‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 29 sur 62 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

Le 15, le maire se rendit auprès de M. de Brauchitsch pour obtenir la mise i.*n liberté du receveur de l'ancienne Liste civile , M. Bonnessient, à qui M. de Brauchitsch, agissant avec la qualité qu'il aimait à prendre de « représentant de l'Etat français, » avait cru, très injustement, avoir le droit de c réclamer » 9,000 francs. Cette affaire se termina à la satisfaction du maire, mais, dans cette même entrevue, M. de Brauchitsch traita avec beaucoup de chaleur une autre question à laquelle il attachait la plus grande importance : nous voulons parler de l'emmagasinement dans Yersailles de quantités con-

sidérables de denrées. Depuis le commencemeDt du mois de novembre, il demandait à ce sujet à la mairie de nombreux renseignements ; sur ses ordres, les principaux commerçants avaient été convoqués à deux reprises, et, d'après leurs indications, il avait été dressé, sous la direction de M.

Barué-Perrault, des tableaux des diverses marchandises qui manquaient. Le maire avait envoyé à M. de Brauchitsch ces documents en les accompagnant des observations suivantes, qui avaient pour but de mettre tout de suite obstacle à de vastes spéculations auxquellesdes négociants allemands avaient Tintention de se livrer, en abusant de la situation dans laquelle se trouvait la ville de Versailles :

« M. le Préfet,

... (( Les divers marchands de Versailles qui nous ont fourni ces renseignements comprennent que les marchandises dont ils manquent et qui leur arriveraient par les voies allemandes ne seraient achetés par eux, dans la proportion de leurs besoins, qu'autant qu'elles seraient de qualités marchandes et à des prix susceptibles de leur en permettre la vente facilement.

« Ils ont ajouté que leur intention n'était pas d'abord de renouveler des approvisionnements devenus d'ailleurs presqu'impossibles pour eux, mais qu'ils cèdent à cette circonstance que toutes les réquisitions des troupes allemandes contre la ville de Versailles devaient cesser pour faire place aux acquisitions de gré à gré.

tt Je ne doute pas, M. le préfet, que vous veuillez bien vous concerter avec les autorités militaires allemandes pour obtenir la cessation immédiate de ces réquisitions, car les deux conditions imposées par elles sont accomplies, savoir :

al'' Des prix fixes et affichés dans les magasins pour les diverses denrées ;

« 2® Des approvisionnements renouvelés, puisque c'est l'autorité allemande qui se charge de les faire venir. )>

Cette lettre du maire avait fortement déplu à M. de Brauchitsch, car elle le mettait en demeure de tenir des promesses qui n'avaient été de sa part qu'un leurre ; son irritation se manifesta aussitôt par une missive plus sincère, dans laquelle, cette fois, les menaci^s prenaient la place des raisons. Il nous annonçait une amende de 50,000 francs et une exécution militaire, mais, bien entendu, c'était uniquement « l'intérêt » qu'il portait à notre ville qui lui dictait ces mesures.

Voici cette pièce, préliminaire officiel de l'emprisonnement du maire et de trois conseillers :

« Versailles, le 16 noYembre 1870.

(( Monsieur le Maire,

« J'ai reçu et consulté le rapport que vous m'avez adressé sous la date du 8 no* vembre courant, concernant l'approvisionnement de la ville de Versailles.

(( La lettre qui accompagne ce rapport contient des explications tout à fait sans motifs et que, à mon vif regret, je dois re« pousser dans l'intérêt de la ville.

(( En conséquence et pour ne pas exposer la ville à un manque trop sensible de denrées alimentaires, ]e me vois obligé de vous requérir à réunir du 1^' au 5 décembre prochain, au plus tard, dans un magasin propre à ce sujet, une quantité sufii* santé de vivres et de denrées de toutes sortes pour approvisionner pendant un mois au moins la ville de Versailles.

(( Je vous rends donc, vous et le Conseil municipal, responsables des mesures sévères qui seront prises en cas de refus ou de continuation d'une résistance passive exercée par vous et sous votre influence par les négociants de la ville. Après ce délai, je frapperai la ville de Versailles d'une amende de 50,000 francs qui sera levée immédiatement après par la force militaire.

(( Vous vous concerterez, pour cette affaire, si vous le jugez convenable, avec M. Baron f45, rue de la Paroisse, chez M. Biberon), qui, sur mon instance, veut bien se charger des approvisionnements de la ville, comme vous pouvez voir par son rapport ci-joint.

(( J'espère enfin que vous ferez tout ce que vous pourrez et mettrez toute la bonne volonté possible pour que mon ordre, qui n'est donné que dans l'intérêt de la ville de Versailles, soit effectué dans le plus bref délai.

« Veuillez aussi me communiauer sans aucun délai le résultat du Conseil de lundi dernier.

« Le Préfet du département de Seine-et Oise^ n De Brauchifsch. »

Ce nommé Baron, que M. deBraucbibsch présentait ainsi officiellement, était un des fournisseurs de l'armée installés au grand quartier-général. La disette de denrées à Versailles et surtout la pensée que bientôt Paris serait affamé et ouvrirait ses portes, avait inspiré à ce Fpéculateur les plus beaux projets d'opérations commerciales. Il s'était plusieurs fois présenté à l'Hôtel-de- Ville, mais on avait bien vite deviné à quel individu on avait à faire, et il avait été éconduit. La municipalité avait d'autant plus

de raisoDS pour l'écarter que d'après les renseignements'qu'elle avait recueillis, ce Baron, qui habitait Paris avant la guerre, n'était connu dans le monde commercial que par des opérations désastreuses. Mais il n'en demanda pas avec moins d'assurance l'appui de M. de Brauchitscb, qui le lui accorda aussitôt, et accepta avec empressement son idée d'un grand magasin, idée exposée par l'auteur dans le rapport suivant, qui est un chef-d'œuvre du genre.

Malgré son étendue, nous le reproduisons tout entier. C'est un document qu'il serait fâcheux de ne pas publier. La « candeur allemande » brille là de tout son éclat, et il y a quelque plaisir à constater avec

?[ue[le espèce de gens M. de Brauchitscb rayait dans sa Préfecture :

« Versailles, le 13 novembre 1870.

(( Monsieur le préfet,

« Je vous remets ci-joints les tableaux statistiques des marchandises manquant dans la ville de Versailles.

« Autorisé par vous, j'ai chargé la Mairie de me donner les quantités approximatives pour l'approvisionnement pendant six semaines des subsistances alimentaires épuisées actuellement.

(( Ci-joint cette liste des subsistances alimentaires émanant de la Mairie. D'après les renseignements que j'ai pris moi-même, en y apportant les plus grands soins, je trouve les indications de la Mairie fort défectueuses et pleines d'erreurs ; j'ajoute donc, pour arriver à connaître les véritables besoins d'un approvisionnement de la ville de Versailles pour seulement quatre semaines, un tableau émanant des renseignements quedes négociants consciencieux ont bien voulu me fournir, ayant à cffîur la situation terrible à laquelle la ville sera exposée sons peu, surtout en face de la prise prochaine de Paris.

<( Mes indications se trouveront du reste d'accord avec les livres d'octroi ; mais il faut surtout considérer que la population flottante, par suite de l'occupation de nos armes, exige des approvisionnements considérables^ avHielà des quantités des temps ordinaires^ puisque les avant-postes euxmêmes viennent chercher leurs approvisionnements à Versailles, qui est aussi appelé à fournir les communes environnantes qui autrefois se pourvoyaient à Paris.

a Pour obliger la ville do Versailles à s'approvisionner, je ne connais qu'un moyen, c'est celui de décréter que la ville de Versailles ait à constituer sans délai un magasin général qui doit contenir toutes les marchandises désignées dans mon ta-

bleau, et d'après les quantités y désignées.

c< Ce système d'approvisionnement n'est pas nouveau en France; jusqu'en 1862, la boulangerie de Paris a ét^é forcée d'avoir en réserve 300,000 quintaux de farine pour obvier aux calamités d'un renchérissement subit.

(( La situation extraordinaire dans laquelle la ville de Versailles se trouve actuellement exige au moins une mesure analogue. Celte mesure, loin d'être on fardeau, deviendra le plus grand bienfait que M. le Préfet désire procurer à ^a ville de Versailles.

(( Dans les conférences que j'ai eues avec M. le maire et quelques conseillers municipaux qui sont en même temps négociants de ces denrées, je leur ai conseillé de se constituer en société, ce qui facilitera la première condition de l'exécution de cette mesure, c'est-à-dire l'apport des moyens financiers. Mais'^i même ils n'aboutissent pas à se constituer en société, la Mairie peut être d'autant plus facilement forcée à s'approvisionner dans les proportions indiquées, que quelques négociants de la ville se sont déjà déclarés prêts à prendre les quantités indiquées en fromages, sels et huiles par exemple.

« Comme vous avez bien voulu me charger de cette mission, j'ai offert à la Mairie oe contracter avec elle pour toutes les denrées nécessaires et en quantités indiquées ; mais pour arriver à pouvoir offrir un marché ferme, je suis forcé de vous demander, M. le Préfet, de vouloir bien me prémunir d'un bulletin de réquisition, signé par Les Excellences MM. le comte de Bismarck et de Moltke, qui attribue à mes convois les droits égaux aux transports militaires accélérés. Les commandants d'étape devront être tenus de seconder par tous les moyens et efficacement le transport de ces marchandises. Les droits des réquisitions des véhicules contre paiement devront m'être également accordés, aussi bien que celui de pouvoir faire escorter mes convois.

(( Ainsi muni de la possibilité de pouvoir amener les marchandises, je suis prêt de les fournir à la ville de Versailles, franco^ en gare de Nogent-l'Artaud. Je ne puis prendre comme Lase de mes offres que les prix des ventes de ces articles dans ces derniers temps. Ces prix, il est vrai, sont en partie fort chers et peu de coutume eti France^ mais la situation extraordinaire dans laquelle nous nous trouvons, savoir :

« 1^ Les frais exorbitants des transports qui se font tantôt par voitures, tantôt par chemins de fer; (( 2^ Les renchérissements de foutes les

denrées par suite de la dorée de la guerre et de la nécessité d'approvisionner des armées d'une pareille importance ;

ttS*" L'épuisement des stocks sur tous les marchés, par suite de l'approvisionnement de Paris et d'autres places fortes ;

€ 4® Par suite de la cherté de tous les vivres que les mauvaises récoltes sur le continent ont amenée cette année ;

(( 5^ Par suite des dangers auxquels sont exposés ces convois, sur un parcours aussi étendu et toujours encombré d'un matériel de guerre, sans pouvoir les assurer ;

« Justifie des prix extraordinairement élevés.

« En considérant ces circonstances, on doit revenir de Tétonnement qu'au premier coup d'œil les prix demandés par moi causent (1). A cet égard, M. le maire sait que les avoines qui se trouvent en abondance dans les environs de Versailles, contrées excessivement productives pour ce fourrage, sont payées actuellement par l'intendance et les fournisseurs des armées allemandes au prix inouï de 50 francs les cent kilog., dont la valeur dans les temps ordmaires ne dépasse guère 20 francs. Le commerce de Versailles sait donc parfaitement profiter de l'occupation de la ville.

(( En tous cas, cet approvisionnement empêche que les prix de ces denrées essentiellement nécessaires à l'existence de l'homme s'élèvent davantage d'une manière exorbitante, ce qui, si la ville de Versailles ne s'approvisionne pas, sera sous peu inévitable.

tt Puisque M. le Préfet daigne me cbar-

f^er de cet approvisionnement, vu mes reations et ma grande pratique depuis vingt ans dans ces mêmes articles, et les nombreuses démarches faites depuis une semaine pour faire recevoir une mesure aussi salutaire, qui vous est tant à cœur, j'y mettrai non-seulement tous les soins, mais aussi toute la modération possible dans mes prix et conditions.

(( Aussi je ne demande nullement que la ville de Versailles me fournisse de suite le montant entier de cet approvisionnement à fournir, mais comme condition sine quà non^ j'exige que le tiers ou le quart au moins de la valeur des marchandises à fournir soit immédiatemerU versé enire vos mains comme garamie de la bonne exécfà^ tion du marché.

« Au fur et à mesure que les marchandises arriveront à Nogenl-l'Arlaud^ la ville

(1) M. de Brauchltflch négligea d*envoyer au maire le tableau des prix de Barou, mais il put être consulté à la Préfecture; on y voyait figurer le chocolat à 10 francs le kilog, Talcool à 400 francs rbectoiltre, le sucre à francs le kllog., etc«

de Versailles devra être tenue de me verser immédiatement le prix de ma facture*

(c Si M. le Préfet trouve que mes conditions sont d accord avec les idées que vous avez bien voulu m'indiquer, je vous prie d'envoyer ce rapport à M. le maire (4), en lui enjoignant d'établir sans aucun délai un magasin général contenant les marchandises en quantités indiquées dans mon tableau.

« Le Conseil municipal délibère demain lundi sur ce même objet; il sera donc utile de lui faire parvenir vos ordres dans la matinée en le priant de vous communiquer sans aucun délai le résultat du Conseil.

(( Aussitôt de retour de mon voyage, je pense lundi prochain, j'aurai l'honneur de me présenter devant vous pour recevoir vos ordres ultérieurs à ce sujet en me mettant entièrement à votre disposition.

« Veuillez agréer, M. le Préfet, l'assurance de mes civilités les plus distinguées.

<( S. Baron, a Ubf me de la Paroisse, chez M. Biberon, coiffeur. »

Ces documents, communiqués au ConseU municipal, y avaient éveillé les sentiments que font naître trop souveut les pièces émanées de la Prusse : une indignation mêlée de mépris. Nous nous trouvions de nouveau en face d'un de ces actes d'arbitraire et de violence que rendent plus odieux encore l'hypocrisie dont ils se recouvrent.

M. de Brauchitsch se présentiût à nous comme un protecteur de nos propres intérêts. Sans chercher à pénétrer les motifs qui pouvaient engager M. de Brauchitsch à montrer tout à coup tant de sollicitude, le Conseil avait d'abord à se demander s'il y avait lieu de laisser l'autorité prussienne se substituer à l'administration municipale pour veiller à l'approvisionnement de la ville. L'administration municipale avaitelle négligé de prendre les mesures nécessaires pour ce service? Bien au contraire, c'était là, depuis plus d'un mois, une de ses grandes préoccupations. Elle reconnaissait comme un de ses premiers devoirs d'assurer à la population de Versailles, non une abondance exceptionnelle de vivres, mais une quantité de subsistances sufiisante pour éviter toute agitation populaire et toute inquiétude de disette. Les meuniers des environs avaient été convoqués à l'Hôtel-de- Ville : ils s'étaient plaint de manquer, les uns de char- Ci) L*enTol au maire était convenu d'avance entre MM. Baron et de Brauchitsch, ce qui eiplique pourquoi cette correspondance entre deux Allemands fut I rédigée en français.

bon, les autres d'eau, pour faire marcher leurs moulins ; aussitôt toutes les mesures utiles avaient été obtenues soit du directeur des Eaux, soit des autorités militaires prussiennes, pour que les moulins fussent alimentés comme il convenait. De plus, le maire s'était mis en relations directes avec M. Darblay et avait obtenu de lui la promesse des farines nécessaires à la population de Versailles. Le pain ne pouvait donc pas manquer. Il y avait encore bien moins de craintes à éprouver pour la viande. Des spéculateurs très actifs faisaient affluer les troupeaux vers le grand quartier-général, et les étals des bouchers étaient toujours très garnis. A la Halle, on constatait une affluence extrême de légumes; les maraîchers de Seine-et-Oise, qui avaient pour débouché habituel les marchés de Paris, s'étaient rejetés sur Versailles, et certains légumes étaient vendus dans des conditions exceptionnelles de bon marché. Il n'en est pas moins vrai que quelques denrées indispensables, telles que le sel, le sucre, l'huile, étaient par instants très rares. Mais pour ramener Tabundance de ces quelques denrées, était-il nécessaire de donner un monopole général à un fournisseur, et de créer un immense magasin de réserve?

Evidemment non. Déjà les commerçants de Versailles, livrés à eux-mêmes et guidés par leur propre intérêt, avaient su s'ingénier et se réapprovisionner. Selon la municipalité, il suiflsait de les laisser agir en liberté, et aucune souffrance insupportable ne pèserait sur la population. D'ailleurs les habitants de Versailles ne désiraient nullement vivre au milieu de l'abondance, car ils pensaient sans cesse qu'à côté d'eux les Paiisiens étaient déjà réduits au strict nécessaire, et, les craintes de famine une fois écartées, l'opinion publique était toute disposée à accepter des privations. Un seul motif aurait pu légitimer la création du magasin projeté par MM. Baron et Brauchitsch, c'eût été le désir de préparer des provisions de vivres pour la population parisienne le jour où le siège serait levé.

Des agents de ces Sociétés de bienfaisance anglaises, qui répandaient en France, avec tant de dévouement, des secours de toute nature, avaient pendant quelque temps entretenu le maire d'un projet de ce genre, et le maire l'avait accueilli avec reconnaissance. Il avait même un instant espéré pouvoir combiner ce projet avec les pro-

Eositions faites par Baron, mais il avait dû ientôt reconnaître que c'était là un vœu irréalisable, car pour que ce magasin devînt une ressource pour la population parisienne, il aurait fallu qu'il fût placé à Tabri de l'intendance prussieune, et mis

sous la protection d'un pavillon neutre. Or, bien au contraire, M. de Brauchitsch déclarait qu'il voulait n avoir dans fa poche la clef au magasin de Versailles. » Rien alors ne garantissait que les provisions ne seraient pas, à un certain jour, chargées sur des fourgons prussiens ou distribuées à l'armée d occupation, et c'était dans un piège de ce genre que la municipalité tenait avant tout à ne pas tomber.

Les négociations diverses et les longues et très vives discussions qui, à plusieurs reprises, avaient eu lieu sur ce sujet sî grave au sein du Conseil, furent résumées par le maire dans la lettre suivante qu'il adressa à M. de Brauchitsch :

« Versailles, le 17 novembre 1870.

« Monsieur le Préfet,

« J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre, en date d'hier, et du rapport de M. Baron qui s'y trouvait joint, relatifs à l'approvisionnement de la ville de Versailles.

(( Avant de vous faire connaître l'impression du Conseil municipal sur cette affaire importante, sur laquelle il n'a pas encore pris de détermination, je dois rappeler sommairement les faits.

« 2 novembre. Lettre, reçue le 3, du secrétaire général de la préfecture m'invitant à réunir tous les marchands de denrées de la ville, dans le but de savoir quelles quantité et quels genre de marchandises manquent, et que -les marchands voudraient acquérir.

« i novembre, M. Barué-Perrault, conseiller municipal et négociant, est chargé de la convocation ci-dessus, qu'il fait opérer le 5 pour le 6.

(( 6 novembre. Réunion des négociants et dressé de l'état des marchandises épuisées, de celles commençant à manquer et de celles d'un achat difficile.

« 7 novembre. Rapport de M. Barué- Perrault sur cette affaire.

« 9 novembre. Conférence à l'Hôtel-de- Ville, entre le maire et M. Baron, agent commissionné ou recommandé par les autonlés allemandes, pour traiter de Tapprovisionnement de la ville. Renvoi à M. Barué-Perrault, pour les quantités et les prix.

(( éO novembre. Conférence avec MM. Barué-Perrault et Baron sur les* détails de l'opération. Démarches de M. Barué-Perrault pr^s des principaux négociants pour établir les natures, quantités, qualités et prix des diverses denrées.

(( /4 novembre. Convocation par le maire et réunion à l'Hôtel-de-Ville des princi-

paox négociants de Yersailles, pour leur faire connaître la proposition de M. Baron et arrêter celles à lai faire sur les quantités, prix et conditions.

<( 45 novembre. Dressé du nouveau tableau et des conditions proposées par les négociants de Versailles.

(1 Ces détails, jour par jour, ont surtout pour objet de démontrer que Tadministration municipale s'est occupée de cette affaire avec sollicitude, et n'a pa» perdu un în&taat pour en amener la solution.

« Le lundi 14 novembre, j'avais entretenu le Conseil municipal de l'état de cette négociation et du départ de M. Baron, pour aller étudier les moyens et prix de transport des marchandises entre la gare de Nogent-l'Artaud et Versailles; ce qui, jusqu'à son retour, annoncé pour le jeudi 17, tenait en suspens la fixation du chiffre des prix de vente.

« Le 16 novembre, j'ai donné lecture au Conseil municipal, en séance, de votre lettre du même jour IG novembre et du rapport à vous adressé le 13 novembre par M^ Baron; le Conseil, qui ne pouvait prendre une délibération avant qu'un traité quelconque intervînt entre M. Baron et le commerce de Versailles ou fût rompu, s'est livré à une discussion générale sur l'affaire en elle-même, aussi bien que sur la teneur de votre lettre du 16 courant.

tt Voici ce qui est ressorti, pour moi, de cette discussion générale :

§ !•'. — Principes.

(( Par la déci^on que vous avez prise le 16 novembre « dans l'intérêt unique de la ville de Versailles, » lous les principes des lois françaises sont méconnus.

u 1^ La municipalité de Versailles (comprenant un muire, des adjoints et un Conseil municipal nommés par le suffrage universel), est seule chargée de l'administration intérieure de la cité; c'est elle qui doit veiller à la police des marchés et à la vente des denrées, alimentaires sous le rapport de la salubrité publique ; pour le pain et la viande seulement, il peut y avoir taxation du prix de vente, et pour la farine, un approvisionnement de garantie exigé des boulangers : sous tous autres rapports le commerce est libre. Si la municipalité manquait à son devoir et qu'il y eût une plainte des habitants, l'autorité municipale pourrait intervenir; mais la municipalité donnerait sa démission si elle était en di^saccord avec le préfet, et de nouvelles élections mettraient le suffrage universel en mouvement.

a 2^ La municipalité ne peut jamais faire le commerce; son rôle est d'administrer

et de surveiller le commerce, mais non de lui faire concurrence.

«3^ Le commerce de Versailles, qui doit être libre d'acheter et de vendre, où et à qui bon lui semble, aux prix et conditions liui lui conviennent le mieux, serait placé dans la dépendance absolue du spéculateur étranger qui aurait reçu des armées allemandes le monopole des transports par les voies ferrées pour les arrivages, et ferait payer son concours au prix que bon lui semblerait. Si donc, monsieur le Préfet, vous entendez administrer le département de Seine-et-Oise civilement avec les autorités municipales constituées et par application des lois françaises, vous ne pouvez pas maintenir la décision qui suppose que la municipalité ne s'est pas préoccupée de l'alimentation de la ville, et exiger que cette municipalité crée un magasin d'approvisionnement en faisant elle-même, pour les habitants, des acquisitions considérables de denrées alimentaires pour les revendre, sous la dépendance d'un spéculateur ayant le monopole des transports.

<( Si vous entendez procéder, non comme administrateur civil, mais en vertu des droits de la guerre et du vainqueur, c'està-dire par voie de réquisition, non plus dans l'intérêt des haoitants de la ville, mais bien dans celui des armées occupantes : le droit des gens ne permet pas au vainqueur de demander au vaincu plus que ce qu'il détient; et jusqu'à ce jour, il ne lui avait, que je sache, jamais demandé tout ce qu'il pourrait produire ou se procurer, soit par un travail, soit par un commerce. Le faire travailler ou commercer dans l'intérêt du vainqueur, c'est le réduire en état de servitude. D'ailleurs, nous avons sur ce point la parole du Prince royal, qui a trouvé juste que les réquisitions cessassent, pourvu que la ville continuât à fournir aux troupes logées en ville le pain et le vin. La ville continuant à fournir ces denrées, toutes autres réquisitions doivent cesser, ou bien nous devrons nous adresser à lui pour l'obtenir.

§ 2. — Faits.

(( Voilà ce que le Conseil municipal me paraît penser sur les principes, mais voici maintenant, en fait, ce que sont les choses :

« Il est certain que par suite de l'interruption des communications entre Versailles et Paris et un grand nombre d'autres lieux de production, le commerce versaillais a Hé singulièrement gêné pour ses correspondances et arrivages. Il suit de là que certaines denrées, dont le détail est compris dans un tableau dressé le 6 novembre, ont été sur le point de manquer. Mais,

d'un autre côté, les appels réitérés faits aux commerçants de la ville, et quelques arrivages récents ont permis au commerce de se ravitailler partiellement, ainsi que le prouve le tableau ci-joint dressé le 15 novembre. Même depuis cette date, de nouveaux arrivages de la part des nations neutres sont annoncés, et pourvu que des laissez-passer soient accordés à quelquesuns de nos commerçants pour aller, sans sortir des lignes de Toccupation allemande, chercher les denrées dont il est besoin, h l'exception peut-être du sel et de Vhuile à brûler, les magasrns du commerce de la ville seront approvisionnés pour un mois environ, comme vous le désirez.

(( Quant au sel et à VhtHle à brûler, peutêtre même le riz et le sucre en pain, le commerce de Versailles est prêt à en faire Tachât de M. Baron, comme de tout autre, s'il fait venir ses arrivages jusqu'à Versailles, et au prix que comportent les circonstances actuelles. Mais vous n'admettrez sans doute jamais que dans une opération purement commerciale, Tune des parties contractantes (M. Baron) puisse dire à Tautre : « rexige que le tiers ou le quart au moins de la valeur des marchandises à fournir^ soit immédiatement versé entre vos mains, comme garantie de la bonne exécution du marché ; et qu'au fur et à mesure que les marchandises arriveront à Nogenl'V Artaud^ l'achçteur sera tenu de me verser immédiatement le prix de la facture. » Ce serait en effet, non pas une affaire au comptant^ mais une affaire payée, pour un tiers, avant l'arrivée des marchandises eu France, et pour le surplus, AVANT leur livraison à Versailles, laquelle pourrait n'avoir jamais lieu, par suite des risques do la guerre.

€ Il n'y a pas un seul négociant qui voulût accepter un pareil marché, à moins d'y être contraint l'épée sur la gorge.

«Vous voudrez bien en outre remarquer, monsieur le Préfet, que tout ce qui précède est dit, dans l'ignurance absolue des prix portés par M. Baron dans un tableau qui devait être joint à son rapport, mais que vous ne m'avez pas fait l'honneur de me communiquer.

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