jasqa'à notre retour.

« Je donnai ma parole, en priant le général de rassurer M. de Bismarck sur mon compte. L'aide de camp Treskow, petit bonhomme à l'uniforme râpé, l'air obséquieux et fourbe, et dont les façons mielleuses étaient d'autant moins sympathiques qu'elles s'efforçaient d'être plus prévenantes, sortit derrière son maître, en me faisant forces révérences : il ne savait pas encore s'il avait devant lui un prisonnier d'Etat pur et simple, ou un étranger de qualité que la colère du grand chancelier serait forcé d'épargner. Aussitôt nous tînmes conseil, Oswald et moi. Il n'était rien moins que rassuré sur le dénouement de cette aventure. J'essayai de le tranquilliser, et le priai d'aller explorer les alentours de notre logement, transformé pour moi en prison. Il rentra au bout de quelques secondes et me dit que l'homme à barbe rousse arpentait le vestibule de la maison.

Je m'approchai de la fenêtre, et je reconnus, posté dans la rue, un autre familier de la chancellerie. Cette façon d'être prisonnier sur parole me parut originale, et je pris bonne note de ces précautions, dont les Prussiens croient devoir renforcer un engagement d'honneur. Pourtant l'idée d'une évasion ne me vint pas. La journée s'écoula ainsi. Plus je réfléchis, plus j'acquis la certitude que mon arrestation était le résultat d'un rapport arrivé de Paris, avec le numéro du journal comme pièce à conviction. Voyant que ma captivité se prolongeait, je fis prier le propriétaire de la maison de m'envoyer quelque nourriture , en l'informant de ma situation.

M. Ghobert, que je ne connaissais d'aucune façon, que je n'avais même point rencontré depuis mon installation chez lui, se mit courageusement à ma disposition, me pria d'accepter une place à sa table, et, en attendant l'heure du dîner, sortit pour glaner quelques nouvelles.

(( Il revint bientôt, et m'apprit qu'un général français, arrivé tout récemment, était en conférence avec M. de Bismarck, que M. Gambetta, sorti de Paris depuis cinq jours, était arrivé à Tours, et qu'il y avait publié une proclamation où les forces de Paris étaient énumérées; M. Ghobert avait même copié quelques chiffres sur son por^ tefeuille.

(( Soudcdn, un grand bruit se fit enteirdre dans l'escalier ; la porte s'ouvrit avec

fracas et les crosses de fusils résonnèrent dans Tantichambre.

« Deux officiers m'attendaient au salon ; l'un était M de Treskow, qui avait échangé son attitude pateline du matin contre une autre parfaitement insolente. L'autre se distinguait surtout par un énorme haussecol suspendu au cou à Taide d'une forte chaîne et s'étalant d'une façon ridicule sur sa maigre poitrine. Quand l'homme marchait| cette ferblanterie s'agitait avec un grincement pareil à celui des girouettes rouillées. Ce personnage) que le lieutenant Treskow qualifiait d'oincier de gendarmerie, était absolument fantastique : une figure décharnée, des yeux de nibou et un nez crochu surmonté d'une paire de lunettes d'or, de longs bras ballants avec des mains qui rappelaient les pinces du homard ; des jambes grêles, battues par une épée longue et mince comme une broche.

Ce type d'alguazil eut fait Thonneur de feu notre inquisition.

« En entrant, M. de Treskow me salua par cette phrase toujours fort désagréable aux oreilles de ceux à qui elle est adressée : a — Monsieur, vou5^ êtes notre prisonnier 1 . . .

« — Parfaitement, monsieur; je crois inutile de vous demander des explications; toutefois, puis-je savoir, en deux mots, de quoi l'on m'accuse ?

« — Oh ! de beaucoup de choses, mais il n'entre pas dans mes instructions de vous les détailler.

(( — Je vous ferai remarquer, cependant, que je suis étranger, fonctionnaire d'un Etat neutre, porteur de papiers en rëçle, et qu'en m'arrêtant on commet une violation flagrante du droit des gens.

« — Allons, allons, pas d'explication I glapit alors le monsieur qui accompagnait Treskow et, me mettant la main au collet, selon l'antique coutume des sbires, il me poussa dehors.

u — Monsieur est ofHcier de gendarmerie et chargé de vous arrêter, dit Tres^ kow, comme pour justifier la violence de son compagnon.

« — Je m'en aperçois.

« — Il voudrait aussi visiter vos effets.

(( — Je n'ai rien à refuser à cet aimable gentleman. .

« Je me dégageai de l'étreinte du gendarme, et entrant dans ma chambre à coucher, je remis mes effets, mon argent, mes papiers et clefs. L'homme de police poussait parfois de petits cris qui ressemblaient à des jappements, et exprimaient sans doute la satisfaction qu'il avait de remplir ses fonctions. Comme je mettais de l'empressement à lui livrer tout, il se plaignit

amèrement à Treskow dé ce procédé ; il tenait absolument à opérer lui-même ef à faire de la violence ; il voulait saisir et non recevoir. Cette engeance se reconnaît dans tous les pays du monde. Voyant que j'avais affaire à un amateur qui avait élevé la perquisition à la hauteur d'un art, je laissai cet homme fouiller à son aise dans m.es papiers, déplier mes chemises, fourrer son nez et ses doiffts crochus dans les coins les plus intimes de ma malle , mettre à son oreille les boîtes de toilette pour en interroger le creux, retourner les poches des vêtements que j'avais sur moi et promener sa patte investigatrice tout le long de ma personne.

« M. de Treskow, pendant cette opération, tâchait, par des discours bien sentis, de me faire sonder la profondeur de mes forfaits : oser être l'ami des ennemis de la Prusse I . . .

Rien que !a mort n'était capable, etc.

« Cependant, le gendarme n'avait pu, malgré les plus louables efforts, découvrir rien de suspect : cela ne pouvait pas se passer ainsi. On appela Barberousse qui rôdait depuis longtemps aux alentours, et l'on tint conseil dans le vestibule. Soudain j'entendis de grands cris de joie : mes gens venaient de faire une trouvaille chez le propriétaire (1) : le carnet où se trouvaient inscrits les fameux chiffres de la proclamation Gambetta. Ordre immédiat de s'emparer de la personne de M. Chobert, lort étonné, cela se conçoit.

« Ils revinrent sur moi comme des chiens.

« — Ah I ah I très bien. Nous vous tenons enfin 1 Nous avons trouvé vos notes ; vous veniez espionner notre armée :

« 1200 canon8,.40O coups par pièce. » Parfait. Canaille ! traître I vous serez fusillé demain.

(( A toutes ces invectives, je répondis un seul mot — que Victor Hugo a osé écrire en toutes lettres — et je me laissai emmener.

(( Le bon gendarme me dit d'enlever la plaque d'Isabelle que ie portais. Sur mon refus, il se chargea de l'arracher lui-même de mon uniforme avec la violence ordinaire. Le sang me monta à la face et je fus sur le point de sauter à la gorge de ce misérable. Très heureusement une seconde de réflexion m'arrêta. On me fît entier dans une voiture, en compagnie de Tres-

(1) Sur sa personne même. M. Cbobert fut soumis aux même? perquisitions que M. de Miranda; on le prit au collet et on le fouilla avec le même cynisme de brutalité.

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kow, du gendarme et da premier mouchard de la chambre de M. de Bismarck. Deux autres argousins se chargèrent de M. Ghobert et d*Oswald, qui partageait ma mauvaise fortune. On me jeta dans un cachot cellulaire de la prison de Versailles et on m'y laissa au secret. »

Le lendemain à 4 heures, M. de Miranda partait pour Mayence. M. Chobert, qui avait été également enfermé dans une cellule, sortit de prison à cinq heures du soir. Selon Tusage suivi par les Prussiens avec leurs prisonniers, il avait été laissé sans nourriture, et c'est à M. Hardy qu'il dut de pouvoir prendre un repas. Dans la journée, M. Barbier, son beau-frère, qui, la semaine précédente, avait été incarcéré aussi justement, et M. Franchetd'Espèrey, avaient fait des démarches auprès du général, qui donna Tordre de mise en liberté.

M. de Miranda, de son cachot, avait écrit lui-même une lettre dans laquelle il protestait contre Temprisonnement de son hôte.

Les incidents de cette arrestation méritaient d'être reproduits dans tous leurs détails, parce qu'ils peuvent servir d€ type pour les arrestations du même genre qui se reproduisirent saus cesse à Versailles. Sauf des variantes peu importantes, la scène présentait toujours la même brutalité insolente, le même mépris audacieux de toutes les règles du droit, la même violence mêlée de duplicité.

15 octobre

Le i5, une surprise fut offerte par M. de Brauchitsch aux Versaiilais : on vit apparaître un petit journal portant pour titre :

« Le Nouvelliste, journal quotidien politique. » Cette feuille, rédigée en français ou à peu près, était destinée à servir de Moniteur à la préfecture prussienne de Seineet-Oise. Pour porter à la connaissance du public les actes et les nouvelles qu'il jugeai ta propos de publier, M. de Brauchitsch aurait de beaucoup préféré se servir d'un des journaux qui existaient à son arrivée, mais devant les conditions qui leur avaient été faites, tous avaient successivement renoncé à paraître, après avoir lutté iuutilement pour faire respecter leur indépendance. M. de Brauchitsch, dans son discours au Conseil, avait pourtant dit qu'il voulait respecter la liberté de la presse ; mais il en était de cette promesse comme de toutes celles du même genre que faisait Tautorité prussienne : c'était un leurre hypocrite jeté à notre crédulité pour tâcher de nous duper et nous amener par la ruse à des actes que le patriotisme le plus élémentaire

ne pouvait accepter. Le Journal de Versailles, la Concorde et V Union libérale et démocratique disparurent donc successivement, et le 15, M. de Brauchitsch put remplacer toutes les feuilles versaillaises trop rétives pour lui par une feuille d'une docilité complète, car elle se rédigeait dans ses bureaux, sous la direction d'un nommé Levysohn, ancien correspondant parisien d'un journal allemand.

Ce n'est pas sans regret que les journaux versaiilais avaient cessé leur publication, car il eut été bien désirable de conserver pour les habitants un moyen d'information sûr qui les aurait empêchés d'être dupes des faux bruits qui couraient chaque jour par la ville. Mais après de longues négociations, après avoir fait toutes Tes concessions exigées par l'état de guerre et compatibles avec la dignité, il avait bien fallu reconnaître que 1 autorité prussienne, sur ce point comme sur les autres, entendait établir le régime militaire absolu, c'est-àdire introduire dans la vie civile française la discipline de ses casernes.

Les pièces suivantes, échangées à ce suiet entre M. de Brauchitsch et V Union libérale^ donnent d'utiles renseif^nements sur la façon dont l'autorité prussienne entendait le respect de la liberté de la presse.

Avant même l'arrivée de M. de Brauchitsch, M. le D' Hassel, qui avait été emmené de Berlin par le Prince royal pour s'occuper pendant la campagne de toutes les questions de ce genre, s'était introduit doucement dans les oureaux de VUnion et avait offert un récit, rédigé par lui, d'un des combats livrés autour de Paris. Mais ce n'était là qu'une première reconnaissance tentée du côté de la presse par un volontaire plein de zèle. L'attaque sérieuse ne devait pas tarder. M. de Brauchitsch, le jour même où il se présenta au Conseil municipal, convoqua les gérants des journaux, et leur fit connaître ses intentions, qui le lendemain furent communiquées ofOciellement à VUnion libérale sous la forme suivante :

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