octobre
Le 23, onze enterrements d'officiers allemands eurent lieu à la même heure. Un premier cortège de trois cercueils descendit de l'ambulance de la rue Satory; des dragons bleus l'escortaient; une musique militaire le précédait en jouant une marche funèbre d'une imposante tristesse. Ces trois cercueils renfermaient les restes d'un colonel prussien et de deux officiers bavarois.
Arrivé à la place d'Armes, ce premier cortège fut rejoint par un second qui descendait de l'ambulance du Château et qui conduisait également au cimetière Notre- Dame trois autres officiers. Au cimeiièro môme, un troisième cortège vint rejoindre les deux premiers. Sur les cercueils étaient placés les casques et les épées des morts, entourés do fleurs et do branches de lauriers. Sur les tombes, des pasteurs de régiment prononcèrent des discours.
La plupart de ces officiers avaient succombé à des blessures reçues au combat de la Malmaison. Ces pertes n'étaient pas sans augmenter d'une manière très visible la colère que les Prussiens éprouvaient contre les Parisiens, et les Versaillais constataient cette irritation par le redoublement d'arrogance et de dureté qu'ils rencontraient auprès d'un certain nombre d'offlciers ou d'agents. Pendant les journées qui suivaient les combats peu heureux, la plupart dos autorités devenaient inabordaoles et les arrestations arbitraires se multipliaient. Il y avait là une espèce particulière de thermomètre moral qui nous donnait des renseignements beaucoup plus sûrs que ceux du Nouvelliste; aussi, lorsque nous étions plus mal reçus que d'habitude dans nos réclamations, nous nous en consolions en pensant que notre insuccès était une conséquence de ceux que les Prussiens avaient dû subir quelque part. C'est ainsi que M. Franchet d'Ëspèrey eut beaucoup de peine à obtenir, en ce moment, la mise en liberté de deux de nos concitoyens, MM. de Savignac et Leclerc, qui passèrent plusieurs jours en prison. Ils étaient simplement coupables, Tun d'avoir eu une querelle avec l'officier qu'il logeait, Tautre d'avoir recueilli des blessés sur le champ de bataillé de Bougival et donné asile à un aumônier sorti de Paris comme
ambulancier et qui, après le combat, s'était trouvé dans les lignes prussiennes.
Naturellement, les agents subalternes étaient ceux qui, en ces circonstances, se plaisaient le plus à faire montre d'une exagération de brutalité. Parmi les agents de cette classe qui avaient des rapports quotidiens avec la municipalité, se trouvait un nommé Zernicki, prussien ardent, en qualité de polonais prussifié, et qui remplissait à la chancellerie, sous le tilre de lieutenant de police, les fonction» les plus diverses. Toujours courant, toujours agité, on le voyait tantôt chercher et organiser des logements pour les grands personnages, tantôt procédera des arrestations et à des visites domiciliaires, tantôt faire de simples commissions de ménage ; c'était, en un mol, un des hommes à tout faire de M. de Bismarck. (Vest lui qui avait le plus insisté pour que le brassard tricolore des sergents de ville disparût. Il avait échoué, les autorités supérieures l'ayant abandonné dans ses réclamations, et depuis ce moment il conservait contre la municipalité un désir de vengeance qu'il crut, le 24, pouvoir satisfaire.
L'incident est raconté en détail dans la lettre suivante que le maire écrivit le jour même au commandant de place :
a Versailles, le 2A octobre 1870.
(( Général, « J'ai rhonneur de porter à votre connaissance une scène très regrettable qui vient de se passer aujourd'hui dans THÔtel-de-Ville entre une personne de l'armée allemande, qui paraît être le lieutenant de police Zernicki, et plusieurs membres du conseil municipal.
« Yoiei les faits qui y ont donné lieu :
(( M. Zernicki avait demandé à la mairie cinq kilogrammes de bougies à porter boulevard du lioi, n° 3 (1). M. de Montfleury, conseiller municipal (chargé du service, très pénible, des réquisitions de vivres et objets mobiliers, et qui s'en acquitte avec un zèle extrême chaque jour, depuis sept heures du matin jusqu'au soir), lui avait délivré une réquisition sur un épicier, nommé Hubault, demeurant rue Royale, n** 85 ; il paraît que M. Zernicki aurait envoyé chercher la bougie requise, par la fille de la portière, laquelle serait revenue sans la bougie et en se plaignant même de la manière dont l'épicier * l'avait reçue.
M. Zernicki est alors venu à l'Hôtel-de- Ville, très en colère, expliquer avec une grande vivacité tous ces faits à l'interprète
(1) C'était le siège de la dirccUon de la police.
allemand du conseil municipal. Celai-ci lui dit que ces faits pouvaient peut-être donner lieu à une plainte contre l'épicier, mais ne concernaient pas le conseiller. Ace moment M. de Montfleury, qui sortait du Conseil, est survenu et, apprenant co qui venait d'être dit, a répondu qu'on allait faire le possible. Mais M. Zernicki s'exaspérant, s'écria que si, avant 6 heures, l'on n'avait pas apporté la bougie, boulevard du Roi, il ferait mettre en prison le conseiller municipal et le maire. Gomme à ce moment, les conseillers sortaient du Conseil et entendaient ces mots, l'un d'eux dit h M. de Zernicki : Qui donc êtes-vous, pour menacer ainsi? Aussitôt M. de Zernicki tira son sabre, et après en avoir menacé les personnes présentes et désarmées, sortit pour aller chercher 5 ou 6 hommes de garde, avec lesquels il revint arrêter et faire conduire au poste le conseiller municipal M. de Montfleury, etTun de mes adjoints, M. Laurent-Hanin.
« Ces deux messieurs (4) furent conduits au poste par les soldats, et n'en sortirent quelque temps après, qu'au moyen de l'intervention de M. Franchet d'Espcrey, commandant de place français, qui se porta fort pour eux (2).
(( Je dois ajouter que cette violation de i'Hôtel-de-Viile et de la liberté d'un conseiller municipal et du maire (car l'adjoint le remplace), sans aucune espèce de raison, et par pur caprice ou colère, avait causé une très vive émotion dans le Conseil municipal, qui s'est réuni pour me charger de porter les faits ci-dessus à votre connaissance et à celle de M. de Bismarck, au nom de qui on disait agir.
« Il est en effet déplorable que de pareilles scènes de violence viennent troubler ceux qui passent leurs jours à répondre aux réquisitions des troupes allemandes ; si, par un blâme sévère contre la conduite de M. Zernicki, il n'est pas donné une légitime satisfaction à MM. Laurent-Hanin et de Montfleury, je ne pourrai plus trouver de conseillers qui consentent a se charger du service des réquisitions, et elles ne pourront plus s'opérer que par la violence, ce que des deux côtés l'on avait voulu éviter.
« Je vous prie donc. Général, de vouloir bien me faire connaître quelle suite il vous conviendra de donner à ma plainte, et de recevoir l'assurance de mon respect. »
(1} Auxquels il faut ajouter M. Albert Joly, qui fut également emmeué au poste, à cause d'une observation qu'il avait faite sur celte arrestation de ses collègues.
(2) Pendant ce temps, les autres membres du Conseil avaient ûlé internés à rilOtel-de-Ville. Des sentinelles avaient été placées h toutes les portes, et personne ne pouvait plus sortir.
Le général de Yoigts-Rhetz, qui était parfois très dur. mais qui était un galant homme, avait le plus profond mépris pour tous ces agents qui appartenaient à Tarmée par Tépée qu'ils portaient, par les grades dont ils se paraient, et à la police secrète par les fonctions qu'ils remplissaient. Il tenait à ne rien avoir de commun, aux yeux des Français, avec ces instruments dont il voulait bien se servir, mais en montrant qu'il les estimait h leur valeur. Sur la lettre du maire, M. de Treskow, aide de camp du général, vint exprimer à la municipalité tous les regrets qu'inspirait à M. de Yoigts- Rhetz la scène qui s'était passée : « Il ne faut pas attacher d'importance, ajouta-t-il^ à ce gue font de pareils gens; ils n'ont ni érudition ni élévation (i). »
Pendant plus de quinze jours, le lieutenant Zernîcki ne reparut pas h la mairie; il fut remplacé par un sous-officier de gendarmerie qui avait un flegme de politesse immuable. M. Zernicki rendit d'ailleurs saus doute de très grands services de police pendant son séjour à Versailles, car à la fin de l'occupation, il s'appelait non plus lieutenant, mais bien capitaine de police.
Dans la soirée du 24, le ciel fut illuminé
Ear une aurore boréale de la plus grande eauté, qui reparut encore le lendemain.
Cette lueur pourpre, si rare dans notre pays, fut prise par une partie de la population pour le reflet d'un incendie immense, que les uns plaçaient à Paris, les autres du côté de Saint-Gyr, car la lueur avait des directions changeantes. Pour d'autres, qui reconnaissaient bien un phénomène céleste, il y avait là quelque signe prophétique, que chacun mettait d'accord avec ce que son imagination lui suggérait de funeste ou de favorable à notre cause. Les bonnes femmes se donnèrent carrière, mais pour presque tout le monde, il y avait une impression sinistre dans cette couleur de sang dont se couvrait tout à coup notre ciel. Même en la réduisant à ce que les savants y voyaient : l'annonce d'un hiver très dur, elle apportait la certitude d'une cause de souffrance de plus pour nos soldats. Cette souffrance n'existait pas au même degré poul* nos ennemis ; habitants d'un pays plus froid et accoutumés aux rigueurs de leur climat, ils étaient, de plus, protégés par des capotes et des manteaux d'une étoffe extrêmement épaisse; ils se
(1) En bon français : ni instruction ni moralité. — Dans les convcrsaUons avec les Allemands, il fallait faire constamment de ces substitutions de termes, qui parfois faisaient sourire au moment où l'on en avait le moins envie»
couvraient de gilets de laine superposés les uns sur les autres ; ils avaient jusqu'à des paires de gants de rechange, tandis que nous savions par des voyageurs revenant de Dreux ou de Chartres que nos pauvres mobiles étaient à peine vêtus. Nous devions nous-mêmes devoir bientôt à cette aggravation du froid des aggravations de diffîcultés avec l'autorité allemande.
La constitution prochaine du nouvel empire allemand fut pour la première fois annoncée ofliciellement à Versailles par l'article suivant, inséré le 24 dans le iVow- 'oelliste. M. de Bismarck y indiquait déjà nettement que l'œuvre préparée par lui de si longue main allait enfin s'accomplir :
« On annonce l'arrivée à Versailles de plusieurs hommes d'Etat allemands, appelés par M. de Bismarck, pour délibérer ici sur la forme politique que se donnera à l'avenir l'Allemagne unie. On cite comme représentants officiels de la Bavière, M. le comte de Bray, ministre des affaires étran* gères et président du Conseil, M. de Lutz^ ministre de la justice, et M. de Pranck, ministre do la guerre, tous trois de Munich. Les représentants du Wurtemberg sont M. Mittnacht, ministre de l'intérieur, et M. de Suckow, ministre de la guerre.
II y a, en outre, en ce moment, à Versailles, plusieurs membres des plus influents du Reichslag de la Confédération de l'Allemagne du Nord, tels que M. Benigsen et M. Friedenthal. Le premier est l'un des chefs les plus considérés du parti des nationaux-libéraux, et le second est l'un des membres prépondérants des libres-conservateurs. »
L'arrivée de ces ambassadeurs eût été connue, même sans la note du Nouvelliste^ par un certain nombre de réquisitions singulières qui eurent lieu à ce moment. La chancellerie prussienne ne crut pas sa dignité intéressée à faire les légers frais occasionnés par les délibérations de ces hauts plénipotentiaires : table, encriers, plumes, poudre, cire, pains à cacheter, tout fut fourni aux hôtes de la Prusse par la ville.
La réquisition de guerre se trouva jouer ainsi Ga?is la fondation du nouvel empire allemand le rôle qui lui revenait de droit, et l'habile monarchie prussienne, qui profitait tant du résultat de ces délibérations de Versailles, se montra une fois de plus fidèle aux habitudes de parcimonie sans vergogne qui sont dans ses traditions depuis le père de Frédéric.
Du reste, le jour où. nous avions dû constater c^ue la Prusse nous faisait fournir et payer jusqu'aux cercueils des soldats
morts pour elle, il nous avait bien fallu reconnaître qu'il lui manquait un sens, et que certaines délicatesses morales, auxquelles, nous autres Français, nous attachons un grand prix, lui étaient, à elle, eomplétcment étrangères.
115 octobre*
Le bruit s'était répandu que des représailles d'une cruauté révoltante avaient été exercées contre les habitants de Bougîval qui avaient assisté à la retraite précipitée des avant-postes prussiens. Le Nouvellisie se crut obligé de raconter le fait à sa manière; l'article est des plus curieux par le ton apitoyé que le mielleux rédacteur adopta; on trouve là toutes les grimaces de fausse sensibilité que les Prussiens, de temps en temps, croyaient utile d'associer à leur dureté :
« Bougîval. — Un bien triste événement vient d'avoir lieu dans ce village autrefois si gai et si riant. Lorsque pendant le combat du 21 octobre les avant-gardes prussiennes se sont repliées sur leur base d'opération avant de prendre l'offensive, plusieurs habitants de Bougival ont, paraît-il, cru que l'armée allemande se trouvait en pleine retraite. Aussitôt ils ont chargé des arquebuses à vent et ils ont tiré sur les soldats du 46"" de ligne, qui entouraient le drapeau de ce régiment. Les troupes, furieuses de voir des troupes en civil prendre part au combat, se sont précipitées dans les maisons d'où les corps sont sortis et ont arrêté dix-neuf individus qui le lendemain ont dû paraître devant un conseil de guerre réuni ad hoc.
Deux de ces hommes ont été condamnés à mort. L'exécution a eu lieu hier, 24 octobre, à Bougival, La commune doit payer une contribution extraordinaire de 50,000 francs. Les maisons d'où l'on a tiré sjir les troupes allemandes seront incendiées, et c'est ainsi que quelques fanatiques ont pu mettre en deuil toute une commune. »
Le simple bon sens faisait pressentir la fausseté de cette histoire de fusils àvent^ engins qui ne se trouvent guère que dans les cabinets de physique, et en effet il a été constaté que tout ce récit n'était qu'une fable (4). Dès le lendemain, un premier fait le prouvait pour nous. Un habitant de Bougival fut amené à Versailles, couvert de blessures, et transporté à l'hôpital civil. Il raconta que pendant le combat, des soldats prussiens étaient entrés dans sa maison, l'avaient conduit dans un bois voisin avec
(1) Je rcn\oie le lecteur pour les détails à Touvrage ^e M. Desjarùins.
une vinçtaine d'antres habitants, et là, sans qu'ils aient fait la moindre résistance, la plus petite démonstration hostile, sans qu'ils aient même proféré la moindre parole, les soldats, exaspérés par le mouvement de retraite de leur régiment, s'étaient jetés sur eux à coups de sabre et les avaient frappés jusqu'à ce qu'ils fussent tous laissés pour morts sur la place. Le malheureux avait pour sa part la tête labourée de plaies profondes.
Les rares habitants qui étaient restés à Bougival durent le quitter, conformément à l'ordre suivant, affiché sur les murs du village et qui a été copié textuellement :
« A Tordre de la dixième division de l'armée prussienne, tous les habitants de Bougival sont arrêtés a quitter ce village.
Les habitants virils suivront cet ordre aussitôt aujourd'hui, les féminines et les enfants a demain midi. Tous les personnes qui n'obéissent pas a cet ordre seront punis a mesure du droit militaire. »
%B octobre»
Il semblait que le Nouvelliste eût voulu éclairer lui-même sur la sincérité de ses paroles de commisération pour les habitants de Bougival, car dès le lendemain il faisait succéder à son accès de pitié la note suivante, où apparaissent, celte fois sans aucun détour, l'équité et la douceur prussiennes :
(( Plusieurs endommagements ayant eu lieu sur les chemins de fer, M. le commandant de la 3* armée allemande a donné l'ordre de faire accompagner les trains par des habitants connus et jouissant de la considération générale. On placera ces habitants sur la locomotive de manière à faire comprendre que tout accident causé par rhostih'té des habitants frappera en premier lieu leurs nationaux. »
Dans le même numéro, le Nouvellisie présentait une apologie des contributions, réquisitions, exactions dont la France était frappée, en publiant un compte, dressé par les ordres du chancelier, et d'après lequel la monarchie prussienne aurait subi, de 4806 à 1813, une perte de 6 milliards de francs. Toutes les sommes que la Prusse victorieuse exigeait aujourd'hui de la France n'étaient donc, d'après le journal de M. de Bismarck, qu'une très faible compensation des pertes subies autrefois.
Dès que cette manière de raisonner paraissait acceptable à M. de Bismarck, on se demande pourquoi il ne faisait pas également entrer dans son mémoire les con-
trîbutions et pertes qui résultaient pour rMIemagne des guerres du xvii^ et du XVIII' siècle. Ou aurait même pu remonter jusqu'à la bataille de Tolbiac, puisqu'un journaliste prussien aflirmait gravement que Sedan en était la revanche.
A mesure que Toccupation se prolongeait, les ressources ou les économies d'un grand nombre d'habitants s'épuisaient et beaucoup se trouvaient dans un état de gêne qui inquiétait d'autant plus qu'on pouvait de moins en moins espérer la levée du siège de Paris. Dans la séance du 26, le Conseil prit plusieurs délibérations qui^ complétées peu à peu et renouvelées périodiquement, eurent pour résultat de porter remède à une grande partie de ces souffrances.
Une première avance à l'Etat, de 9,583 fr.
fut votée en faveur des 136 employés du château. Le service de ces employés était devenu extrêmement pénible, car ils avaient été transformés en infirmiers de l'ambulance prussienne, mais en même temps ils continuaient de leur mieux à veiller à la conservation du musée. Aussi le Conseil votat-il avec empressement cette avance à l'Etat ; il considérait comme de son devoir de montrer la plus grande sollicitude pour tout ce qui intéressait le palais, dont la ville se trouvait momentanément l'administrateur provisoire.
Quelques jours plus tard, une mesure analogue fut prise pour une partie des employés du service des bâtiments et jardins, pour le personnel de la conservation des tableaux et pour les employés de Trianon.
Une avance à l'Etat fut également votée pour les ouvriers de la machine de Marly et pour une partie des employés du service des eaux.
Les employés des châteaux de Saint- Cloud et de Meudon, de la ferme de Villeneuve-FEtang, du château de la Malmaison, les préposés des inspections des forêts reçurent de même leurs traitements de la Caisse municipale de Versailles.
Tous les crédits de ce genre étaient répartis de manière à ce que les plus petits traitements reçussent une part proportionnelle plus forte.
Une autre avance à l'Etat, de 2,000 fr., fut votée pour les employés de la prison, dont le directeur, M. Coussol, s'était signalé par une grande énergie, aussi bien contre ses prisonniers, tentés un instant de profiter de la guerre et de Tinvasion pour se révolter, que contre les Prussiens, qui avaient voulu mettre la prison sous leur administration.
En dehors des crédits accordés pour les dépenses générales d'entretien de la prison, une somme de 2,000 francs fut également accordée pour les détenus libérés qui, au moment de leur sortie de prison, se trouvaient sans moyens d'existence, ce qui n'était pas sans créer quelque danger pour la sécurité publique.
Enfin un premier fonds de secours de 8,000 francs fut mis à la disposition de l'administration municipale. Aidée par une commission spéciale, elle devait distribuer cette somme aux personnes qui, possédant d'habitude des moyens d'existence réguliers, se trouvaient, uniquement par suite de l'état de guerre, dans un état de dénûment absolu. Ce fonds de secours était surtout destiné aux titulaires des petites retraites et des pensions de l'Etat, dont les paiements étaient absolument suspendus.
Ce premier mode de répartition fut plus tard notablement perfectionné par la création d'une Caisse de prêts et avances que M. Laurent-Hanin avait proposée et qui fut organisée définitivement dans le courant du mois de décembre.
Conformément à la même pensée d'assistance paternelle, des paiements anticipés, s'élevantà 21,000 francs, furent faits aux employés de la Mairie; d'un autre côté, sur les propositions de M. Paris, architecte de la ville, des travaux de terrassement et de pavage furent ordonnés et achevés dans plusieurs quartiers, malgré la présence de l'ennemi,
La Caisse d'Epargne reçut de même, peu après, une subvention de 3,000 francs.
Quant aux indigents qui sont secourus d'ordinaire par les bureaux de bienfaisance, ils n'étaient pas oubliés; les bureaux, sur leur demande, reçurent des suppléments d'allocation qui devaient s'élever à 15,688 francs.
Cas procédés variés d'assistance publique, mis en œuvre avec persévérance par le Conseil pendant toute la durée de l'occupation, apportèrent aux diverses clas*^ ses de la population les secours qui leur étaient indispensables, et malgré la guerre, malgré le froid exceptionnel, la misère n'ajouta pas à Versailles de souffrances excessives à celles que causait déjà l'ennemi.
Dans l'après-midi do la journée du 26, une longue file de voitures, portant le pavillon blanc des parlementaires, arriva à Versailles. Elles amenaient de Paris au quartier général des agents diplomatiques du Portugal et des Etats-Unis (1). Plusieurs
(1) Déjà le nooce Ghigl était passé la semaine précédente.
d'entre eux donnèrent de bonnes nouvelles | de la situation morale et matérielle de la capitale. Ils démentirent tous les bruits d'insurrection victorieuse qui avaient été répandus par les Prussiens et attestèrent
3u'il y avait encore dans la ville assiégée es vivres pour fort longtemps.
Au même instant, d'après un autre bruit, venant on ne sait de quelle source, il fut annoncé dans toute la ville que le maréchal Bazaine avait fait une sortie très heureuse « du côté de Nancy » et qu'il avait même franchi les lignes prussiennes....
Les événements devaient bien vite donner un démenti lamentable à toutes les espérances que ces récits avaient encore une fois fait naître dans la population de Versailles.
119 oetobre
Le â7, à midi, les conseillers municipaux furent appelés d'urgence à l'Hôtel-de- Ville par le maire : un nouvel incident venait encore de créer un grave conflit avec l'autorité militaire. Six mille couvertures de laine avaient été requises de la municipalité pour les soldats casernes. Gomme il était parfaitement impossible de les trouver chez les commerçants, la municipalité avait cru qu'il en serait de cette demande comme de tant d'autres, et que le commandant de place, mieux renseigné sur les ressources vraies du commerce de Versailles, renoncerait à sa réquisition. Mais les choses avaient pris une toute autre tournure. Sans doute sous Tinfluence des pertes subies à la Malmaison, Tétat-major était plus que jamais désireux de faire sentir aux Français tout le poids de la guerre.
Le général de Voigts-Rhetz disait avoir reçu de ses supérieurs des reproches pour les ménagements excessifs dont il avait usé jusqu'alors ; il était aussi accusé dans l'entourage du roi, parait-il, de montrer trop d'indulgence pour les Versaillais.
Tous les soirs, de 8 à 11 heures, en eiïet, il y avait un thé chez le roi Guillaume ; là, on causait de toutes les questions du jour; à côté des grands événements de la guerre générale, les petits incidents de la vie versaillaise trouvaient leur place, et les ofûciers partisans de toutes les violences pouvaient avoir eu parfois quelque occasion de convaincre M. de Voigts-Rhetz de modération. Il avait donc à se défendre du grave reproche que ses adversaires lui avaient adressé : ne pas préférer à tout rintérêt de l'armée prussienne et ne pas mettre le bien-être du soldat au-dessus de toutes les considérations. Il était opportun qu'une rigueur vint montrer que les biens
de la population civile de Versailles restaient h la libre disposition de l'armée prussienne, et que la propriété privée n'était respectée qu'autant qu'elle n'était pas jugée utile aux soldats. En conséquence^ le général, quoiqu'il sut que les magasins de la ville ne renfermaient pas 6,000 couvertures, déclara qu'il lui falUUl ces 6,000 couvertures, qu'il les avait attendues déjà trop longtemps, et qu'il les exigeait le jour même ; sinon, dès le soir, 40 soldats seraient logés chez chaque conseiller municipal, et le lendemain, 5,000 soldats quitteraient les casernes pour aller s'installer chez les habitants. De cette laçon, disait-il, ils auraient tous des couvertures, car ils recevraient l'ordre de choisir les meilleurs lits. M. de Treskow vint à l'Hôtelde-Ville prendre lui-même l'adresse des conseillers pour expédier les garnisaires.
En présence de cette menace d'envahissement général de toutes les maisons de la ville par des soldats auxquels, en ces circonstances, on recommandait la brutalité comme une consigne, il fallait que le conseil avisât immédiatement et choisit entre deux maux le moindre. Il prit la délibération suivante :
(( Le Conseil,
« Vu la réquisition, faite par l'autorité allemande, de 6,000 couvertures livrables le jour même, sous peine de loçement de nombreux militaires chez l'habitant, avec ordre d'occuper tous les lits et tous les logements,
« Délibère:
« Un conseiller municipal, accompagné d'une personne à ce connaissant, est autorisé à se présenter chez les habitants de Versailles. Le conseiller invitera les habitants présents à céder à la ville les couvertures ou objets pouvant en tenir lieu, moyennant la remise d'une réquisition portant le prix de la couverture.
(( Chez les absents dont les clefs sont entre les mains d'un mandataire quelconque, il fera réquisition seulement des couvertures de laine ou coton. La réquisition poi-tera le taux de l'évaluation. »
C'était là à coup sûr une mission bien dure et bien pénible que les conseillers se donnaient spontanément, mais ils adoptèrent ce procédé, parce qu'ils tenaient, avant tout, à conserver à cette réquisition chez les particuliers un caractère de mesure protectrice. Si la recherche de ces couvertures avait été faite par voie purement administrative et par mesure générale, il aurait été impossible de tenir compte des motifs légitimes de refus que bien des habitants devaient avoir à opposer. On ne
pouvait s'introduire dans les domiciles et dépouiller les lits de force : il fallait que la contribution de chacun fut volontaire et surtout présentée comme le dénouement à Tamiable d'une situation violente imposée par l'ennemi.
C'est bien ainsi que la population comprit la résolution de la municipalité. A part quelques rares exceptions, les conseillers trouvèrent partout un accueil résigné.
On sentait que la garnison prussienne ne cherchait qu'un prétexte pour se livrer à des excès, et chacun s'efforçait de retarder le commencement des violences que tant d'imaginations craintives attendaient et redoutaient à chaque instant. De pauvres gens, avec cet élan de cœur si vif qui souvent les caractérise, voyaient là comme une occasion de montrer qu'ils étaient tout prêts h faire quelque sacrifice pour le salut commun, et les lits les plus humbles étaient ceux qui parfois se dépouillaient avec le moins de résistance, a Nous n'avons que cette couverture pour nous deux, disait une femme, mère d'un jeune enfant, et nous aurons peut-être bien froid, mais nous ferons comme nous pourrons... Prcnez-là, messieurs, il ne faut pas que les Prussiens brûlent notre ville !... » En ces cirronstanstances, les conseillers laissaient le plus souvent leur demande de côté, et au contraire prenaient note de la famille pour la secourir.
Pendant toute la journée, par une pluie battante, le lendemain et le surlendemain encore, un défilé non interrompu d'habitants vint de tous les quartiers à la mairie Î)our y déposer ces 6,000 couvertures que es Prussiens attendaient. Des voitures allèrent également en recueillir de maison en maison. De temps en temps, le général faisait demander, avec menaces nouvelles, si le chifTre fixé était atteint. Il envoya plusieurs fois un officier qui inspecta, d'un air ironiquement satisfait, les énormes monceaux de couvertures de toutes couleurs et de toute provenance accumulés au rez-de-chaussée de l'Hôtel-de- Ville. Cette élégante galerie municipale, où autrefois s'étaient donnés tant de bals joyeux et de fêtes brillantes, n'était plus qu'un magasin d'aspect sordide, plein de poussière et de confusion, où des ouvrières rangeaient, découpaient et recousaient h la hâte.
Quand on fut parvenu à réunir le nombre exigé, la livraison à l'intendance fut une nouvelle occasion de luttes. L'intendant qui avait été chargé de recevoir ces couvertures les examina une à une, les palpant, les mesurant; et ne consentant pas à accepter celles qui n'avaient p£is une cei*taine grandeur, une certaine épaisseur.
Enfin, après bien des discussions aussi fa-
tigantes qu'humiliantes, des fourgons vinrent tout emporter. Le jour même, une partie de ces couvertures était vendue à vil prix par les soldats qui les avaient reçues; d'autres servaient aux chevaux après avoir été mises en morceaux ; d'autres, en plus grand nombre, partaient par ballots dans les charriots des brocanteurs. Cette réquisition déjà si intolérable, car elle n'était rien autre chose qu'un pillage régulier, se montrait plus scandaleuse encore en devenant l'occasion d'un vaste trafic, qui ne prenait pas même la peine de se dissimuler (i).
A partir de cette lugubre journée du 27 octobre, pendant laauelle il avait fallu subir ce véritable vol, aéguisé sous le nom de réquisition, la population de Versailles s'attendit à peu près à tout de la part des Prussiens. 11 leur avait plu tout à coup de prendre chez les particuliers des couvertures ; rien ne pouvait garantir que bientôt ils n'y pénétreraient pas de nouveau pour y lever, à leur fantaisie, un impôt d'un autre genre. Le peu de sécurité qu'on avait pu garder disparut : on se sentait tout entier, corps et biens, entre les mains d'un maître souvent irrité, que les promesses faites ne liaient en aucune façon, et chacun, dès lors, eut ce sentiment de résignation morne qui rend prêt à tout, et qui, tout en étant des forces, donne une espèce de tranquillité.
Cette prostration se produisit d'autant plus complète que, le soir même du jour où cet incident avait agité la ville, le Nouvelliste imprimait, comme dépèche offi* cielle^ cette nouvelle que les yeux se refusaient à lire :
a Le maréchal Bazaine vient de se rendre avec son armée et de livrer la forteresse de Metz. On a fait 150,000 prisonniers, dont 30,000 malades ou blessés. t>
(( Non, c'est impossible !... » tel fut le cri
(1) En 1815, Il avait été fait également une réquisi- Uon de couvertures aux habitants, mais seulement pour les ambulances. Voici l'avis du maire de cette époque :
« Les habitants de Versailles sont requis de faire porter sur-lc-cbamp chacun une couverture pour le service des malades et blessés qui abondent en ce moment. Le Maire espère que ses concitoyens s'empresseront & concourir à une mesure qui doit contribuer puissamment à la salubrité et à la tranquillité publique.
<r MM. les Commissaires de police recevront ces couvertures au Manège des Grandes-Ecuries, où Ton Uendra note des personnes qui fourniront. »
Il fut porté ainsi 106 couvertures, 9 couvrc-pleds et 7 draps. Il y a loin de ces chiflTres à celui de C,000. Cet écart constate la différence des temps et les progrès d'exigences de la Prusse.
universel. N'avait-on pas reçu, la veille même, des nouvelles a authentiques n absolument contraires? Les Prussiens, il est vrai, annonçaient de leur côté cette capitulation depuis plusieurs jours, mais précisément, comme ils l'avaient annoncée plusieurs fois, on n'y croyait plus du tout. La discipline dans le mensonge dont ils nous avaient donné tant de preuves portait ses fruits : même quand ils disaient la vérité, nous considérions leurs paroles comme des consignes qu'ils étaient chargés de nous répéter.
Rien en effet n'était plus fréquent. A certains jours, tons les soldats avec lesquels nous échangions quelques mots nous tenaient identiquement le même discours, vrai ou faux ; cette uniformité extraordinaire qui nous élonnait dans les mouvements de leurs membres, nous la retrouvions avec non moins de surprise dans leurs pensées.
Il est probable qu'à l'appel du soir ou du matin, dans les chambrées, les officiers, quand ils le jugeaient utile, donnaient à leurs compagnies comme le mot d'ordre moral de la journée, et, aussitôt, avec cette obéissance absolument passive à laquelle elle est dressée, toute l'armée se faisait un devoir de penser, parler et raisonner comme les chefs l'avaient ordonné. C'était là le triomphe peut-être le plus curieux à observer de cette discipline prussienne qui anéantit Thomme et l'individu pour le transformer corps et flme en un rouage militaire. L'obéissance poussùe jusqu'à l'observation d'un mensonge commun nous semblait une servilité répugnante; mais elle ne blessait en rien le soldat prussien, et on voyait qu'il s'y assujettissait sans se douter qu'il y eût là pour lui une humiliation. On a su persuader à son patriotisme que l'obéissance doit être entière : il y plie tout son être sans souffrir et sans en être gêné.
Ce qui est considéré comme l'intérêt de la patrie passe avant le respect de soi-même.
Une retraite aux flambeaux, accompagnée des hourrahs habituels, vint le soir apporter une confirmation trop certaine de la sinistre nouvelle donnée par le journal prussien. Le roi parut deux fois au balcon de la préfecture pour saluer les soldats réunis dans la cour; les salons illuminés regorgeaient de généraux et d'officiers; dans les casernes, dans les rues, les troupes chantaient et poussaient des cris de joie. On ne pouvait plus douter.
En entendant les échos de ces réjouissances, la tristesse des Yersaillais se mêlait d'une espèce de honte personnelle : Bazaine est un enfant de la ville ; on avait, sous l'Empire, donné son nom à une de nos rues ; sa gloire espérée aurait été un ^
peu la nôtre ; sa chute, soupçonnée d'ua mélange d& trahison, nous faisait cruellement souffrir dans notre petite patrie versaillaise comme dans la grande patrie française.
La journée semblait avoir eu sa large part d'événements pénibles à supporter. II fallut encore y ajouter une violence qui faillit coûter la vie à un de nos concitoyens, M.
Dax, commerçant du passage Saint-Pierre.
Sous prétexte de perquisition, mais en réalité par suite de son état d'ivresse, un sous-offîcier de police, c'est-à-dire un de ceux qui étaient chargés de maintenir Tordre, vint se faire ouvrir les portes de plusieurs logements, en menaçant et en gesticulant avec son sabre tiré. M. Dax, ayant voulu protéger son fils, reçut lui-même sur la tête, avec de nombreuses contusions, un coup de sabre qui lui ouvrit profondément la peau du crâne et l'étendit à terre sans connaissance, inondé de sang. Cette tentative de meurtre, commise au centre même de la ville, ne parut pas émouvoir autrement l'autorité allemande. Sur la plainte qui fut faite, une enquête fut a ouverte, »
et ce fut tout.
Si elle avait des indulgences infinies pour les crimes commis contre les Français les plus inoffensifs, la Prusse tenait en revanche à bien prouver sa sévérité contre les Français qu'elle surprenait violant ses lois militaires. C'est sans doute dans cette pensée que, sous prétexte d'enquête, l'assesseur de régence Porster, l'adjoint de M. Brauchitsch, avait envoyé à la mairie, dans cette même journée, le cadavre d'un inconnu nommé Lacarde, trouvé dans les bois de Chàville et tué, dit-on, comme espion.
Cet envoi d'un cadavre, servant d'avertissement, est un procédé nouveau d'intimidation dont M. Forster dut se réjouir et dont il faut lui laisser tout le mérite.
US oetobre.
M. de Brauchitsch continuait patiemment l'œuvre financière qu'il avait entreprise et qui avait pour but de tirer du département, par voie « civile, » autant de millions qu'il serait possible. Ayant constaté que les rentrées des contributions directes, dont il avait frappé les communes, se faisaient fort mal, il prit le nouvel arrêté suivant, plus curieux encore que le premier :
« Nous, Préfet de Seine-et-Oise, (( Adjoignons les avis suivants en rapport à l'arrêté du 10 octobre (Recueil 1"), concernant l'ordre du recouvrement du douzième des contributions directes, foncière,
personnelk, mobilière, des portes et fenè- 1 très et des patentes pour le mois d'octobre.
« ËQ réponse à des lettres qui m'ont été adressées par un très grand nombre de communes du département et oui contiennent presque toutes les mêmes ODservations et les mêmes quebtions à Tégard des contributions.
« Arrête :
« Article !•'. — La publication de l'arrêté précédent étant parvenue trop tard aux communes à cause do Tétat actuel, nous croyons devoir proroger le recouvrement desdites contributions imposées à chaque commune, jusqu'au 5 novembre, époque d'exigibilité, et, en cas de nonversement, il sera donné suite à rarlicla 5 de l'arrêté du iO octobre (1).
(( Un délai plus long ne peut être accordé, parce qu'alors le douzième du mois de novembre sera déjà échu et devra être payé également.
« Art. 2. — Il ne peut être accordé de diminution sur le montant de l'impôt cidessus relaté, attendu que les sommes requises ne sont pas un impàt de guerre (!) mais bien le montant des rôles généraux pour l'année 18*70, fixés d'après les lois françaises et approuvés par M. Gornuau, alors préfet du département de Seine-et- Oise.
« Quant aux réquisitions que les communes ont fournies jusqu'alors pour les armées allemandes, la plupart d'elles ont été ^ fournies en nature, et n'ont pas été payées en argent par les communes, et les bons devront être retrouvés après la paix par le Gouverneipent français.
« Art. 3. — Toutes les communes dont l'administration se fera régulièrement , c'est-à-dire comme par le pass^, youiront par la suite se voir alléger dans le recouvrement des centimes affectés aux frais des communes.
« Art. 4. — La répartition des contributions directes sur les contribuables sera laissée parfaitement aux soins des maires et des conseillers municipaux des communes respectives, toutefois, en ayant soin de toujours forcer l'impôt sur les personnes
Smt se sont soustraites par Vabsenee aux ca^ amités de la guerre, au lieu de rester et de remplir leurs devoirs envers leurs communes ; ceux-là pourront être frappés plus fort que ceux qui sont restés, en propoi-tion de leur fortune ou de leurs revenus.
« Art. 5. — Les maires, d'accord avec le Conseil municipal de chaque commune, sont autorisés à contracter des emprunts sur
(1) EiécuUon militaire.
les revenus de leur commune : ce crédit suffira toujours pour assurer le paiement régulier des contributions directes pour chaque mois.
« Outre les biens des communes respectives, tous les biens fonciers, mobiliers .et immobiliers des contribuables absents de leur commune pourront être donnés en gage pour l'acquit des dettes que la commune aura contractées pour le remboursement desdites contributions.
« Art. 6. — MM. les maires seront tenus de m'indiquer les noms des personnes qui se refuseraient de verser le montant de leur douzième, afin que j'y puisse aviser.
«Art. 7. — Les contribuables qui auraient soldé par avance l'année 1870, devront néanmoins verser le douzième du mois d'octobre, et de même pour les mois suivants, quitte à ces personnes à réclamer plus tard à l'administration française , quand ils devront payer les contributions pour l'année 1871.
« Art. 8. — Les maires des chefs-lieux de canton sont tenus de faire parvenir le présent arrêté aux maires des communes composant leur canton, le plus tôt possible.
« Versailles, le 28 octobre 1870.
« Le Préfet de Seine-et-Oise, « De Braùcuitsch. »
Chaque article, chaque phrase de cet arrêté, — où tant d'impudence se mêle à tant de ruse jésuitique, — mériterait un commentaire; nous laissons au lecteur le soin de le faire. Mais il nous faut parler spécialement de l'article 5, qui était cçlui dont M. de Brauchitsch était sans doute le plus lier, car il appela le jour même le maire de Versailles à une entrevue, pour le lui expliquer. Par cet article, l'intendant prussien autorii^ait les maires à contracter des emprunts, afin de leur rendre facile le paiement régulier 'des contributions prussiennes. Cette a oWorisation, » accordée gracieusement par M.
de Brauchitsch, paraît burlesque, mais elle cachait toute une savante combinaison.
M. de Brauchitsch « autorisait » les emprunts, parce qu'il avait déjà, auprès de lui, le prêteur.
Ce nouveau personnage venait s'ajouter à cette troupe civile déjà si nombreuse et qui avait pour mission, à côté et à l'aide de l'armée, d'épuiser consciencieusement notre pays. Il ne fallait pas seulement le •ravager dans le présent, il fallait l'appauvrir dans l'avenir, et un syndicat de maisons de banques allemandes s'était I formé dans ce but. M. de Brauchitsch an-
nonça au maire que le représentant de ce syndicat, M. Betzold, était à Versailles, et qu'il serait enchanté de prêter à la ville tout l'argent dont elle aurait besoin pour payer les réquisitions, contributions, impôts, et en général toutes les taxes que lèveraient M. deBraucbitsch ou ses collègues.
M. Betzold, conformément à l'arrêté cidessus, prendrait en gage les biens de la commune, et même les biens des particuliers absents, qui avaient manqué aux devoirs envers leur commune, c'est-à-dire, dans la pensée de M. de Brauchitsch, qui avaient oublié les égards dûs aux soldats prussiens venus pour loger chez eux (i^.
M. ae Brauchitsch alla encore plus loin.
Dans un langage plein de douceur, il ex • posa 8U maire que les communes rurales, pauvres petits villages sans propriétés , sans ressources, ne se trouvaient pas dans les conditions nécessaires pour user de cette autorisation d'emprunter qu'il avait bien voulu leur accorder. C'était aux grandes villes, telles que Versailles, qu'il appartenait de prendre sous une tutelle protectrice ces petites communes, en se portant fort pour elles vis-à-vis du prêteur.
L'organisation, on le voit, était complète.
On avait un intendant prussien pour décréter des contributions, une armée pour en forcer le paiement par Tintimidation ou l'exécution militaire, et un banquier allemand pour fournir les fonds destinés à rentrer dans les caisses allemandes. C'était un circuit monétaire parfait, et d'une invention très ingénieuse.
On avait même un journal pour lancer l'opération. Le Nouvelliste publia bientôt en gros caractères les entrefilets suivants, où l'on reconnaît la main même de M. de Brauchitsch :
Premier entrefilet :
(c Nous apprenons que des négociations financières vont être entamées entre plusieurs arrondissements et ditférentes communes du département de Seine-et-Oise, d'une part, et un syndicat de puissantes maisons de banque étrangères, d'autre part.
Nous ne pouvons que féliciter les maires de ces endroits d'avoir réussi dans leurs dénijEurcbes, et nous souhaitons même vivement que leurs collègues suivent la même voie
(1) On sait que les Prussiens, dans* ce code de Tlnvasion qu*lls avaient rédigé à loisir, et dont nous apprenions à connaître peu à peu toutes les surprises, ont inscrit cet arUcle : Toute maison inhabitée doit éire pillée, parce que les propriétaires ou locataires, par leur absence, se rendent gravement coupables envers l'armée prussienne, quMls devaient attendre pour la recevoir et la servir.
pour arriver ainsi à un moyen efficace de subvenir aux embarras financiers du pays^
ui ne sont que la conséquence inévitable
e la situation actuelle. »
Appeler les contributions exigées par M. de Brauchitsch des u embarras financiers, » c'est là un euphémisme qui prouve que cet intendant Prussien connaissait à 1 occasion toutes les finesses de notre langue. Heureusement nous la comprenions encore mieux qu'il ne la parlait, car nous savions rire entre les lignes des ruses transparentes de sa rédaction.
Le second entrefilet était un peu menaçant, ayant été publié le 7 novembre, une semaine après le premier :
« Une dépêche particulière de Nancy nous apporte la nouvelle que la municipalité de la capitale de la Lorraine vient de négocier un emprunt de AmillionSy à l'aide d'une puissante maison de banque de l'étranger. Les conditions de cet emprunt sont tellement équitables que l'exemple donné par la ville de Nancy est de nature à inviter d'autres villes et d'autres départements de le suivre. C'est là la manière la plus propice et certes la plus commode aussi de pourvoir aux exigences de la situation actuelle, qui autrement ne tarderaient pas à peser assez lourdement sur les communes et sur les populations. »
La dernière phrase montre que l'idée n'avait pas été accueillie avec l'enthousiasme que M. de Brauchitsch espérait.
Mais le 28 octobre, dans son entrevue avec le maire de Versailles, il était encore dans les illusions de l'inventeur qui a foi dans son œuvre; aussi il se déclara plus que jamais animé des dispositions les plus conciliantes; il fut presque caressant; il avait l'espérance d'attirer ainsi le maire dans le piège préparé, mais le maire, qui devina les motifs intéressés de cette douceur féline, ne fut pas dupe des protestations de bienveillance de M. de Brauchitsch. Il se borna à réserver r*3xamen de la question qui lui était soumise, à éluder tout engagement, résolu déjà d'ailleurs à opposer le refus absolu, quand viendrait l'injooctîon expresse.
M. Betzold, dès le lendemain, se présentait à l'Hôtel-de- Ville et faisait ses offres de service ; il insistait sur ce point qu'il fallait se hâter, carence moment il vendait son argent encore très bon marché ; mais toutes les villes de France frappées de contributions de guerre par les Prussiens devant bientôt s'adresser à lui, il élèverait forcé* ment le prix de ses millions. Il engageait donc le maire à proûter de l'heureuse oc-
casion qui le mettait dès ce jour en relations avec lui. C'était un vrai bonheur pour Versailles qu'il s'y trouvât en ce moment (1). Cet Allemand, comme M. de Brauchitschyla veille, se montrait d'ailleurs d'une courtoisie poussée jusqu'à cet excès qui en démontre la fausseté. — C'était ce qui arrivait à la plupart des Allemands qui cherchaient à nous prouver leur politesse.
Leurs gentilshommes même les plus accomplis n'y réussissaient pas toujours ; ils y mettaient une exagération et une gaucherie qui montraient clairement que lîen n'est moins en harmonie avec leur nature.
Et en effet la politesse vraie n'est qu'une application particulière de la bonté et de la douceur aux relations quotidiennes de la vie sociale ; elle restait donc forcément ignorée de ces hommes qui presque tous avaient un fond de rudesse et de dureté parfois sauvage, et qui, de plus, nourrissaient contre nous des sentiments de haine et de jalousie si profonde. Sous l'enveloppe artificielle de ces démonstrations respectueuses qu'ils aimaient parfois à nous prodiguer, on ne sentait rien de la sincérité et de la franchise à laquelle la politesse française sait rester fidèle, sans pour cela rien perdre de son charme conciliant.
On voyait que dans ces espiits la politesse et la duplicité se confondaient, et il ne savaient ni être polis sans être faux, ni sincères sans être grossiers. C'est qu'il leur manquait un certain adoucissement délicat de l'âme qui est la fleur même de la civilisation européenne, et cette fleur ne pousse pas dans leur rude et pédant pays. C'est chez les races qu'ils méprisent qu'on peut seulement la respirer.
Avec le financier Beizold, comme avec son associé M. de Brauchitsch, le maire usa de réponses èvasives et renvoya sa décision à quelques jours. Le vendeur de millions se représenta à plusieurs reprises, toujours plus insinuant, plus pressant, mais il aut à la fin reconnaître que décidément le maire de Versailles n'était pas aisé à duper en affaires, et il l'abandonna comme client.
Nous avions échappé à ses services, ce
Îni n'était pas un mince bénéfice, au point e vue moral comme au point de vue financier.
29 octobre.
L'autorité militaire prussienne faisait de plus en plus le vide dans les villages occupés par ses avant-postes. Le 29, le général
(1) Il habitait tout près de la préfecture, et nous salions quMl avait des entreTues fréquentes avec M. de Bismarclc
de Sandrart, commandant de la 9^^ division du 5" corps de la 3* armée, envoya à ce sujet à la préfecture prussienne la dépêche suivante :
(( J'ai l'honneur de prévenir monsieur le préfet prussien de Versailles que, sur l'ordre du commandant en chef de 3* armée, les habitants de Saint-Cloud, résidant de ce côté-ci des avanjrpostes, sont sommés de vider cette ville dans le plus bref délai; il leur a été accordé la liberté de choisir Paris ou Versailles pour aller s'y fixer ;
« D'après la communication qui m'a été faite par la commune de Saint-Gloud, il y aurait encore en cette ville 600 habitants environ, tant hommes que femmes et enfants. Afin d'éviter à Versailles une trop grande agglomération d'émigrants, on a enjoint aux gens de Saint-Cloud de n'y présenter que cent personnes au plus. Il semble d'ailleurs qu'ils ne feront de cette faculté qui leur a été laissée qu'un usage restreint. Le commandant des avant-postes de Saint-Cloud a reçu de ma part 1 ordre de prévenir à l'avance la préfecture de chaque nouveau transport qui. aura lieu.
(( Il serait utile de soumettre les gens internés à Versailles à une certaine surveillance.
« De Sândrâbt, « Major général et commandant de division. »
La préfecture prussienne communiqua cette lettre au maire en l'accompagnant de l'avis suivant :
(( Je dirigerai par lu voie la plus rapide vers le pays auquel elles appartiennent :
(( i** Toutes personnes appartenant à l'étrançer et qui ne pourraient justifier immédiatement d'un autre domicile ; mais elles seront autorisées à séjourner sur le parcours qui leur aura été assigné ;
(( ^ Les personnes qui ont des parents ou des amis dans les environs, et qui pourraient trouver là un abri, y seront dirigées, de telle sorte que ,
« 3^ Le peu de personnes qui seront autorisées à demeurer ici, ne le soient qu'en considération de raisons toutes spéciales;
<( 4° Le reste des habitants sera dirigé sur les communes situées derrière la ligne d'investissement et suffisamment peuplées pour permettre aux émigrants de s'y trouver en séjour facile.
« Les personnes qui, conformément à cet ordre, seraient dirigées sur Versailles, devront être soumises a une surveillance de votre part, mais il faudra, dans tous les cas, avant de les reléguer ailleurs, si cela
devenait nécessaire, les faire comparaître devant moi.
« Versailles» le 30 octobre 1870.
«Pour le préfet,
« FORSTER, « Assesseur de Régence. »
L'administration municipale prit toutes les mesures nécessaires pour recevoir les malheureux émigrés; bientôt le séminaire ne suffit plus pour les loger; on les installa dans une vaste brasserie (i) oîx ils prenaient en commun les repas qui leur étaient préparés à Taide des fourneaux .économiques.
Plus l'hiver devenait dur, plus l'entrée dans la ville de ces convois d'émigrés était lamentable à voir. C'était en général le soir qu'ils arrivaient par groupes plus ou moins nombreux. A peine vêtus, poussés durement par les soldats qui les amenaient, ils se traînaient jusqu'à la mairie, où souvent ils tombaient épuisés, se couchant par terre avec leurs enfants, ne demandant rien et attendant en silence ce qu'on allait faire d'eux. On voyait qu'ils n'avaient plus même le courage d'implorer la pitié; ils avaient usé inutilement ce courage avec les Prussien?, et désormais ils se laissaient aller à la fatalité de malheur et de misère qui s'était abattue sur eux. Toute leur volonté, toute leur énergie avaient disparu, et parfois ils paraissaient accueillir le bienfait avec la même inertie que la brutalité.
Un grand nombre d'habitants de Versailles s'associèrent spontanément à la municipalité et à M. Raoult, pour porter secours à ces malheureux; certains de nos concitoyens, contraints de loger des soldats allemands, cherchaient en quelque sorte une compensation à cette hospitalité si pénible en logeant aussi des émigrés. On se consolait de la présence du Prussien en donnant devant lui des soins affectueux à ses victimes.
Ces familles expulsées des villages voisins amenaient avec elles de nombreux enfants, qui trouvèrent dans un de nos concitoyens, M. Himbault, le protecteur le plus dévoué et le plus paternel. Délégué communal, trésorier de la Caisse des Ecoles récemment fondée sous les auspices de M. Gharton, M. Rimbault voua tous ses soins aux enfants de l'émigration. Il les distribua dans les écoles, où ils reçurent l'enseignement gratuit donné par la ville; il les surveilla, les obligea, autant qu'il le put, à être assidus, les habilla et les secourut de toutes façons; grâce à lui et à la Caisse des Ecoles, il y eut un soulagement
(1) Rue Jean-Houdon.
de plus apporté par Versailles à la détresse des émigrés. -
La chancellerie prussienne honorait le Nouvelliste de ses communications; M. de Brauchitsch lui donnait la primeur de ses arrêtés ; ces hautes faveurs ne permettaient plus qu'on laissât à celte feuille l'humble forme Qu'elle avait prise d'abord. Le 29, le Nouvelliste, se transformant en Moniteur OFFICIEL du département de Seine-el-Oise, doubla son format; quelque temps après, il parut sur une feuille double. Il eut dès lors Taspect d'un véritable journal; il eut son roman-feuilleton, des variétés, des annonces commerciales, etc. Son rédacteur vint à la mairie relever les actes de l'état civil et la mercuriale des marchés. Quanta la rédaction, elle resta la même : en dehors des communications de la préfecture et de la chancellerie, elle continua à se faire presque exclusivement avec des découpures d'autres journaux.
Les annonces à insérer étaient fournies, non bien entendu par les Versaillais, mais par la colonie d'industriels allemands qui, depuis l'arrivée du roi Guillaume, s'était introduite à Versailles et avait loué çà et là, dans les rues les plus commerçantes, des boutiques où se débitaient toute espèce de produits germaniques. Les marchands de tabaè avaient été les premiers à s'installer, puis étaient venus les marchands de comestibles, de viande fumée, et enfin on avait vu se former des bazars où Ton trouvait de fout, depuis des croix de fer jusqu'à des harengs saurs et du caviar. Les boutiques de ces nouveaux commerçants, juifs pour la plupart, étaient les seules de la ville dont l'étalage fut luxueux et souvent renouvelé. Ils faisaient appel aux consommateurs non-seulement parleurs annonces au Moniteur officiel, mais par des affiches rédigées dans les deux langues et placardées à tous les coins. La ville prenait ainsi chaque jour une physionomie plus étrangère ; à mesure que la population indigène, se dérobant à Tactivité, sortant le moins possible, diminuait et effaçait davantage son existence, la population envahissante s'étalait au contraire en tous sens avec plus de liberté et de hardiesse. Ce n'était plus une occupation, c'était pour ainsi dire un commencement de colonisation. Les juifs allemands, si alertes au gain, avaient compris que le grand quartier général était un excellent théâtre d'opérations lucratives de toute nature, et ils s'étaient abattus sur Versailles en nuées avides et rapaces. Ils avaient, eux aussi, une campagne de France à faire, et avec Une promptitude égale à celle àe l'état-major
prussien, ils avaient créé en quelques jours dans notre ville toute une organisation commerciale qui fonctionnait à merveille.
Versailles, séjour du roi et de tant de princes, était vrciiment pour eux un petit Berlin, et, sous la protection de la garnison, ils avaient Tair d'y être parfaitement à Taise. Assis bien tranquilles à leur nouveau comptoir ou sur le devant de leur porte« ils avaient, aussitôt emménages, pris les allures de i>ons boutiquiers tout entiers à leur débit et à leurs pratiques.
Leur attitude semblait dire : u là où l'on vend et surtout là où l'on gagne, là est la patrie, » et instantanément ils s'étaient déclarés nos concitoyens. Nous avions ainsi sous nos yeux une preuve curieuse de cette facilité d'émigration et de celte aptitude commerciale qui caractérisent la race germanique et qui chaque jour la répandent en essaims plus nombreux dans le monde entier.
Certains de ces industriels, émules de M. Betzold, eurent l'idée de combiner le commerce avec la réquisition militaire, et ils vinrent à la Mairie, au nom du commandant de place, présenter des « réquisitions » pour les locaux dont ils avaient envie pour leur négoce. Un d'eux, plus hardi, voulut un jour organiser une vaste brasserie, sans doute afln de restituer aux soldats allemands quelques souvenirs et quelque image de la patrie absente. Sans hésiter, et pénétré de l'idée prussienne que la réquisition est le droit et le moyen de tout se procurer en France sans bourse délier, il vint à la mairie « requérir » tout le matériel qui lui était nécessaire. Ce ne fut pas sans peine et sans avoir eu à subir des menaces et des injures qu'on réussit enfin à le mettre à la porte.
SO oetobre.
Le dimanche 30 octobre, à 9 heures du matin, le roi Guillaume, ayant à ses côtés le prince Royal, le grand duc de Mecklembourff-Schwerin, le prince Albert de Prusse, le pnnce amiral Adalbert et tout un brillant état-major, passait sur l'avenue de Paris une revue de plusieurs bataillons de la landwehr de sa garde, quand une berline, attelée de quatre chevaux, conduite par des postillons allemands, entra à Versailles par la rue des Chantiers.
Dans cette berline était M. Thters, accompagné de MM. de Rémusat et Cochcry, et d'un officier bavarois. Il venait de parcourir en six semaines toute l'Europe, allaut de capitale en capitale, de souverain en souverain, pour tacher de gagner quelque alliance à la Fcance. 11 n'avait obtenu
des puissances neutres que des paroles va* gués et la promesse d'une demande d'armistice, que M. de Bismarck avait bien voulu consentir à discuter de nouveau.
M. Thiers avait en conséquence reçu un sauf-conduit pour traverser les lignes prussiennes. A Orléans, le général Von der Thann lui avait donné pour l'accompagner un officier bavarois, M. le comte Drexel.
Ce n'était pas sans difficulté qu'il avait pu atteindre Versailles ; on se battait encore tout autour d'Orléans ; nulle part on ne trouvait de relais ; les chemins étaient défoncés ; souvent on avait dû atteler à sa voiture des chevaux détachés de pièces d'artillerie prussienne. Il avait traversé des villages rainés, incendiés; il avait vu des paysans groupés devant des fermes à moitié détruites et qui, à son passage, devinant eu lui un négociateur, lui criaient :
« Vive M. Thiers 1 Vive la paix ! » C'était l'âme pleine de toutes ces scènes désolées qu'il entrait à Versailles.
Il descendit à l'hôtel des Réservoirs et, après avoir demandé l'adresse de M. de Bismarck, se rendit aussitôt à pied rue de Provence. Le maire, prévenu de son arrivée, le rejoignit sur l'avenue de Saint- Cloud, et avant qu'il n'entrâtà l'hôtel Jessé, il eut le temps de lui donner quelques détails sur les entretiens qu'il avait eus récemment avec M. de Bismarck.
M. Thiers ne pouvait négocier an armistice sans recevoir des pouvoirs nouveaiuc du Gouvernement dH la défense nationale; Introduit auprès de M. de Bismarck, il l'al'aborda par cette parole : « Je ne puis vous parler que pour vous dire <]ue je ne peux pas vous parler. » Et ii lui expliqua qu*il devait, avant tout, se rendre h Paris.
M. de Bismarck ne s'y opposa pas et dit:
« Je vous donne deux officiers qui vous précéderont. S'il vous arrive malheur (car chaque lettre me coûte un homme), vous ne mourrez pas de la main des Allemands...
Ces messieurs seront à votre disposition.
Je crois qu'il vous faudra bien des jours avant de persuader les' hommes qui gouvernent, mais enfin les officiers qui sont chargés de vous accompagner seront là, et ils vous attendront jusqu'à ce que vous puissiez sortir et que vous leur donniez le signal de venir vous reprendre. »
M. de Bismarck, après ce rapide entretien, reconduisit M. Thiers avec beaucoup, de courtoisie jusqu'à la voiture qui l'attendait toujours attelée devant sa porte. M. de Hasfeldt accompagna M. Thiers chez M. de Moltke, où devaient être réglés les détails militaires du passage des avantpostes.
Ce point fixé, M. Thiers revint à l'hôtel des Réservoirs, où il prit un repas, et, à midi, accompagné de deux officiers prussiens, il partait en voiture par la route de Sèvres.
Avant de partir, il avait pu voir passer devant l'hôtel des Réservoirs les réçiments de landwehr de la garde qui venaient de défiler en grande tenue de campagne, sur l'avenue de Paris, devant le roi Guillaume et qui, la revue terminée, allaient, musique en tête, prendre leurs cantonnements du côté de Saint-Germain. Ces régiments, composés d'hommes dans la force de l'âge, étaient parmi les plus beaux de l'armée prussienne, et il semblait que M. de Moltke les eut amenés immédiatement sous les yeux du négociateur français, comme pour lui montrer un échantillon des forces dont disposaient les assiégeants
Lorsque M. Thiers fut arrivé à Sèvres, on agita, au bord de la Seine, un drapeau blanc pour indiquer aux avant-postes français qu'un parlementaire demandait à passer. Le drapeau ne fut pas aperçu tout de suite et ce ne fut pas sans peine que l'on pût obtenir la cessation du feu des sentinelles françaises. Enfin un officier parut ; après avoir été mis au courant du désir de M. Thiers, il fit demander à l'étatmajor de Paris l'autorisation de laisser traverser l'eau. Toutes ces démarches prirent presque deux heures, que M. Tbiers passa avec les officiers prussiens des avantpostes, causant de la guerre et racontant combien d'efforts il avait faits pour l'empêcher. Entre 3 et 4 heures, sur le débris de l'arche du pont de Sèvres du côté de Paris, on aperçut un capitaine d'état-major français et deux autres officiers. Us détachèrent une barque et la dirigèrent vers la rive de Sèvres, qui était alors pour les Parisiens la rive ennemie. M. Thiers, en voyant s'approcher ces officiers français, en pensant à l'œuvre qu'il allait tenter, ne put dominer l'émotion qui agitait son cœur si patriote : des larmes coulèrent involontairement de ses yeux et, se tournant vers l'officier prussien qui était à son côté, il lui dit : (( Monsieur, pardonnez-moi, mais je suis très ému de revoir ma patrie dans ae tellei) circonstances... et dans un tel état I... PUissé-je lui être utile I... »
Et ayant remercié l'officier des attentions qu'il lui avait témoignées, il monta dans la barque qui allait le conduire aux avant-postes français.
Quoique l'arrivée de M. Thiers au quartier général nous eût été annoncée par les Prussiens, elle avait répandu dans la ville une grande émotion. On sentait que de
nouveau notre destinée allait passer par une crise décisive. Quelques jours plus tôt, on se serait peut-être laissé aller encore à de bruyantes démonstrations, comme on l'avait fait lors du passage du général Boyer, et cette fois les acclamations eussent été bien légitimes. Mais la déception du 21, et surtout la chute de Metz, avaient profondément abattu les espritsetmomentanément lassé de Tespérance. D'ailleurs, nous ne pouvions plus nous abandonner à des élans de joie, car nous pavions par bien des indices que la paix ne serait pas acceptée de la Prusse sans une cession de territoire, et le Nouvelliste lui-même s'était chargé de nous prédire l'inutilité des efforts que M.
Thiers allait tenter. Une note émanée de la chancellerie et publiée le 27 octobre^ était conçue dans les termes suivants, dont l'ironie hautaine était assez claire :
n Une grande nouvelle parcourt la ville.
On prétend que^M. Thiers doit arriver sous peu à Versailles, venant de Tours. On croit savoir que <c l'historien national » est chargé de la mission de négocier avec M.
deBismarck les conditions d'un armistice que l'Allemagne accorderait à la France.
Ou nous nous trompons fort, ou M. Thiers n'a pas encore entièrement renoncé aux illusicnis qui jusqu'à présent, l'ont empêché de regardfer la situation actuelle sous son véritable jour. Il est vrai que le récent séjour du célèbre homme d'Etat français à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à Florence, doit avoir été de nature à le désabuser en quelque sorte sur la position réelle qui incombe, à l'heure qu'il est, à la France vis-à-vis de l'Allemagne. Quoi qu'il en soit, nous croyons prudent de conseiller à nos lecteurs de ne pas aUendre un résultat bien fécond de cette première démarche de M. Thiers auprès du chef de la chanceU lerie allemande, les armistices appartenant ordinairement à cette sorte de traités que l'on ne signe guère sans signer en même temps les préliminaires de la paix définitive ou sans donner des garanties qui en forment l'équivalent. »
Toute la négociation était d'avance résumée dans cette note du Noutelliste. M. de Bismarck allait la conduire avec toutes les apparences de la bonne foi, comme 8*i1 en eut sincèrement souhaité le succès, mais il en avait d'avance, dans son esprit, décidé l'avortement.
81 oetobre.
Les dispositions du chancelier envers le gouvernement de la Défense nationale se manifestaient au même instanti sous une
antre forme, dans nne lettre écrite par M. de Brauchitsch, mais sous la dictée de M. de Bismarck. Cette lettre était une réponse au président du tribunal civil de Versailles, sur la formule exécutoire à donner aux jugements. Le président du tribunal, M. Guillemain, ayant été appelé par M. de Brauchitsch et invité par lui à reprendre ses fonctions, avait réuni les membres de son tribunal, qui, après en avoir délibéré, avaient chargé IM. Guillemain d'écrire dans les termes suivants au préfet prussien :
<( Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous informer qu'un décret du gouvernement de la Défense nationale, en date du 6 septembre dernier, inséré au Journal officiel du 7 du même mois, et immédiatement exécuté dans l'arrondissement avant l'occupation allé mande, a déterminé en ces termes l'intitulé des jugements et mandats de justice :
a RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
a Au nom du Peuple français,
« Le Tribunal de ^°^ a rendu le jugement dont la teneur suit :
« En conséquence la République mande et ordonne à tous huissiers sur ce requis de mettre ledit jugement à exécution, etc., etc..
« Aux termes des lois sur l'organisation judiciaire, c'est l'autorité législative française qui détermine seule l'intitulé des jugements et mandats de justice sans que les tiîbunaux aient le droit de le contrôler ou de le modiûer.
tt Si donc l'autorité que vous représentez n'admettait pas cette formule dans son intégrité, le tribunal se verrait dans l'impossibilité absolue de continuer ses fonctions.
« Il en serait de même s'il ne lui était pas accordé l'entière indépendance qui est garantie à la magistrature française par son institution, si les ofQciers du ministère public et les juges d'instruction n'étaient pas laissés entièrement libres d'agir ou de ne pas agir, et si encore le tribunal n'avait plus auprès de lui les officiers de police judiciaire et les agents nationaux chargés de constater les délits, de mettre les prévenus sous la main de justice et d'exécuter les jugements (1). »
(1) A cette délibéraUon étaient présents MM. GuUlemain, président; Danloux, vice-président; Durand, Lambinet, de la Ruellc-Luxier, Lainotkie, Juges; Bobierre de Vallière, Doublet, de Villers, Colinet d'Aage, Juges suppléants ; Ragon, procureur de la République; de Raynal et fiarei, subsUtuts; Texier, commis greffier.
M. de Brauchitsch, mis ainsi en demeure de se prononcer, avait répondu :
a \'ersailles, le 31 octobre 1870.
(( Monsieur le Président,
u J'ai le regret de vous annoncer qu'en réponse à votre lettre du 14 octobre courant, je ne puis vous autoriser à rendre la justice au nom de la République française et du peuple français, attendu que le Gouvernement de la défense nationale, siégeant actuellement à. Paris ou à Tours, n'a pu être reconnu par le suffrage universel de la France, ni par aucune des puissances de l'Europe.
(( L'autorité supérieure, que j'ai consul* tée à cet égard, ainsi qu'il en avait été convenu entre nous (1), n'admet pas la formule que vous avez choisie, et me charge de vous informer que les tribunaux ne sauraient rendre de jugements, en ce moment, qu'au nom du Gouvernement reconnu par votre pays, comme par toutes les puissances de l'Europe, au commencement de la guerre, c'est-à-dire au nom de l'Empereur. .
(( Je regrette vi\ement, M. le Président, de ne pouvoir accéder à vos désirs; cependant je désire, dans l'intérêt de votre pays même, aussi vivement que je vous l'ai écrit dans une lettre, que les tribunaux veuillent bien reprendre leurs fonctions le 3 novembre prochain (2), de sorte que je crois devoir vous engager à bien vouloir considérer encore une fois, s'il ne vaudrait pas mieux donner vos jugements au nom de l'Empereur que de laisser les habitants de l'arrondissement plus longtemps sans tribunal et surtout sans juges de paix.
(( Agréez, monsieur le Président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
« Le Préfet du département de Selne-et-Oise,
« De Brauchitsch. »
Cette lettre pouvait faire pressentir combien seraient difficiles les négociations tentées auprès de M. de Bismarck. Elle eut pour résultat immédiat de suspendre dans l'arrondissement le cours de la justice. Le tribunal, réuni de nouveau, prit la délibération suivante :
« Attendu que l'établissement du Gouvernement de la Défense nationale a été reconnu dans toute la France sans opposi-
(1) M. de Brauchitsch aralt dit : « Ceci W un point de poIlUque générale, il faut que J*en réfère à M. de Bismarclc. » Quant à lui, personnellement, H avait exprimé i'avis que ie choix de la formule deTalt être laissé au tribunal.
(2) Jour de la rentrée habituelle»
tioD, et que par suite le tribunal a dû, aux termes des lois françaises sur Torganisation judiciaire, exécuter immédiatement le décret en date du 6 septembre dernier, par lequel la formule exécutoire des jugements était déterminée;
« Attendu qu'en d'autres temps, des lois (notamment une loi du 28 frimaire an YIIl) ont annulé des jugements rendus pendant des invasions , parce que les tribunaux avaient enfreint la loi constitutionnelle du pays;
« Attendu qu'en interdisant l'usage de la formule déterminée par le décret du 6 septembre 1870 précité, l'autorité allemande place le tribunal dans l'impossibilité légale de juçer.
« Par ces motifs,
(( Le tribunal, décide qu'il y a lieu pour lui, sans abdiquer ses fonctions, de provisoirement s'abstenir. »
Dans l'après-midi du 31, à 5 heures 20 minutes, M. Thiers revint de Paris à Versailles. II avait passé la nuit précédente à délibérer avec les membres du Gouvernement de la Défense nationale, qui lui avaient donné les pouvoirs nécessaires pour traiter des conditions de l'armistice.
M. de Bismarck avait cru pouvoir annoncer la veille à M. Thiers qu'il aurait beaucoup de peine à franchir les avantpostes et à obtenir des pouvoirs de son gouvernement. Sa double prophétie se trouvait rapidement démentie. M. de Bismarck, en diplomate accompli, envoya un de ses officiers à l'hôtel des Réservoirs, pour féliciier M. Thiers de s'être tiré si vite et avec si peu de dangers des difficultés de son voyage.
Au moment même où M. Thiers rentrait à Versailles, le gouvernement de Paris, qu'il avait quelques heures auparavant laissé sans inquiétudes graves, était surpris par l'émeute et fait prisonnier à l'Hôtel-de- Ville. Un premier essai de Commune était tenté. Rien de ce mouvement, dont M.
Thiers ne connut pas la gravité, ne transpira à Versailles. De 9 à 11 heures du soir, on entendit le canon du Mont-Va!érien tonner avec violence, et bien loin de supposer que Paris était encore une fois en proie ^à un accès de guerre civile, on se répéta que Paris, peut-être pour réparer autant qu'il était en lui le désastre de Metz, s'occupait avec un redoublement d'énergie à détruire les travaux de l'assiégeant.
Pendant qu'à Paris, les chefs du gouvernement-français se trouvaient exposés aux basses insultes de l'émeute, le quaitier général prussien de Versailles était tout
entier aux fêtes et aux fiertés du triomphe.
Dans un ordre du jour solennel (publié en français en tête du Moniteur officiel du département de Seine-et-Oise), le roi Guillaume récapitulait toutes ses victoires, félicitait et remerciait chaleureusement ses soldats, et « pour les honorer tous » élevait à la dignité de maréchaux son fils le prince Royal, et le général prince Frédéric-Charles. Le baron de Moltke, de son côté, recevait le titre de comte. De joyeux dîners de gala étaient la suite naturelle de ces nominations, et dans ces dîners, où les vins français coulaient à flots, les toasts enthousiastes des nobles ofiiciers prussiens étaient un commentaire perpétuel du mot de Frédéric-Charles : Soyons désormais pleinement heureux, la puissance de la France est détruite à jamais /...
I*' novembre.
M. Thiers eut dans la journée une conférence de plusieurs heures avec de M. de Bismarck.
Les habitants de Versailles guettaient avec anxiété toutes les allées et venues du négociateur; on bâtissait mille suppositions, mais on ignorait absolument le résultat des conversations échangées.
La rue de Provence était toujours aussi paisible, aussi déserte. M. Thiers, après avoir vu M. de Bismarck, se renfermait à l'hôtel des Réservoirs, où il n'était approché que d'un petit nombre d'amis, devant lesquels il ne laissait rien échapper qui pût faire deviner l'issue de sa tentative.
Le Mont-Valérien tonna encore pendant toute la nuit avec une extrême violence. On se dit dans la ville qu'il voulait sans doute témoigner de sa puissance avant la signature de l'armistice en délibération.
Dans la matinée, le roi Guillaume convoqua à la préfecture un conseil militaire auquel assista M. de Bismarck. Ce conseil fut suivi dans l'après-midi d'une longue conférence entre M. Thiers et M. de Bismarck.
M. de Brauchitsch envoya le 2 novembre à l'Hôtel-de- Ville le second numéro du itccueil of^ciel de Seine-et-Oise. Il était déjà moins intéressant que le premier. La verve administrative de l'auteur était tarie, et il avait dû composer sa brochure do morceaux pillés çà et là dans des publications officielles. Il nous annonçait par exemple gue le roi Guillaume avait, le 15 août, aboli la
conscription, et qae la récolte de betterave ne serait pas troublée par les troupes allemandes; puis venaient la répétition des édits déjà connus sur le cours des monnaies, sur les destructeurs de lignes télégraphiques et des chemins de fer, sur les détenteurs d'armes, sur les francs-tireurs, etc.
Les sergents de ville et gardes champêtres étaient en revanche autorisés officiellement à garder leurs sabres.
Un seul avis méritait un peu plus d'attention, c'était le suivant :
« AVIS
(( Le public est prévenu que j'ai adressé une demande à M. l'inspecteur de l'Académie, aOn que toutes les écoles et institutions du département soient rouvertes le plus tôt possible, du moins autant que le permettra l'état actuel de la guerre.
<( M. l'inspecteur de l'Académie, en ré-r ponse à ma demande, m'a assuré qu'il ferait son possible pour y satisfaire. »
Nous avions vu à Versailles, dès le premier jour, les écoles saccagées par les soldats, les livres et les cahiers brûlés ; plus tard un de nos instituteurs avait réclamé inutilement contre la transformation de son école en poste; il avait été poursuivi chez lui h coups de baïonnettes par les soldats, qui se permettaient devant les enfants de tels actes, qu'on fût obligé de fermer l'école. Nous savions donc à quoi nous on tenir sur le zèle de M. de Braucbitsch pour la protection de l'instruction primaire.
L'inspecteur d'Académie, M.-Anquetil, qu'il avait cherché à associer publiquement à son œuvre administrative, se vengea avec beaucoup d'esprit des fatigants ennuis que lui avait fait subir M. de.Brauchitsch par ses demandes perpétuelles relatives aux écoles. A la fin de l'année, il rédigea pour le Recteur de Paris, et laissa à dessein surprendre et saisir par M. de Braucbitsch son rapport annuel sur l'état de l'instruction primaire. Ce rapport se composait uniquement du récit des actes de dévastation commis par les Prussiens.
M. de Brauchitsch avait longtemps demandé que M. Anquetil lui dît son opinion sur les écoles : il la connut ainsi plus qu'il ne l'aurait désiré.
Le 2 novembre, le « Moniteur offlciel, »
confirmant de la façon la plus authentique les renseignements donnés les jours précédents, publia le texte même de la capitulation de Metz et se railla des Yersaillais (très nombreux, il faut l'avouer), qui la mettaient encore en doute. « C'est inimaginable, disait le journal prussien, et cependant cela
est : la moitié, les trois quarts des habitants de Versailles ne veulent pas croire à la capitulation de Metz, de même qu'ils n'ont pas cru à la capitulation de Tout, à celles de Strasbourg, de Soissons et de Schelestadt, à l'occupation d'Orléans, de Chartres, de Saint-Quentin, de Vesoul, etc.
Ils persistent à dire que le maréchal Bazaine ne s'est pas rendu... et que si les troupes allemandes sont entrées à Metz, c'est que le maréchal en était sorti d'un autre côté avec son armée pour marcher sur Paris et le dégager. Plus probablement, ajoutent-ils, les dépêches de Metz sont fausses et le quartier général ne les publie que pour refaire a le moral abattu » des troupes allemandes. Il n'y a pas d'exemple au monde d'une malheureuse nation affolée comme celle-ci... »
Et après la moquerie, venait la menace.
Le Moniteur terminait son article par ces mots :
« Où en seraient les colporteurs de contes absurdes, si on leur appliquait seulement la loi française, dite des fausses nouvelles, loi toujours vivante et que la longanimité des autorités allemandes laisse encore sommeiller,,. En tout cas, dans l'intérêt de la dignité des habitants de Versailles vis-à-vis des nombreux étrangers de toutes nations qui remplissent leur ville, nous les engageons à ne pas continuer à donner une iiiée fâcheuse de leurjugement.
Pour aujourd'hui, nous nous bornerons à ce conseil aussi bien intentionné que mérité. »
Le journal prussien oubliait même le bruit le plus extraordinaire : certains Versaillais avaient cru fermement et soutenu que le télégramme annonçant la prise de Metz était une ruse de guerre^ qu'il était envoyé par Bazaine lui-même, vainqueur de Frédéric-Charles... Cette confiance si persistante, cette incrédulité devant la défaite ne paraissaient que risibles à nos ennemis ; pour des yeux moins prévenus, elles auraient pu peut-être avoir quelque chose de touchant : il n'y a rien de ridicule à ne pas vouloir ajouter foi à l'anéantissement de sa patrie.
Notre négation si tenace des triomphes allemands avait du moins un mérite involontaire : c'était d'irriter vivement nos ennemis, de gâter un peu l'ivresse de leur succès, et de les amener à nous faire, dans leur colère, des menaces comme celle que leur Moniteur avait publiée.
Au milieu de ces angoisses de toute na« ture, il fallait continuer à subvenir aux
réquisitions prussiennes, qui étaient toujours écrasantes. A la séance du Conseil, radministration municipale fut obligée de demander encore un nouvel emprunt de 100,000 fr.
Après ce vote pénible et comme pour en effacer un peu l'amertume, le Conseil, sur la proposition de M. Bersot, vota un secours de 500 fr. destinés à être distribués à de malheureux soldats français qui allaient quitter Versailles et pcirtir comme prison* niers de guerre pour une forteresse d'Aile-^ magne.
Le jeudi 3 novembre, M. Thiers, en entrant à il heures chez M. de Bismarck, Ï>our poursuivre les négociations entamées es jours précédents (et qui paraissaient avoir pris une tournure assez favorable pour la France), le trouva très agité :
(( Avez-vous des nouvelles de Paris ? »
Telle fut la première parole du chancelier.
M. Thiers répondit que non, puisque Vinvestissement empêchait tout passage.
tt II y a eu une révolution I , . . Un nouveau gouvernement est insvallé à l'Hôtelde-Ville I... »
Et alors, avec une expression de regret, véritable ou calculé, il exposa à M. Thiers
3ue toutes les concessions faites depuis eux jours à la France allaient être reti* rées, la guerre à outrance devant recommencer avec le gouvernement révolutionuaire qui venait de s'établir.
M. Thiers demanda alors qu'un de ses secrétaires se rendît à Paris pour s'assurer
i)ar lui-même de Tétat des choses. M. de iismarck s'opposa tant qu'il put k ce voyage, parlant toujours de dangers, d'impossioilités, etc. Il fallut cependant h la fm qu'il cédât. A 1 heure et demie, M. Cochery partit de Versailles; il se rendit à Tétatmajor installé à la villa Rothschild et rentra à8 heures et demie du soir, rapportant des journaux et des détails sur les événements des troi% derniers jours. L*émeute du 31 octobre, au lieu d'être victorieuse, avait été au contraire complètement vaincue, et un vote allait consacrer sa défaite.
M. Thiera, après avoir reçu ces renseiseignements de M* Cochery, revint aussitôt chez M. de Bismarck et y passa la soijée de 9 à il heures.
4 ii«Tembre.
Le lendemain 4, il y eut de même deux longues conférences, Tune de 11 heures du
matin à 1 heure de l'après-midi, l'autre de 9 heures du soir à minuit (1).
Les incidents qui s'étaient produits dans la négociation avaient un peu transpiré dans la ville et l'anxiété avait redoublé. Ce qui étonnait beaucoup, c'est que M. de Bismarck eût annoncé le jeudi seulement à M. Thiers ce que des officiers prussiens avaient raconté à plusieurs personnes de la ville dès le mardi soir. Il semblait dès lors que le chancelier, sachant qu'il avait un prétexte de rompre, s'était donné le plaisir et l'avantage d'être conciliant pendant deux jours. Il n'y avait dans cette modération passagère aucun danger, et il trouvait là les éléments d'une circulaire diplomatique à l'Europe dans laquelle, comme toujours, il démontrerait avec tristesse qu'il était contraint de poursuivre la guerre.
Le « Moniteur » de Versailles tenait régulièrement son public au courant des entrevues des deux négociateurs. Le numéro du 5 novembre, en tête de sa <i partie non officielle, » contenait l'entrefilet suivant :
VERSAILLES. M. Thiers vient de quitter ce matin Versailles pour se rendre de nouveau à Paris, après avoir eu avec M. de Bismarck, à six différentes reprises, des entrevues prolongées. »
Cette note était suivie d'une autre bien diffi^rente, et qui indiquait que M. de Bismarck conduisait à la fois et avec le même succès, des négociations de plus d'un genre. Les conférences que les envoyés de la Bavière et du Wurtemberg étaient venus tenir au grand quartier général du roi Guillaume tt le Victorieux », sous la direction de M. de Bismarck, et dans une maison toute voisine de la sienne, avaient eu l'issue qu'on devait en attendre. L'empire allemand était fait. Versailles avait même été déjà choisi pour le lieu ou serait annoncée solennellement à l'Allemagne la destinée nouvelle que les victoires prussiennes lui avaient faite, et M. de Bismarck, se servant de son petit journal versaillais pour annoncer cet événement, y faisait insérer ces lignes majestueusement mysté^ rieuses :
(( Sans entrer dans des détails qui seraient à l'heure actuelle encore prématurés, nmis sommes autorisés à prévenir le
(1) Pendant une de ces soirées, M. de Bismarck Jugea à propos de faire reparaître de¥aul II. Tbiers les bouteilles garnies de bougies «t servant de flanbeaos qui avaient déjà figuré devant M. de Miranda.
public que, sous peu, des éyénementa aussi tmporlanU qu'uniques dans rbistoire se dérouleront probablement sous ses yenx. Les jours de splendeur semblent vouloir revenir en quelque sorte pour la ville de Versailles, et les fasUs de l'histoire ne se fermeront plus pour elle à la grande époque
Il est malheureux qu'un événement, en effet assez important, ait été annoncé par la chancellerie prussienne dans un style si ridicule.
Le 5, M. Tbiers, à 9 heures et demie du matin, partit de nouveau pour Sèvres.
Sans écouter les objections que lui avaient faites M. de Bismarck sur les dangers qu'il allait courir, il avait tenu à avoir une conférence avec des membres du Gouvernement de la Défense. MM. Jules Favre et Ducrot purent seuls se trouver au rendezvous, çui avait été préparé par M. Gochery, reparti la veille au soir pour Paris dans ce but. La conférence eut lieudans une maison isolée et ruinée située sur les bords du fleuve, et là, M. Thiers proposa non plus seulement de conclure un armistice, mais de signer la paix elle-même. Il avait acquis la certitude, dans ses entretiens de YersaîUes, que les conditions imposées par la Prusse iraient toujours en s'aggravant, et il croyait préférable d'accepter « une paix fftcbeuse en novembre qu'une paix détestable en février. »
Il aurait désiré rapporter à^ Versailles l'autorisation do signer cette paix selon lui nécessaire; mais il y avait à la conclusion de cette paix un obstacle dont il était impossible de ne pas tenir compte : il était certain que l'opinion parisienne n'était en aucune façon disposée à supporter l'idée d'une cession de territoire, et c'était là rinévitable condition.
La réponse définitive du Gouvernement de la Défense nationale fut promise pour le lendemain à M. Thiers, qui revint à Versailles à 5 heures du soir.
6 novemftbre.
M. Gochery rapporta cette réponse à Versailles dans la matinée du 6. M. Thiers alla à 2 heures chez M. de Bismarck et, dans cette entrevue, les négociations furent rompues. Ni Tarmistice ni la paix n'avaient pu être conclus. Le gouvernement prttssi«n n'avait pas même voulu accorder le ravi* taillement de Paris proportionnel à la durée de l'armistice, à moins qu'on ne lui donnât utt fort, c'est-à-dire Paris lui-même, qui allait résister encore pendant presque trois mois.
La petite codr réunie autour du roi Guillaume fat augmentée ce jonr-là d'un nouveau prince r^nant : le grand duo de Bade, un des plus fidèles soutiens de la po<^ litique prussienne, arriva à Versailles. 11 venait saluer le vainqueur de Metz et oollaborer à l'édification du futur empire germanique. Il logea rue Satory. L'arrivée et le départ de tous ces grands personnages^ gui de temps en temps passaient quelc|ues jours au quartier général prussien, restaient à peu près ignorés de la population versaillaise. Aucun de ces petits princes n'avait d'ailleu/*s de célébrité personnelle. Ils ne laissaient de traces que dans les réquisitions nouvelles dont cette visite à leur maître était l'occasion pour la ville.