‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 27 sur 62 · V-8 novembre · texte numérisé non relu

V-8 novembre

Le 7, à S heures i\% du matin, M. Thiers quittait Versailles et repartait pour Tours.

M. Thiers et M. Jules Favre, dans deux pièces diplomatiques connues de tous, ont résumé pour l'Europe les négociations de Versailles. Mais ce que ces pièces n'ont pu retracer, et ce que M. Thiers retraçait à merveille dans ses conversations intimes, c'est la physionomie de ses entretiens avec M. de Bismarck (i). Ils étaient riches en di-> gressions de toute sorte. M. de Bismarck, suivant son habitude, se plaisait à parler de mille choses étrangères à la question en discussion. Il semblait qu'il mît un soin particulier à exciter la verve de M. Thiers; il abordait sans cesse les sujets les plus variés, et écoutait son interlocuteur les traitant avec cette aisance spirituelle qui lui est familière. Un soir, comme les heures se passaient ainsi dans ces intéressantes digressions, M. Thiers rappela au chancelier les affaires pins sérieuses qu'ils avaient à agiter. Alors, avec un mouvement d'effusion singulière, M. de Bismarck loi prit ta main en s'écriant : a Laissez-moi, je vous en supplie, laissez-moi ; il est si bon de se trouver un peu avec la civilisation I... »

Gomme on l'a dit, le mot était flatteur pour M. Thiers, mais il ne l'était guère pour la cour de Prusse, au milieu de laquelle vivait le chancelier.

S'il était rempli d'amabilités pour M.

Thiers, M. de Bismarck en revanche ne cachait nullement son mépris pour Tin-

(I) En repassant par Orléans, M. Tbiers, ayant été reçu à rëTéchë, donna pendant toute une soirée, sur ses relations avec M. de Bismarck, des deuils qui ont été reproduits avec grand intérêt dans Texcellent ouvrage pubHé à Orléans par M. Boucher, sons le tHrci Récks de tInvasiatL.

telligence de Napoléon III. M. Thiers lui dit UQ jour à ce propos : « Le ciel vous a fait an joli cadeau eu vous donnant votre esprit, mais convenez qu'il vous a fait un plus beau présent encore en vous donnant Napoléon III pour adversaire. » M. de Bismarck répondit par un sourire.

(( G'Qst un sauvage plein de génie, » telle était la phrase expressive par laquelle M.

Thiers, après ces huit jours de relations quotidiennes, résumait tout ce qu'il avait vu en M. de Bismarck d'originalité, d'astuce et de violence.

M. Thiers avait laissé à Versailles M.

Cochery, avec la mission de rentrer dans Paris et de reporter au gouvernement le récit des derniers résultats de la négociation. Mais l'autorisation nécessaire pour franchir les avant-postes fut cette fois refusée absolument par M. de Bismarck.

M. Cochery déclara alors qu'il allait repartir pour Tours. M. de Bismarck promit de le mettre le lendemain sous la conduite d'un officier allemand. Mais dès le soir, le neveu du chancelier venait déclarer à M. Cochery qu'il ne lui serait permis de se rendre à l'ours qu'en passant par Strasbourg et la Suisse. De plus, au nom de M. de Moltke, M. Cochery fut déclaré prisonnier, et deux gendarmes prussiens furent mis à la porte de son appartement.

Toute communication avec l'extérieur fut absolument interdite. En vain M. Cochery invoqua le sauf-conduit qui lui avait été délivré par le général bavarois Von der Thann, et qui lui permettait de revenir par Etampes ou par Chartres à son choix. M. de Moltke, par quelque raison militaire restée inconnue, exigea l'emprisonnement et la mise au secret. Ils furent maintenus quatre jours. C'est le 9 seulement que M. Cochery put quitter Versailles, escorté d'un officier wurtembergeois qui le conduisit hors des lignes allemandes en passant par Ciorbeil, Melun et Montereau.

Etail-ce pour célébrer la rupture des négociations avec M. Thiers ou la confection récente du nouvel Empire allemand que, le jour même où M. Thiers quittait Versailles, létat-major prussien fit insérer au « Moniteur offficiel » l'avis suivant :

« Nous apprenons qu'à partir d'aujourd'hui lundi, chaque jour, de deux à trois heures de relevée, la musique du 80® de ligne, une des meilleures de Tarmée allemande, exécutera des morceaux de concert, avenue de Sceaux, au pavillon de musique qui a servi autrefois pour les concerts donnés à Versailles par la musique des iurcos en garnison dans cette ville. »

Il n'y avait pas de turcos en garnison à Versailles, avant la guerre, mais on sait que c'était une des tactiques ou une des niaiseries de la presse allemande de voir des turcos partout ; on voulait faire croire aux badauds qu'ils composaient la moitié de l'armée française ; M. de Bismarck luimême n'avait pas négligé de se servir des turcos dans une de ses circulaires. Les turcos faits prisonniers étaient promenés et montrés en Allemagne de ville en ville, afin de multiplier pour l'imagination nationale le nombre de leurs faces noires et de bien prouver que les Welcbes corrompus avaient composé leur armée de bandes de monstres. Le rédacteur du a Moniteur,^ même dans une simple annonce de concert, se laissait aller au lieu commun recommandé. Le « 80" de ligne, » quoique sa musique fût « une des meilleures de l'armée allemande, » fut sans doute peu satisfait du peu de succès que ses « morceaux de concert » obtinrent, car bientôt il cessa de venir s'abriter sous le « pavillon de musique. »

Un autre avis, inséré dans ce même numéro du 7 novembre, affectait le style plaisant que les Prussiens voulaient parfois prendre, mais qui attestait trop bien que la légèreté de l'esprit n'est pas leur fait :

(( Versailles. Avant hier, un des ballons envoyé de Paris en Pair pour porter en province des nouvelles de la ville assiégée, a été capturé près de Chartres par des soldats du 14* de hussards. Des soldats allemands avaient tiré sur le ballon et, en le perçant par leurs balles, l'ont fait descendre. On y a trouvé un large butin de lettres et de journaux, ainsi que deux officiers appartenant à V amirauté de la namgalion aérienne^ corps, paraît-il, créé récemment par le commandant en chef de Paris. Ces deux officiers se trouvent en ce moment en route pour l'Allemagne, oà ils se rendent par voie terrestre (i). »

Ces plaisanteries ont une allure lourde et gauche qui est leur moindre défaut; huit jours plus tard, le rédacteur, ayant à annoncer le même fait, retrouvait le véritable style prussien :

(1) Ce ballon élait le Galilée^ cubant 3,000 mètres. Ilétaitsurlout chargé de porter à Tours le vote des 556,906 oui qui aïalent ratifié le Gouvernement de la défense nationale contre 62,638 non. H emportait de plus Û20 kilograuimcs de lettres. U était passé audessus de Versailles le /ii, à trois heures. Les aéronauics, MM. Etienne et Husson, furent ramenés à la prison de la rue Saint-Pierre, d*où lis partirent pour la Prusse, mais M. Etienne réussit k s*échapper en route, et put arriver à Tours, où 11 s'acquitta de sa mission. (Voir Les Ballons pendant te siège de Paris^ par G. de aerval.)

(( Versailles. Hier, deux ballons, contenant chacun trois personnes, ont encore été capturés par les troupes allemandes.

Nous apprenons de source certaine que ces personnes ne seront point traitées en prisonniers de guerre, mais qu'elles sont déjà en route pour l'Allemagne, où on les fera juger par un conseil de guerre, comme convaincues d'avoir essayé a rompre les lignes d' avant-postes; la peine dictée, en pareille circonstance, par te code militaire, est la peine de mort, n

Ce n'était pas assez d'assimiler nos braves aéronautes aux francs- tireurs et de les menacer de mort après leur capture, on faisait à l'état-major l'usage le plus indigne des lettres de famille prises dans les ballons. Chaque nacelle en contenait des ballots énormes qui étaient envoyés au grand quartier-général ; on dépouillait avec le plus grand soin ces milliers de lettres, car les ofHciers placés sous les ordres de M. de Moltke ne reculaient devant aucun travail, quelque long et pénible ^u'il fût; on taisait dcb extraits, d'où l'on tirait tous les renseignements utiles, puis on brûlait le reste. Mais parfois aussi, les jours de fête (et c'est ce qui se fit au commencement de novembre), on distribuait ces lettres comme objets de risée aux soldats de la garnison de Versailles, qui s'en amusaient et les envoyaient en Allemagne. Ce qui surtout les faisait beaucoup riro, c'était de surprendre les tendresses envoyées par les habitants de Paris aux femmes, aux familles restées en province. Cette distribution des lettres des assiégés, faite à dessein à des soldats grossiers en goguette, est un des actes les plus répugnants de l'état-major de Versailles.

On le voit, le séjour de M. Thiers à Versailles n'avait adouci en rien les allures des autorités prussiennes. Il semblait, bien au contraire, que leur mauvaise humeur et leur raideur eussent encore augmenté.

Ainsi M. de Brauchitsch choisit ce moment pour adresser au maire la « réquisition »

la plus extraordinaire qu'il soit possible d'imaginer. Elle portait sur le titre dû à ce fonctionnaire. Le maire, chaque fois qu'il avait l'occasion de lui écrire, l'appelait € M. le préfet pour les armées allemandes, »

ce qui certes n'avait rien d'irrespectueux.

Mais M. de Brauchitsch tenait à être traité exactement comme un préfet /ranfais; il avait pris le papier de la préfecture française, il s'était installé dans les bureaux français, il avait fait faire un cachet spécial, il était donc le préfet de Seine-et- Oise, et il adressa au maire le message 1

suivant, qui atteste tout ce qu'il y avait de pédantisme gourmé dans ce médiocre esprit :

(( Monsieur le Maire, « .... La lettre que vous avez bien voulu m'envoysr aujourd'hui était adressée , comme toutes les autres que j'ai reçues de vous, au préfet pour les armées allemandes.

D'abord, je croyais que je n'aurais pas besoin de remarquer cette résistance puérile, et que peu à peu vous cesseriez d'employer cette phrase, puisque vous savez très bien que je suis nommé préfet du département de Seine-et-Oise. Mais maintenant, comme je sais que vous y tenez, et que vous refusez de reconnaître mon autorité, quoiqu'elle soit reconnue par tout le département et par tous les maires, je me verrai ensuite obligé, à mon grand regret, chaque fois qu'il me parviendra une lettre de vous, ou d'un adjoint, ou d'un conseiller municipal, enfin de n'importe quel employé de la mairie, quel qu'il soit, avec ladite phrase ou une semblable, de vous frapper d'une amende de 500 fr.

« Le préfet de Seine-et^Oise, « De Brauchitsch. »

Le maire répondit ù M. Brauchitsch avec un grand sérieux qu'il n'avait jamais eu l'intention de contester son a autorité »

et son (( titre, » mais que selon lui « il existait toujours de droit un préfet français, comme il existait de fait un préfet nommé par les autorités ou armées allemandes ; »

il y avait donc à distinguer u entre les deux préfets, par l'indication exacte de l'origine, l'autorité de chacun d'eux. )> Il n'y avait là rien de « puéril. » Ayant ainsi expliqué l'appellation qu'il avait adoptée, le maire ajouta ces paroles gra* vement ironiques et dont la finesse échappa sans doute à M. de Brauchitsch : <( Puisque Je suis requis par vous, j'emploierai la qualification qui vous convient. »

A partir de ce jour, M. de Brauchitsch eut la satisfaction délire une lettre de plus portant en tête : « M, le préfet, » sans se douter qu'il venait de jouer le rôle d'un véritable personnage de comédie.

L'émule de M. de Brauchitsch, le lieutenant de landwehr Forster, voulut de son côté donner à la ville une preuve de l'exactitude que les Allemands, «bien supérieurs en cela comme en tout aux Français, »

apportent dans les affaires administratives.

La Liste civile loue plusieurs maisons à la ville de Versailles ; le loyer de ces maisons est très minime, mais M. Forster mettait aussi sa gloire à bien établir qu'il n'y avait pas de recettes mesquines pour la caisse

prussienne, et il adressa la réclamation suivante à la municipalité, persuadé qu'il l'étonnerait par la connaissance approfondie des affaires du département, que cette lettre semblait attester :

a Monsieur le maire,

« En vertu d'un bail passé le 8 décembre 1863, la location de plusieurs maisons a été concédée à la ville, moyennant une somme totale de 4,700 fr., payable le 4" janvier et le 1" juillet.

« Un premier paiement de 940 fr. ayant été effectué le 16 juillet 1870, je vous prie do vouloir bien verser à la caisse de la préfecture la somme de 750 fr., restant dus pour le deuxième paiement qui est déjà échu depuis le 1" juillet.

(( Je compte sur votre empressement pour vouloir bien verser cette somme dans le plus bref délai possible,

« Le préfet de Seine-et-Oise, « Par autorisation :

« FORSTER, « Secrétaire général et oouaelller de préfecture. »

M. Forster, par cette lettre, prouvait bien qu'il avait, depuis deux mois, fouillé avec un soin louable les cartons de la préferture et qu'il avait des intentions de rapacité sans bornes, mais il prouvait aussi que la science administrative d'un Allemand n'était pas à l'abri des bévues, car le maire put lui répondre comme il suit :

« Monsieur le Préfet,

« Vous réclamez à la ville de Versailles le paiement de divers prix de locations à elle consenties par la Liste civile.

«J'ai l'honneur de vous répondre que la xnlle ne doit rien,

« En ce qui touche les bureaux d'octroi de la grille Saint-Germain, de celle de Satory et de celle de l'Orangerie (1,500 fr. de loyers annuels), ces loyers sont payables moitié ou 750 fr. le premier juillet (qui ont été payés), et moitié le premier janvier, lesquels ne sont pas échus.

(( En ce qui touche les terrains de Fausses-Reposes (dépôt des boues), moyennant 200 francs par an, payables le 1*' juillet de chaque année, et qui ont été payés, il n'est plus rien dû. »

A cette lettre très nette, M. Forster ne répliqua pas.

Son maître, M. de Brauchitsch, ne fut pas plus heureux dans une réclamation de même nature qu'il adressa aux marchands de bois de Versailles qui, en octobre 1869, avaient acheté des coupes à la liste civile.

Le prix de ces coupes était payable par

I traites à ordre, à échéances successives.

M. de Brauchitsch n représentant de l'Etat français, » prétendit avoir le droit de toucher le montant de la troisième traite, échue le 30 septembre 1870. Ici la leçon pratique de droit administratif que le fonctionnaire prussien dut recevoir fut encore plus complète. M'* Legrand et Hoquet, avoués à Versailles, rédigèrent, au nom des adjudicataires des coupes, un excellent mémoire où, avec cette netteté française que nos voisins chercheraient en vain à nous ravir, il était démontré :

l"" Que M. de Brauchitsch avait confondu TEtat et la Liste civile, faute qu'un fonctionnaire si instruit n'aurait pas dû commettre.

2^ Que le prix des coupes était payé; que la traite était due au tiers porteur, et devait être représentée, conformément aux lois commerciales du monde entier, que M. de Brauchitsch n'aurait pas dû ignorer.

3^ Qu'en admettant que l'Etat allemand eût le droit de se substituer, dans le département de Seine-et-Oise, à l'Etat français, il ne pouvait avoir plus de droits que l'Etat auquel il se substituait, principe que M. de Brauchitsch ne pouvait pas nier.

4* Que des lois françaises avaient prorogé les délais d'échéance des traites, billets à ordre, etc. Or M. de Brauchitsch avait promis solennellement de respecter les lois françedses, et il aurait dû connaître celle-là.

5^ Qu'en intentant, ao nom de l'armée victorieuse, des poursuites civiles contre des particuliers, M. de Brauchitsch créait un article nouveau d'un droit international tout à fait inconnu jusqu'à présent.

Le Mémoire fut remis à M. de Brauchitsch qui répondit comme M. Forster avait répondu à la lettre du maire : il garda le silence le plus complet, et il ne fut plus question du paiement des traites»

M. de Brauchitsch dut sentir que son ardeur de recouvrements l'entraînait à des méprises compromettantes pour la réputalion des fonctionnaires de la patrie allemande, et il devint dès lors un peu moins hardi dans ses manifestations administratives. Il était désagréable d'être « préfet, n vainqueur et Prussien, et d'être aussi complètement battu.

Il conçut cependant encore l'idée et l'espérance de prendre, à propos même de cette question du bois, une large revanche, mais elle ne lui réussit pas davantage.

Il avait eu le bonheur de trouver, dans les bureaux de l'inspection des forêts, des tableaux tout préparés, indiquant les coupes qui devaient avoir lieu au mois

d'octobre 4870, aveo les cahiers des char* ges, les affiches de Tentes, les estimations, «te. Fort de ces précieux renseigne* xnents, il convoqua à son cabinet, par lettres nominatives, les principaux marchands de bois de la ville, et, montrant ses gros dossiers, il leur adressa le discours doucereux, déjà bien des fois employé, et qui, débité sur le ton le plus paisible, le plus bienveillant, avait toujours pour but d'obtenir de l'interlocuteur quelque consentement malhonnête.

Cette fois, M. Brauchitsch déclara qu'il se préoccupait très vivement des souffrances que le froid de l'hiver allait apporter aux habitants de Versailles et aussi aux troupes allemandes; il était de son devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour remplir les chantiers: en conséquence, il invitait les marchands de bois à lui acheter et à lui payer les coupes que l'Etat français aurait mises en vente au mois d'octobre 1870. Et en même temps, s'adressant, suivant son habitude, aux passions mauvaises et à l'appât du gain, il dit aux marchands de bois qu'il leur ferait de très larges concessions, qu'il leur vendrait les coupes très bon marché, que par conséquent ils pourraient, en revendant au détail, réaliser de très beaux bénéfices; il ajoutait qu'il prendrait toutes les précautions pour les mettre à l'abri de toute répétition ultérieure de l'Etat français. En un mot, il leur proposait de s'associer à lui pour dépouiller l'Etat français, et en échange des secours qu'ils lui prêteraient en se faisant acheteurs des coupes, il leur assurait de larges bénéfices dans leurs opérations de commerce.

Oq n'est pas plus corrompu.

La ruse et l'immoralité de la combinaison furent aperçues immédiatement par les marchands de bois. Elles étaient d'autant plus faciles à apercevoir pour eux, que, dès le mois d'octobre, ils avaient signalé au maire la disette de bois qui allait bientôt se produire, et, pour l'éviter, ils avaient très sagement proposé de faire des abattages dans les environs immédiats de Versailles les plus accessibles pour les transports. Mais M. de Binochitsch s'était opposé formellement à ces abattages, parce qu'ils auraient rendu moins probable l'achat, par les marchands de bois de Versailles, des coupes du département qu'il se proposait de vendre bientôt au nom de rElat. Il aimait donc mieux que le bois devînt plus rare et que l'on fût obligé d'acheter ses coupes. A la solution la plus naturelle d'une diffîcultjô, il voulut ainsi substituer une solution extraorâinaire et piauvalae} dont U était rinvejateur et à. lar

quelle il tenait, parce qu'il avait cru poa*« voir en tirer de l'argent. Il devait n'en rien tirer du tout, et le seul résultat de ces sublilités financières fut d'agçraver de beaucoup les embarras de la ville et les discussions quotidiennes avec les troupes d'occupation. Grâce à lui, la disette de bois fut bien plus sensible. Les soufiTrances et les difGcultés auraient été beaucoup moindres, s'il avait laissé la municipalité et les mar-* chauds de bois agir librement. Il devait du reste être amené là plus tard, bon gré mal gré, et par la force des choses. L'administration de M. Brauchitsch eut constamment des inspirations aussi heureuses. Gomme nous le verrons bientôt, cette manie d'arbitraire et de rapacité mal raisonnée devait se produire d'une façon plus grave encore à propos de l'approvisionnement général de la ville.

Dans leur conférence avec M. de Bran-* chitsch) les marchands de bois, connais* sant le personnage, et ne voulant pas le tieurter de front, se bornèrent à répondre que les estimations des coupes qu'il propo* sait seraient difficiles à faire par ce temps de guerre, que les routes étaient peu prati»

cables, etc. M. de Brauchitsch eut des ré^ penses à toutes les objections, mais il ne put cependant obtenir des marchands de bois une promesse d'achat. Il les renvoya d'un air assez dépité, en disant qu'il comptait les trouver mieux disposés dans une seconde entrevue, qui n'eut pas lieu.

Quelques jours plus tard, son Moniteur offciel publiait en gros caractères le tableaux des coupes, et fixait le jour où devaient être reoiises à la Préfecture les offres d'achat.

Aucune soumission ne fut présentée; Tadjudication ne trouva aucun adjudica** taire.

M. Brauchitsch avait donc encore échoué piteusement dans cette tentative : il n'a- : vait pas trouvé de complices pour dépouil-» 1er l'Etat français des sommes considérables que représentaient ces coupes de bois.

Sans cbercher l'effet, sans aucune jactance»

le patriotisme et le bon sens de quelques négociants versaillais avaient eu raison de la ruse et de la corruption prussiennes. La honte retombait tout entière sur le corrupteur pris dans son propre piège. La vertueuse Allemagne avait publiquement reçu une nouvelle leçon d'honnêteté de ces Français, que cent journaux d'outre-Rhin plaignaient chaque matin d'être si tristement inférieurs par la moralité à la race germanique.

ËQ dehors de la négociation officielle que nous venons de raconter avait eu lieu une démarche offîcieuse non moins c&uraci-

téristique. Plusieurs des marchands de bois de la ville avaient reçu la visite de deux espèces de courtiers , qui n'étaient rien autre chose que des ambassadeurs secrets de M. de Braucbîtsch. Ils avaient proposé aux marchands de bois de leur avancer l'argent nécessaire pour faire Tachât des coupes; ils prêtaient déplus leur nom pour conclure Tachât; de cette façon, on éluderait la loi française et, bien entendu, on partagerait les bénéfices.

Aux marchands de bois, qui leur opposaient le respect que chacun doit aux lois de sa patrie, ces agents de M. de Brauchitsch répondirent qu'ils étaient juifs et ajoutèrent : (( Ces scrupules que vous avez, nous ne pouvons les partager, nous n'avons pas de patrie, » Mais, se prêtant cependant au préjugé patriotique, ils prétendaient attirer les marchands de bois dans leur affaire au nom même des intérêts français; ils leur dirent, en effet, comme argument suprême : « Vous avez bien tort de refuser nos propositions, car deux compagnies,* Tune belge, l'autre anglaise, se présentent pour traiter avec M. de Brauchitsch ; vous allez donc laisser passer à l'étranger une magnifique affaire! » Cette manière de comprendre le patriotisme ne fut pas adoptée par les négociants versaillais, au grand étonnement des affidés de M. de Brauchitsch, qui en furent pour leur mensonge.

Dans ces négociateurs on reconnaît les dignes confrères de ce Betzold que nous avons déjà rencontré, et d'un certain Baron, que nous allons bientôt voir apparaître à son tour. Ces agents de bonne volonté qui sortaient successf-vement des bureaux de M. de Brauchitsch pour l'aider dans ses combinaisons équivoques se ressemblaient tous; il les lançait de la même manière, ils avaient la même mine cauteleuse et les mêmes gestes caressants. Ces faiseurs de propositions suspectes formulent pour ainsi dire une section particulière de Tarmée prussienne, section dont M. de Brauchitsch était le chef autorisé. De même que l'espionnage, en temps de paix, n'a rien qui déshonore l'officier prussien, de même les opérations étranges auxquelles M. de Brauchitsch se livrait contre nous, en société avec ces négociateurs, n'avaient rien, il parait, qui fût honteux en Prusse.

En même temps que M. de Brauchitsch, par ses mesures administratives, augmentait la disette de bois, les soldats prussiens, de leur côté, pillaient tous les dépôts de coupes déjà faites qui se trouvaient dans les environs. L'autorité française ne pouvait empêcher ces enlèvements à main

armée, mais un certain nombre d'habitants de la ville ayant suivi Texemple que leur donnait l'ennemi, le maire exprima publiquement son opinion sur les faits qui se produisaient par Taffiche suivante, qui laissait deviner aux Prussiens comment leurs propres pillages devaient être appréciés :

« AVIS

« L'Administration municipale voit avec te plus vif regret une partie de la population de la ville se livrer à la dévastation des bois qui environnent Versailles, et qui appartiennent, comme le parc, à la nation.

(( A tons les points de vue. ces faits sont excessivement regrettables ; moralement, c'est la violation de la propriété d'autrui, c'est-à-dire un vol ; économiquement, c'est l'anéantissement de nos ressources forestières pour les hivers prochains. 11 faut donc que cela cesse immédiatement.

« L'administration municipale, qui comprend le trouble que peuvent jeter, dans les esprits peu éclairés, les faits de guerre et les révolutions politiques, et qui veut toujours agir paternellement, espère encore que ce rappel au respect des lois qui servent de base à toute société, sera entendu et compris par tous, sinon elle serait obligée de faire poursuivre, comme voleurs, les auteurs de ces méfaits.

« Dès à présent Tordre est donné aux barrières de saisir tout bois vert, présenté à l'introduction, et de le déposer an fourrière, à THôtel-de- Ville, pour les besoins des bureaux de charité.

« On n'empêche pas l'introduction du bois mort^ que les indigents vont ramasser à l'approche de la saison rigoureuse.

« Le Maire de Versailles, « Rameau. »

Au moment où le maire rappelait ainsi, avec un accent si ferme, quelques principes d'honnêteté et de droit, les Prussiens rédigeaient une affiche inspirée par une morale bien différente. Une centinelle allemande, en faction dans la cour de la gare du chemin de fer de TOuest, reçut pendant la nuit un coup de feu dans le mollet. D'où venait ce coup de feu?

L'enquête faite par Tadministration municipal et l'examen de la blessure par le docteur Godard, ne purent l'établir clairement; certains indices firent supposer que la sentinelle s'était endormie et blessée ellemême, et, pour ne pas être punie, avait inventé cette attaque. Quoi qu'il en soit, le général de Voigts-Rhetz écrivit aussitôt à la municipalité une lettic menaçante. Il

annonçait, en cas de récidive « les représailles les plus énergiques, » (1) et pour le cas présent, non-seulement il condamnait la ville à payer au blessé une indemnité de 2,000 fr., mais il fit un appel public à la dénonciation par Tavis suivant :

«Par ordre du commandant militaire de la place, la ville est obligée à payer la somme de 2,000 fr. à celui qui fera connaître l'aïueur de la lenialive de meurtre commise sur une sentinelle allemande dans la nuit du 6 au 7 novembre.

. ff A mander à la police allemande, avenue de Saint-GIoud, 69. »

La provocation à la dénonciation, la promesse de récompense à un dénonciateur sontconsidéréesdepuislongtempsen France comme des actes honteux; les Prussiens nous montraient nettement par leur acte, que sur certains points, leur civilisation est bien au-dessous de la nôtre.

On essaya de leur faire comprendre qu'ils se déshonoraient par leur affiche ; ce fut en vain; on vit encore une fois qu'il y avait certains raisonnements auxquels leur intelligence restait complètement fermée.

Bien plus, le général exigea, sous peine d'exécution militaire, que le contre-seing d'un membre de la municipalité fût apposé sur l'avis, mais la rédaction, comme les idéns de cette affiche, attestaient suffisamment à la population qu'elle était due tout entière à l'autorité allemande. Personne, du reste, ne pensa à gagner les 2,000 fr.; l'appel à la dénonciation fut méprisé comme il devait l'être, et l'auteur du coup de feu, s'il existait, resta inconnu.

Un autre incident, très grave, qui se produisit également pendant le séjour de M. Thiers, montra sous un Jour encore plus frappant les dispositions violentes dont l'état-major était alors animé. Sans aucun motif acceptable, deux magistrats de notre ville et le directeur intérimaire des postes furent enlevés et subitement transportés dans une forteresse de Prusse.

Ce coup de force, un des plus odieux qui aient été commis à Versailles pendant l'occupation, doit être raconté avec quelques détails.

Dans la matinée du 2 novembre, M. de Raynal, substitut du tribunal de Versailles, était occupé à mettre au courant un journal intime où il avait l'habitude de se raconter pour lui même l'emploi de chacune de ses journées. Séparé de sa femme et de

(1) « EnergIschsteiM Bepressalie, » disait la leUre écrite par M. de Treskow, dans cette langue franco- Internationale qui ne parait pas cboquer les Allemands.

son jeune enfant, il trouvait dans ce jour-* nal une consolation de sa solitude. Un de ses amis lui fit un jour observer qu'il y avait quelque danger à laisser ainsi une trace de ses impressions, quand on vivait au milieu d'ennemis tels que les Prussiens.

M. de Raynal, sachant que son journal n'avait rien que d'absolument inoffensif, ne le détruisit pas comme on le lui avait conseillé, mais, par un scrupule de conscience, il ratura tous les noms de personnes et de lieux qu'il avait eu l'occasion d'écrire. Il le fit surtout parce que, quelques jours auparavant, il avait reçu, par l'entremise d'un ami, des nouvelles de la santé de son père alois enfermé dans Paris. Ces nouvelles étaient écrites sur une carte de visite, qui avait pu franchir les lignes d'investissement, ce qui n'était pas tout à fait impossible pour les billets où il n'était question que de détails de famille. Une fois par semaine, il y avait aux avant-postes, entre officiers d'éfat-major, un échange de lettres de ce genre (i). L'ami qui avait donné à M. de Raynal la lettre de son père lui offrit de faire passer à Paris sa réponse. M. de Raynal, naturellement, y consentit avec joie, et il écrivit un petit billet où il n'était absolument question que de la santé des siens. Quoiqu'il n'y eût là rien qu'un acte très innocent, et autorisé chaque semaine, M. de Raynal, par un excès de prudence, ratura sur son journal les noms des personnes auxquelles il devait cet échange de correspondances. Cette précaution devait lui porter malheur.

C'est au moment même où il écrivait sur ce journal intime, qu'il vit entrer chez lui un officier prussien de l'état-major du gé* néral de Moltke, suivi de deux agents de police. Cet officier lui dit : « Vous entretenez des correspondances avec Paris, » et sans lui donner le temps de répondre, il lui montra une lettre de son père qui ne contenait que des nouvelles de santé, mais qui faisait allusion à la lettre reçue de Versailles. Puis l'ofïicier procéda à une mise en état d'arrestation, suivie d'une perquisition minutieuse. La première chose que les agents saisirent, ce fut le journal intime. M. de Raynal fut conduite M. Stieber, chef de la police, qui après lui avoir lancé des injures et des menaces, l'envoya dans une des cellules de la prison de la rue Saint-Pierre.

Quelques heures plus tard, il était procédé à un interrogatoire, que nous résumons aussi brièvement que possible, en

(1) M. de Bcust, aide-de-camp du grand-duc de Saxe-Wcimar, m'a offert à moi-même, spontanément^ de faire passer à Paris des lettres par cette iroie, qui était considérée comme très régulière.

conservant les parties caractéristiques et en omettant toutes les insultes grossières dont il était entremêlé.

— Vous savez, dit M. Stieber à M. de Raynal, que les correspondances de Tennemi envahi avec Tassiégé sont punies de mort, c'est affiché en français. Le roi sait qu'il y a des correspondances entre Paris et le reste de la France, et pour les empocher, il veut faire un exemple. Vous avez correspondu, vous serez fusillé.

— Mais, répondit M. de Raynal, je n'ai jamais dit un mot de la guerre, et je n'ai adressé à Paris qu'un seul billet où il n'était absolument question que de la santé des miens.

— Vous êtes un espion. Vous êtes logé dans un appartement situé au-dessus de celui de M. de Moltke ; vous espionnez ses mouvements et ses secrets, et vous les adressez à votre père, qui est à la tête du gouvernement de Paris.

— Je vous assure que cela n'est pas. Je n'ai jamais écrit que le seul billet dont je viens de vous parler, et mon père n*est pas du tout à la tête du gouvernement de I?aris; il est premier avocat-général à la Cour de cassation.

— Vous mentez. La preuve que vous entretenez des intelligences secrètes, c'est que vous tenez des notes où les noms de lieux et de personnes sont raturés. Donc vous avez quelque chose à cacher.

— Mais non, je vous assure.

— Si vous ne vous étiez pas attendu à une perquisition, vous n'auriez pas raturé ces noms. . . Quelle est la personne qui a fait passer votre lettre à Paris ?

— Je ne puis la nommer. Elle a eu pour moi une obligeance ; je ne puis la remercier par une dénonciation.

— Vous direz son nom cependant, ou vous serez fusillé.

— Eh bien ! vous me fusillerez. . . vous ferez un acte odieux, barbare. . .

— Le droit de la guerre permet de fusiller ceux qui violent les défenses de correspondre avec l'assiégé. . . Voulez-vous dire ce nom?

— Je refuse.

— Si vous refusez, c'est que vous craignez de compromettre la vie d'un des vôtres. S'il n'y avait dans votre correspondance que des nouvelles de famille, vous ne refuseriez pas. Il y a donc une correspondance secrète organisée par un de vos compatriotes ; son nom, vous ne voulez pas le dire, mais nous le connaîtrons sans vous.

— Alors, pourquoi me le demander ?

— Pour vous donner le seul moyen de sauver votre tête ! . . .

 trois jours différents, cet interrogatoire fut repris, et toujours avec les mêmes menaces de « fusillement. » M. de Raynal ne faiblit pas un seul instant. Avec la plus grande simplicité, il garda inflexiblement la ligne de conduite que sa conscience lai avait tracée. La personne à laquelle il avait remis sa lettre n aurait couru certainement aucun danger, s'il avait déclaré son nom, mais il ne voulait pas se mettre à l'abri de celte considération ; il avait jugé qu'il était de son devoir de ne pas dire ce nom, et il consentait à recevoir la mort plulôt que de la dire. Il sacrifiait sa vie à un sentiment de délicatesse. Tenu au secret dans une cellule, abattu physiquement par une insomnie de plusieurs nuits, parle manque d'air, par le froid, il ne fit aucune concession à ses juges : il demanda seulement qu'on lui permît de voir un prêtre et un ami.

Cette arrestation avait indigné toutes les personnes qui, à Versailles, connaissaient M. de Raynal et avaient pour lui la haute et profonde estime qu'il méritait si bien, comme on le voit. Ses collègues du tribunal, le maire, plusieurs conseillers municipaux, des membres de la Société de secours aux blessés firent pendant plusieurs jours les plus actives démarches, mais aucune n'avait de résultat. De tous côtés on recevait les réponses les plus inquiétantes. M.

de Voigts-Rlietz dit : « C'est une affaire très grave : M. de Raynal aura une balle au front. Nous voulons faire un exemple. »

Un colonel d'état-major de M. de Moltke indiqua un des motifs vrais de cette arrestation en disant : u Oui, M. de Raynal est ua homme qui mérite beaucoup de considération ; j'ai la meilleure opinion de lui ; je ne le crois pas coupable, mais vous avez pris des capitaines de vaisseaux marchands; nous voulons, nous aussi, vous enlever des hommes notables de fortune. » Il n'était pas jusqu'au chef de police Stieber qui n'eût été frappé de tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans le caractère de M. de Raynal, et après avoir faitpasser ce jeune h>)mme si doux et si irréprochable par If^s angoisses du condamné à mort, il disait en ricanant :

(( Il me plaît beaucoup, M. de Raynal ; j'ai lu son journal; il est plein des sentiments les plus respectables ; je regrette beaucoup que ce monsieur soit iparié récemment; je lui aurais volontiers donné une de mes filles. ...»

Voilà les créatures qui, au quartier-général, vivaient en relations quotidiennes avec M. de Bismarck et les chefs d'armée; voilà l'esprit régnant dans Tétat-major qui entourait imméaiatement le roi Guillaume.

Ayant constaté que l'arrestation de M.

de Raynal avait produit dans la ville un grand effet, les Prussiens, qui désiraient, à ce moment, jeter de la terreur dans la population, décidèrent qu*îl fallait trouver un autre coupable de même nature. Ils n'allèrent pas loin le chercher ; ils fixèrent leur choix sur un des collègues et amis de M. de Raynal, M. Albert Harel, également substitut au tribunal.

Le lieutenant de police Zernicki fut d'abord chargé d'une perquisition; accompagné des agents habituels, il vint fouiller les papiers de M. Harel. On ne put rien découvrir de suspect. Trois jours plus tard, Zernicki revint et pria M. Harel de se rendre chez son chef Stieber, « pour donner des éclaircissements dans rintérêt de M. de Raynal. » M. Harel se rendit à 11 heures à la Préfecture, où ce Stieber avait des bureaux. Il n'y trouva que Zernicki qui lui dit:

— Mon chef n'est pas encore venu ; il aura été retenu chez M. de Bismarck ; prenez donc un cigare et chauffez-vous.

M. Harel ne prit pas de cigare et s'assit.

Zernicki se mit alors à lui tenir l'intéressante conversation qui suit :

— Savez-vous que votre maire est un homme insoumis?. . . L'autre jour, il a été grossier pour moi : il ira en Allemagne.

On m'a grondé de ce que je ne l'avais pas arrêté. . . et je l'arrêterai.

— Mais ceci ne regarde en rien M. de Raynal, dit M. Harel; ce n'est pas son affaire . . .

— C'est l'affaire de tous les gens de Versailles qui se conduisent mal et sont très hostiles. Le roi a été très mécontent de l'attitude de la population de Versailles le 21 octobre : il faut que cela cesse I. . .

— Mais il n'y a rien là qui regarde M. de Raynal, ^ui n'a fait aucun acte hostile. . . .

— Si !... il a correspondu avec Paris.

— Je vous affirme qu'il n'a absolument rien écrit qui touche à la guerre... il vous ledit et vous pouvez le croire; c'est un homme d*honneur et un magistrat : il sait ce que vaut un serment.

— Bah! un magistrat 1... ils se conduisent très mal, les magistrats; ce sont de mauvais citoyens : ils refusent de juger; ils préfèrent laisser les voleurs en liberté ; ils n'ont pas de sens moral ; le roi est très mécontent que votre tribunal ait refusé de rendre la justice, et il saura bien vous y forcer, si cela lui plaît.

— Je ne le pense Ras, répond M. Harel.

Nous sommes magistrats français; nous ne

{mouvons rendre la justice au nom et avec 'assistance et la tolérance du roi de Prusse.

— Eh bien ! c'est un acte d'opposition et il n'y a aucun égard à avoir pour les ma-

gistrats. M. de Raynal est magistrat ; il vaudrait mieux pour lui qu'il ne le fût pas... On est toujours à nous dire que c'est un magistrat que nous arrêtons ; nous le savons bien et nous ne le regrettons pas.

Sur ces entrefaites, le directeur Stieber arriva. Zernicki avait affecté la politesse.

Stieber, au contraire, se montra d'emblée très brutal et affecta la colère :

— C'est vous qui avez fait passer les lettres de M. de Raynal à Paris!...

M. Harel affirma que non.

— Eh bien I expliquez alors ce passage du journal de M. de Raynal : « J'ai rencontré hier dans le Parc mon ami Harel qui m'a dit que M. HiHBHHBi allait rejoindre sa femme au bord de la mer et qu'il pourrait sans doute donner de ses nouvelles à ma famille. » Quel est ce nom rayé? fl).

— An ça I entendons-nous bien, dit alors M. Harel fort tranquillement. Vous m'avez fait venir pour des éclaircissements dans l'intérêt de mon ami Raynal. Mais est-ce lui ou moi que vous incriminez?

— C'est vous, et nous vous forcerons à parler!...

— Mais vous voyez bien qu'il s'agit du bord de la mer et non de Paris.

— Je ne discute pas avec vous... dites ce nom, où vous verrez !...

Et en parlant ainsi, Stieber saisit sa plume d'un air de menace.

M. Harel se leva et lui dit d'un ton très calme :

— Monsieur, c'est M. de Raynal qui a écrit ce passage; il pouvait vous dire le nom gu'il a rayé ; s'il ne le fait pas, c'est qu'il juge aue ce serait une lâcheté. N'espérez pas de moi plus que de lui une dénonciation.

— Ainsi, vous faites acte de résistance à l'autorité prussienne.

— Je vous assure que dans tout cela il n'y a rien de relatif à 1 autorité prussienne. En France nous méprisons les dénonciateurs, et je fais ce que tout autre ferait à ma place.

Stieber ne répondit rien ; il venait de tracer en grommelant quelques lignes sur un papier, il le signa, et avant de le tendre à Zernicki il fit à M. Harel une dernière sommation.

Elle ne fut pas plus écoutée que les précédentes et M. Harel fut emmené en prison par Zernicki.

M. de Raynal avait la cellule n^ 33, M. Harel, son rival de délicatesse, fut placé dans la cellule n® 11. Un an auparavanti

(1) C'était celui â*im avoué de YersaUlea.

jour pour jour, M. Harel avait fait écrouer dans la prison de la rue Saint-Pierre un assassin assez fameux nommé Aubel, et il retrouva son nom inscrit sur les murailles de sa cellule.

Il fut mis au secret, mais M. Hardy, pour lui comme pour M. de Raynal, sut corriger ce que le secret aurait eu de trop rigoureux.

Après trois jours d'emprisonnement, les deux jeunes substituts partaient à 7 heures du matin pour Minden. M. Harel avait demandé qu'on lui permît d'embrasser son père, vieillard de 80 ans. Les Prussiens n'y consentirent pas. M. Harel père ne put que serrer rapidement la main de son fils au passage, au moment même où il montait dans la voiture qui le déportait en Prusse.

Dans cette même voiture, avec MM. de Raynal et Harel, se trouvait M. Thiroux, dont la condamnation se rattachait à un essai que l'autorité prussienne venait de tenter inutilement pour embrigader à son service les fonctionnaires de la poste française.

Les Prussiens avaient commencé par demander aux facteurs de reprendre leurs fonctions; ils avaient refusé (i) ; bien loin de servir la Prusse, plusieurs d'entre eux, au risque des plus grands dangers, continuaient à faire un service occulte qui de temps en temps nous apportait quelques nouvelles du dehors. Uans leurs ruses ingénieuses pour tromper l'ennemi, ils étaient aidés par des receveurs et des receveuses du département, qui, bravant courageusement toutes les défenses prussiennes, continuaient aussi à exercer en secret leurs fonctions. Les familles de Versailles doivent une grande reconnaissance à ces modestes et dévoués ageuts de l'administration des postes, qui, en nous envoyant de temps en temps quelques lettres, ont calmé tant d'inquiétudes et d'angoisses (2).

Au commencement de novembre, la circulaire suivante, qui avait été rédigée à Nancy dès la fin du mois d'août, fut communiquée officiellement aux fonctionnaires de la poste de Versailles :

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