CIRCULAIRE
(('Sa Majesté le Roi de Prusse ayant daigné ordonner que les postes établies dans les territoires français occupés par les
(1) La distribution des lettres de là poste prussienne fut faite aux frais de la ville et sur réquisition, par des réfugiés indigents des communes Toi^ines.
(2) Une graUtude particniiëre est due à M^ Thuillier, receveuse de Maule,qui a constamment fait preuve d'une habileté et d'un aèie eiceptionnels.
troupes allemandes seront administrées, sous la direction supérieure de l'autorité centrale postale à Berlin, sur les lieux par un commissaire spécial, Son Excellence le Chancelier de la Confédération de l'Allemagne du Nord a nommé, par suite de cette ordonnance royale, le ^oussigné ad* ministrateur des postes territoriales dans les départements français se trouvant sous la domination allemande.
(( Le soussigné, en prenant l'administration à lui confiée, invite le personnel des établissements de poste existant dans l'étendue des territoires occupés à suivre sous les circonstances actuelles ses ordres sans opposition, et à éviter tout ce qui pourkait
PORTER ATTEINTE AUX INTÉRÊTS DES HAUTS ALLIÉS ALLEMANDS ET DE LEURS ARMÉES.
((En reconnaissance de cet engagement, tout agent et tout sous-agent doit de sa propre main et en énonçant son nom et son prénom, souscrire la formule ci-annexée, en apposant la date et en ajoutant la dénomination de son titre et de ses fonctions.
La formule remplie sera renvoyée par le retour du courrier sous l'adresse de l'administrateur des postes à Nancy;
(( A cette invitation le soussigné ajoute la communication que le refus de la déclaration sus-mentionnée amènerait comme conséquence nécessaire la deslituiwn immédiate du fonctionnaire réfractaire, ainsi que la souscription de la formule une fois prêtée, l'agent qui dans la suite aurait fait infraction d'une manière ou d'autre à l'engagement pris par la souscription se serait exposé aux mesures rigoureuses nécessitées par un tel procédé.
(( Aux agents qui donnent la souscription exigée et qui remplissent l'engagement pris, par conséquent est assurée la protection des autorités et le paiemerU de leurs trailements;
Si les agents et les sous-agents se représentent qu'il s'agit de la fonction assurée des postes territoriales et de la garantie du commerce paisible dans l'intérêt de la prospérité de leurs compatriotes et des provinces qui ont déjà subi de si rudes épreuves, ils s'adonneront aussi à l'avenir à ces fonctions avec le dénouement que leur imposent les circonstances comme accomplissement d'un devoir spécial.
(( Au reste, l'administration des postes sera gérée, jusqu'à nouvel ordre et sauf les décisions ultérieures des autorités compétentes, sur la base des lois, ordonnances et règlements français. Les modifications qui auront été exigées par les circonstances ainsi que les autres dispositions que le soussigné aura à faire, seront portées à la connaissance du personnel^ suivant le cas,
par des circulaires ou par des ordres spéciaux.
«L'administrateur des postes dans les territoires occupés :
(( ROSSHIRT,
Directeur supérieur des postes. »
« Je suis prêt à suivre sans opposition les ordres de l'administration des postes établie dans les territoires français occupés par les troupes allemandes, et je promets d'éviter tout ce qui pourrait porter atteinte aux intérêts des hauts alliés allemands et de leurs armées. »
Cette nouvelle corruption du patriotisme, la Prusse, fidèle à son système d'hypocrisie, la présentait comme un acte de <( dévouement » pour les provinces qui avaient déjà « subi de si rudes épreuves, »
mais cependant elle avait le soin d'ajouter à cette considération a morale, » la promesse d'un traitement. Cette circulaire et la pièce qui raccompagne exhalent le machiavélisme de bas étage commun à tous les documents prussiens du même genre.
Il eut inutile de dire que les fonctionnaires de l'administration des postes présents à Yersailles refusèrent tous de signer rengagement qui leur était présenté, avec force démonstrations de politesse, au nom des (I hauts alliés. » MM. Mamalet, Bouzigues, de Launay, Legrand, Bourgerie, Boulot, déclarèrent au contraire par écrit qu'ils refusaient tout concours à l'administration prussienne.
M. Thiroux, qui avait été, le 23 octobre, nommé directeur intérimaire par la Dél*^gation de Tours, fît plus. 11 rédigea, le 3 novembre, un arrête dans lequel il rap-
fielait à tous les agents du département 'article 77 du Code pénal, qui défend sous peine de mort de prêter concours à l'ennemi. Il assumait en même temps la responsabilité du refus qu'il leur ordonnait d'opposer à toute demande de service faite par les agents prussiens. ^
Le jour même de son envoi, cette circulaire fut saisie par M. de Moog, directeur des postes prussiennes.
Le lendemain 4, M. Thiroux était arrêté chez lui et écroué dans une cellule de la maison d'arrêt rue Saint-Pierre, où on le laissa deux jours à réfléchir. Puis il fut conduit devant M. de Brauchitsch qui, supposant son prisonnier affaibli par deux jours de cellule et de secret, lui proposa de nouveau de réorganiser le service des postes, en ajoutant que son consentement serait récompensé par des appointements deux fois plus élevés que ceux que la France lui accordait.
Le dégoût était le seul sentiment que cette conversation de M. de Brauchitsch pût inspirer. M. Thiroux fut reconduit en prison. Un instant remis en liberté, mais gardé à vue et soumis à des visites domiciliaires, il fut de nouveau emprisonné et enfin expédié en Allemagne avec MM. de Raynal et Harel.
D'abord traités par leurs gardiens avec assez de respect, comme prisonniers d'Etat»
les trois otages furent bientôt jetés brutalement dans des wagons à bestiaux, où on ne trouvait pour s asseoir et se coucher qu'une paille pourrie et infecte.
Arrivas à Minden, ils furent mis au cachot dans la forteresse, et ce n'est que plus tard, grâce à la persévérance des démarches poursuivies par leurs amis de Versailles, qu'ils purent obtenir d'être internés dans la ville. Pour obtenir cette « faveur, » trois habitants de Versailles, MM. de Bussière, Grosjean et Dietz, durent répondre par un engagement écrit et signé que les prisonniers ne s'évaderaient pas de Minden.
C'est ainsi que, sous les yeux mêmes du roi Guillaume, avec son aveu, et par les ordres formels de M. de Bismarck, l'autorité prussienne pratiquait au grand quartier-général c( le respect des personnes. »
En même temps que ces enlèvements jetaient dans toute la ville la stupeur et l'indignation, une nouvelle pluie de réquisitions écrasantes tombait sur la municipalité. Ce n'était plus, comme le 27 octobre, 6,000 couvertures qu'il fallait livrer, c'était d'abord tout le matériel d'une ambulance de 150 lits. Le chirurgien Krause, qui s'installait dans le Petit-Séminaire et dans l'hôtel du Grand-Contrôle, avait dressé une liste comprenant tous les objets qu'il jugeait nécessaires, et il l'avait envoyée à son collègue le chirurgien de la place M. Grouseiller, qui s'était empressé de l'approuver en y aioutant seulement la formule accoutumée : a h fournir immédiatement »
{so fort). Cette pièce est asnez curieuse, et donne une idée de la précision avec la(;^uelle les réquisitions étaient faites : la voici :
« Versailles, le 7 novembre 1870.
« Je prie très respectueusement la Commandanture royale de vouloir bien faire livrer les objets suivants, nécessaires pour établir l'ambulance nouvelle. Ces objets sont :
200 matelas. 300 draps de lit. 50 couvertores de laine. 100 chemises. UO oreillers. 150 pantalons pour malades. 150 robes de chambre. 170 paires
de pantoufles. 60 paires de chaussons de coton. hO paires de chaussons de laine. UO paillasses. 2 putsoirs, 2 baignoires. 170 bois de lit. 2 grandes passoires. 2 seaux de fer-blanc à 20 litres. lûO cuillers en fer blanc. liSiO écnelies en fer-banc. 2 écuelles en cuivre, i hache. 12 peignes larges. 2û peignes serri^s. 2 grai des truelles de bois. 2 petites truelles de bois, i chaudron en cuivre de 150 litres. 5 couvercles en bois. 2 paniers. 200 tables pour malades. 10 chandeliers avec mouchettes. 2 grandes cuillers de bois. 160 paires de couteaux et de fourchettes. 2 mortiers en fer avec pilons.
10 pelles. 8 peiits baquets de bois on paniers.
11 seaux de nuit en éiain, avec couvercles, û chaises de nuit en bois. 300 pots de nuit en terre. 2 poêles
en tôle, li poêles. 2 {iUùible), 2 fûis pour
écurage. 2 pelles de bois garnies en fer. 2 grands ciseaux. 2 petits ciseaux. 100 tabourets. U balais. 20 écuelles «n terre de diiftf rente grandeur. 10 éponges à 2 onces. 100 crachoirs. 10 verres à boire. 6 bassins dVtain avec couvercles. 10 théières à 3 tasses, en faTence. 2 chaudières pour thé. en cuivre. 10 tasses à thé. 2 g' andes dessertes. 6 fourchettes pour porter les portions. 2 entonnoirs en fer-blanc pour huile. 160 gobelets en fer-blanc 30 urinoirs. 2 cuviers. 2 cuvettes de grandeur différentes. 20 lavoirs en terre, à grands baquets. à seaux en zinc 2 couteaux à 2 tranchants. 2 cordons de àO toises.
Le moyen adopté pour obtenir les lits fut indiqué par la note suivante :
« La mairie est invitée par la présente à donner à la Gommandanture, d'ici à ce soir, un relevé des maisons et appartements dont les habitants ou propriétaires ont quitté Versailles. Le but est de procurer des lits aux ambulances nouvelles in- •taUées dans la ville. »
Ce n'était là qu'un début; deux jours après arrive à la mairie ce nouveau mes* sage, Signé du général lui-même :
<( À la Mairie de la ville de VersailleSj
m Un besoin inévitable me force d1mposer à la ville la réquisition de six mille chemises et de deux mille paires de bottes,
(( Il n'est pas absolument nécessaire, et ie ne m'attends pas du tout à ce qu'on livre des chemises^, des bottes (ou même des souliers), exclusivement neufs et non encore portés; dans la mesure ou les provisions des magasins ne seront pas suffisantes pour cette fourniture, il faut que les habitants eux-mêmes soient appelés à la compléter.
<( Je crois qu'il ne serait pas sans équité que les habitants absents fussent les premiers à contribuer aux livraisons demandées, et que l'on recherchât et prît chez eux les vêtements et chaussures que Ton peut trouver; la commune livrerait ensuite le reste.
« n faut que le dimanche 14 de ce mois, à 3 heures ae l'aprës-mîdi, il soit livré à la Gommandanture un contingent d'au moins 2,000 chemises et de 1,000 paires de bottes.
« Les bottes en cuir de bœuf et à doubles semelles sont particulièrement utiles, et il en faut un certain nombre de cette espèce.
a Au cas où la livraison ne serait pas faite au terme indiqué, la Gommandanture se verrait obligée de faire faire des recherches dans les maisons par les troupes pour donner satisfaction à leurs besoins inévitables.
(( La livraison du tout devra être terminée au 18 de ce mois.
« Voigts-Retz, « Général major et commandant. »
Après les chemises et les bottes, ce fat, uelques jours plus tard encore, le tour es guêtres. Versailles devenait véritablement un magasin général d'habillement pour les troupes allemandes.
Le Gonseil municipal considérait comme un de ses principaux devoirs d'éviter à la population les recherches dans les domiciles par les troupes; en effet, permettre cette recherche, c'était évidemment donner à peu près l'autorisation du pillage; sons le coup de la menace faite, on s'occupa donc de répondre autant qu'il était possible à ces nouvelles réquisitions. Une commission spéciale de conseillers fut nommée pour aviser sans retard aux voies et moyens. L'ambulance nouvelle fut organii^ée le mieux que l'on put avec l'aide des Sociétés internationales française et anglaise et de l'Hôpital militaire. Deux anciens négociants, MM. Barbieux et Merlu^ qui dé]à avaient bien voulu offrir leur concours à la municipalité lors de la réquisition des 6,000 couvertures, furent chargés de veiller à la confection des 6,000 chemises. Un nombre <^gal de paillasses avait aussi été demandé pour les casernes. Les femmes réfugiées furent employées à ces travaux, et un appel fut fait à toutes les ouvrières. Les chaussures furent fournies autant que le permettaient les ressources très limitées de l'industrie de la ville.
Par toutes ces mesures, le Gonseil réussit à empêcher encore une fois cet envahissement des domiciles, qui était une des pensées tavorites du commandant de place.
Malgré ces réquisitions extraordinaires, le courant habituel des réquisitions quotidiennes continuait à être aussi épuisant.
Le meilleur moyen de donner une idée claire de la réquisition, telle que l'entendent les Prussiensi c'est de reproduire
textnellemeat un fragment du registre spécial tenu à la mairie par les conseillers municipaux qui s'étaient chargés de ce service et qui, pour beaucoup de ces demandes, avaient à soutenir une discussion avec des soldats ou des ofGciers, la plupart du temps irrités et grossiers. Voici les réquisitions du 8 novembre, jour qui n'est ni plus ni moins chargé que les jours précédents ou suivants, et qui représente assez bien la moyenne conservée pendant les cinq mois de l'occupation :
RÉQUISITIONS DU 8 NOVExMBRE
11,000 kilos de bois à brûler.
125 grammes de cire à cacheter.
50 kilos de chandelles.
500 kilos de bois (au compte d*an habitant absent.)
150 terrines eo terre.
72 cruches mpyeones.
200 kilos de bougie.
500 kilos de bois (au compte d'un absent).
500 kilos de bois (pour un poste).
150 kilos de cbai bon de terre pour le roi de Prusse.
100 margotins pour le roi de i^usse.
500 clous de 5 cenUmètres pour le Prince royal. 12 manches à balais pour Tambulance du Lycée. 2 kilos de pain bis pour les menus plaisirs de S. M. Prussienne.
Une portière, un casier et d'autres objets divers pour M. de Bismarck.
1,000 kilos de l)ois pour M. de Bismarck.
1,000 kilos de coke pour M. de Bismarck.
50 margotins pour \1. de Bismarck.
250 kilos de l)ois pour les bureaux de la Ghancelierie prussienne.
250 kilos de coke pour les bureaux de la Chancellerie.
60 margotins pour les bureaux de la Chancellerie.
500 kilos de bois (au compte d'un habitant aiisent).
200 kilos de charbon de terre pour M. de Moltke.
5 kilos d'huile pour la poste prussienne.
50 kilos de coke pour la poste prussienne.
6 kilos de chandelles pour le 5H' régiment en détache < ent à Saint-Cloud.
1 bière au Château.
2 bières au Lycée.
3 foases au cimetière.
20 kilos de chandelles (pour les casernes).
2 grandes soupières (pour une ambulance).
20 seaux en zinc
UO bouteilles d'eau de seltz.
1 brûloir à café.
/iô caleçons.
3,000 kilos de bois.
20 kilos de sucre.
12 kilos 1/2 de savon.
1 ouvrier fumiste pour réparations.
1 stère de bois,
10 kilos de bougie.
Telle était la nature des demandes qui, chaque jour, se représentaient inévitablement avec plus ou moins d'abondance, et auxquelles il fallait trouver le moyen de satisfaire u sur l'heure. »
Cette liste de fournitures si variées formait, dans les réquisitions directes imposées à la ville le 8 novembre, la part contributive des deux commissions de conseil* 1ers municipaux oui siégeaient en permanence à rHôtel-ae-Yille ; une troisième commission s'occupait des réquisitions de voitures; mais cependant ce n'était 1& qu'une très petite partie des réquisitions totales. En effet, en dehors du paiement par le Conseil municipal de la nourriture des ofGciers et de la paie d'ouvriers nombreux employés pour des travaux de toute nature commandés chaque jour, il faut ajouter les fournitures du Magasin central de la gare de la rive droite, placé suus la direction de MM. Barué-Perrault et Riche.
Le 8 novembre, ce magasin donna 23 pièces de vin et 7,772 kilogrammes de pain. C'était une fourniture relativement peu considérable; elle était très souvent bien plus lourde, et de temps en temps survenaient des demandes de suppléments extraordinaires ; le 18 octobre, par exemple, lors de la fête du Prince royal, ce magasin a\ait dû livrer en un seul jour 125 pièces de vin.
L'ambulance du Lycée, qui contint jusqu'à 900 et 1000 malades, était également entretenue aux frais de la ville (1). Il y avait là encore une fourniture quotidienne qui était en moyenne de 200 kilos de pain, 50 kilos de farine, etc. Quant aux médicaments requis, les demandes <^taienl si abondantes que dès le comtBencement de novembre toutes les pharmacies étaient épuisées.
Le roi Guillaume lui-même ne dédaignait pas la réquisition, et, parfois, on en usait en son nom d'une façon assez ridicule, comme on le fit précisément le 8 novembre, où Ton vint de sa part, comme on a pu le remarquer plus haut, requérir à rHôtel-de-Ville « 2 kilogrammes de pain bis. » On raconta que ce pain bis était destiné à amorcer les poissons du parc, le roi Guillaume ayant voulu se livrer au plaisir de la pêche. Quelle que fût la cause dé la réquisition, les 2 kilogrammes de pain bis furent fournis, et le bon de réquisition fut soigneusement conservé comme une curiosité parle boulanger qui l'avait reçu (2).
Ceitefournituredepain pour leroi n'était, il faut e reconnaître, qu'une exception. Le roi Guillaume s'était placé- à Versailles dans la classe des officiers sans nourriture; Il ne réclamait, par conséquent, que a le
(1) A elle seule, cette ambiilanoe exduslvemeot prussienne a coûté à la ville 02,000 francs.
(3) On peut rapprocher de celte réquisiUon celle-d, apporléf f;ravenient à rHôtel-de-VIlle :
« La Mairie e«t requise de fournir trois balais d'écurie à Son Altesse Royale le grand-duc de Saxe-Weimar.» —
Approuvé : L^e général commandant de place : De
\0iC18-RBBTZ.
logement, le feu et la chandelle. » Le logement, c'était la Préfecture ; le feu, c'était 300 kilog. de charbon de terre par jour; la chandelle, c'était une continuelle illumination à giorno de toute la résidence. La bougie, le gaz et l'huile, malgré leur rareté croissante, n'étaient pas plus ménagés que le bois ou le charbon, et la disette des moyens d'éclairage fut, comme la disette des moyens de Chauffage, une des difficultés contre lesquelles la municipalité eut constamment à lutter et qui lui attirèrent le plus de menaces des autorités prussiennes, car la municipalité était toujours déclarée responsable des retards inévitables qui se produisaient dans la fourniture des réquisitions présentées.
Le Prince royal, à l'exemple de son père, exigeait non-seulement que le gaz fût largement et gratuitement allumé à la villa des Ombrages, mais un soldat venait de sa part, chaque jour, requérir de M. de Montfleury à l'Hôtel-de-Ville 25 paquets de bougies (ce qui représente 200 bougies). Il y avait là probablement quelque spéculation clandestine organisée par les intendants de sa maison, et, en effet, les vivandiers répandus dans la ville faisaient commerce de bougies comme de tout ce que la ville fournissait. On cimstatait ainsi à chaque instant, entre les troupes d'occupation et les brocanteurs allemands, un vasto système de recel et de revente qui était très visible, mais qui échappait naturellement à toute espèce de poursuite.
Les princes de second ordre, qui s'étaient installés à l'hôtel des Réservoirs, réussirent, malgré les réclamations de la municipalité, à se faire traiter comme le roi et le Prince royal. Quoiqu'ils ne prissent aucune part effective à la guerre, et qu'ils fussent venus en France jouer le rôle de touristes revêtus d'un costume militaire, ils furent inscrits dans la classe des u officiers sans nourriture, » et, de cette façon, la ville dut payer pour eux à l'hôtel le logement, le chauffage et l'éclairage. Si i'état-major prussien consentit à leur faire cette coocessiou, il n'en montrait pas moins pour eux un profond dédain, que, du reste, ils semblaient prendre à tâche de justifier à tous les points de vue par leur conduite. Le séjour de ces personnages dans notre ville a laissé toute une collection d'anecdotes scandaleuses, dont on pourrait composer un Décaméron ; nous n'avons ni l'intention ni le désir de l'écrire; nous dirons simplement que l'oisiveté, le jeu prolongé pendant des nuits entières, les excès de table étaient les moindres défauts de ces petits princes. Dans le logement de l'un d'entre eux, ils avaient créé une espèce de
(( casino » où personne ne devait pénétrer ni jour ni nuit, et où ils recevaient les officiers de passage à Versailles, auxquels ils voulaient faire fête. Dans ces agapes militaires, ils eurent bien vite épuisé les provisions de vin de Champagne que renfermaient les caves de l'hôteT; ils en firent alors venir directement d'Epemay; ils se firent de même envoyer de Bavière un baril de bière précieuse, qui resta dans un de leurs salons, posé sur un fauteuil, afin que chacun pût y puiser à son gré. L'existence vulgaire menée par ces princes eut pour excellent résultat de contribuera nous guérir tout à fait des illusions que nous aurions pu être portés à nous faire sur les supériorités moi aies de la civilisation allemande. Pendant que les proclamations officielles parlaient pour l'Europe de la moralité de la nation germanique, nous avions sous les yeux la preuve quotidienne que les victoires de l'Allemagne n'étaient nullement dues à une plus grande sévérité de mœurs, et l'exemple donné de haut, par les princes, témoignait suffisamment pour les sujets. Les princes n'étaient pas seuls du reste à nous donner des enseignements de ce genre. Dans la ville, plusieurs cafés, que les officiers de la garnison avaient spécialement choisis comme lieux de réunion, offraient le même spectacle que le casino dos princes ; les Allemands y montraient chaque jour, et surtout chaque nuit, des qualités de buveurs et de joueurs qui sont assez rares de ce côté du Rhin. Le commandant de place avait bien ordonné aux établissements publics d'être fermés à 10 heures du soir, mais les officiers savaient tourner la consigne pour satisfaire à leurs goûts : ils se faisaient enfermer, portes closes, h l'intérieur des cafés et continuaient à jouer et à boire jusqu'à deux heures du matin. Si les propriétaires des cafés voulaient résister à ces abus, les officiers, usant de violences et de voies de fait, montraient bien vile qu'ils étaient les maîtres de la ville.
Au milieu de tous ces incidents, la canonnade continuait toujours, avec plus ou moins de violence; le 8, un obus éclata dans les bois voisins de Versailles, entre la grille de Yilleneuve-l'Etang et la ferme de Jardy. On ne put savoir s'il venait du Mont- Yalérien ou des chaloupes canonnières de la Seine.
9 novembre*
Le 9 novembre avait lieu la bataille de Goulmiers. Les détails exacts en restèrent assez longtemps ignorés des Versaillais,
mais plasieurs mesures prises alors par rautorité prussienne nous montrèrent les craintes qu'elle éprouvait. Le commandant de place fit savoir à la municipalité 3n'il était obligé de détruire ou d'éloigner e Versailles les fusils des gardes nationaux quil gardait dans une des salles de la caserne des Grandes -Ecuries et qu'il avait promis de restituer à son départ. L*administration obtint, non sans peine, que les fusils seraient seulement mis hors d'usage par le dévissement du chien. De son côté, M. de Brauchitscb annonça qu'il ne délivrerait plus de passeports jusqu'au !•' décembre. Il y avait là des indices auxquels la population donna avec raison des interprétations favorables. D'ailleurs, depuis plusieurs jours de très nombreuses voitures d'ambulance arrivaient pleines de blessés. Ce qui était encore plus significatif, on avait vu (avec quelle joie !) des cavaliers démontés rentrer en assez grand nombre à Versailles; quelques-uns étaient des uhlans portant à la main des fragments brisés de leur lance. En même temps des charrettes avaient rapporté des amas d'équipements militaires. Evidemment il y avait eu au sud de Versailles des échecs pour les troupes allemandes. Malgré les précautions que l'état-major avait toujours le soin de prendre, nous avions pu apercevoir quelques traces de la déroute subie par nos ennemis. L'espérance, plus vive que jamais, rentra aussitôt dans bien des cœurs.
lO novembre.
Dans la matinée du iO, un jeune journaliste allemand, nommé Hoff, correspondant de la Gazette d^Augsbourg^ fut trouvé mort dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel de la Tête-Noire (rue Diiplessis). Il s'était suicidé pendant la nuit avec de l'arsenic.
La cause de ce suicide fut bientôt connue et montra que ce n'était pas seulement contre nous que s'exerçait l'impitoyable dureté de M. de Bismarck.
Ce jeune journaliste, dans une de ses lettres datées de Versailles, avait eu l'imprudence d'écrire, ce qui était vrai, que les correspondants de journaux anglais étaient, au grand quartier-général, traités avec plus de faveur que les correspondants de journaux allemands. Cette assertion avait touché au vit M. de Bismarck, qui fit venir chez lui M. Hofi et lui dit que le lendemain il partirait de Versailles avec un train de prisonniers français, pour être reconduit en Alleipagne.
Ce châtiment parut sans doute à M. Hoff
un de ces déchonneurs qui ne peuvent se supporter, et quelques heures après il était mort.
M. Hoff était pourtant un type accompli de l'Allemand tel que pouvait le désirer la Prusse; deux jours auparavant, nous avions eu l'occasion de causer assez longuement avec lui sur la guerre et sur la politique générale, et ce qui nous avait frappé« c'était l'admiration sans bornes, le fétichisme absolu qu'il nourrissait pour la personne, les idées et les actes de M. de Bismarck. C'était pour lui, on le voyait, une espèce de demi-dieu qui lui apparaissait infaillible et immaculé. Il dut être d'autant plus écrasé sous le coup de foudre si inattendu qui le frappait. Il est facile de deviner ce qui se passa dans son esprit : il avait déplu au comte, il n'avait plus qu'à mourir, et, comme l'oriental, il procéda lui-même volontairement à son supplice.
Grâce à M. de Bismarck, nous assistions ainsi à Versailles à un drame digne d'un empire asiatique. Au drame il y eut un épilogue non moins caractéristique. La terreur que M. de Bismarck inspirait était telle que le malheureux Hoff ne put trouver dans l'armée prussienne aucun aumônier qui voulût célébrer son service funèbre ; il avait été frappé de réprobation par le chancelier, et cette réprobation poursuivait même son cadavre : personne n'osait en approcher. Les journalistes allemands^ collègues de Hoff, furent obligés de s'adresser au pasteur français M. Passa, pour que les derniers devoirs fussent rendus à leur ami.
Cet incident et l'enlèvement de M. Georges Lesourd, rapporté plus haut, nous paraissent mettre dans le jour qui lui convient la figure de M. de Bismarck.
1 1. novembre*
Dans la séance du Conseil municipal du 11, M. de Magny donna lecture d'un Rapport sur les services rendus à la population de Versailles par les fourneaux économiques. Du 10 au 31 octobre^ 13,727 portions de bouillon ou de viande avaient été distribuées. En présence des pervices rendus, le Conseil accorda les subventions nécessaires pour que l'œuvre continuât, et vota des remerciements à MM. Raoult et Rimbault.
19 novembre.
Des trains chargés de blessés allemands arrivaient sans cesse à la gare des Chantiers. Les conducteurs français des chevaux qui traînaient ces trains n'obtinrent pas,
pendant plusieurs jours, la permission d'entrer en ville ; on craignait sans doute qu'ils ne donnassent des détails sur ce qu'ils avaient vu; mais peu à peu, comme toujours, la vérité se répandit, mêlée, il est vrai, à beaucoup d'erreurs. Il fut du moins certain que les Allemands avaient dû évacuer Orléans. Pour la première fois, ils reculaient. L'attitude des offîciers avait sensiblement changé. Ils ne caracolaient plus avec tant d'insolence sur les avenues. Les réjouissances nocturnes de 1 hôtel des Réservoirs avaient cessé :
à 9 heures, tous les Princes étaient couchés. Dans la ville on voyait de tous côtés des préparatifs de départ plus ou moins avoués. La plupart des malles d'officiers étaient prêtes, et plusieurs d'entre eux firent leurs adieux à leurs hôtes. Chez le roi Guillaume et chez M. de Moltke, les fourgous furent chargés, comme au 21 octobre, de l'argenterie et des archives.
Dans la journée du 1:2, les soldats qui occupaient le poste établi dans l'école de la rue d'Artois, après avoir brûlé des clôtures, firent sauter la gâche de la porte du magasin affecté au service de l'église Saint-Symphorien, et volèrent une partie du matériel qu'il renfermait.
IS novembre.
Trois nouveaux aéronautes, MM. Pieron, ingénieur, Mobecour, employé des postes, et Jubert, matelot, furent amenés comme prisonniers h Versailles. Ils avaient été pris dans les environs de Ferrières (Eureet-Loir). Gomme tous les aéronautes, ils furent expédiés en Prusse. M. Pieron s'était recommandé du nom de M. Augustin Gochin auprès du comte Radzivill, aide de camp du roi, mais celui-ci, dans une lettre d'ailleurs fort courtoise, écrivit au maire : (( Dans la situation où est M. Pieron, je ne puis pas lui éviter l'internement pour quelque temps dans une forteresse allemande ; mes instances, sous ce rapport, resteraient sans résultat (1). »
A A novembre.
Chaque jour des voitures de bois et de charbon étaient conduites à la villa occupée par le Prince royal; le 7 novembre, le
(t) Les aéronautes pris étaient l'objet de violences, mais aucun ne parait avoir été fusillé. La peine de mort édictée publiquement contre eux était un de ces moyens de terreur, un de ces mensonges menaçants qui sont une partie essentleile de la stratégie prusblenae.
sergent de ville qui accompagnait ces voitures ayant en une altercation avec l'officier du poste de la résidence, celui-ci le fît saisir et battre par ses soldats.
Le maire pria M. Dietz, interprète de la Mairie, de porter à l'état-major prussien les protestations énergiques de la municipalité contre cet acte de violence, que nos mœurs ne peuvent jamais tolérer.
Le 14, le colonel de Gottberg répondit à M. Dietz, au nom du Prince royal, la lettre suivante :
« Par ordre supérieur, j'ai l'honneur de répondre à vutrc lettre du 8 que le châtiment infligé au sergent do ville dont il s'agit a eu lieu à l insu du cornmandement en chef et par le fait seul de l'otticier.
(( Quoique la très grande inconvenance de la conduite du sergent de ville, et son attitude irrespectueuse, et cela en présence de Ums les hommes du posiCy aient provoqué la punition dont il a été frappé, cependant la façon dont il a été puni a été désapprouvée par Son Altesse royale.
(( Pour le commandement en chef, « Le grand quartier-maître, « De Gottberg, tf (lolonel. »
Quelques jours plus tard, un officier allemand, qui passait devant un groupe où il entendit des paroles énergiques qui flétrissaient la reddition de Metz, tira son sabre et en asséna un coup sur la tète d'une des personnes qui avaient parlé trop haut. Le commandant de place ne jtigea pas même à propos d'écrire, comme le Prince royal, quelques paroles exprimant un blâme de cet ecte de férocité. L'officier l'avait justifié devant son général en affirmant qu'il avait été injurié, ce qui, aux yeux des Prussiens, rendait très légitime un coup de sabre sur le crâne.