‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 30 sur 62 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

(( Je me résume : En principe, comme administrateur civil, vous ne pouvez pas, monsieur le Préfet, exiger de la ville de Versailles, d'après les lois françaises, qu'elle emmagasine des denrées alimentaires pour faire face à un mois de subsistances, et encore moins qu'elle fasse ellemême le commerce de ces denrées ; c'est

an commerce local agissant en liberté, qae ce soin seul revient.

(( Gomme administrateur militaire, à raison de l'occupation de la ville par les troupes allemandes, vous ne pouvez plus (en vous conformant aux Instructions da Prince royal de Prusse), exiger de nouvelles réquisitions de la ville, fournissaot le pain et le vin aux troupes logées ea ville.

<f En fait, et comme vous préoccupant des intérêts de toutes les personnes habitant la ville de Versailles, à quelque nation qu'elles appartiennent, pour combattre la famine, vous devez être rassuré ; le commerce de Versailles s'est en partie déjà ravitaillé, et est prêt à compléter son approvisionnement dans ses magasins, pour environ un mois, si vous lui laissez ou procurez la permission de se transporter sur les lieux de production ou d'arrivage, dans les limites de l'occupation allemande.

((J'espère donc, monsieur le Préfet, que les explications qui précèdent porteront la conviction dans votre esprit, et que vous ne persisterez pas dans la volonté exprimée dans votre lettre du 16 courant ; s'il en était autrement, je vous prie de me le faire savoir, et le Conseil municipal aurait une décision à prendre dans sa séance de lundi prochain.

(( Recevez, monsieur le Préfet, l'assurance de mon respect, »

Après avoir ainsi exposé nettement à l'autorité prussienne ses pensées sur la formation du magasin qui lui était proposé, l'administration municipale ne voulut pas se refuser à prendre des mesures nouvelles et plus efficaces pour éviter le retour ou la prolongation des disettes passagères qui s étaient produites pour un petit nombre de denrées. Elle décida donc la formation d'un libre syndicat de négociants versaillais qui , laissant de côté Baron et ses pareils, s'occuperait de renouveler les approvisionnements pour la ville dans la mesure qu'il jugerait convenable, et par les moyen<^ qui lui paraîtraient les plus opportuns et les plus conformes aux intérêts français. Il n'y avait plus rien là que de raisonnable et d'utile, car la pénurie de certaines denrées était parfois assez inquiétante ; le i9, par exemple, l'hôpital militaire avait tout à fait manqué do sel, et c'était sur un bon que M. de Treskow avait bien voulu accorder que l'intendance prussienne en avait fourni, non sans avoir fait beaucoup de résistance. Il était donc urgent d'organiser l'approvisionnement de la ville, mais en prenant toutes les précautions pour que cet approvisionnement fût

restreint au nécessaire et ne put profiter à l'ennemi (i).

Dans la nait du 17 novembre, deux offîcîers prussiens, logés rue de l'Orangerie, n** 50, brisèrent h coups de sabre les serrures des trois tiroirs d'une commode, et emportèrent le linge qu'elle renfermait.

Rien n'étant plus ordinaire que les faits de ce genre, et aucune punition efficace ne pouvant être obtenue de l'autorité militaire quand il s'agissait d'officiers, le commissaire de police constata le vol, sans cbercber à le faire punir. L'expérience acquise pendant deux mois d'occupation nous avait pleinement instruits sur le caractère de la justice prussienne.

18 novembre.

A la séance du 18 novembre, le Conseil, qui avait dû déjà s'occuper longuement de âM. Baron et Braucbitsch, fut encore obligé de prendre des mesures contre les menées d'un autre fournisseur d'armée, nommé Schottlœnder, qui fraudait avec audace l'octroi et qui malheureusement, il faut l'avouer, trouvait quelques imitateurs et complices parmi certains habitants de la ville. On introduisait, comme appartenant aux troupes allemandes, des denrées, des

(1) M. de Brauchitscb, à plusieurs reprises, avait confié à son « Moniteur u ses pensées sur l'approvisionueinentde Versailles. Dans le numéro du U nov., on lisait cet avis : < Sur le désir de M. de Braurbîtscli, préfet de Seine-et-Oise, M. Rameau, maire de Versailles, a dû ces Jours derniers réunir les épiciers et négociants de la ville, pour s'entendre avec eux sur les dilTérentes denrées qui manquent à l'benre quMl est au commerce comme à la consommation de la ville. La nature de ces marcliandises une fois dûment établie, et la quantité fixée qu'il faudra au commerce pour être à l'abri de toute éventualité, des convois immenses des denrées dont on a besoin arriveront incessamment de l'Allemagne, De cette façon, la population versaillaise ne pourra plus être exploitée, comme elle l'est en ce moment, par des spéculateurs qui profitent Ignominieusement des calamités publiques. »

C'est après avoir flétri les « spéculateurs » avec tant d'indignation que M. de Braucbllscb avait présenté et recommandé son compatriote Baron.

Le 2û, M. de Braucbitsch disait encore dans sa feuille : « La question de l'approvisionnement de la Tille de Versailles a dû occuper depuis quelque temps les autorités compétentes, vu le manque constaté d'ioiliative individuelle qui s'est fait sentir à ce sujet, soit de la part des négociants versaillals, soit même de la part de la municipalité de la ville... Aujourd'hui nous croyons savoir qu'on est en train de traiter sérieusement cette question, et il paraît qu'on a compris combien sera profitable pour la ville de Versailles, même dans le cas de la capitulation prochaine de Paris, l'existence de pareils magasins d'approvisionnements, parce que dans cette dernière éventualité on trouverait amplement occasion de vendre ces provisions au commerce affamé de la capitale, »

On voit Jusqu'à quel poiut M. de Braucbitsch poussait l'affection pour ses administrés versaillals : il leur infligeait des amendes de 50,000 francs pour les décider à faire des opérations qui devaient les enrlcbir.

bestiaux, des spiritueux qui étaient destinés à la consommation des Yersaillais ; pour mieux réussir dans cette fraude, on faisait accompagner les voitures de marchandises par des soldats allemands, payés pour se prêter à la fausse déclaration. La ville, d(^jà si épuisée par les réquisitions, perdait ainsi un des rares revenus qui lui fussent restés pour Taider à subvenir à ses charges. Le maire signala au général commandant de place et à M. de Braucbitsch les actes de Schottlœnder, mais aucune satisfaction ne fut donnée à ses plaintes.

La désorganisation générale amenée par rétat de guerre avait, chez nous comme chez les Allemands, porté dans certaines consciences un désarroi complet ; la passion de gains alors faciles tendait souvent à étoufîer tout autre sentiment, et il nous fallait assister h des spectacles d'autant plus pénibles que Tennemi en était témoin comme nous et ne manquait pas de juger tout haut comme le penchant ou l'habitude de tous ce qui n'était que la honte de quelques-uns. Il y avait d'ailleurs, en ce moment, à Versailles, certains éléments malsains de population, étrangers à la ville, et qui fournissaient des recrues pour toutes les opérations que l'opinion publique flétrissait. Lorsque Paris s'était fermé, il avait rejeté hors de ses barrières une partie de sa classe dangereuse ; cette population s'était répandue au hasard de tous côtés, et Versailles en avait eu sa part. Ces exilés du vice et du crime vécurent parmi nous en exerçant la profession de mendiants plus ou moins dangereux; on les voyait souvent en groupes, autour des casernes, attendant le pain que les Prussiens leur jetaient avec une joie méprisante; c'était là que la Chancellerie venait chercher des agents pour sa police secrète. Ces malandiins, couverts de guenilles étalées avec une sorte d'orgueil, avaient une allure à la fois humble et menaçante. La rupture d'une partie des liens sociaux leur avait rendu plus de liberté; le désordre était le bienvenu pour eux ; ils s'y trouvaient plus à l'aise ; ils sentaient bien que la loi de leur pays n'était plus tout a fait la maîtresse, et ils défiaient le regard de l'autorité française, car ils é'aient tout prêts à. demander contre elle secours aux Prussiens. Ht avaient paru avec l'invasion et ils disparurent avec elle, le départ de l'ennemi les privant de leur protecteur naturel.

Beaucoup, pendant leur séjour, s'étaieut faits braconniers, piofession très lucrative dans une ville entourée d'anciennes chasses réservées, et quelques-uns vinrent ouvertement apporter ?u marché le produit abondant de leurs vols. Le maire veillait à

ne laisser ea aucune façon s'introduire dans la masse de la population Tidée que Tétat de guerre autorise la violation des lois d'ordre public, et il enjoignit aux commissaires de police de saisir tout le gibier exposé à la vente et de le distribuer dans les ambulances. Un de ces braconniers*, aussitôt, se rendit chez le commandant de place et demanda « justice. » A la suite de celte plainte, le commissaire de police qui avait fait la saisie fut arrêté par un gendarme prussien et amené aux bureaux de la place. Après une longue discussion, la mesure piise par la municipalité fut enfin approuvée par le général, mais il requit pour sa table une partie des chevreuils du braconnier.

Cette entente cordiale établie avec les Prussiens dans un intérêt de spéculation et de gain se montrait publiquement devant THôtel-de-VilIe même. Le poste assez nombreux qui y était placé avait attiré des marchandes d'eau-dc-vie et de café, femmes pour la plupart d'allure suspecte qui peu à peu s'étaient installées à demeure, avec l'autorisation prussienne. Des tables, des tréteaux portant des planches garnies de victuailles s'étaient rangées les unes à côté des autres ; le nombre des marchandes avait augmenté ; insensiblement il s'était formé là un espèce de cabaret en plein air qui était horrible à voir, car souvent il s'établissait entre ces femmes et les lourds soldats prussiens une familiarité publique qui révoltait; de grossières plaisanteries étaient échangées dans un grossier langage; des rires odieux éclataient; comme dans la taverne d'Auerbach, on avait le spectacle de la bestialité dans toute son impudence.

C'étaient là des laideurs qui augmentaient encore les souffrances de l'occupation. On 80 sentait d'autant plus heureux quand se présentait quelque occasion de témoigner des sentiments patriotiques qui animaient la véritable population versaillaise. C'est ainsi qu'à sa séance du 18 novembre, le Conseil municipal écouta avec la plus grande sympathie la lecture de la proposition suivante, due à M. Rémont :

« Messieurs et honorés collègues, a Les réquisitionb qui nous sont journellement imposées par l'armée d'occupation prennent un caractère de plus en plus écrasant pour notre ville ; c'est le résultat de la faute du gouvernement qui nous a refusé les moyens d'une défense légitime en nous abandonnant comme ville ouverte.

Ce reproche, en tous cas, ne peut atteindre le gouvernement de la Défense nationale inauguré avec la République, le 4 septem-

bre. De cette date à celle de l'investissement de Paris, il s'est passé quelques jours ; il y avait alors impossibilité matérielle d'organiser des moyens efficaces de résistance.

(( Je ne veux pas discuter le chiffre énorme auquel arrivent les réquisitions de toute nature, mais si nous devons trouver les moyens de pourvoir aux exigences de l'ennemi du pays, c'est une raison de faire des efforts afin d'offrir notre contingent à la défense nationale.

« Nous apprenons par un des rares journaux qu'il nous. est possible de lire, qu'un décret du gouvernement de la République et de la Défense nationale ordonne qu'il soit créé dans tous les départements non occupés une batterie sur chaque centaine de milliers d'habitants.

« Dans l'impuissance où nous nous trouvons par l'occupation d'obéir à cet ordre national, je renouvelle ma proposition de souscrire une somme de deux cent mille francs devant être affectée à l'achat des canons et autres armes pour la défense de la Patrie.

« Nous ferons conn^tre secrètement à la délégation du Gouvernement, à Tonrs, que cette somme est disponible à Paris.

Nous aurons fait une action qui rassurera nos consciences de patriotes. Et croyez-le bien, chers collègues, pas une voix dans notre brave cité ne s'élèvera pour y contredire, et nous avons l'espoir d'être imités par les autres chefs-lieux d'arrondissement de Seine-et-Oise.

« En conséquence, j'ai Thonneurde vous proposer la délibération suivante :

-<( Le Conseil,

« Vu le décret du gouvernement de la Défense nationale qui enjoint aux déparlements non occupés d'établir une batterie de canons par chaque centaine de milliers d'habitants;

<( Considérant que l'occupation de la ville de Versailles par l'armée ennemie la met dans l'impuissance absolue de s'associer à cet acte,

« Délibère :

« Il est mis à la disposition du gouvernement de la République et de la Défense nationale une somme de deux cent mille francs pour être affectée à l'achat de canons et autres armes; ladite somme à prendre sur la somme plus forte déposée au Trésor.

Le Conseil nomma aussitôt une commission composée de MM. Bersot, Barbu et Rémont pour étudier la proposition, et lui faire un rapport. Le rapport lui fut présenté ''dès la séance du lendemain par M. Bersot.

Les coDclasions en furent adoptées à ronaninaité. Ce rapport était ainsi congu :

« Messieurs,

(c Lorsque notre collègue a lu sa proposition et les considérations élevées par lesquelles il la motive, on a clairement distingué les sentiments qui agitaient le Conseil : la conscience de son devoir envers le paysy la conscience aussi de son devoir particulier envers la ville qui lui a confié ses intérêts. Votre commission a pensé que vous Taviez choisie pour vous indiquer les moyens d'accorder ces deux devoirs.

« L'ennemi est ici depuis plus de deux mois ; depuis ce temps nous avons la douleur de le voir, et il nous faut chaque jour, à chaque heure, au Conseil, dans nos maisons, partout, nous débattre contre les volontés d*un maître qui est dur. Quand même Versailles n'aurait pas le patriotisme qu'il a, notre population est une de celles qui ont le mieux compris la réalité de Tinvasion et qui désirent le plus ardemment la délivrance. Le Conseil a disputé à Tennemi tout ce qu'il a pu lui disputer et lui a refusé formellement tout ce qui risquait d'être pris comme munitions de guerre; quand il compte les sommes énormes qu'il lui a déjà fallu donner, il n'en regrette rien que de ne pas les avoir données à la défense nationale; aussi votre Commission accepte avec empressement la proposition d'y contribuer en donnant l'argent nécessaire pour fondre des canons. Bien que le décret du Gouvernement ne s'adresse pas à nous, puisque nous sommes occupés, il nous a semblé que nous tiendrions à honneur de le prendre pour nous, et, nous réduisant, bien malgré nous, en considération du triste état de nos finances, à la somme de cent mille francs, qui satisfait au décret, nous proposons au Conseil de voler cette somme.

« Mais il n'est aucun de nous qui ne se représente les dangers que la publicité de cet acte attirerait sur notre ville; aussi, quoiqu'il nous soit très pénible de cacher le peu que nous pouvons faire pour la cause commune, nous ne pensons pas avoir le droit de le divulguer.

« En conséquence, votre Commission vous soumet le projet de délibération suivant :

tt Le Conseil,

« Vu le décret du gouvernement de la Défense nationale qui enjoint aux départements non occupés d'établir une batterie de canons par chaque centaine de milliers d'habitants,

« Considérant que, si notre territoire est envahi, nous sommes libres de cœur et

jaloux de concourir à la défense natio* nale,

« Considérant, d'un autre côté, qu'il ne lui est pas permis de compromettre gravement les intérêts de la ville qu'il représente par la publicité donnée à cet acte,

« Délibère,

(c i^ Il est mis à la disposition du gouvernement de la République française et de la Défense nationale une somme de cent mille francs, pour être affectée à l'achat de canons et autres armes ; ladite somme à prendre sur la somme plus forte déposée au Trésor.

a 2"* L'administration est chargée d'exécuter cette délibération dans un absolu secret.

(( Messieurs, ce secret sera rompu quand l'invasion cessera ; puisse-t-il l'être bientôt ! A ce moment, lorsque se fera la grande enquête sur la conduite que chacun a tenue dans ces terribles circonstances, nous serons, Dieu merci ! sans crainte. Nous n'étions pas maîtres de servir la France comme nous l'aurions voulu : nous l'avons servie dans les conditions que la fortune nous a imposées. Il y a plus d'une manière de défendre son pays. On le défend, ceuxlà sont les heureux, les armes à la main ; on le défend de son argent, comme nous tentons aujourd'hui de le faire; on le défend par sa sagesse, quand on préserve une ville des violences qui la menacent :

nous y avons réussi peut-être; nous y avons du moins beaucoup travaillé ; enOn, et nous espérons qu'on rendra un jour ce témoignage à nous et aux citoyens qui nous ont choisis parmi eux, c'est encore défendre son pays que de garder sa dignité personnelle entière devant , l'ennemi. ))

Il était assez difficile de communiquer au Gouvernement la résolution prise parle Conseil; on n'y parvint pas tout de suite; enfin M. Barbu, s'élant rendu à Tours, put faire passer à M. Charton un rapport étendu sur la situation de Versailles et sur les actes de son administration municipale.

M. Charton informa alors M. Gambetta, ministre de la guerre, du vote du Conseil, et l'autorisa, sur sa garantie, à disposer de cent mille francs, au nom de la ville de Versailles, pour la défense nationale. Le ministre fut très touché de l'ofTre qui était faite si spontanément, et pria M. Charton de faire savoir au Conseil municipal de Versailles que la somme votée par lui était acceptée avec reconnaissance. La capitulation de Paris devait malheureusement survenir avant que cette ressource ne fût employée. Si ces cent mille francs n'ont pu

servir à prolonger la défense, ils ont du moins servi à témoigner du patriotisme de notre ville.

Les officiers de Tétat-major, qui avaient ia mine fort triste depuis la bataille de Goulmiers, avaient repris depuis deux jours toute leur sérénité ; d'excellentes nouvelles étaient arrivées au grand quartier général ; elles furent aussitôt communiquées aux soldats qui les répandirent dans la ville : l'armée de Frédéric-Charles, rendue libre par la capitulation de Metz, et dirigée à marches forcées du côté d'Orléans, était entrée en ligne et pouvait désormais s'opposer à toute tentative de notre armée de la Loire sur Paris, a II y a quelques jours, vous pouviez facilement nous rejeter de Versailles, une attaque combinée de l'armée de Paris et de l'armée d'Aurelle de Paladines nous aurait • forcés à lever le siège... » tel fut l'aveu qui nous fut répété par un grand nombre d'officiers ; ils faisaient cet aveu sans peine et d'un ton fort joyeux, car ils ajoutaient : « Maintenant toute chance est perdue j)our vous. » Et en effet, tous les préparatifs de départ cessèrent et furent remplacés par des mesures qui annonçaient une installation plus complète. Les travaux du siège furent repris avec une vigueur nouvelle ; chaque jour, de grandes voitures surchargées de fascines et de gabions faits à Versailles, s'en allèrent par la rue des Chantiers du côté de Paris.

Le 18 novembre, la dépêche suivante fut adressée au maire, par M. de Brauchitsch :

PRÉFECTURE DE SEINE-ET-OISE

« Monsieur le Maire, « Par le Recueil officiel n** 3, les maires des chefs-lieax de canton ont été appelés à prendre un abonnement de 3 mois au Moniteur officiel du gouvernement général à Reims, qu'ils ont à considérer comme l'organe officiel. En conséquence, je vous invite à verser sans délai à la caisse départementale, à la préfecture, le montant de l'abonnoraent trimestriel, qui est de 18 francs.

Le Caissier^ Le Batteux.

La somme fut encaissée, et c'est à peine si le Moniteur olficiel de Reims arriva à la mairie une dizaine de fois, mais les 18 francs étaient touchés : c'était là le but essentiel de la lettre.

10 BOTembre.

La délibération du Conseil en faveur de la défense nationale avait-elle transpiré et s'était-elle transformée en se répandant?

C'est assez probable, car, à ce moment, les précautions de la police prussienne contre la population versaillaîsc augmentèrent sensiblement, et il courut parmi les Prussiens ce bruit très singulier : dans la nuit du 19 au 20 novembre aurait lieu une espèce de renouvellement des Vêpres siciliennes; toute la garnison allemande, à minuit sonnant, serait massacrée. «Les postes n'avaient pas été renforcés, écrivait à ce sujet un correspondant de la National Zciiun^' (1); mais cependant, en présence de la précision avec laquelle l'annonce du massacre avait été donnée de divers côtés, on jugea nécessaire d'avertir les troupes de redoubler de surveillance pendant cette nuit. Les patrouilles qui pénétrèrent çà et là à minuit dans les maisons suspectes, trouvèrent des gens rassemblés qui semblaient attendre avec un mélange de joie et de curiosité le signal de la tuerie, o — Le signal, comme on le pense bien, ne fut pas donné. Nous ne sommes plus au temps où Ton organise des massacres de ce genre, mais comme les Prussiens nous faisaient la guerre avec des sentiments d'un autre âge, ils nous prêtaient à chaque instant leurs propres dispositions. C'est ainsi que très souvent ils exigeaient, avant de boire, que leur hôte goûtât devant eux le vin qui leur était servi; on avait su leur persuader que les Français étaient tous animés contre les Allemands d'une haine qui ne reculerait pas devant l'empoisonnement; beaucoup d'entre eux paraissaient naïvement tout étonnés de trouver en somme si doux et animés de sentiments si humains les habitants d'un pays où ils ne croyaient rencontrer que des créatures audessous de l'humanité, car c'est sous de semblables couleurs que la France est dépeinte au peuple allemand par bon nombre de patriotes tudesques. Dans cette circonstance particulière, il fallait bien peu se rendre compte du caractère de la population versaillaise pour lui attribuer ces dramatiques projets de massacre, qui d'ailleurs auraient été d'une exécution parfaitement impossible; cependant presque tous les soldats prussiens ajoutèrent une foi entière aux bruits sinistres répandus dans la garnison, et ils prirent leurs précautions en conséquence. Dans les maisons où ils couchaient séparés les uns des autres, ils se réunirent, cette nuit-là, tous ensernble

(1) Numéro du 26 novembre.

dans une même chambre, et ils se gardèrent avec ce luxe savant de prudence qui leur est recommandé et auquel ils restent constamment fidèles.

Ces alarmes exagérées étaient assez fréquentes. La police de la chancellerie, toujours aux aguets, croyait chaque jour découvrir quelque commencement de complot contre le roi ou contre M. de Bismarck.

Une nuit, par exemple, deux négociants de la ruo Saint-Pierre, MM, Magnier-Lambinet, conseiller municipal, et Luce, furent réveillés par le commandant de place luimême, qui \enait, escorté de soldats, leur faire subir brutalement un interrogatoire, parce que, sur la dénonciation d'un des nombreux espions dont la ville était pleine, ils avaient été signalés comme des conspirateurs occupés à ourdir un attentat contre la vie du roi Guillaume. II en était de cette conspiration comme de la Saint-Barthélémy du 19 novembre : elle reposait sur quelques paroles mal entendues par un espion.

Une autre nuit, c'était le maire lui-même qui était réveillé par un officier de Tétatmajor et sommé de donner des renseignements sur un habitant suspect qu'ii ne connaissait pas même de nom. Ou bien c'était un honnête commerçant de la ville qui était arrêté et malmené, parce qu'on le prenait pour un déserteur polonais. L'autorilé prussienne ne paraissait pas autrement troublée par les erreurs qu'elle commettait dans ses arrestations ; elle jugeait qu'il ne pouvait jamais y avoir de sa part excès de précautions, et elle préférait toujours frapper dix innocents que risquer de laisser échapper un coupable. De là ces vexations si inexplicables, ces perquisitions en apparence si inutiles que la police de la chancellerie prodiguait comme au hasard dans tous les sens à travers toute la ville.

C'est l'honneur de la population versaillaise d'avoir ainsi constamment tenu en éveil et dans l'inquiétude les autorités prussiennes. Elles se sentaient menacées par cette haine sourde qui à chaque instant faisait explosion d'une façon ou d'uno autre et qui, le 31 octobre, s'était manifestée avec un élan très significatif. Plus la population semblait calme dans ses allures, plus les Prussiens la jugeaient dangereuse, car ils avaient constaté ce jour-^ià que sous ce calme couvait une colère qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se changer en attaque de vive force. Malgré toute la perfection de leurs moyens de police, ils sentaient qu'il y avait entre les habitants une communication constante de pensées qui leur échappaient et qu'ils chercheraient en vain à pénétrer. A la tête de cette population tranquillement haineuse, ils étaient

irrités d'être obligés, dans leur propre intérêt, de supporter et de maintenir cette municipalité qui chaque jour luttait pied à pied avec tant d'entêtement contre leurs tentatives d'exactions. Que faisait ce Conseil municipal qui se réunissait si souvent, prolongeait ses séances si longtemps et refusait de faire connaître ses procès-verbaux? Que méditait ce maire, qui restait presque invisible dans sa mairie, et ne communiquait avec les Prussiens que par des lettres sèches et amères. Dans ces faits et dans beaucoup d'autres analogues, il y avait pour les troupes d'occupation des motifs d'inquiétude et de malaise qui expliquent la naissance des bruits plus ou moins fantastiques, tels que celui dont la craintive imagination prussienne s'était si fort effrayée le 19 novembre.

MO noTembre*

Le 20 novembre, le maire reçut, par la poste prussienne, une pièce en allemand assez curieuse qui lui était envoyée de Saxe. C'était une espèce de proclamation adressée « aux habitants de la France »

par un négociant de Leipzig, nommé Heinrich Dietz, et qui montrait sous une forme très naïve l'état d'exaltation dans lequel les victoires prussiennes avaient mis les esprits germaniques. Ce brave homme, fabricant de laque, avait trouvé une combinaison politique qui l'avait enthousiasmé et qu'il avait aussitôt tirée à un grand nombre d'exemplaires pour la populariser chez nous. Son idée consistait tout simplement à proposer aux Français de choisir comme nouvel empereur Guillaume P' de Prusse (1); c'était, disait-il, le moyen le plus (( pratique » de mettre fin à la guerre, et d'assurer une paix éternelle entre les deux peuples, puisqu'ils n'en feraient plus qu'un. De plus, la France, par un rare privilège, éviterait ainsi, malgré ses défaites, de céder des provinces, et les indemnités de guerre qu'elle aurait à solder, c'est à elle-même qu'elle les payerait. Grâce à cette réunion des deux pays sous un seul sceptre, on verrait reparaître les temps de Cbarlemagne, car le roi Guillaume P% souverain de premier ordre, rendrait ce nouvel empire, dirigé par lui, le plus puissant de l'univers. L'auteur priait donc les rédacteurs de journaux français, les maires des villes et tous les notables auxquels il expé-

(1) ... Ich ralhe die Herren Franzosen in Erwaguog zu zielieu ob sie es niclit pralcUscli finden wurdeo Kœnlg Wilhelm von Preussen die Krone Frankreichs anzuiragen und denseiben lum Kaiser von Frankrelob und Deuucbland aussurofen...

diaît son plan de le prendre en a sérieuse considération » et de le répandre le plus possible.

Le message de ce bourgeois saxon exhalait la quintessence de la plus parfaite philislerei^ cependant il n'était que l'expression burlesque des sentiments qui alors s'agitaient vaguement au fond des cœurs de presque tous les Allemands. Nous les voyions, surtout depuis la chute de Metz, dans un état d'enivrement et d'outrecuidance naïve qui ne leur permettait plus de rêver pour l'avenir de leur patrie que des destinées merveilleuses. Ce que le fabricant de laque disait avec solennité, la plupart de ses compatriotes, dans leur discours d'une vanité comique, nous le laissaient plus ou moins clairement entendre : la France désormais ne pouvait plus êtrQ qu'une humble vassale de la Germanie, devenue reine et maîtresse du monde. Les Allemands retournaient ainsi contre nous le rêve de monarchie universelle de Napoléon !•' et croyaient avoir une idée originale et « pratique. »

A cette incroyable exaltation des Allemands, la population versaillaise répondait alors par la plus parfaite indifférence ou par une incrédulité moqueuse. Notre victoire de Coulmiers avait un instant donné raison aux optimistes, et pendant cette partie du mois de novembre, c'étaient eux qui entraînaient l'opinion ; beaucoup d esprits furent alors persuadés que le moment était tout proche où l'armée de la Loire forcerait les Allemands à lever précipitamment le siège de Paris. Le canon de nos forts no retentissait plus depuis plusieurs jours : ce silence inusité était considéré comme l'annonce de préparatifs pour une grande sortie qui, cette fois, serait décisive, car nos troupes, disait-on, étaient aux environs de Gorbeil. La beauté extraordinaire du temps contribuait à ramener la sérénité dans les cœurs. Après deux mois d'accablement, ou avait besoin d'espérance, et on saisissait en hâte celle qui se présentait. Le dimanche 20 novembre, cette disposition nouvelle de la population se montra à tous les yeux.

Une aflluence de promeneurs relativement assez considérable se répandit sur les avenues; on s'entretenait avec joie des bonnes nouvelles; on niait l'exactitude des mauvaises ; on voulait que ce jour de soleil fût un iour de bonheur sans réserves. Dans cet accès de joie passagère auquel on s'abandonnait avec une certaine affectation, il y avait aussi, comme arrière-pensée, une bravade lancée à ces Prussiens dont on était entouré et qui ouvraient de grands yeux en voyant les Yersaillais si peu in-

quiets ; on semblait leur dire qu'en dépit ae tout, on avait pleine confiance dans leur départ prochain et qu'ils avaient beau être en possession de la ville, leur di^faite définitive n'en était pas moins certaine. La façon dont les Prussiens avaient conça le siège de Paris contribuait à augmenter le dédain qu'on se sentait alors porté à leur témoigner; aucune opération hardie n'était tentée; cette immense armée se bornait en définitive à monter la garde autour d'un mur et à attendre la famine. C'était là une stratégie peut-être très habile, mais qui n'avait rien d'héroïque, et nous ne nous sentions nullement forcés & l'admiration pour ces soldats si prudemment conduits.

Quelle que fût la valeur de cette tactique, elle devait réussir, et bientôt la tristesse devait retomber sur les âmes d'un poids d'autant plus lourd qu'il s'était sonlevé un instant.

%l novembre.

Le ai novembre était le jour anniversaire de la naissance de la princesse royal) de Prusse. Conformément aux usages monarchiques suivis depuis l'entrée des Prussiens à Versailles, cet anniversaire royal fut l'occasion d'une fête officielle pour toute la garnison. A 8 heures du matin, toutes les musiques de régiment donnèrent une aubade au Prince royal ; dans la journée, princes et officiers vinrent lui faire visite ; dans l'après-midi, les grandes eaux jouèrent de nouveau ; le roi, son fils, et tous les princes de sa cour se promenèrent à cheval dans le parc. A 5 heures il y eut à la préfecture un dîner de gala, etàS heures et demie une retraite aux flambeaux.

Pendant que résonnaient devant la préfecture les hourrahs des soldats, le Conseil municipal presque tout entier était réuni dans une salle d'école, rue Saint-Simon, pour l'inauguration des cours d'adultes de l'hiver. Malgré l'occupation et malgré les objections qui lui avaient été faites, la municipalité avait tenu à rouvrir ces Cours comme d'habitude. Les affiches avaient été posées à l'époque ordinaire, et les Prussiens, qui lisaient avec une grande attention toutes les affiches émanées de la mairie française, avaient pu ainsi constater que renseignement populaire était donné à Versailles dans des conditions au moins aussi satisfaisantes qu'en Prusse. En effet, des professeurs de l'Université avaient bien voulu, avec un grand dévouement, s'associer aux instituteurs communaux pour organiser un cours primaire supérieur, qui zut) pendant tout Tniver, suivi chaque soir

par une grande affluence d'élèves de tout ûge. Pour les professeurs, celte salle d'école était, après les souffrances du jour, comme un refuge où la pensée venait, en s'occupant de 1 éducation et de Tenfance, se consoler avec des espérances d'avenir. Le programme de ces cours populaires faits pendant l'occupation doit trouver une pla^ce dans notre recueil.

MAIRIE DE VERSAILLES

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