MERCURIALE
«Adoptée dans la réunion tenue le 20 octobre, à une heure de l'après-midi, par les commerçants en denrées alimentaires de
(1) H avait dit : « J*ai Phonneur de vous annoncer que, d'après un ordre de M. le Cororoandaut eu chef des armées alliées (le roi de Prusse), toutes les réquisitions qui seront faites par la suite, tant à la ville qu*à ses habitants, seront payées. » Rien n*est plus clair, et Il est probable qu'il y avait eu une parole du roi de Prusse dans ce sens, mais M. de Brauchitsch IMnlerprêta à sa façon, et en la combinant avec ses projets de vastes magasins.
(2) Orléans était tout aussi épuisé par les réquisitions que Versailles.
Versailles, qui ont convenu de fixer comme il suit, pour la semaine courante, le prix des divers articles vendus dans leurs établissements :
Pain, leldl
Viande de bœuf, suivant qualité,
le kil
Filet
Faux-filet
Mouton, suivant qualité ....
Veau, — ....
Vins ordinaires, en fûts ....
— au détail. . . .
Ean-de-vie ordinaire, en fûts . .
— au détail .
Cognac ordinaire
— supérieur
Sel, le kil
Riz, —
Café, —
Sucre, —
Avoine, le décalitre
Foin, la botte
PaiUe. —
1 fr. 80 à 2 fr.
2 fr. » à 2 fr. UO 2 fr. 40 à 2 fr. 60
00 fr. la pièce.
70 c. le litre.
1 fr. 60 le litre.
2 fr. 50 —
1 fr. 20 4 fr. 80 6 f r.
2 fr.
1 fr. 20
L'envoi de cette mercuriale, aux prix élevés, donnait à M. de Brauchitsch la seule satisfaction qui fut possible, dans la situation exceptionnelle d isolement où se trouvait la ville. L'établissement de cette mercuriale allait-il engager M. de Brauchitsch à faire payer en espèces les réquisitions? Il n'y pensa même pas, et la municipalité n'en fut nullement surprise. Elle avait bien deviné ce qui se passerait. Le seul résultat de celte correspondance fut d'assurer officiellement aux officiers prussiens de bons repas à des prix modérés, et par suite de faire garder quelque temps le silence à M. de Brauchitsch sur son grand projet de vastes approvisionnements, mais ce silence ne devait pas être de longue durée ; bientôt la question allait se représenter et sous une forme de plus en plus agressive.
Le i6, à midi, le roi de Prusse passa une nouvelle revue. Les soldats se massèrent sur l'avenue de Paris. Le défilé fut assez morne. Parmi ces régiments se trouvait la landwehr de la garde, revenant du siège de Strasbourg. Ils quittèrent la ville par la rue des Réservoirs.
En même temps que des troupes de renfort passaient ^ar la ville, on voyait arriver des blessés et des malades en nombre de plus en plus considérable. La plupart étaient des Bavarois mis hors de combat autour d'Orléans. Ils arrivaient couchés sur de la paille dans des voitures d'ambulances ou dans des charrettes. Beaucoup de ces Bavarois semblaient presque mourants, tant ils avaient l'œil terne et le teint verdàtre. — L'un d'eux, amené seul dans une misérable charrette, traversa la place d'Armes à un moment où des régiments prussiens paradaient, aux sons d'une mu-
sique joyeuse, devant des officiers supérieurs du quartier général. On vit le malheureux jeter sur ces chefs un long regard pensif, puis il détourna tristement la tète et se recoucha sur la paille, jusqu'à ce qu'il arrivât à la porte de l'hôpital où il allait sans doute mourir.
A ces blessés si nombreux, les ambulances installées déjà au Château et au Lycée ne suffisaient plus. Des officiers allemands se rendirent à l'hospice civil et déclarèrent qu'ils allaienty installer 200 malades et qu'il fallait leur trouver de la place. C'était agir avec l'hospice civil comme avec l'hôpital militaire : on voulait expulser administrativement les français pour installer à leur place les allemands. Le maire, prévenu aussitôt, adressa à M. de Brauchitsch la protestation suivante :
« Versailles, le 17 octobre 1870.
« Monsieur le Préfet pour les armées allemandes,
« Je viens, comme Président de la commission administrative de l'hospice de Versailles, vous soumettre quelques observations sur la demande de 200 lits qui aurait été faite à cet hôpital pour y placer des malades allemands.
« L'hôpital civil de Versailles renferme (outre les malades des deux sexes et les blessés civils) les vieillards infirmes des deux sexes et les enfants abandonnés. En resserrant son service dans les limites les plus étroites, il ne saurait que vider trois salles représentant la surface d'environ 100 lits, occupés comme il suit :
(( Salle Sainte-Pélagie 33 lits.
« Salle Saint- Alexandre.... 20 lits.
« Salle Saint-Philibert. . . . . 30 lits.
83 lits.
« Quant aux vieillards (hommes) que l'on voulait expulser, il y en a 20 atteints d'infirmités incurables, dont le déplacement causerait la mort, et il y en a 40 environ qui ne pourraient être admis dans des maisons particulières qu'autant que ces maisons jouiraient, par compensation, de l'exemption des logements militaires de la part des troupes allemandes.
« C'est donc une centaine de lits que l'hôpital peut mettre à la disposition des malades allemands, et il y ajoute les soins de toute espèce que ces malades recevront, par humanité, de la part des médecins et sœurs de l'établissement, mais il faudrait que l'autorité allemande concourût au ravitaillement en nature des médicaments et provisions de bouche nécessaires aux cent nouveaux malades qui vont lui être imposés. Il y a notamment une absence complète de sel, et 500 kil. de cette substance
par mois seront maintenant de la plus grande urgence pour le service hospitalier.
« Je vous prie, monsieur le Préfet pour les armées allemandes, de vouloir bien mettre les observations qui précèdent sous les yeux de qui de droit, notamment du Prince royal de Prusse, et je suis persuadé que les sentiments d'humanité dont on le dit animé le décideront à ramener la demande impossible de 200 lits aux seules conditions que notre hôpital puisse supporter. ))
Cette démarche immédiate protégea l'hospice civil contre Tenvahissement et Tencombrement dangereux qui le menaçaient. Il ne fut pas déclaré ambulance prussienne, comme il en courait le risque. Les nombreux vieillards qui y trouvaient asile ne furent pas jetés dehors, selon la première intention des officiers
Erussiens qui, en visitant Thospice, semlaient trouver scandaleux que des malades et des blessés français eussent une installation plus complète que les malades et les blessés allemands soignés dans les ambulances improvisées pendant la campagne. Le droit du vainqueur, selon eux, ne s'arrêtait pas devant les hôpitaux de l'ennemi. S'ils avaient simplement dit que tout établissement hospitalier devait être, en France, ouvert à leurs compatriotes, ils n'auraient jamais trouvé la moindre résistance. Oui, un blessé n'a plus de nationalité; dès qu'il n'est plus en état de combattre, ce n'est plus un ennemi, c'est un défenseur de son pays digne de respect et de pitié; par conséquent, il doit être accueilli et soigné partout où il y a un lit pour le recevoir, et il y aurait faute grave à laisser vides et inoccupés des lits d'hôpitaux qui pourraient être utilisés pour des blessés de l'armée ennemie. Si les Prussiens s'étaient présentés au nom de ces idées reconnues par tous, ils auraient reçu l'accueil que l'humanité commandait, mais c'est en maîtres impérieux qu'ils venaient, pour prendre pleine possession de l'Jiospice comme vainqueurs, et non pour recevoir avec reconnaissance l'hospitalité demandée avec courtoisie Là comme partout, ils montraient l'insolente raideur de leur caractère, qui rendait impossibles ces relations Êaisibles que l'on aurait aimé à voir s'étalir entre les hommes qui, dans chaque nation, ne prennent part à la guerre que pour en adoucir les maux. II fallait donc se défendre avec énergie jour ne pas voir bientôt méconnaître ses droits les plus légitimes. C'est ce que firent, en même temps que le maire, les médecins de
l'hôpital civil, et, grâce à leur fermeté, grâce aussi aux démarches actives faîtes auprès du Prince royal par la Supérieure des Sœurs do charité, notre hospice civil resta indépendant et librement ouvert aux malades français de Ytft^sanies, alors très nombreux, et auxquels venaient sans cesse s'ajouter les émigrés des communes environnantes expulsés par les Prussiens.
N'ayant pas réussi à s'emparer de l'hôpital, déjà rempli par nos malades et nos vieillards, l'intendance militaire dut prendre la peine d'organiser par elle-même des ambulances nouvelles dans la ville. L'école communale de la rue Saint-Médéric, la caserne de la rue Satory, la caserne de la Guerre, l'hôtel du Grand-Contrôle, le Petit- Séminaire, furent successivement garnis de lits, de matelas et de tout le mobilier et matériel nécessaire, que l'intendance prussienne requit de la ville ou prit d'autorité dans divers établissements d'éducation et dans des maisons particulières. Cette organisation des ambulances allemandes nonseulement coûta très cher à la ville par les réquisitions considérables qu'elle amena, mais elle fut en même temps l'occasion de scandaleux pillages qui s'exécutaient sons la direction de cet employé subalterne d'intendance nommé Ursell, dont nous avons déjà parlé. Avec l'impudence servile qui le caractérisait, quand il se sentait un peu soutenu par un ordre de son maître le commandant de place, il pénétra d'autorité dans un certain nombre de maisons, et sans réquisition, il s'empara des matelas, des lits et de tout ce qu'il jugeait à propos d'enlever. Si l'intendance prussienne l'eût voulu le moins du monde, il eût été très facile d'installer ces ambulances nouvelles sans ces violences et sans ces vols, mais les Prussiens semblaient être ravis quand il se présentait quelque prétexte un peu plausible pour donner carrière à leurs désirs de brutalité. Ce prétexte existait à propos des ambulances; il fut saisi avec empressement, et pour l'exploiter comme il convenait, on choisit habilement un Ursell, c'est-à-dire un agent tout à fait dégagé de tout scrupule.
Ces excès blessaient et attristaient d'autant plus la municipalité qu'à ce même instant notre hôpital militaire était encore une fois à bout de ressources. Le Conseil municipal pensa que le Comité versaillais de la Société internationale de secours aux blessés pouvait l'aider dans la protection qu'il devait à cet établissement, et le maire écrivit à M. Horace Delaroche, membre du Conseil municipal, président du Comité, la lettre suivante :
« Venailles, le 16 octobre 1870, 10 h. m.
« M. le Président et cher Collègue,
c( Le Conseil manicipal de Versailles n'ignore pas les actes si nombreux d'humanité qu'accomplit, sous votre présidence, le Comité versailiais de la Société de secours aux blessés militaires ; mais les faits de guerre, et le système d'isolement adopté par Tennemi font que la Société se trouve presque dans l'impossibilité de secourir des blessés français, et secourt seulement ceux des troupes allemandes.
« Or, la ville de Versailles, accablée qu'elle est de réquisitions de toute nature, est souvent forcée de satisfaire à des réquisitions coûteuses pour les ambulances allemandes, et elle voit ainsi une partie de ses ressources, et toutes celles de la Société de secours, absorbées par l'ennemi. Il serait cependant bien juste qu^il en pût être autrement, au moins pour partie, et cette remarque est devenue d'autant plus saillante que l'hôpital militaire, où se trouvent de nombreux blessés et malades français, est au moment de voir ses fournitures de médicaments et de vivres cesser faute d'argent. Déjà le Conseil municipal, dans deux délibérations successives, a voté d'abord 1,000 francs, pour parfaire le traitement des médecins et autres employés ; ensuite 4,800 fr. pour payer 50 pour 100 aux divers fournisseurs d^hôpital sur les fournitures du mois de septembre dernier, afin qu'ils veuillent bien continuer pendant le mois d'octobre ; mais toutes ces ressources sont insuflisantes, et une nouvelle somme de 1,000 francs, pour faire face aux différentes dépenses journalières du service de l'hôpital, est sollicitée avec instance.
« Dans cette position, le Conseil a pensé qu'il pouvait s'adresser à la Société de secours pour la prier de prendre à sa charge tout ou partie des dépenses de ce service hospitalier, de façon que ses ressources servent, en partie, à nos malheureux compatriotes.
a Je m'adresse donc à vous, monsieur le Président, et sans avoir besoin de rappeler mon titre d'ancien président de la Société, je vous prie de vouloir bien accueillir cette demande, et, pour y donnerlasuite nécessaire, d'indiquer le moment où les membres du Conseil, chargés de la partie relative aux réquisitions pour les ambulances, pourront se mettre en rapport avec votre Société, tant pour les besoins du service de l'hôpital militaire, que pour toutes autres causes de même nature.
tt Le secours de 1,000 francs demandé par cet hôpital pour son service journa-
lier est do la dernière urgence, car il n'y a plus que 2 fr. 50 en caisse.
L'appel du maire fut aussitôt entendu.
M. Horace Delaroche répondit :
« Versailles, 16 octobre 1870.
« Monsieur le Maire,
« Je m'empresse de répondre à la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'adresserà la date d'aujourd'hui. Le Comité me charge de vous remercier de l'appel qui lui est fait et met immédiatement a la disposition de l'hôpital militaire la somme de mille francs. Déjà du reste deux membres de notre Comité visitent quotidiennement l'hôpital militaire et y portent différents secours. J'ajouterai que nous avons en ville plus de 60 blessés français entièrement soignés par la Société depuis le 4 8 septembre.
«Veuillez bien, monsieur le Maire, agréer l'expression de mes sentiments de très haute considération,
a H. Delaroche. »
Quelques jours plus tard, M. Delaroche annonça que le Comité, ayant reçu d'An-
fleterre des sommes importantes, prenait sa charge l'entretien complet de l'hôpital militaire.
L'établissement inattendu de nouvelles ambulances allemandes dans divers quartiers de la ville n'était pas sans préoccuper vivement la population; d'un autre côté, plusieurs autres questions graves relatives à la salubrité avaient été soulevées dans le Conseil ; le maire, pour mieux les résoudre, prit sur lui de provoquer une réunion du Conseil départemental d'hygiène. Il s'adressa dans ce but à M. le docteur Godard, qui se prêta de très bonne grâce à l'irrégularité de la convocation, et répondit au maire la lettre suivante, où le Conseil municipal reconnut l'homme de cœur, l'excellent et digne citoyen sur lequel le maire avait justement compté :
« Monsieur le Maire, (( Souffrant depuis plusieurs jours, mais mieux aujourd'hui, je vous adresse, en l'absence de M. Rabot (non encore rentré d'une mission de la Société internationale de secours), M. Belin fils, membre du Conseil, qui le remplace. Ayez la bonté de vous entendre avec lui, de convenir du lieu, du jour et de l'heure de la réunion, et je puis vous répondre que nous y serons tous. Dans les malheureuses circonstances où nous sommes obligés de vivre, il faut laisser de côté de vaines formes et dévouer à l'intérêt général tout ce qui nous a été départi
d'intelligence et d'énergie. Comptez sur mon concours dans mon hamble sphère, comme la ville a pu à juste titre compter sur le vôtre.
« Recevez, monsieur le Maire, l'assurance de ma haute considération.
(( Godard. »
Le procès-verbal de celte séance du Conseil d'hygiène contient des faits précis et des détails intéressants de plus d'un genre sur la situation de la ville à cette période de l'occupation. C'est un document qui mérite à ce titre d'être reproduit en entier :
« Procès- verbal de la séance du Conseil d'hygiène du IB octobre 4870.
« Sur l'invitation de M. le maire de Versailles, le Conseil d'hygiène du département de Seine-et-Oise s'est réuni à l'Hôtelde-Ville, le dimanche 16 octobre 1870.
(( Par suite de l'impossibilité de convoquer les délégués des autres arrondissements, le Conseil était composé de MM. les docteurs Godard, Battatlle, Ozanne, Rémilly, Liébault, et de MM. Belin père et fils.
« La séance était présidée par M. le maire, assisté de M. Deroisin, adjoint.
(( Après avoir exposé qu'en raison des circonstances, il a été obligé de prendre, dans la ville de Versailles la direction de tous les services publics départementaux, M. le maire explique qu'il a réuni le Conseil d'hygiène pour le consulter sur quelques faits concernant la salubrité de la ville, et lui poser quelques questions de la plus grande urgence.
a l'^ Inhumations pn^siennes. — Le bruit s'est répandu, à Versailles, qu'un certain nombre de cadavres prussiens auraient été enterrés dans divers lieux de la ville, en dehors de ceux consacrés à la sépulture, notamment dans les bosquets du parc, à une profondeur insuffisante.
« L'administration émue s'est renseignée sur ce point, et il lui est démontré que ces faits sont inexacts. Il en est de même des inhumations faites, disait-on, dans la plaine du Chesnay. Cependant, il y a peut-être eu, dans les premiers temps, quelques inhumations inconnues.
(( M. le maire demande s'il y aurait lieu néanmoins de prendre, par voie amiable, des mesures pour que les corps soient enfouis au moins à deux mètres de profondeur.
« M. le docteur Godard confirme l'inexactitude du bruit des inhumations dans le parc. Il a pris des renseignements auprès du gardien du cimetière Notre-Dame, qui
inscrit, jour par jour, les morts qui soot apportés. Jusqu'au 14 octobre, il n'y a ea en tout que soixante-^quatre enterrements prussiens dans ce cimetière. Certains corps, principalement dans les premiers i ours, ont été enterrés sans cercueils, mais les fosses communes ont quatre mètres de profondeur; on y dispose les cadavres sur denx rangées, séparées par une forte couche de terre. Le lit supérieur est lui-même recouvert d'une épaisseur de terre de plus de deux mètres. Les conditions exigées par la loi sont donc complètement remplies.
<( Après quelques observations faites par divers membres, M. le maire résume la question en demandant s'il doit présenter des réclamations à l'autorité prussienne relativement aux inhumations.
« M. le docteur Rémilly est d'avis de désigner plusieurs membres du Conseil pour s'assurer si les règles de l'hygiène sont observées dans les enterrements. M. le maire propose de charger les commissaires de police de cette surveillance. Cette proposition est adoptée.
« 2^ Abattage des bestiaux. — M. le maire informe le Conseil qu'un grand nombre de bestiaux sont abattus sur les avenues et même dans les cours de quelques maisons particulières (1). Oulre les inconvénients dus à l'abattage lui-même, les suites de cet abattage sont dangereuses pour la salubrité de la ville. Les avenues et les cours sont imprégnées de sang qui se putréfie (â).
Les débris et déchets d'animaux sont abandonnés sur la voie publique, les peaux restent longtemps exposées à l'air, avant d'être livrées aux tanneurs, qui manquent de substances nécessaires pour leur conservation.
« Ce sont là des causes multiples d'insalubrité pour la ville, et cette manière de procéder doit infailliblement vicier l'air et amener des épidémies, qui seraient aussi funestes h l'armée prussienne qu'à la population.
(( Le Conseil d'hygiène reconnaît unanimement la justesse des observations de M.
le maire; il pense qu'il serait utile de prévenir l'autorité prussienne des dangers auxquels la ville est exposée par cet état de choses et de lui demander de restreindre l'abattage des animaux aux abattoirs, et, s'ils né suffisent pas, à des endroits déterminés, suffisamment aérés et pourvus d'eau, qu'on jugerait propres à cet usage.
« M. le docteur Rémilly fait remarquer
(1) Lorsque les propriétaires ▼oolaieiit s'y opposer, ils étalent l'objet de mauvais traitements de la part des soldats.
[2) A Chaque instant, les ruisseaux qui sortaient des casernes roulaient du sang à travers les nies.
à ce propos que la variole semble redoubler d'intensité en ville, qae le nombre des dyssentériques forme un tiers des malades entrés depuis quelques jours à l'hospice civil. M. Deroisin ajoute que la mortalité augmente également dans une proportion considérable ; il y a donc urgence à conserver à la ville, par tous les moyens possibles, toute la salubrité dont elle a joui jusqu'à ce jour.
a 3* Stl. — M. le maire appelle TattentîoQ du Conseil sur le manque pref^que absolu de sel dans la ville de Versailles. 200 kil. ont dû être déjà fournis aux boulangers de la ville par l'autorité prussienne (i;.
Il demande si l'on pourrait utiliser le salpêtre, ou fabriquer de toute pièce du sel à Versailles même. M. Belin fait remarquer que le salpêtre ne peut remplacer le sel en aucune façon, et que son emploi pourrait même èir^ dangereux s'il était prolongé. Quant à la fabrication du sel avec le carbonate de soude et l'acide chloi hydrique, comme les quantités de ces deux substances qu'on pourrait se procurer doivent être très minimes, eu égard à la quantité de sel nécessaire, et que d'ailleurs elles ont des usages spéciaux pour lesquels elles sont indispensables, il ne faut pas songer à cette fabrication. Le Conseil est d'avis gue le mieux serait de s'adresser à l'autorité allemande, qui possède des salines considérables et qui pourrait faire venir des quantités de sel gemme suffisantes pour l'approvisionnement de la ville.
<( 4*» Ambulances du Lycée et du Château. — On a présenté les ambulances du Lycée et du Château comme des foyers d'infection dangereux pour la salubrité de Versailles. M. le maire croit devoir poser au Conseil deux questions à ce sujet :
1^ Peut-on proposer des mesures efficaces contre l'infection actuelle? 2"* Comment pourra-tron organiser la désinfection de ces deux établissements dans l'avenir?
« M. Rémilly s'est informé auprès du
gersonnel Irançais du Lycée et des sœurs ospitalières, en particulier, de l'état sanitaire de cette ambulance. D'après ses informations, on a de beaucoup exagéré l'insalubrité.
« Sur les 1,800 malades qui y sont entrés, il n'y a pas plus de 38 à 40 décès. Il y a en somme peu d'hommes gravement atteints; les malades sortent généralement au bout de deux ou trois jours.
tt MM. Ozanne et Rémilly se chargent de se renseigner exactementsurla situation de l'ambulance du Lycée; M. le docteur Battaille, de son côté, prendra toutes les in-
(1) Les boulangers cuisaleut par réquisition pour l'armée d'occupaUou.
formations possibles sur celle du Château.
Il y a dans celle-ci environ 500 malades dont 3 à 400 fiévreux. Les amputations s'y guérissent très rapidement. En un mot, il n'y a pas lieu de se préoccuper, pour te moment, de l'état sanitaire de ces deux hôpitaux. Quant aux mesures à prendre pour leur désinfection lorsqu'ils auront été évacués, la question est réservée.
« 5® Hospice civil. — M. le maire annonce au Conseil l'intention du service de santé de l'armée prussienne de demander à l'hospice civil 200 lits pour ses malades. Les Prussiens pensent qu'on pourrait donner 200 lits sans changer l'état actuel deschoses. M. le maire demande au Conseil s'il est d'avis que l'introduction de nouveaux malades serait sans inconvénients pour la santé générale de l'établissement et, dans le cas où cela paraîtrait dangereux, quelle série de malades on devrait disséminer dans les familles.
« M. le docteur Rémilly fait observer que l'hospice renferme actuellement un grand nombre de malades atteints de variole et de dyssenterie, et qu'on a même l'intention d'ouvrir un nouveau service pour ces affections. L'augmentation du nombre des lits pourrait donc faire do l'hôpital un foyer d'infection aussi dangereux pour l'armée prussienne que pour la vilie.
(( Le Conseil d'hygiène est d'avis nue M.
le maire fasse connaître ces faits à l'autorité prussienne; si, néanmoins, celle-ci persistait dans sa demande, il serait nécessaire de répartir dans des maisons particulières les vieillards et les convalescents qui font partie de la population de l'hospice.
(( Le Secrétairey « Le Vice-Présidenty (( Belin. « Godard. »
Comme il avait été convenu, MM. les docteurs Ozanne et Battaille envoyèrent au maire les renseignements qu'ils avaient pu obtenir sur les ambulances du Lycée et du Château. D'après les chiffres recueillis par M. le docteur Ozanne, le Lycée renfermait, le 16 octobre à 4 heures, 235 malades dont 18 officiers. La mortalité était, dans le grand et le petit Collège, de 54 dé* ces causés, quelques-uns par la dyssenterie, presque tous les autres par le typhus.
Le docteur Battaille, de son côté, remit au maire la note suivante sur l'ambulance du Château : «Le nombre des malades (tous blessés), à l'exclusion des fiévreux, dont on s'est défait et qui ont été répartis sur divers autres établissements (tant extra quHntrà muros) est en ce moment de 310 seulement; il était au début de 525, puis
a été réduit à 491 par l'effet d'évacuations successives.
« Parmi ces 310 blessés, on ne compte plus que 3 ou 4 Français.
(( Le nombre des morts, depuis l'installation de Tambulance, s'élève à peu près à
<( Ceux-ci n'étaient,dans le principe, inhumés que nus et jetés dans une fosse commune. Ils sont maintenant enfermés chacun avec un cercueil (1), mais toujours en fosse commune de 4 mètres de profondeur.
(( Cette fosse contient 3 couches de sépultures, chacune recouverte de plusieurs centimètres de terre.
« De nombreux cas, soit de gangrène, soit de suppuration abondante et de mauvaise nature, ont donné lieu à des émanations délétères, contre lesquelles on a employé d'abondantes aspersions ou saupoudrations de chlore; nonobstant ces précautions, une forte odeur méphitique règne dans les salles ; circonstances qui ont déterminé les médecins à faire brûler de nombreux matelas infectés. La régie du Palais, en vue des mêmes soins, fait laver et passer à des fumigations désinfectantes les toiles et les laines, les draps et les couvertures, ainsi que tous les objets en tissus laineux. )>
Se conformant aux résolutions adoptées par le Conseil d'hygiène, le maire donna les instructions suivantes au Commissaire central :
« l*» Faire surveiller par les commissaires de police de Versailles les décès et inhumations des étrangers dans les trois quartiers de la ville et établir une sorte de statistique sur ce point, semaine par semaine.
(( Les fossoyeurs des trois cimetières devront donner des renseignements sur le nombre de corps'inhumcs et sur le mode et la profondeur des enterrements.
« 2** Faire exercer une surveillance très active (avec revue spéciale dès aujourd'hui des divers locaux) chez tous les marchands bouchers, charcutiers de la ville pour s'assurer qu'ils n'abattent pa»
de bestiaux ailleurs qu'aux abattoirs.
« Les contraventions (et il en existe) devront être relevées et poursuivies ainsi que de droit.
« 3° Faire constater, par voie d'enquête, les diverses localités publiques ou privées où les troupes allemandes ont abattu ou abattent des bestiaux, notamment des moutons ; quelles précautions de propreté et de salubrité ont été prises pour le lavage du sang, l'enlèvement des débris et peaux? Si
(1) Ces cercueils étaient requis.
la chair et les peaux fraîchement dépouillées ne sont pas laissées pendues à l'air libre pendant trop longtemps? En quels lieux sont portés les débris et même les peaux et cuirs ? »
Des rapports périodiques furent adressés au maire en réponse à toutes ces questions ; de cette façon, la municipalité eat constamment des renseignements précis sur l'état de la salubrité de la ville, et put prendre, quand il convenait, les mesures spéciales que les abus commis par les soldats prussiens rendaient nécessaires.
Ces graves questions de salubrité publique , d'approvisionnement, d'installation d'ambulances auxquelles venaient s'ajouter tant d'autres dont l'autorité allemande exigeait la solution immédiate, étaient certainement bien sufOsantes pour absorber tout le temps et tous les soins de la municipalité ; mais il fallait que l'autorité allemande lui suscitât encore constamment, et à propos d'incidents insignifiants, des difficultés inutiles que le vainqueur semblait comme créer à plaisir pour avoir Toccasion de faire sentir son pouvoir absolu et d'humilier le vaincu. Dès le début de l'occupation, à la fin de septembre, la demande, faite par un intendant de mauvaise humeur, d'une selle introuvable, avait rendu nécessaire l'intervention du Prince royal lui-môme ; au milieu d'octobre, le retard dans la fourniture d'une voiture devint de même la cause d'un conflit.
A la séance du Conseil du 15, le maire communiqua la pièce suivante, envoyée à la municipahté par le commandant de place :
« La ville, n'ayant pas obéi à une réquisition (faite le 12 de ce mois], qui deman* dait une voiture pour le courrier du roi, est frappée d'une amende de cent francs qui devra être payée avant demain midi, aux bureaux du commandant de place.
« Versailles, le 1/ii octobre 1870.
« Le Général major et Commandanly . « DE Voigts-Rhetz. »
Le maire avait aussitôt écrit au général en ces termes :
a Versailles, le 15 octobre 1870, 9 h. matin*
Général, « Vous avez frappé la ville d'une amende de 100 francs, parce qu'elle n'aurait pas obéi à une réquisition faite le 12 de ce mois, et demandant une voiture pour un courrier du roi. La ville de Versailles en appelle au général mieux informé et répond ceci :
« En principe, U n'pr ^ pas d'amende entre le vainqueur et son prisonnier de guerre ; il n'y a entre eux que le droU du plus forty et c'est à la cons.cience du yainqneur à juger dans quelle mesure il doit en user I La vU]e de Versailles pense donc que vous ne pouvez vouloir que punir son administration d'un manquement volontaire à vos ordres et il s'agit alors de vérifier les faits :
(( En fait, la voiture demandée a été fournie ; et cela est assez étonnant» car ce service des voitures et charrois e?t très difficile et peut souvent manquer. On demande à la ville plus de voitures qu'elle n'en a^ et celles qu'oo lui prend pour quelques heures, on les lui garde plusieurs jours ; quelquefois même on ne les rend pas du tout; j'en citerai seulement deux ei^emples :
(( Busine, loueur de voitui^s, rue Montbauron^ n<^ 16, a été requis de livrer une voiture ^ deux ^pJti^vajux, le 7 octobre, à f heure du matin. Elle devait transporter un officier à NaDteujil-leB-Meaux. Ce transport effectué, le cocher (MaUbieu) a été rçqnlfi par d'autres ofHciers prussiens, successivemjant, pendant six jours, et n'est rentré qu'hier soir, 1.3 octobre, avec des chevaux et une voiture dans un état qui les xnethors de service pour quelque temps.
(( Mere.sse, voiiuripr, rue de Montreuil, est parti sur réquisition avec sa voiture depuis quatre jours, et l'on est sans nouyelles de lui depuis ce temps.
(c A.U service des voitures et charrois sont préposés trois conseillers municipaux et deux agents qui se relèvent. Ces deux agents n'étaiextt pas Jà lorsque le .coijirrier du roi est venu demander la voiture. L'un d*eux venait ^ ^e rendre chez lui où sa femme, restée seule, avait des soldats alle- ^lands à loger; jt'autre était à courir . la viUe pour se procui^eirila voiture, et est parvenu ^ la trouver.
« C'est en présepce de ces faits, que je
crojs très certains^, que vous déciderez,
Général, ce qu'il vous convient d'exécuter.
« Hec^vez, Général, l'assurance de mon
respect, p
M. de Voigts-Rhetz, en guise de réponse, avait envoyé à la mairie l'original môme de la lettre suivante (en allemand), qu'il avait reçue de M. de Bismarck, et^ui portfiit sa signature autographe :
« Versailles, le 13 octobre 1870.
«L'expédition d'un courrier, qui avait été ordonnée d'après un commandement de Sa Majesté pour des .dépêches d'Etat pressantes et d -une.importance particulière.
n'a pa« ^ avoî|* li«9 parœ que, d'après la déclaration du covirrj^fr, M^ K^Joer, 14 Mairie s'est trouvée dans I '{impossibilité de lui fouruir une voiture. IJ n'est pas admis-* sible que la M«iiri6, avec plus de bonne vpr lonté, n'eftt pas réussi à procurer à tempii les moyens de transport pour le but indiqué, attendu que dens ce moiaent lep moyens ne lui manquent pas, ainsi que le prouiT^eot les nombitenses voitures que l'on aperçoit journellement dans les rues. Jl est de mon devoir de veiller à cq que dp nareilles perturbations dans le service ae^ postes pour l'étranger soient évitées à tout prix, notamment dans les circonstances actuelles.
(f Dans ce but, et^n vertu de l'ordre de Sa Majesté, en date de Château-Thierry, du 1| septembre, j'invite le commandant de la place à imposer à la commune de Yersailles une amende de 100 fr. pour n'avoir
Eas fourni la voiture requise et à vouloir ien me dire si le paiement en a été effQct.M.è*
ç( y, BiSVAB.CK. V
Le maire, voyant jusqu'où remontait Tamenâe, écrivit alors à M. de Bismarck ,:
.« VersaUles, le 18 pdoXire 187Pt 10 h. matip.
« Monsieur le Comte,
<( J'ai l'honneur de vous adresser copie d'une lettre par moi écrite à M. le f^énéral commandant la place de Versailles, et qui fait suffisamment connaître le fait à l'occaaioa duquel je viens réclamer près de vous.
(( Je me suis déterminé à prendre ce parti parce (jue, .hier, ^ipuis tom^e de réponse négative à malettrcj j'ai reçu. communication d'une note, en date du 13 octobre (antérieure à ma lettre), qui aurak été adressée par vous à M. le • général commandant la place.
' 4( N'y aurait-il pas là un abus f (1) Tous apprécierez.
<( Ma conduite est toute tracée daps ma lettre du 15 octobre. Je ne saurais, par le?
motifs de droit et de fait que j'y 0^dviis, consentir à payer une « amende. » On pourra venir prendre, de force, cent francs dans la caisse de la Ville, mais jamais j^ n'ordonnerai^ sous forme d'amende^ le paiement de la somme aont il s'agit.
« Recevez, .monsieur le ComAe, tFassurance de mon respect. »
Le lendemain, pour mieux établir com*
. (1) Dans l'entrevue que tf . -Rameao aTaft eue avec M. de Bismarck, celui-d avait prié le maire de lui faire connaître confidenUcUemeiit les abus qui pourraient être commis, promettant de faire le possible pour les empâcber*
bien il était absurde d'intenter une accusation contre la municipalité à propos des voitures, — quand, au contraire, il y avait justement là, delà part des troupes d'occupation, un des abus évidents contre lesquels la municipalité aurait eu le plus le droit de réclamer et de se plaindre, — le maire écrivit de nouveau au général :
Versailles, le 19 octobre 1870.
« Général,
« J'ai rbonneur de vous adresser copie de la plainte qui m'a, avec bien d'autres, été déposée bier à l'occasion des réquisitions de voitures.
(( J'ajoute que les voitures de nos loueurs sont à peu près toutes retenues par des personnes de l'état-major, ou bien hors de service ou même perdues. Mirés, loueur, rue de Montreuil, n*a que 2 voitures, et sa voiture à 2 chevaux, prise le dimanche 2 courant, n'est pas encore revenue. Dias, loueur de voitures, rue de la Pompe, a un omnibus pris pour la poste de Versailles à Gorbeil. La veuve Leroux, loueuse^ place d'Armes, a 2 voitures hors de service et un omnibus parti sans qu'elle puisse savoir où. Elle a de plus 4 voitures emmenées de Yersailles depuis 8 jours.
« Cette situation empire chaque jour et sera bientôt intolérable.
(( Recevez, Général, l'assurance de mon respect.
« Le Maire, « Rameau. »
« Plainte, « Versailles, le 18 octobre 1870.
« Monsieur le Maire,
« Je crois devoir vous adresser la plainte suivante au sujet des réquisitions de voitures bourgeoises :
« Le i2 courant, une personne, sans uniforme, ayant seulement la casquette et le brassard de Genève et se disant appartenir à l'armée allemande, est venue chez M. le comte de Blancmesnil, boulevard du Roi, 16, dont je suis le cocher et dont je garde la maison ; il était porteur d'une réquisition signée de M. Jeandel ; le nom et l'adresse étaient en blanc, contenant ces mots :
(( Réquisition est faite à M. ' ,
loueur de voitures, à Yersailles, rue
, n® , d'envoyer une voiture à
« Versailles, ce 12 octobre 1870.
« Pour le Maire, (( Signé : Jeandel.
(c Cette personne a ajouté « de Blanc-
mesnil, » a mis « propriétaire » au lieu de (( loueur » et « à deux chevaux, mais avec les harnais. »
(( J'ai livré la voiture et suis resté sans nouvelle jusqu'à aujourd'hui, où je Tai retrouvée à la caserne de cavalerie, aux écuries près l'avenue de Sceaux. On avait efface les écussons sur les portières et les harnais. Elle n'avait point encore servi.
a Je crois que nos voitures sont prises par des carrossiers allemands qui les louent à leur profit (1).
« Pareil fait est arrivé chez M. Millet, propriétaire, rue Sainte-Victoire.
« Je pense, M. le Maire, que vous devriez recommander de ne pas donner de réquisitions en blanc, et que vous devriez porter ces faits à la connaissance de l'autorité allemande.
« J'ai l'honneur d'être, avec respect, monsieur le Maire,
a Votre dévoué serviteur, « Vincent Pournbl. d
Au sujet de cette plainte adressée au maire par un habitant, une discussion assez vive eut lieu au sein du Conseil. Les réquisitions en blanc furent blâmées, mais la commission des voitures expliqua que ce mode de requérir était inévitable. En effet, les voitures étant devenues très rares chez les loueurs, et les réquisitions étant extrêmement fréquentes, il fallait s'adresser successivement à quatre ou cinq loueurs avant de rencontrer une voiture satisfaisant à la réquisition envoyée par le commandant de place. Si l'on n'avait pas donné la réquisition en blanc, il aurait fallu revenir trois ou quatre fois à la mairie, ce qui aurait causé un retard, et les réquisitions étaient toujours accompagnées de la mention : à fournir immédiatement. Le moindre retard dans l'envoi des voitures requises était un des motifs les plus vifs d'irritation pour le commandant de place, et il avait même menacé récemment, dans une de ses faciles colères, de saisir toutes les voitures des médecins, respectées jusque-là.
Le Conseil, sur la proposition de la commission des voitures, qui était à chaque instant en lutte avec des officiers, fut amené à examiner la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de requérir les voitures des
i)articuliers, comme on requérait d'eux le ogement et la nourriture. Ces voitures, en général, avaient été cachées, mais elles commençaient à être découvertes par les Prussiens, qui les faisaient rechercher par leur police secrète ; elles ne pouvaient tar-
(1) Un carrossier allemand, autrefois installé à Paris, était venu au quartier général exercer sa profession dans ces conditions tout à fait favorables.
der à tomber entre leurs mains» d'une façon ou d'une autre. Le Conseil autorisa donc la commission à délivrer des réquisitions non plus seulement sur les loueurs, mais sur les particuliers, à moins qu'ils ne fussent absents. Cette exception fut adoptée, parce que, d'une part, il y aurait eu là une espèce de dénonciation et que, d'un autre côté, le propriétaire n'étant pas présent pour veiller à l'emploi et au retour de sa voiture, courait un bien plus grand risque de la perdre. Le Conseil, dans cette délibération, se considéra et agit comme le protecteur et le tuteur légal des biens des absents. Il résistait en cela à une certaine opinion assez populaire, qui, sans distinction, frappait de réprobation toutes les personnes qui avaient quitté la ville.
Le Conseil avait dû déjà examiner cette question à propos des logements militaires, et il avait reconnu qu'il était impossible, sur ce point, de porter un jugement sommaire et de prendre une mesure générale, parce que, parmi les absents, il en était beaucoup dont l'absence avait la cause la plus légitime et la plus honorable. Sans parler des familles où se trouvaient des malades, des enfants ou des vieillards qu'on avait voulu avec raison soustraire aux hasards inconnus qui attendaient Versailles pendant le siège de Paris, beaucoup d'absents n'avaient quitté la ville que pour servir dans Tarmée ou dans quelque administration publique. Fallait-il les punir d'une pareille absence? Evidemment, de même que la présence à Versailles n'était pas par elle-même un signe certain de patriotisme, l'absence n'était pas davantage un signe certain d'indifférence ou de peur.
Dans une pareille situation, le Conseil résolut de n'agir vis-à-vis des biens des absents qu'avec une très grande prudence, après un examen très attentif, et il ne voulut pas céder au sentiment irréfléchi d'impopularité dont les absents se trouvaient frappés en masse. Tel fut le principe de mesure et d'équité qui le guida dans cette question si délicate.
Le même jour, 19, le maire, désireux de bien démontrer au commandant de place, que lui aussi, s'il l'avait voulu, pouvait se plaindre d'abus et de fautes, envoya cette seconde missive :
« Versailles, le 19 octobre 1870.
« Général, ♦
(( J'ai l'honneur de vous adresser copie
de deux lettres que je viens de recevoir de
M. Gauthier, relatives à des dévastations
de bois, commises sans aucune espèce d'in-
térêt, dans sa propriété de Versailles, avenue de Villeneuve-rEtang (1).
« J'ajoute que si vous n y apportez remède, nos avenues de la ville disparaîtront bientôt; le sol est labouré par les voitures et les chevaux qui y passent ou y séjournent malgré vos défenses ; et les arbres sont ou hachés à coup de sabre, ou brûlés en partie par les feux qu'on allume avec intention, à leurs pieds.
(( Je dois croire que tous ces faits de vandalisme sont ignorés de vous; ils produisent sur l'esprit public de Versailles, comme ils le produiront un jour sur celui du monde, le plus grand effet.
« Recevez, Général, l'assurance de mon respect. »
Cette lettre du maire indiquait par son accent que, malgré son grand désir de rester maîtresse aelle-même et de garder tout son calme pour conserver le droit de tout tempérer, la municipalité commençait involontairement à perdre patience. L'irritation qui, à ce moment, régnait dans le Conseil, se justifiait assez par les vexations, sans cesse renaissantes, qui se succédaient si près les unes des autres, mais elle avait encore une autre cause. Il nous avait fallu assister à des fêtes célébrées sous nos yeux par les Prussiens avec cette ironie insultante qui leur est familière. Le 18 octobre était un jour doublement solennel pour le grand quartier général, car il est le jour anniversaire de la bataille de Leipzig et de la naissance du Prince royal de Prusse.
La bataille de Leipzig, que les Allemands appellent a la bataille aes nations, » est restée peureux l'occasion d'une fête nationale qui a toujours été célébrée religieusement, surtout par la Prusse, parce qu'elle voyait là un moyen d'entretenir cette haine contre la France dont elle comptait tirer parti un jour pour son propre agrandissement. En Prusse, depuis plus d'un demi-siècle, quand venait le 18 octobre, les cloches de toutes les églises sonnaient à toute volée, les écoles étaient fermées, et de tous les côtés des discours patriotiques transmettaient aux générations nouvelles la tradition de haine contre « l'ennemi héréditaire. » Nous qui, comme le disent
(1) Les lettres Jointes comme pièces JusUflcatives constataient que, en une seule Journée, plus de 1,S00 arbres avalent été hachés à coup de sabres, à ml-hauteur d*homme, pour prendre des branchages propres à faire des gabions. En élaguant comme le font les bûcherons, on eût pu détacher tout autant de branchages sans nuire aux arbres ; mais, en toute circonstance, on sait assez que les troupes prussiennes se plurent, dans leur campagne de France, à agir comme le « sauvage » dont parle Montesquieu, qui coupe l'arbre pour cueillir le fruit. Le fruit avait ainsi pour eux un goût plus sa* Toureux, le goût de la vlolenoe et de la vengeaooe.
avec ëédaia I«s PrastAeds^ île sarron» pas même haïr, nous ne deaniond ai^cane altentioii à ces usages de nos voisins, et il falldf qu'ils vinssent célébrer cette fête sur noire sol pour que son vrai sens parût dair à notre esprit. On devine sans peine avec quel enthousiasme les troupes en garnison à Versailles acclamèrent ce jour-là le fils de leur souverain. La veille, il avait passé, en dehors de l'avenue de Paris, une grande revue à la suite de laquelle il avait distribué de nonfibreuses croix-defer. Une fausse alerte, qui mit en mouvement une partie de 1 armée, augmenta encore Texcitation des esprits. Des allées et venues des troupes françaises, constatées du côté des forts du sud, avaient fait craindre aux Allemands une attaque très sérieuse ; pendant la nuit du 17 au 18, l'alarme fut donnée ; on entendit les sous-offlciers allant de porte en porte avertir les officiers et réveiller les soldats dispersés dans les divers logements. Les prophètes de caserne qui avaient tant de fois promis l'entrée dans Paris pour le 18 octobre allaient-ils avoir raison? Bien des soldats Tespérèrent, mais, encore une fois, il fallut attendre. Le matin, tout se calma, toute apparence de combat disparut, et on s'abandonna avec d'autant plus d'entrain aux plaisirs de la fête. Des guirlandes de feuilles de chêne furent suspendues au;c grilles des casernes ; des transparents, qui devaient le soir être éclairés, portaient des inscriptions lyriques en l'honneur du vain-
5ueur de Wœrth ; les èorps de muisique ônnèrent une aubade à la villa des Ombrages, où les officiers, en grand uniforme, se rendirent vers midi ; a 4 heures, les grandes eaux jouèrent de nouveau ; le rôî^ les princes, M. de Bismarck, y parurent ; à 7 heures, un dîner de gala de 80 couverts réunit à la préfecture tout l'état-major du quartier général; et la journée se termina par une bruyante retraite aul flambeaux, qui se fit sous la conduite du major de m place, M. de Treskow, marchant en tête de toutes les inusiques de la garnison.
Cette dernière partie de la fête, qui se passait dans Tombre, et qui venait après une journée où le vin de supplément requis de la ville n'avait pas été épargné, présenta iin spectacle peu digne d'une na« tioft qui, dans des pièces ofïicielles, se déclare la ireprôsentante de « la vertu et des mœurs, u Des filles de mauvaise vie avaient été invitées par des soldats à prendre part à !a retraite; ces soldats tenaient ces remtnes à leur bras» et elles vini*ent au milieu de la foule des troupes^ rendre hommage^ par levrs «rib, aux prinoes et auK gén^
raut placés sur le balcon de ta préfecture.
Dans les chants discordants de Cette soldatesque, délivrée pour un jour du frein de la discipline, dans les dansés avinées de ces femmes doublement odieuses, dans les retentissements aigus de toutes ces musiques qui résonnaient dans robscuritô en visant surtout au bruit, il y avait une espèce de délire et d'orgie militaire qui donnait une assez juste idée de ce sentiment de fureur aveugle qui avait jeté l'Allemagne sur Paris.
Il y aurait bien des rapprochements curieux à faire entre les occupations de 1814 et 1815 et celle de 1870. Sur quelques points, les trois crises ont ecT un caractère tout h fait analogue et même parfois identique. Mais ce qui distingue les deux premières invasions de celle à laquelle notre génération a dû assister, é'est que les troupes étrangères, surtout en 1815, se considéraient et étaient considérées, par une partie de la population^ comme des alliés du roi de France venant Taider à chasser a l'usurpateur Buonaparte. » De là des pièces comme celles que nous croyons! intéressant de citer ici, à l'occasion de la fête du Prince royal de Prusse.
Ces deux pièces sont, à elles seules, très propres à faire sentir nettement la différence profonde du sentiment public aux deux époques.
Au mois de juillet 1815, le frère du roi actuel de Prusse résidait à Versailles ; sa fête y fut célébrée, et voici ce qu'il écrivait deux jours après au maii'e de la ville, qui transforma aussitôt sa lettre en afiSche (1):
« Verfiilles, le 15 joillet 1815.
S. A. R. M^ le Prince Guillaume de Prm^ d Monsieur le Maire de Versailles.
(( Monsieur, « Je suis très reconnaissant des marques de considération que les habitants de Versailles m'ont données durant mon séiour en cette ville, et particulièrement le 3 de ce mois, à l'occasion de ma fête. Veuillez, monsieur, leur en témoigner ma très vive satisfaction.
(( J'espère que dans peu de temps une paix heureuse, conciliant les intérêts dé toutes les puissances, rendrd le calme & votre pay^, et viendra resserrer les liens d'amitié qui subsistaient auti'efois entre la Prusse et la France.
« Agréez, Monsieur le Maire, les assurances de ma considération,
« Fréoéric Guillaume.
« Pour copie conforme, « Le chevalier de Jouv£NceL| maire. »
(1) L*affi€be est eottservée aux «rcbltes de la vlU«.
Le mois dukant, c'était la tSte du roi Iu!-| ceûtral que la liberté de cette per£(on même que les troupes d'occupation célé- vait être scrupuleusement respectée, braient, et voici rafflche nouvelle qui était posée par la municipalité :
per£(onne de-
» MAIRIE DE VERSAILLES
<( Aux habitants de Versailles.
(( Les troupes Prussiennes s'apprêtent & fêter, demain, TAnniversaire de la Naissance de leur roi.
<t Monsieur le Commandant Prussien iûdique, dans le programme de cette fête, qu il sera donné, dans les Logemens, un meilleur dîner qu'à l'ordinaire. Les Habitans sont engagés à s'y prêter suivant leuré facultés. A cinq heures, il y aura, à IHotel de la Mairie, un Banquet de l'Etat Major Prussien, aoquel assisteront des Cotnmissaires désignés par la Ville ; vers la même heure, tous les militaires de la garnison se réuniront dans le jardin de la Mairie, où on leur distribuera des rafraîchissements et des vivres.
CL Les édifices occupés par les Autorités Prussfeunes seront illuminés et Monsieur le Cummaûdant annonce qu'il saura bon gré aux Hàbitans qui vomiront bien illtiminer aussi leurs maisons,
« A rH6tel de la Mairie, le 2 août 1016.
« Le chevalier de Jouvbncel, maire. »
L'effet étrange que la lecture de Ces pièces produit sur nous montre à quel point, en 1870, la haine entre les deux natioas en lutte était plus âpre ; elle atteste aussi combien les souffrances morales de la population ont dû de nos jours être plus amères. En 1815, les troupes d'occupation croyaient pouvoir inviter la population à partagea leurs fêtes; en 1870, elles ne pouvaient associer à leurs joies que la lie du vice.
Parmi ces femmed) auxquelles les soldats allemands avaient permis .de salir par leur présence leur journée d'entbousis^me patriotique, il en était un certain nombre qui avaient été enrôlées dans la police seifrète du quartier général^ police destinée à surveiller les troupes allemandes comme la population française. Elles avaient Toccasion de remplir leur rôle aussi bien auprès des officiers supérieurs qu'auprès des simples soldats. Une d'elles, dont l'espionnage avait été découvert par notre propre police, fut appelée devant le commissaire central qui voulut, comme il en avait le droit, l'expulser (Te la ville. Mais elle déclara qu'elle n'obéirait pas et Se mit sons la haute protection de M. de Brauchitsch, qui daigna étendre sur elle sa main toute paissante et fit savoir au commissaire
On n'avait pas été si indulgent deux jours auparavant pour une honnête et brave fUICi une simple servante qui avait rendu vigoureusement à un of&cier le soufflet qu'il s'était cru en droit de lui donner, parce que, obéissant en cela à des ordres de son maître, elle refusait de lui faire du café. On sait qu'en Allemagne, ces mauvais traitements sont encore en usage avec les domestiques; furieux d'avoir appris ainsi à ses dépens la différence des mœurs françaises avec celles de son aristocratique pays, l'officier avait conduit cette irrévérencieuse servante devant le commandant de place, qui l'avait condamnée à deux jours de cellule dans la prison de la rue Sain^- Pierre.
Cette prison, les Prussiens ne cessaient de la remplir avec des habitants de Versailles et du département, et trop souvent ih ne la vidaient que pour en déverser les hôtes sur rAllemagne. II n'était pas de semaine où il n'y eût des départs de ce genre, qui étaient toujours l'occasion d'un rassemblement sympathique d'un Certain nombre d'habitants autour de la prison.
Le 19, partit ainsi, pour Mayence, M.
Georges Lesourd, ancien premier secrétaire d'ambassade à Berlin, et qui, en cette qualité, avait été chargé, le 19 juillet 1870, de remettre entre les mains du roi Guillaume la pièce funeste qui contenait la déclaration de guerre de la France à rAllemagne.
Lorsque le quartier général allemand vint s'étsblir à Versailles, M. Lesourd, par les motifs les plus respectables de piété filiale, ne voulut pas quitter la ville. D'ailleurs, il ne savait pas encore que le fait d'avoir remis, par le devoir de ses fonctions, une pièce diplomatique, constituât un crime puni de l'emprisonnement dans une forteresse. L'autorité allemande n'en jugea pas ainsi. Quand elle sut que M. Lesourd était à Versailles, elle déclara que sa seule présence au quartier général constituait une injure grave au roi de Prusse, et sans autre motif, M. Lesourd, après avoir passé la nuit dans une cellule, fut expédié en Allemagne. Arrêté chez lui à 10 heures du soir, il partait le lendemain à 11 heures du matin. Cet enlèvement est une des violations du droit des gens les plus audacieuses que M. de Bismarck se soit permises pendant son séjour à Versailles. Il a.
ce jour-là, satisfait à cet instinct naturel de violence extrême que son éducation diplomatique ne parvient que difRcilemetit à cacher ou à adoucir.
Ce que nous voyions dbwfùB jo«rr partir
poar rAllemagne en même temps que les prisonniers, c'étaient des chariots chargés de tout ce que les Prussiens pillaient dans les environs. L'incendie du château de Saint-Gloud donna une activité nouvelle à ces convois de déménagement.
Le 18, de grandes voitures amenèrent à Versailles des meubles et des objets d'art
J|ui provenaient de cette résidence et qui urent déposés dans des salles de la préfecture. S'il est vrai qu'un obus français ait allumé le feu dans une partie du château, il n'est pas moins certain que cet incident fut salué par le Prussiens comme un signal pour achever ce que l'obus avait commencé.
On sauva, mais voici comment : la bibliothèque, par exemple, qui avait une assez grande valeur, fut apportée presque tout entière à Yersailles ; le lecteur et ami intime du roi, le docteur Schneider, rédacteur en chef d'un journal teutomane, fut chargé de la ranger dans une des salles de la préfecture, et il la rangea si bien qu'on ne l'a jamais revue (i).
C'est une protection du même genre qui fut donnée à la manufacture de Sèvres.
Le 18, des chariots prussiens avaient ap-
[>orté et déposé entre les mains de M. Souié, au château de Yersailles, un certain nombre d'objets précieux. Ce transport était dû à l'mtervention du Prince royal, qui en avait chargé son architecte, M . Junk, et M. le professeur Hassel, son historio-
§raphe. Celui-ci, dans un récit qu'il a onné de cette mission, a cru devoir profiter de l'incident pour nous injurier, et pour opposer « le vandalisme » des Français à ce respect religieux pour la conservation des œuvres d'art dont les armées allemandes ont donné une preuve si éclatante dans leur campagne de France, et spécialement à Sèvres. Comme en effet des objets d'art, venant de la manufacture de Sèvres, furent déposés à la fin d'octobre au Musée de Versailles, il convient d'établir les faits dans leur exactitude. Nous le ferons très simplement, en opposant au témoignage de M. le docteur Hassel le témoignage de M. Regnault lui-même, directeur delà manufacture, auquel M. Hassel rend hommage comme membre de l'Académie des Sciences de Berlin. Dans les Annales de physique et de chimie (2), M. Regnault s'est excusé de ne plus pouvoir continuer lé publication de travaux considérsJ^les qu'il avait commencés, et voici comment il explique cette interrup-
(1) Des volumes ont été retrouvés loin de Versailles. On lira à ce sujet des détails dans Tin téressant ouvrage de M. Desjardins, archiviste, sur l'histoire de Tinvasion dans le département de Seine-et-Oise.
^(S) Cahier de novembre 1871.
tion forcée, qui prive la science de résultats importants :
a J'avais laissé dans le laboratoire (installé dans l'ancienne manufacture de Sèvres), lapartie demes registres qui contenait les procès- verbaux des expériences dont je calculais alors les résultats, ainsi qae des rédactions, plus ou moins avancées, destinées à la publication. Mon intention était de les ramener dans la nouvelle manufacture, mais l'ennemi ne nous en laissa pas le temps. Les troupes prussiennes arrivèrent à Sèvres le 49 septembre; leurs avantpostes occupèrent immédiatement les bâitiments non achevés de la nouvelle manufacture, où ils se retranchèrent. Je ne pouvais plus songer à retirer de mon laboratoire ni un instrument de précision, ni mes papiers. Les choses restèrent en cet état jusqu'au 13 octobre, où le conmiandant prussien nous força d'abandonner la vieille manufacture, et nous ramena, avec escorte, jusque dans le haut du pays, vers Versailles.
« Arrivé à Versailles, je m'adressai an Prince royal de Prusse, pour le prier d'éviter la destruction de ce qui restait encore à la manufacture. Le Prince me reçut avec la plus grande bienveillance; il me proposa tous les moyens en son pouvoir pour sauvegarder l'établissement. C'est à l'aide des troupes prussiennes et des fourgons prussiens que je pus ramener à Versailles ce qui restait encore de précieux et de transportable à la vieille manufacture, ainsi que la totalité de ma bibliothèque. De plus, j'obtins du Prince royal que l'autorité allemande ferait afficher, sur toutes les portes d'entrée, la défense de causer aucun dégât.
Pour plus de sûreté, des sentinelles furent placées auxdites portes. Je fus moins heureux pour la nouvelle mantifacture qui se trouvait sous un feu continu. Trois fois, à des jours différents, je tentai, avec l'aide d'ofHciers prussiens bavarois, de pénétrer dans mon laboratoire pour sauver mes papiers, mais je trouvai la porte fermée et fes^ords encombrés de barricades; je reconnus seulement que la défense allemande de causer des dégâts était apposée sur la porte.
c( Malheureusement pour nous, les bonnes intentions du commandant en chef de la troisième armée allemande n'ont pas produit l'effet désiré : mon laboratoire a été' saccagé; Wus mes instruments, même les grosses machines motrices^ ont été brisés à coups de marteau: mes registres^ me« parpiers ont été brûlés ou déchirés. Je n'ai réussi à sauver que quelques feuilles détachées, quelques rares portions de registres qui n'étaient pas entièrement consumées
parle feu. Je suis aujourd'hui dans Timpossibilité de publier des travaux dont j'ai aunoncé précédemment l'existence. »
Ces coups de marteau qui viennent briser les instruments de travail d'un savant français, ces incendies de registres d'observations scientifiques ont été omis dans le récit de M. Hassel. lis le complètent très utilement, et montrent dans quelle mesure les Prussiens ont obéi aux bonnes intentions du Prince royal. Le soin avec lequel on s'attaqua spécialement aux instruments de précision et aux registres d'observations semble indiquer que la main qui détruisait savait très bien ce qu'elle faisait. 11 y a, en effet, chez la plu-
Sart des professeurs d'Université d'outre- .hin, une jalousie maladive des travaux français. Tandis que notre naïveté généreuse se plaît à exalter la science allemande, l'érudition allemande, la philosophie allemande, toutes nos découvertes sont, au contraire, contestées ou rabaissées par nos voisins. Ils y sont pour ainsi dire obligés par leurs théories. Ils ont décidé que désormais c'est la race germanique
3ui est chargée d'éclairer le genre humam ; es découvertes faites par des Welches sont donc des contre-sens qui ne font que gêner et altérer le développement futur de rhistoire, tel qu'il a été réglementé par ces docteurs de landwehr (2).
Ajoutons que, pendant toute l'occupation, nous avons vu les officiers et les soldats qui revenaient des avant-postes de Sèvres, se servir de la porcelame de la manufacture, et, à Noël, les vases peints et les assiettes décorées furent parmi les cadeaux que les officiers s'offrirent mutuellement ou envoyèrent dans leur P&trie, pour aider à la célébration de la fête de famille que l'Allemagne célèbre ce jour-là.
Un de nos amis, à Versailles, dont la maison a été pillée, a trouvé chez lui, en revanche, un encrier doré en porcelaine de Sèvres, qui avait été oublié (mais le sien avait disparu). Son jardin était jonché de débris d'assiettes dorées et marquées au chiffre ithpérial. Toute cette porcelaine avait été apportée par les officiers du
(1) M. Hassel s'indigne de plus d'avoir rencontré la plus mauvaise volonté chez les ouvriers de la manufacture qu'il avait requis de charger, sur les fourgons prussiens, les vases précieux qu'il emportait, tandis que ces employés paraissaient empressés à sauver les objets qui leur appartenaient. Rien n'est plus explicable que cette mauvaise volonté. Les employés devaient penser tout d'abord que ce convoi aurait la deslinaUon habituelle, c'est-à-dire l'Allemagne, et nous concevons fort bien qu'ils aient eu de la répugnance à travailler à un pareil chargement; mais H. Hassel trouve dans ce fait un ff intérêt psychologique qénéraly » et il en tire compendieusement une conclusion Insultante.
47* régiment, qu'il avait logés, et qui allaient régulièrement passer une quinzaine sur deux aux avan^-postes. Chaque fois que ces troupes d'avant-postes revenaient de Sèvres à Versailles, elles y rapportaient des collections d'objets variés en porcelaine, et en si grande quantité, que les soldats eux-mêmes n*y attachaient plus de valeur. Ils se servaient de cette vaisselle avec le plus grand dédain ou la mettaient en morceaux, conformément à leur consigne, qui prescrivait, dans les endroits désignés au pillage officiel, de briser tout ce qu'on ne pouvait pas emporter ou expédier.
C'est en présence de ces faits, de notoriété publique à Versailles, que M. Hassel, généralisant très adroitement une exception dont rhonneur revient exclusivement au Prince royal, déclare que les Prussiens ont été admirables pour les soins qu'ils ont mis à éviter les dévastations inutiles.
Cette même diplomatie fut adoptée par M. de Brauchitsch; plusieurs fois il fit vertueusement insérer dans son journal et dans sou recueil officiel des avis de ce genre :
« Le public est informé qu'il a été trouvé par des soldats de l'armée allemande les objets suivants :
« Dans la maison abandonnée du notaire Maingot, à Thyais, au coin de la route de Versailles et celle de Grignon, un paquet de valeurs estimé cent mille francs.
« Dans une maison déserte, à
Brunoy, une petite pendule (I).
(( .... A Montretout, on a sauvé de Vincendie 15 tableaux provenant de la maison 37, rue Impériale, etc., etc.
« ... Bien que le château de Saint-CIoud n'ait guère renfermé des objets d'art de premier choix, vxms poutons rctssurer les personnes qui en regretteraient les pertes, en leur disant que lors de la destruction du château par les boulets du Mont-Valérien, les soldats allemands ont, par ordre de leurs chefs, saucé le plus possible des statues, tableaux et vases qui s'y trouvaient. »
Dans cette duplicité si étudiée, par laquelle la Prusse espérait combiner les bénéfices du pillage avec la renommée de la délicatesse scrupuleuse, il y a quelque chose de répugnant, et qui, malheureusement, est en harmonie parfaite avec un des traits du caractère prussien : cette race est pro* fondement hypocrite. Si les Prussiens avaient dit ouvertement : « Nous sommes vainqueurs, nous voulons des trophées, nous les choisissons à notre gré, et, en plein soleil, nous les envoyons en Allemagne ; )) on n'aurait pas eu à condamner en eux non-seulement le pillage, mais, ce qui est bien plus méprisable : le ixien-
soDge recoayraot le vol, Tartiflce soigne»^ sèment combiné pour paraître immaculé, au moment même où Ton satisfait une passion mauTàise.
En constatant les lacunes raoralejB de ces vainqueurs, en donnant des exemples du système d'artifices oui a été pratiqué par les agents officiels de l'administration prussienne, j'ai pour but de montrer l'es-
Srit général gui régnait dans les troupes 'occupation installées à Versailles ; mais, j*ai hflte de le dire, cet esprit général et dominant n'excluait pas les exceptious individuelles, et sans compter le Prince foyal, qui se montra toujours, à ce point de vue, digne de louanges, Tarmée avait dans ses rangs bon nombre d'officiers^ et même de soldatSj qui rougissaient des dévastations et des vols non-seulement tolérés, mais ordonnés par l'état-major» Ces officiers, comme .on le pense bien, ne protestaient que bien bas, car une parole dite tout haut eût été considérée comme une espèce de trahison. Ils ne pouvaient blâmer qu'en opposant leur propre conduite à celle de leurs collègues. Plusieurs vinrent remettre ainsi à la mairie des objets de prix. Un correspondant de Journal (qui porte un nom historique) fît mieux.
Etant allé h Bougival, U trouva dans la demeure du peintre Gérôme quelques tableaux de grande valeur écha|)pés aux pillards qui avaient déjà mis là maisnu à sac. U les rapporta à Versailles, les déposa chez son n,ôte, et fil immédiatement dresser, par un des notaires de la ville, un acte par lequel il était dûment constaté qu'il existait des Allemands qui avaient hosreur du voU Dans cette idée d'un acte authentique, il y a certainement un peu de ce pédantismc dont les Allemands ont tant de peine .à se défaire, mais il j a aussi Ja révolte d'un honnête homme qui ijent .à ne pas être confondu avec le» consciences malsaines qui l'entonrent.
D'AuXres actes de ce genre, accomplis
S lus simpletment, ne méritent pas moins 'être signalés. Auprès de la grille de l'Ermitage^ un blanchisseur avait à loger un^ cinquantaine de soldats. L'un d'eux, en entrant^, apergut une montre suspendue à un clou. Il dit tout bas au maître du logis : « Enlevez cette montre, elle vous serait volée I... n
Ce J)rave ^garçon connaissait bien ses camarades.
.En efTpt, il ,n'y a guère d'habitant de Versailles, ajout logé des soldats^ qui n'ait eu à rcigretter, en plus ou moins ^rand nombre, des onjets disparus. .Nous laissons de c0t^ bien enten^du, .les d.éyastations
complètes. Asset souveut, aprè» le départ des soldats, en entrant dans Je logement qu'ils occupaient, et en constatant que, sauf l'odeur et la malpropreté, tout était en apparence à peu près resté comme à leur arrivée, ou se laissait aller à dire ; u Eh bien I vraiment, il n'y a pas trop à se plaindre !... » C'était là le plus souvent une illusion qui se dissipait à l'examen; peu de temps après, on reconnaissait que les armoires et les commodes avaient été visitées et que cet ordre apparent était destiné à mieux déguiser les larcins commis. Telle armoire à glace ne semblait pas avoir été touchée, mais la planche appliquée con* tre le mur avait été sciée, et c'est par derrière qu'on avait fait un choix dans ce qu'elle contenait. Telle commode avait ses serrures intactes, mais par le tiroir du haut, on avait vidé les tiroirs inférieur?^ Dans leurs vols, les soldats étaient surtout avides de linge, de couvertures de laine^ de couverts a'argent^ de couteaux, de bijoux et aussi de vêtements de femme. Distribuaient-ils les vêtements et les bijoux à ces compagnes qu'ils invitaient à la fête du Prince roval? Les envoyaient-ils en Allemagne à leurs femmes légitimes et à leurs fiancées? Les vendaient-ils aux Juifs innombrables qui suivaient l'armée? Qe sont là des secrets nationaux qu'ils surent scrupuleusement garder.
liQs u fiancées, )) dont nous venons de parler, jouaient un grand rôle dans leurs conversations avec leurs hôtes^ qui parfois étaient touchés dfi leurs épauchements intimes ; mais là encore^l nous fallut bientôt re- •connaîLre que l'Allemand s'entendait dans Ja perfection à abuser de notre crédulité et s^i^sait avec un calcul intéressé, lorsque nous le croyions tout entier eu proie à un iaccès de naïve .^(.sentimentalité germanique. » En ce genre, 4'anecdote suivante est «très caractéristique. Un de nos eoncitoyens .eut à .loger un jeune .sous-officier bavarois, timide, doucereux, qui au bout de quelques jours de irelations, montra à son hô^ une photographie représentant une jeuue fille, en lui disaut d'«u air ému : (( Ma fiancée I...a> Mais le hasard fit que la photographie put être examinée à Mmr pco* «e VcK'^iU^ qiui vit avec stnpéfaction que la phc^tographie était -Agnee i^arjat. C'était tout isimplement une photographie de PariSp volée dans un album français, et que le Savarois (avait mise au service de -sa mélancolie aHemande.lie mensonge poétique n'était pas son (plus grand d^au^ - ^près sop dér part, notre «oenoitojyen confitota :Çii'iI tei manqtraSt pla^tieurs ohemises ^ uoe^ioàre
de souliers. Bientôt après, le 28 octobre, an vol avec effraction était commis rue Satory, chez un marchand de nouveautés, ît'auteur était le (lancé de la photographie. Une plainte fut adressée aux autorités militaires. La justice prussienne du quartier général n'hésitait jamais à faire des exemples, quand les coupables qu'elle jugeait étaient des Bavarois : celui-là fut condamné à la réclusion.
Lorsque les effractions ou les violences étaient commises par des Prussiens et surtout par des ofQciers supérieurs, s'il y avait plainte, ce n'était pas les coupables que l'on punissait, c'était les plaignants. C'est ce qui arriva à un conseiller municipal, M. Constant Fontaine, neveu du célèbre architecte. Il logeait deux officiers de la pire espèce, qui forçaient les armoires pour s'emparer des liqueurs et du linge, posaient leurs barils de bière sur des fauteuils de soie, mettaient le feu à la cheminée et s'opposaient violemment à l'entrée du propriétaire venant pour l'éteindre, etc.
Ces faits furent portés à la connaissance du commandant de place, et on lui indiqua en même temps que le frère du roi Guillaume avait eu autrefois des relations cordiales avec l'oncle de ce Français oui était aujourd'hui traité avec si peu d'égards. La réclamation eut juste un effet contraire à eelui qu'on attendait. Le commandant de place, très heureux sans doute de montrer par un exemple propre à frapper que les officiers étaient absolument maîtres de faire tout ce qu'ils jugeaient à propos, donna raison à ceux contre lesquels était portée la plainte, et, pour le prouver, il punit M. Fontaine de sa réclamation, jugée injurieuse, en lui envoyant, comme garnisaires, trois soldats de plus à loger.
Il est facile de se figurer quelles sourdes et amères colères jetaient dans la population ces actes d'autorité vexatoires, qui de jour en jour devenaient plus fréquents.
81 octobre.
Le vendredi 21 octobre, dans la matinée, de sept à huit heures, on avait entendu le canon du Mont-Valérien ; ce bruit, auquel l'oreille s'était accoutumée, ne paraissait pas avoir plus d'importance que d'hatude. Mais à midi, les détonations recommencèrent; cette fois elles étaient plu^ rapprochées, et on reconnaissait le son particulier de l'artillerie de campagne. Vers une heure, des officiers d'état-major arrivèrent à Versailles à bride abattue ; le clairon d'alarme fut sonné, et aussitôt une agitation extraordinaire se manifesta dans toute la garnison. Les offi-
ciers rassemblèrent à la hâte des détache^ ments qui se dirigèrent au pas de course du côté de Bougival; des batteries d'artillerie disparurent au galop dans la même direction ; des soldats qui étaient en train de fectvoir, dans la cour de l'flôtel-de-Ville, une de leurs distributions quotidiennes, laissèrent là balais et cruches et coururent avec précipitation à leurs casernes. Bientôt après, les canons réunis sur la place d'Armes furent mis en batterie ; en tête de chacune des trois grandes avenues de Saint-Cloud, de Paris, de Sceaux, deux pièces furent disposées de façon à les commander; les artilleurs veillaient à côté.
Le général de Voigts-Rhetz vint, sur la place d'Armes, se mettre à la tête de ses réserves; il était entouré d'officiers et d'aides de camp qui sans, cesse apportaient et remportaient des ordres; les troupes étaient massées, larme au pied, autour de cet état-major, qui paraissait très préoccupé. Pendant ce temps, des fourgons chargés à la hâte s'éloignaient par la rue des Chantiers, ejt emportaient ce que le quartier général renfermait de plus précieux. Tous les ofïiciers qui en avaient eu le temps avaient bouclé leurs valises et tout préparé pour le départ Les malles étaient rapidement entassées sur des chariots; à la préfecture, on déménageait les appartements du roi, et on chargeait dans des voitures de réquisition les bagages et jusqu'aux tiroirs des meubles pleins de linge et d'effets (1). Chez MM. de Moltke, de Bismarck, mêmes préparatifs et même bouleversement subit.
On devine facilement quelle émotion avait saisi la population de Versailles au spectacle de cette prise d'armes précipitée.
Elle avait donc enfin été décidée, cette sortie des Parisiens sur Versailles, que les Versaillais appelaient depuis si longtemps!
La joie, l'enthousiasme avaient tout à coup succédé à l'abattement et à l'écrasement moral sous lequel on vivait depuis plus d'un mois. Le Conseil municipal avait sa réunion quotidienne à une heure, mais il n avait pu rester en séance ; après une demi-heure de délibération distraite, les conseillers avaient quitté l'hôtel-de-ville afin d'aller, avec toute la population, jouir des anxiétés de l'ennemi et tâcher de deviner les péripéties de la lutte engagée. Réunis en groupes dans les rues et sur les avenues, les habitants ne cachaient nullement leurs espérances. Déjà çà et là quelques cris patriotiques avaient retenti. Il semblait bien en effet que l'heure de la délivrance allait
(1) Revue des Deux-Mondes , !•' avril 1871. Voir Texcellente étude de M. Pigeonneau sur Versailles pendant le siège.
sonner. Dans la direction de Yaacresson, on distinguait non-seulement le bruit strident des mitrailleuses, mais le crépitement de la fusillade; au-dessus de la ligne de bois qui forme Tborizoa de la ville au nord, on voyait à chaque instant de petits nuageâ blancs qui traversaient le ciel, éclairé ce jour-là par un beau soleil d'automne :
c'étaient des obus qui éclataient. A deux heures et demie, le roi, accompagné de son fils et des princes de son entourage, était parti avec une forte escorte, par la rue des Réservoirs, se dirigeant du côté de Saint-Germain, d'où il pouvait gagner Saint-Denis. Bien des Yersaillais avaient tenté d'aller au devant des troupes françaises, dont on croyait à chaque instant entendre déjà les clairons et voir les uniformes, mais les grilles de la ville avaient été fermées et soigneusement gardées; des gendarmes repoussaient et frappaient quiconque cherchait à en approcher; les groupes qui s'y réunissaient étaient dispersés avec violence. Sans tenir compte des patrouilles de cavalerie qui parcouraient la ;ville d'un air menaçant, le sabre ou le mousqueton au poing, des rassemblements s'étaient formés autour des hôtels des généraux et des grands personnages; les sentinelles placées à la porte de ces hôtels dirigeaient de temps en temps sur la foule les canons de leurs fusils. M. de Bismarck sortit seulà cheval de sa demeure vers trois heures et, descendant la rue de Provence, se dirigea du côté de l'avenue de Yilleneuve-l'Etang. Sur le pont du chemin de fer de la rive droite, il interpella durement une vieille femme, lui disant de rentrer chez elle. Celle-ci lui répondit en termes énergiques que c'était a lui de s'en aller dans son pays et M. de Bismarck continua son chemin sans répondre.
Cette émotion si vive devait, comme tant d'autres, finir par une déception. Vers cinq heures, l'écho de la bataille, au lieu de continuer à se rapprocher, s'éloigna. Le canon du Mont-Valérien retentit de nouveau, mais on n'entendait plus la fusillade.
Les réserves d'artillerie de la place d'Armes n'étaient pas parties. Les allées et venues des aides de camp devenaient plus rares. Enfin, le général de Voigts-llhetz rentra à son hôtel. 11 était impossible de ne pas être convaincu que la sortie des Parisiens n'aurait pas pour résultat de rejeter le quartier général hors de Versailles.
Un peu plus tard, le roi et les princes revinrent à leur tour. La nuit tomba, et les habitants de Versailles, plus désespérés que jamais, rentrèrent chez eux , après avoir passé en quelques heures par les
sentiments les plus extrêmes de la joie et de la douleur.
L'obscurité était complète et la ville avait repris son calme habituel, quand les régiments partis le matin en hâte repassèrent les grilles. On ne put constater si la lutte engagée avait éclairci leurs rangs. Suivant leur habitude quand ils revenaient du combat, ils chantèrent, pendant qu'ils traversaient la ville, un hymne national. Quelles gue fussent les pertes éprouvées dans la journée (et nous sûmes le lendemain qu'elles avaient été considérables), il leur fallait, devant l'ennemi, paraître fermes et fiers, et sur l'ordre de leurs chefs, les bataillons entonnaient en chœur, d'une voix sonore et mâle, des chants graves et puissants qui résonnaient au loin. Dans ces hymnes, il n'y avait rien qui ressemblât aux refrains joyeux que lancent sur les routes nos soldats en campagne; c'étaient comme les chants de haine d'une guerre sainte; le caractère en était à la fois religieux et menaçant, sublime et féroce. On y sentait Tâme de fer d'une nation certainement grande, mais prête à la fx*oide extermination.
A neuf heures et demie, le maire était rentré chez lui, quand il reçut d'un adjoint, M. Laurent-Hanin, un billet l'avertissant que M. de Bismarck désirait le voir le soir même. Le conseiller de légation comte de Hatzfeld, était venu le chercher à l'hôtel-de-ville, de la part de son maître.
Le maire se rendit sans tarder rue de Provence, et il fut introduit immédiatement dans le cabinet du chancelier.
M. de Bismarck était en uniforme, et paraissait un peu fatigué ; cependant, sur la table éclairée par trois bougies devant laquelle il était assis, se trouvait du papier blanc, sur lequel il était occupé à coller des articles de journaux découpés par lui; le reste des feuilles, jeté à terre, jonchait la chambre. Il était très oppressé, sa respiration était gênée, et il buvait de temps à autre des gorgées d'eau de seltz, comme pour dégager sa poitrine.
Il serra la maiu du maire, le remercia de s'être rendu de suite à son invitation, et prenant un air assez inditTérent, comme s'il eût parié de la pluie ou du beau temps, il lui adressa cette question :
— Comment vont les choses en ville?...
Le maire fut étonné du défaut de pi;éci-
sion de cette question ; il eu profita pour répondre :
— Mais, monsieur le Comte, la ville a eu aujourd'hui une espérance, qui ne s'est pas, à ce qu'il paraît, réalisée.
— Ce n'est pas de cela, dit le comte en
souriant, que j'entendais parler. Ja voulais vous demander s'il y avait en ville des abus, des excès de la part des nôtres.
Le maire répondit en rappelant les i^harges énormes dont la ville était écrasée, et ajouta que, quant aux détails quotidiens de police, il en avait référé, quand il y avait lieu, au général commandant la place, et n'avait pas cru devoir en occuper M. de Bismarck.
— Ah, oui, reprit celui-ci, évitant de répondre au sujet de la charge des réquisitions, et se jetant sur un petit côté de la question : vous vousétes plaint d'une amende de 100 fr., à l'occasion d'un retard dans la livraison d'une voiture....
Et comme le maire faisait un geste en entendant le mot amende :
— ... Ne discutons pas sur les principes, vous ne voulez pas que ce soit une amende ; eh bien, ce sera une contribution de guerre, une exaction^ si vous voulez ; mais, je vous en prie, acquittez cette petite somme, c'est bien le moins que vous puissiez faire pour moi, qui ai contribuée vous faire faire la remise d'une contribution de guerre de 400,000 fr.
Le maire, répondit qu'il ne pouvait payer une amende, h l'occasion d'un fait dans lequel l'administration municipale n'avait à se reprocher ni mauvais vouloir, ni négligence, mais s'était seulement trouvée en face d'une impossibilité matérielle.
. — Il fallait au besoin vous emparer, par voie de réquisition, de la voiture que je loue moi-même pour mon usage personnel : je n'aurais rien dit! Mais un courrier du roi n'a pu partir en voiture pour une course pressée ; il a fallu prendre des relais, cela a coûté 800 fr., et le but n'a pas été atteint : il y a là une faute à réparer.
Le maire, sans^ donner aucune espèce d'assentiment à ce qui venait d'être dit, ne répondit plus. Puis il se fit un certain silence, comme si M. de Bismarck eût voulu aborder un autre sujet, autour duquel il semblait tourner (i).
— C'est étonnant, dit-il tout à coup, comme Ton a peu, en France et à Versailles, le sentiment et la connaissance de l'état de guerre! Lorsque le boute-selle est sonné, toute la partie mâle de Ja population doit rentrer dans ses demeures, sans quoi elle s'expose à recevoir des coups de iusil. Au lieu de cela, chez vous, tous les
(1) Pendant une de ces interruptions de dialogue, M. de Bismarclc se levant et prenant un flambeau, fit avec le maire une espèce de revue des gravures et des peintures qui ornaient sa chambre ; Il mêla cet examen de nombreuses questions sur le propriétaire de la maison qoMl occupait, et de plaisanteries sur les sujets des ableauz qu'il regardait à la lueur de la bougie.
hommes sortent par curiosité, se groupent sur les places et avenues et semblent attendre l'issue des évén*»raents pour y prendre part. Gela amènera des malheurs...
Lorsqu'aujourd'hui je suis monté à cheval pour aller rejoindre les troupes, il y avait plus de trois cents curieux dans la rue de Provence ; je m'en suis plaint au factionnaire, et le jeune sergent qui commandait le poste a été puni des arrêts, pour n'avoir pas dispersé la foule par les armes, après un simple avertissement. Aujourd'hui il y a eu une sortie de Paris et une du Mont- Yalérien ; on a lancé 20 bataillons ; demain, on peut en faire sortir 40 : les alertes peuvent se succéder ; avertissez vos habitants de rentrer chez eux, évitons-leur de graves malheurs
De même , reprit le comte , lorsque certaines personnes sortent, telles que le roi, M. de Moltke ou moi, il y a toujours foule. Gela nous gêne. Dès que je suis reconnu, l'on me poursuit. Un soir, je revenais seul de la Préfecture, j'ai été suivi de très près et avec affectation par deux ou trois personnes ; l'une d'elles avait la main droite dans sa poche, et pouvait être un assassin; je m'attendais à recevoir un coup de couteau. Si ces personnes eussent eu affaire à l'un de nos jeunes officiers, celui-ci eût mis l'épée à la main et les aurait chargées. L'état de guerre autorise tout cela. Je ne l'ai pas fait, et me suis borné, arrivé à la portée d'un factionnaire, à faire arrêter l'homme qui me suivait de trop près ; comme on m'a dit qu'il était connu dans le quartier, je m'en suis tenu là(i). Il faut prévenir les habitants par vos agents, pas par une affiche, pour que tout cela cesse I
Puis M. de Bismarck après un nouveau silence, prit un cigare, en offrit un au maire, qui refusa de l'accepter :
— Mais vous me permettrez bien de fumer?
Le maire s'inclina.
— Eh bien! monsieur le Maire, reprit le comte, après avoir allumé son cigare, il paraît que nous allons passer l'hiver chez vous ; et cependant j'ai le plus grand désir de retournera Berlin.
— Nous n'en sommes assurément pas plus satisfaits que vous, répondit le maire ; mais pourquoi cela?
— Pas d'élections, pas de paix possible I Il n'existe pas en ce moment une personne
(1) Le factionnaire qui Qt l'arrestation fut celui qui était placé devant la grille du Lycée, alors ambulance prussienne. Le Versaillais qui avait si fort inquiété le chancelier était i*étre le plus inoffensif du inonde : c'était un des domestiques du Lycée qui ne se doutait nullement des soupçons qu'il avait inspirés. On le fouilla 1 aussitôt pour voir s'il n'avait pas quelque arme cachée.
qui puisse prendre sar elle la responsabilité d'engager la France. Ce n'est ni le comte de Chambord, ni les d'Orléans, ni rirapératrice régente. Et cependant la France veut la paix et rAllemagne aussi.
Nous serons obligés de traiter avec Napoléon III et de vous l'imposer.
— Vousne le ferez pas!... la France prendrait cela pour une sanglante injure !...
— Cependant il est bien de l'intérêt du vainqueur de laisser le vaincu aux mains d'un pouvoir qui ne pourrait s'appuyer que sur les prétoriens. Il est bien certain, alors, que le vaincu ne penserait plus à porter la çuerre au dehors C'est incroyable, jusqu'à quel point le gouvernement impérial avait poussé la corruption.
Connaissez- vous les documents trouvés aux Tuileries?
— Non, monsieur le Comte, vous savez que nous sommes au secret depuis plus d'un mois.
— Ces documents sont très curieux. Il y a des coryphées du parti démocratique un peu compromis; il faudra que je fasse paraître cela dans notre petit journal (1).
Puis, après une nouvelle pose :
— Vous avez tort de croire que Napoléon III n'a plus de racines; il a encore pour lui l'armée...
Sur un signe négatifdu maire, le chancelier continua :
— .... Le général Boyer, envoyé parle maréchal Bazaine, est venu pour traiter de la paix, au nom de Napoléon. Si l'on traite, et que nous laissions sortir la garnison de Metz, elle se retirera dans la Gironde sous l'engagement de no pas combattre pendant trois mois, et attendra les événements.
Nous pourrons alors disposer des 200,000 hommes qui sont devant Metz ; nous foi^ merons sept armées avec lesquelles nous parcourrons toute la France, en vivant à ses dépens. Paris comptait sur la province et la province compte sur Paris. C'est une double erreur ! Paris a une armée bonne pour défendre une forteresse, mais qui ne saurait tenir la campagne, parce qu'elle n'a ni artillerie, ni cavalerie, qu'en un mot elle manque d'organisation. Quant à la province, depuis que nous sommes allés à Orléans, nous savons à quoi nous en tenir sur l'armée de Ja Loire ; des débris, des tronçons qui ne peuvent pas être reliés entre eux. Les départements commencent à se fatiguer de ce que le pays n'est pas consulté. Au nord, il n'y a guère que Lille où l'esprit guerroyant se soutienne ; mais du
(1) Le Nouvelliste» Beaucoup de ses arUcles émanaient directement de la Chancellerie. l\ publia en effet des extraits des Papiers des Tuileries, qui lui servirent pendant longtemps de Variétés,
côté de Rouen et du Havre, où nous avons envoyé des troupes, l'esprit public n'est pas à la résistance. Dans plusieurs villes, la police se fait k moitié entre nos troupes et les habitants.
— Ceci, moasîear le Comte, me fait craindre que vous n'ayez pris comme symptôme d'affaiblissement de notre patriotisme la soumission par la ville de Versailles à vos mesures de police.
— Du tout, faire d'accord la police, arrêter les voleurs, empêcher les violences et les meurtres, dans une ville occupée par le vainqueur, c'est faire œuvre d'humanité, c'est respecter les lois de la vie sociale, ce n'est pas compromettre son patriotisme!...
Ici nouveau silence, que M. de Bismarck paraissait ne vouloir pas rompre, sans pour cela manifester par aucun signe extérieur que l'entretien était terminé. Le mnire mit fîn à ce silence en disant au chancelier :
— Je ne suis pas diplomate, je n'ai reçu mission de personne, mais, mû par les seuls sentiments d'humanité que les désastres de la guerre font naître dans tous les cœurs, je soutiens que la paix est facile, et je crois pou voir le démontrer. Vous m'avez dit, monsieur le Comte, que l'Allemagne ne faisait pas la guerre par esprit de conqaête, mais bien pour assurer la paix. Et moi, je dis que la République française n'est pas davantage animée de l'esprit de conqnête, et consentira à toutes les mesures compatibles avec sa dignité pour assurer la paix.
Donc, comme première conséquence, pas d'agrandissement de territoire, d'un côté ni de l'autre : le ilatu quo atUe bellum^ Gomme garanties de la paix, l'Allemagne réclame la démolition des forteresses françaises placées sur ses frontières. Gomme garanties de la paix, la France réclame la démolition des forteresses allemandes placées sur ses frontières. 11 faut accepter des deux parts, et l'honneur est sauf.
M. de Bismarck qui, jusque-là, n'avait pas dit un mot, et n'avait pas fait un seul signe d'approbation, reprit la parole pour contester en ces termes :
— Gependant, dit-il, la position n'est pas la même des deux parts. Jamais, si ce n'est en 1792, et par une sorte d'entraînement général, la Prusse n'a attaqué la France ; tandis que 23 fois depuis Louis XIV, sous la République, sous Napoléon P', et sous Napoléon III, la France a porté la guerre en Prusse; elle l'eût même faite sous la Restauration, d'accord avec la Russie, sans la révolution de Juillet.
— Eh bien I répliqua le maire, que les deux nations se lient entre elles par un traité de désarmement proportionnel à
leurs populations respectives, traité qu'elles auront bientôt imposé à toute l'Europe.
C'est peut-être , pour chacune d'elles, le seul moyen de cicatriser leurs blessures.
— Mais avec qui voulez-vous que tout cela se discute? reprit M. de Bismarck.
— Ceci, c'est la question de l'armistice, répondit le maire. L'investissement de Paris étant maintenu pendant les élections, eussiez-vous accordé aux députés de Paris les sauf-conduits nécessaires pour se rendre à Tours?
— Nous eussions facilité partout les élections, sauf les précautions militaires, et nous eussions donné les sauf-conduits nécessaires aux députés.
— Monsieur le Comte,*j'ai le plus vit désir d'être utile à mon pays, et je voudrais tenter de faire apprécier par le gouvernement de la Défense nationale les idées que je viens d'émettre ; voulez-vous me faire donner un sauf-conduit pour Paris, et je m'y rends de suite?
— Je ne vous le conseille pas ; des paroles de paix, venues de mon inUiative^ seraient mal reçues ; elles seraient considérées comme la preuve que nous ne pouvons plus continuer la guerre, et rejetées.
Ne tentez pas cela, dans votre propre intérêt.
—Monsieur le Comte, je suis républicain, et il n'y a de bon républicain que celui qui préfère toujours l'intérêt général à son intérêt particulier.
— Je suis républicain comme vous, dans ce sens-là; seulement je tiens à la garantie d'un chef héréditaire. Mais je vais vous fournir la preuve que vous ne réussiriez pas. L'Amérique est le seul pays qui porte véritablement intérêt à la France. Quatre généraux américains, MM. Shéridan, Burnside, etc., sont venus me trouver dans le but d'amener la paix. Ils out été à Paris, et lorsqu'ils en sont revenus, ils m'ont dit :
(( Il n'u a rien à faire l Excepté le général « Trocbu — qui dit : nous ne sommes pas ce encore assez battus pour traiter (1), — les
(1) Voici ce que le général Troehu, desoo c6lé, a dit de ses rclaUons avec M. Burnside :
A J'ai élé exU'émenient frappé de voir que M. de Bismarck, consentant toujours facilement à nouer avec nous des ententes, ne manquait Jamais de s'arranger de manière à en détruire les effets, quand ces ententes avalent eu lieu.... Pendant le siège arriva de Versailles à Paris un homme considérable dans son pays, le général américain Burnside, qui montrait de vives sympathies pour la France... Il nous donnait à entendre que par son Intermédiaire on pouvait arriver à un accord. Que demandions-nous? Ce que demande et ce qu'obUent toujours une place assiégée qui veut traiter : un armistice avec ravitaillement proportionnel à sa durée... Le général Burnside allant et venant plusieurs fois entre Paris et le quartier général prussien, ne put rien obtenir. Quand il prit c.mgé de mol. Je lui dis, avec une énergie de sentiment et de conviction qui me |
(( autres ne veulent pas entendre parler de (( paix. Ils ne veulent même pas consulter (( le pays. Ce ne sont pas de vrais républi- « cains, ce sont des fous ou des tyrans. »
Je ne veux pas blesser votre patriotisme en vous répétant tous les termes dont ils se sont servis, en parlant d'eux. Ils feront si bien, que la France se démembrera.
Le maire répondit :
— Je n'insiste plus pour aller à Paris.
Nouveau silence, sans rupture de l'entretien. Le maire, changeant de conversation pour montrer que tout était terminé surle sujet précédent, dit à M. de Bismarck :
— Je suis heureux de pouvoir vous fournir la preuve que, malgré Tétat d'hostilité existant, et réserves faites des deux parts du sentiment patriotique, les relations humanitaires subsistent. En voici un double exemple. Le conseil municipal a voté aujourd'hui, à titre de récompense^ une somme de 50 fr. en favetir d'un sergent prussien qui, ces jours-ci, a fait preuve de beaucoup de dévouement pour éteindre un incendie dans Versailles. La veille, lin soldat prussien, tombé de voiture par accident, s'étant cassé la cuisse, a été relevé et pansé par un habitant de Versailles, nommé Poidevin.
— Eh bien I dit M. de Bismarck, si oe Poidevin est dans le besoin, remettez-lui les cent francs d'indemnité que vous nous devez, et ce sera une affaire finie (i).
En disant ces mots, M. de Bismarck se leva et tendit la main au maire, qui lui dit en lui donnant la sienne :
— Toujours p^rsonn^/Zemen^, monsieur le Comte!...
parut l'impressionner profondément, ces paroles que J*ai très présentes : « Général, vous n'êtes pas, en fait, un diplomate. Vous êtes soldat et Je le suis aussi. Par conséquent, toutes les précautions de langage que prennent les diplomates, nous n'avons pas à les employer. Je parlerai net J'ai acquis la conviction que M, de Bismarck ne veut pas traiter. Il poursuit la ruine de la France et veut y rendre tout gouvernement more'lement et économiquement impossible. Il a autour de moi, avec la démagogie, des ententes que Je ne puis pas saisir matériellement, mais dont Je suis de plus en plus certain. // n'a aucun arrangement en vue : ce qu'il veut, c'est l'émeute et Vanarchie, Je ne sais ce qui arrivera, mais Je ne capitulerai devant aucun événement de guerre, et Paris tiendra Jusqu'à sou dernier morceau de pain. Je vous prie de le lui dire. »
Ce témoignage éclaire beaucoup, selon noss, la conduite diplomatique de M. de Bisioarcic
(1) L'incident fut en effet terminé de cette façon : le sergent allemand qui avait contribué à éteindre l'incendie reçut 50 fr., et les 100 fr. d'« amende » furent donnés à l'babltant de Versailles qui avait porté secours au soldat allemand .blessé. Le maire, en annonçant le vote du Conseil au général, lui écrivit : « Le Conseil a pensé que l'étai de guerre devait laisser subsister tous les droits de rhuroanité en dehors de la lutte sur le champ de bataille, et il m'a chargé de vous prier d'obtenir du chef sous les ordres duquel ce sergent est placé l'autorisation pour lui de recevoir à la Galase de la ville le montant du mandat que Je Joins Ici, i>
M. de Bismarck dit en riant:
— Mais les soldats ennemis aux avantpostes se donnent souvent la main.
— Je voudrais bien être soldat I répondit le maire, ma position n'en serait que plus nette !..,
Et sur ces mots, il prit congi du Chancelier (1).
Les digressions, les détours de cet entretien peuvent paraître bizarres : ils caractérisent la manière de causer favorite de M. de Bismarck. Tout en suivant avec soin sa propre pensée et en calculant, d'après l'effet qu'il veut produire, les détails les plus inattendus de sa parole, il aime à dérouter son interlocuteur par des brusqueries et des saillies de toute nature. S'il avait appelé le maire, c'était évidemment pourlui exprimer le mécontentement que lui avait causé la population, mais, comme on le voit, à cette idée il en mêla d'autres qui pouvaient l'aider à mieux pénétrer l'homme qu'il avait devant lui. II tenait sans doute à bien se rendre compte du caractère et de la tournure d'esprit de ce maire français du grand quartier général, de ce chef d'une population qui venait de prouver qu'à l'occasion, elle serait peut-être moins calme que son attitude habituelle ne le faisait présumer.
22 octobre.
L'émotion que le maire avait cru remarquer chez M. de Bismarck était-elle réelle, et le chancelier avait-il été inquiet pour lui* même de l'issue possible de la sortie dirigée sur Versailles?... Quelques personnes le supposèrent, car le lendemain il pensa à changer d'habitation, pour se rapprocher du centre de la ville. Dans la matinée du 22, un des familiers de la chancellerie vint visiter l'hôtel situé impasse Montbauron, appartenant à M. Lefaivre, ancien adjoint au maire, hôtel qui était occupé avant la guerre par M"® Augustine Brohan. Après un examen minutieux des chambres et des issues du jardin, l'hôtel ne fut pas jugé suffisant pour le chancelier, mais il le garda cependant en sa possession, comme il avait déjà fait pour la demeure du préfet, M.
Gharton. La chancellerie avait ainsi par la ville un certain nombre de logements de choix dont elle disposait pour les hôtes de distinction qu'elle avait de temps en temps à accueillir au grand quartier général.
Dès le 25 octobre, cet hôtel de M"« Brohan fut préparé et chaufTé trois jours de suite pour M°''' Bazaine, qui était attendue
(1) Cette conversation, comme celle du 7 octobre rapportée plus haut, reproduit des notes rédigées le Jour m^mc par M. Rameau.
par M. de Bismarck. Elle ne vint pas. Plus tard, l'hôtel fut occupé pendant quelque temps par un grand seigneur qui chaque jour allait travailler avec le roi Guillaume pour régler des détails relatifs à rorganisation du nouvel empire allemand.
Quant au projet de changement de domicile de M. de Bismarck, il ne fut pas réalisa ; on ne trouva probablement nulle part un aménagement aussi commode que celui de la rue de Provence.
Les paroles- de mécontentement contre la population, que le chancelier avait adressées au maire, ne tardèrent pas à se traduire par un acte de l'autorité militaire.
Dans la journée fut apposée l'affîche suivante, qui attestait l'irritation très vive qu'avait produite sur les Prussiens l'altitude des Yersaillais :
« Nous, commandant de place de Versailles, décrétons ce qui suit :
u Vu l'état de siège :
« Dès que le signal d'alarme est donné aux troupes allemandes, les habitants de la ville sont tenus à rester ou à rentrer chez eux ;
« Les troupes ont reçu l'ordre de faire usage de leurs armes à feu contre tout individu désobéissant.
Versailles, le 22 octobre 1871.
u Le commandant de la place, « De Voigts-Rhetz. »
Le Nouvelliste^ avec ce « décret, » contenait l'avis suivant, très significatif :
« Hier, dans l'après-midi, pendant que le canon grondait du côté de Bougival, le bruit d'un attentat contre la personne de M. de Bismarck s'est répandu tout à coup dans toute la ville. On prétendait qu'une balle meurtrière aurait frappé le domestique du chancelier fédéral au moment même où ce dernier est monté à cheval pour se rendre sur l'endroit du combat. Gette rumeur, heureusement pour la ville de Versailles^ est complètement controuvée. Il n'y a pas eu de coup de fusil tiré ni sur M.
de Bismarck, ni sur une personne de sa suite. L'histoire doit être rangée parmi les innombrables contes fantastiques qui défrayent depuis quelque temps les conversations des Yersaillais.
« Toutefois, nous croyons devoir rappeler aux habitants de la ville que, selon les lois et les proclamations prussiennes, on rend toujours responsable toute la commune pour les faits et gestes de simples individus, aussitôt qu'ils sont dirigés contre l'armée ou le gouvernement allemand. »
Le même numéro donnait un récit du combat de la veille. Ce récit, mélange de vrai et de faux, était rédigé de façon à dissimuler l'échec des avant-postes, la lutte acharnée et meurtrière de la Malmaison, la panique ressentie à Versailles, et les pertes taites par les Prussiens, perles surtout sensibles dans cette précieuse landwehr de la garde, composée en partie de bourgeois de Berlin, et que le Roi avait passée en revue sur l'avenue de Paris le dimanche précédent. Cantonnée à Saint- Germain, elle avait été appelée à la défense de Bougival, elle s*était battue avec la plus grande bravoure, mais elle avait beaucoup soutfert. Le Nouvelliste garda le silence sur ce point. Il commit également une autre erreur en affirmant (comme notre désir Tavait supposé) que les troupes françaises avaient voulu déloger le quartier général. Une autorité militaire désintéressée et compétente, Thistorien suisse Rustow, dit en termes exprès : «Il était formellement interdit à Tartillerie (française) de dépasser la hauteur de la Jonchère, » et il ajoute : « S'il ne s'agissait pas uniquement d'habituer au feu déjeunes soldats, il est fort difficile de saisir quel pouvait être le but de cette sortie. » L'ordre du jour publié le lendemain à Paris lui donnait bien ce sens, car il y était dit ; ((G'e:3tpar de telles opérations, bien conduites et bien exécutées, que les troupes se préparent aux grands efforts de la guerre... A dater du combat dliier, le 14" corps a conquis sa place parmi les meilleures troupes de l'armée de défense. »
D'après des histoires de la guerre récemment publiées en Allemagne même, les pertes infligées aux Prussiens dans ces quelques heures de combat s'élevaient à 400 hommes (i).
Voici le récit que le Nouvelliste donna aux Yersaillais :
« Hier, l'armée française cernée à Pari?, a tenté une sortie vers la vallée de Bougival, dans l'espoir évident de pouvoir forcer les lignes allemandes. Cet espoir a été déçu. Bien que l'attaque, exécutée par vingt à vingt-cinq bataillons de ligne et plusieurs de garde mobile, ait été poussée en avant avec beaucoup de vigueur sous le feu protecteur des canons du Mont-Valérien, une partie de la deuxième division du cinquième corps d'armée prussien a suffi pour repousser énergiquement la tentative des assiégés. Les avant-postes prussiens ont évacué, comme c'était leur devoir à l'approche des bataillons français, les quelques
(1) Voir entre autres Zehlickc, Von Weissenburg bis PariSy page 261.
maisons de Bougival qu'ils avaient occupées et ils se sont rapprochés de la sorte de leur base d'opération. Mais les Français, au lieu de s'avancer au-delà du village, y sont restés, ce qui explique comment, au moment de l'attaque par les troupes prussiennes, un nombre assez con« sidérablo de prisonniers a pu être fait par ces dernières. Les Prussiens, en attaquant à la baïonnette, ont pris en même temps deux canons français. Les troupes françaises se sont alors retirées dans le fort du Mont-Valérien qui protégeait leur retraite.
(( Un semblant de sortie a été fait en même temps vers Argenteuil, sans produire un meilleur résultat pour les assiégeants.
Les canons du Mont-Valérien ont incendié cette dernière ville.
« De nombreux blessés françaiSy notamment de la garde mobile, ont été accueillis par les ambulances allemandes et transportés pendant la nuit à Versailles. »
Ce n'est pas seulement des blessés français qui furent ramenés, comme le disait le Nouvelliste; on ramena aussi, et en bien plus grand nombre, des blessés allemands, parmi lesquels se trouvaient des officiers, qui furent enterrés dès le lendemain.
Parmi les blessés français (que le Comité international de Versailles, lui aussi, avait ramenés du champ de bataille, ce que le Nouvelliste ne disait pas davantage) se trouvait un commandant de zouaves, qui mourut dans la nuit. Son enterrement eut lieu dans la journée du ^2. Un service funèbre fut célébré à l'église cathédrale, et plusieurs discours furent prononcés sur sa tombe.
A partir de ce jour, le cercueil des officiers français que l'on ensevelissait fut d'habitude enveloppé dans les plis d'un drapeau tricolore. Le clergé, des délégués des ambulances^ des membres de Tlnternationale formaient le cortège funèbre, qui, sur sa route jusqu'au cimetière, s'augmentait d'un grand nombre d'habitants, suivant spontanément, la tête découverte.
A l'heure même où se célébrait cet enterrement, des dragons amenaient de Bougival une centaine de prisonniers français et deux canons. Canons et prisonniers furent promenés à travers la ville ; on força les prisonniers à s'arrêter quelques instants devant la préfecture, sans doute pour les laisser voir au roi. Pendant cette station, une foule assez considérable s'amassa autour d*eux ; on essayait de leur parler et de leur donner de l'argent de route, car on savait qu'ils allaient partir immédiatement pour l'Allemaçne. Les dragons s'y opposèrent avec violence ; ils agitaieut leurs
sabres et caracolaient pour repousser la foule. Une vieille femme fut renversée et blessée; M. Passa, qui s'était jeté en avant pour la protéger, n'échappa a un coup de sabre qu'en se baissant brusquement.
Les deux canons forent installés d'abord sur la place d'Armes, à côté des batteries prussiennes de réserve, puis, un peu plus tard, on les rangea dans la cour du château, au pied de la statue de Louis XIY.
Des photographes attachés h l'armée vinrent en prendre une reproduction, en ayant le soin de faire poser dans le groupe plusieurs soldats prussiens au casque à pointe. Une des grandes jouissances de nos ennemis était de soumettre à quelque humiliation cette statue de leur ancien vainqueur. On voyait par là combien était exact le mot de M. Ranke à M. Thiers.
La séance du Conseil municipal du 22 fut une des plus tristes de l'occupation, car on s'était séparé la veille avec une magnifique espérance, et il fallait se réunir de nouveau pour revenir aux plus déplorables réalités : la ville venait de recevoir de l'intendance générale de la troisième armée une réclamation de plus de six cent mille francs. Déjà une tentative de ce genre avait été faite un mois auparavant; elle se représentait et cette fois beaucoup plus menaçante. La lettre de l'intendant était ainsi conçue :
« Quartier général, Versailles, le I8octol)rel870.
« Nous envoyons ci-joint à la commune de Versailles un état par lequel elle verra quelles quantités ont été fournies, sur les objets requis le 21 septembre pour la nourriture et 1 entretien des troupes allemandes^ du 22 septembre au 8 octobre, k^i par conséquent quelles sont les quantités arriérées.
« Pour subvenir à cet arriéré, nous avons dû nous adresser à des fournisseurs; l'état ci-joint prouve que nous avons eu 173,974 thalers 14 silbergros de dépense par ce motif (652,464 fr. 25).
(( Nous prions le Maire, en nous réservant de revenir sur les arriérés à venir, de faire remettre la susdite somme à l'intendant royal du 3* corps et de nous donner connaissance des mesures prises à cet égard.
(( L'intendant de la 3® armée, (( Jacobi. )>
A la lettre étaient joints des états très détaillés, énumérantles quantités de viande, café, sel, macaroni, avoine, lard, $<acs, achetés par l'intendance allemande à un fournisseur nommé Schottlœnder. C'était la ville qui devait payer cette note.
Le maire, après avoir pris l'avis do conseil, adressa au Prince royal la lettre suivante :
« Versailles, le 21 octobre 1870.
« Prince,
« L'occupation de la ville de Versailles par les troupes allemandes de la 3* armée date déjà du 19 septembre dernier. Les réquisitions diverses (sans parler des logements) furent si nombreuses pendant les trois premiers jours que l'intendance militaire allemande, voyant bien que ces réquisitions (qui dépassaient la valeur de 25,000 fr. par jourj ne pourraient, à cause de leur nombre, ae leur diversité, de la confusion et des abus qui en résultaient, continuer de cette manière, fit adopter par l'administration municipale un mode de fournissement différent; ce fut celui d'on magasin ou entrepôt général, où la ville verserait et livrerait par jour aux troupes allemandes le montant des réquisitions, ou tout ce qu'elle aurait pu se procurer sur le montant des réquisitions de guerre à elle adressées.
« Ce mode de procéder a commencé à fonctionner le 22 septembre au matin, et continue encore en ce moment.
(( Il était requis, chaque jour, de la ville, les quantités suivantes, qui certainement dépassaient de beaucoup les besoins journaliers des soldats logés dans son enceinte : 800 quintaux de viande, 1,200 quintaux de pain, 270 quintaux de riz, 70 quintaux de café, 40 quintaux de sel, 20,000 litres de vin, 900 quintaux d'avoine, 50,000 cigares.
Le tableau des déficits dans nos livraisons constate par exemple que nous n'avons livré aucun cigare, sur les 850,000 demandés ; cela s'explique, puisque le magasin de tabac a été saisi par les troupes allemandes le jour de leur arrivée, qu'elles y ont pris 716,000 cigares et tout ce qui s'y trouvait 11 en est de même des 15,300 quintaux d'avoine, puisque les magasins de l'Etat, où il y en avait une grande quantité, ont été saisis. Pour le sel et le riz, il n'y en a plus nulle part. Pour le vin, la ville a pu en fournir (ce qui est énorme) 176,360 litres. Enfin, elle a donné, en viande, tout ce qu'elle avait de bestiaux sur pied, moins la part que lui ont enlevée les armées allemandes; et en pain, tout ce que les boulangers ont pu également livrer. Elle a donc la certitude d'avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, et lui demander davantage est certainement excessif. Cependant, voici qu'à la date du 18 de ce mois, l'intendant de la 3* armée, dressant un tableau comparatif des quantités requises et des quantités fournies, constate les déficits;
puis, dans un autre tableau, il constate les acquisitions qu'il aurait été obligés de faire, afin d'établir que la ville serait débitrice de la différence. Elle est évaluée eu argent à 652,404 fr. 25 c. pour l'espace de 17 jours, co qui représenterait 38,000 fr.
environ par jour à ajouter aux 25,000 fr.
environ par jour que la ville a déjà supportés; au total plus de 60,000 fr. par jour.
(( Or, la ville de Versailles, dont les revenus sont absorbés par ses charges annuelles, ne reçoit pas, dans les années les plus prospères, 2,500 fr. par jour en revenus bruts; comment pourrait-elle en payer 60,000?
(( Elle a déjà contracté, depuis roccupation,troisempruntsreprésentant 400,000 ir., et elle doit une somme à peu près égale à ses fournisseurs; il lui est donc matériellement et moralement de toute impossibilité de faire face à la nouvelle réclamation qui lui est adressée par l'intendant de la 3* armée. Et comme ce refus, fondé sur l'impossibilité, pourrait aboutir à la violation du respect par vous promis, Prince, des personnes et des propriétés, elle croit pou- Toir vous rappeler avec confiance cette promesse du 19 septembre, et ne pense pas que les nécessités de la guerre puissent jamais vous paraître en légitimer la violation. Vos sentiments d'humanité, connus de tous, lui donnent l'assurance que ce n'est pas en vain qu'elle y aura fait appel^ et que vous déclarerez qu'il y aurait abus de la part du vainqueur à exiger l'impossibilité du vaincu.
(c Recevez, Prince, l'assurance de nos respects. »
En même temps le maire prévenait M. de Bismarck de sa démarche par ce billet :
Versailles, le 22 octobre 1870.
« Monsieur le Comte,
« Permettez-moi d'user de la faculté que vous m'avez accordée le 7 de ce mois, en faisant parvenir et appuyer, par votre intermédiaire, la lettre ci-jointe, que j'ai l'honneur d'adresser à M. le Prince royal.
(( La lecture que je vous prie de vouloir bien faire de cette lettre me dispense de vous présenter séparément les raisons de justice et d'humanité qui doivent me donner le plus grand espoir de la voir bien accueillir.
« Recevez, monsieur le Comte, l'assurance de mon respect. )>
Encore une fois, le Prince royal exerça son influence bienfaisante. Le 80 octobre, remise nous fut faite de la réclamation de l'intendant, à la condition que la ville continuerait à fournir régulièrement aux trou-
pes logées à Versailles les quantités de pain et de vin qu'elle avait fournies jusque-là.
En même temps le Prince annulait l'énorme réquisition primitive, ce qui garantissait contre toute nouvelle réclamation d'arriéré.