‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 31 sur 62 · COURS D'ADULTES · texte numérisé non relu

COURS D'ADULTES

Les cours d^adaltes rouvriront le 21 noTcmbre 1870.

Us seront divisés en cours supérieur et en cours élémentaires.

Cours supérieur.

Le cours supérieur est destiné aux adaltes qui, ayant terminé leurs coars d'éiades primaires, désirent conserver et perfectionner les connaissances acquises.

Ce cours a été organisé cette année sur un plan plus large« plusieurs de nos concitoyens ayant bien voulu s'adjoindre aux instituteurs communaux. Les parents et les patrons sont instamment invités à prêter en cette circonstance leur concours à Padministralion et h donner toutes facilités aux jeunes gens et aux apprentis pour qu'ils puissent se rendre régulièrement à ces cours du soir. Eu même temps qu*on s'eflTorcera d'y développer la culture générale de l'esprit, on y donnera avec un soin spécial les notions indispensables aujourd'hui à la pratique intelligente des diverses industries.

Programme du Cours supérieur.

Langue française ; exercices théoriques et pratiques ; M. Blanchon, instituteur.

Arithmétique, M. Bertrand, Instituteur.

Comptabilité, M. Lenoir, secrétaire de l'Académie.

Histoire de France, M. Colomb, professeur au Lycée de Versailles.

Géographie commerciale, M. Pigeonneau, professeur aj lycée Louis-le-Grand.

Notions pratiques sur les sciences physiques et naturelles, M. Do VAL, instituteur.

Premières 'notions de l'histoire littéraire; lectures choisies commentées; M. Girardin, professeur au lycée de Versailles.

Dessin géométrique, les Frères des Écoles.

Les cours auront lieu tous les soirs, de 7 à 9 heures^ à Técole de M. Bertrand, rue Saint- Simon.

L s inscriptions pour ces cours sont reçues par les instituteurs, qui délivreront les cartes d'admission.

Cours élémentaires.

Ces cours comprennent la lecture, l'écriture, l'orthographe, le calcul, le système métrique.

Ils sont destinés à tout adulte qui n'a pas terminé son cours d'études primaires.

Ils auront lieu tous les soirs, sauf le jeudi et le dimanche, de 7 ili 9 heures, dans les écoles suivantes :

Ecole de M. Bertrand, rue

QuarUer Nolre-Dame / Ei^i^f,"^;^, bouleyard

/ de la Beine.

I Ecole de M. Blanchon, rue des Ec^'e^ï^" rières, rue Saint- Médéric Quartier Montreull. Ecole de M. Duval, rue d'Artois.

Un cours pour les femmes aura Heu les mêmes jours, à l'école de madame Monget, impasse Montbauron.

Aux professeurs chargés des cours réguliers s'adjoignirent des conférenciers qui, une fois par semaine, traitaient de sujets variés. M. Anquetil, inspecteur de TAcadémie, MM. Bersotel Scherer, aujourd'hui Tun directeur de TEcoIe normale supérieure, l'autre député de Seine-et-Oise à l'Assemblée nationale , MM. Hermann Dietz, Texte, Délerot, se succédèrent dans cette chaire bien humble, mais où cependant chacun éprouvait une joie secrète k s'asseoir, car dans ces entretiens, il y avait, comme lion entre professeurs et élèves, une idée toujours présente à tous, quoiqu'elle ne fût jamais exprimée : c'était que la France pouvait bien subir un instant une défaite matérielle, mais que son esprit ingénieux, son âme généreuse, qui avaient dans le passé donné tant de preuves de técondité et de puissance, se relèveraient dans un avenir prochain, fortifiés et purifiés par le malheur. Sous Tinfluencc de cette pensée, tout, dans ces legons, devenait une source d'émotion : les récits de l'histoire, la description de la France, le simple énoncé de noms de villes ou de provinces, telles que TAlsaoe et la Lorraine, faisaient battre les cœurs et prenaient un intérêt saisissant. H y eut là, tous les soirs, au centre même de l'occupation et tout près de la demeure du roi Guillaume, une protestation paisible, mais irréfutable, contre les arrêts méprisants que la Prusse prononçait sur notre impuissance et notre indifférence pour l'enseignement populaire.

Nous avons raconté plus haut que le 7 novembi^e la ville avait été frappée d'une réquisition considérable de guêires. Cette réquisition n'ayant pas été fournie, le général envoya le 21 novembre à la mairie le billet suivant qui, par le ton et la rédaction, est un échantillon assez exact des dépêches qui étaient sans cesse adressées par la « commandanture » à la municipalité :

« Selon la convention faite entre le géniral commandant de la ville et entre la Mairie de Versailles, celle-ci devait déli«

vrer jusqu'à 18 de ce mois pour la quantité des souliers conventîonée le nombre conformant des guêtres. Cependant aucune paire de guêtres n'est délivrée jusqu'à présent. Si la Mairie veut éviter des mesures désagréables, la delivraison des guêtres doit être finie jusqu'à la fin de cette semaine.

« VerpailleSf 21/11 1871.

« Le général commandant, « V. Voigts-Rhetz. ))

23 novembre.

Depuis que le grand quartier-général était installé à Versailles, chaque jour partaient de notre ville des correspondances destinées à tous les journaux d'outre- Rhin, car Versailles était le point de mire central de toutes les imaginations allemandes. Nous devons reproduire ici au moins quelques fragments de ces lettres, qui étaient lues avec tant d'avidité. Nous choisissons une de celles qui furent écrites pour l'un des journaux illustrés alors les plus répandus, le Foyer (1). Elle nous montre Versailles observé par un ennemi, et touche à plusieurs points intéressants sur lesquels elle donne dos détails précis. Le caractère national allemand s'y montre d'ailleurs assez bien ; des souvenirs érudits, des témoignages de respect profond pour les princes, des appréciations attentives de la bière et du saucisson, s'y trouvent associés dans un mélange bizarre qui est bien en harmonie avec la tournure d'esprit particulière de nos voisins. La lecture de ce fragment ne peut être pour nous que très pénible, très amère, mais il tant savoir la supporter : c'est en conservant bien présente au souvenir l'humiliation subie que nous saurons l'efî'acer un jour. Chercher à oublier, ce sérail justifier encore le reproche de « légèreté » que nos ennemis se plaisent tant à nous lancer.

Voici cette correspondance du Foyer :

« 23 novembre.

« Je pris un logement à l'hôlel de la Croix-Blanche. Après m'être reposé un peu, je fis une promenade dans la ville.

J'étais souvent venu à Versailles pendant la paix, dans des temps où c'était une ville essentiellement française, j'entends par là une des villes où sur le plus petit espace on peut voir le plus de Français réunis.

Qu'on pense en effet à ces beaux dimanches d*été, où, de tous les environs, des

(1) Daheim, 1871 ; page 2A0 et suivantes.

milliers de visiteurs viennent pour assister aux Grandes-Eaux, parcourir les galeries et le soir dévorer des pâtés dans le parc, jusqu'à ce que résonne le fameux roulement de tambours qui annonce la fermeture des grilles... Dans ces jours-là, la foule se pressait de tous côtés ; c'était une vraie fourmilière ; et au milieu de cette foule on apercevait les zouaves, les guides, les artilleurs et toutes ces troupes qui ont leurs casernes dans la vifie... Mais aujourd'hui!.... Comme toutes les villes où l'intérêt se concentre sur un certain point déterminé, et qui n'ont pas par ellesmêmes de vie propre, Versailles a un aspect d'ennui; ici, le point autour duquel tout tourne, c'est l'immense château avec ses galeries et son parc. La ville a gardé encore maintenant cet aspect triste; elle ne doit un peu d'animation qu'à nos soldats, à la vie militaire qui se manifeste de tous côtés et qui donne aux longues avenues et à la vaste place d'Armes une activité qui çà et là va jusqu'au tumulte.

a On éprouve un sentiment étrange, et qui élève intérieurement, quand ou se promène, entouré des enfants de notre sol, dans cette ville où autrefois Louis XIV a tressé les mailles du filet gigantesque qu'il avait jeté sur l'Europe. Partout' on croit apercevoir des visages amis ; de tous côtés retentissent des accents familiers à notre oreille, des plaisanteries de notre pays.

Les restaurants sont pleins de « nos soldats ; » ce sont « nos cavaliers » qui trottent sur les places. Les casernes avec leurs inscriptions : « Garde impériale, » « Artillerie impériale, » sont pleines de nos dragons, de nos chasseurs ou de nos fantassins.

Les employés de notre télégraphe se sont installés et logés dans les plus belles de ces casernes, et sur l'avenue de Paris nous retrouvons nos malle -postes peintes en jaune, que nous connaissons si bien. Ajoutons que nos compatriotes se sont mis parfaitement au courant des êtres de la ville et qu'ils s'y retrouvent aussi bien que s'ils étaient à Berlin.

« Je me dirigeai par l'avenue de Paris vers la demeure du prince Charles de Prusse, qui loge dans la petite, mais très élégante villa de la princesse d'Elchingen, parente du maréchal Ney. Après un moment d'attente je fus introduit. Je trouvai le prince occupé à lire une brochure militaire ; il était assis devant une table couverte de papiers et de manuscrits. Cette chambre, 'pour le dire en passant, est la seule qu'il se soit réservée. Comme toujours, sa réception fut bienveillante et amicale.... M. le comte DœnhofT, maréchal de la Cour, à qui je fis ensuite ma visite.

habite la chambre en face de celle du Prince. Cette chambre, comme toutes celles du petit hôtel, est remplie des objets les plus intéressants : curiosités, pendules, objets d'art, tableaux, etc. Je remarquai surtout un magnifique buste du célèbre et infortuné maréchal Ney. Dans la chambre habitée par le prince Charles, on voit beaucoup d'images de saints en argent, provenant de l'église grecque et d'une haute antiquité. Le rez-de-chaussée a été décoré tout récemment dans un style moitié de fantaisie, moitié renaissance. Ces jours derniers, des boulets français venant des forts de Paris sont tombés jusque dans le Toisinage de l'hôtel.

« Les maîtres actuels du logis ne mènent pas ici une vie extrêmement agréable. Ce qui épuise surtout, c'est la tension qui résulte d'une attente continuelle, c'est l'obligation d'être constamment aux aguets. Il semble qu'il y ait là une exagération, et cependant rien n'est plus exact. L'incertitude, l'attente succédanttoujoursàl'attente, la monotonie d'une existence que vient tout au plus interrompre de temps à autre le bruit du canon de Paris, tout se réunit pour rendre le séjour pesant. Ajoutez à cela l'arrivée fréquente de nouvelles annonçant les pertes pénibles subies par Tarmée, et la certitude de se trouver au milieu d'une population qui déjà, dans différentes occasions, a donné des preuves de sentiments très hostiles et de dispositions menaçantes.

« Sur l'avenue de Paris, qui, dans ses autres parties reste assez obscure (est-ce à dessein?) (1), se détache, comme un point lumineux et brillant, l'hôtel de la Préfecture, habité par notre roi Wilhelm. Là, tout est vivant et animé. Dès qu'on a franchi la- grille de la cour, on se croirait dans le palais de l'a\enue des Tilleuls, à Berlin. Sur l'escalier d'entrée de la porte principale passent rapidement et se rencontrent des ofGciers de tout grade, des ordonnances, des courriers, des groupes de généraux que le hasard rapproche et qui causent un instant. Les ailes de l'édifice sont occupées par des postes nombreux.

Les soldats de garde ont formé les faisceaux et se promènent de long en large en bavardant. Parfois, au milieu de tous ces uniformes, paraît un habit noir, qui disparaît bien vite dans le petit vestibule ou l'on est annoncé.

« Tout près de la Préfecture, n** 1 de l'avenue, demeure le conseiller intime Louis Schneider (lecteur du roi). Vous savez dans quels termes nous sommes et,

(1) L'avenue était obscure parce que le gax manquait

pouvez penser quel accueil me fut fait. Il a énormément à faire. Il est considéré comme le protecteur de tous les lettrés, de tous les correspondants, de tous les solliciteurs qui se trouvent au quartier-général. Avec cela, il a beaucoup d'autres obligations à remplir, aussi chaque jour lui apporte une masse d'occupations.... Je l'accompagnai à la Préfecture. Il s'agissait d'examiner la bibliothèque de Samt-Cloud, qui a été sauvée (1), et qui a été rangée par lui dans une des salles de Tédiflce. Il y a parmi ces livres beaucoup de raretés et d'ouvrages précieux. Un grand nombre de volumes porte les armes de Napoléon III. Le feu, qui a été allumé dans le splendide château parles boulets français (2), a anéanti, avec une foule d'objets précieux, des trésors littéraires et des chefs-d'œuvre de typographie. Sans les secours portés par l'armée prussienne (!) tout aurait été dévoré par les flammes. J'ai remarqué une très intéressante collection du Moniteur^ depuis sa fondation ; un album rempli de belles illustrations renfermait les plantes vénéneuses et les champignons des environs de Versailles. D'après une note écrite sur le titre, ce volume a servi au précepteur de l'infortuné Dauphin (fils de Louis XVI), pour l'éducation du Prince.

(( Je déjeunai à dessein dans un restaurant très modeste pour me rendre compte de ce que j'avais entendu raconter de tous côtés sur le manque de subsistances (3), sur la maigreur des menus et sur la privation systématique de tel ou tel article.

Pendant tout mon séjour à Versailles, je me suis convaincu, ainsi que mes compagnons de voyage, de la fausseté de ces bruits. Non-seulement j'ai trouvé les tables des restaurants abondamment fournies, mais je dois dire que les plats étaient servis comme d'habitude avec leur élégance appétissante et à des prix extrêmement modérés. Une tasse de bouillon, un beefteak aux haricots, beurre, pain, fromage et vin :

2 fr. 50 c. Ailleurs : soupe à la jardinière, côtelette aux épinards, filet de bœuf aux pommes de terre de frites, salade, beurre, pain, fromage, vin : 3 fr. 50 c. Ce n'est pas là un menu maigre et ce ne sont pas là des prix extraordinaires. Dans une brasserie de l'avenue de Sceaux, je payai avec un de mes amis une canette de très bonne bière 50 centimes. Les boutiques sont abondam-

(1) 1\ serait mieux de dire : « qui s*e8t sauvée, n Voir plus hauU

(2) Avec celte sincérité qui les caractérise, les Prussiens ne perdent Jamais une occasion de déplorer Tincendic du ctiâteau de Salnt-Gloud.

(3) Ce bruit résultait des notes insérées par M. de Braudiitscli dans son Moniteur officiel.

ment fournies ; dans les montres des pâtissiers, on voit des pyramides de gâteaux.

A mon départ, j'achetai du saucisson; le charcutier m'en présenta cinq ou six espèces. Une très grosse et excellente langue me coûta 3 francs ; on ne trouverait certainement rien de meilleur ni de meilleur marché à Berlin. A Thôtel de la Croix- Blanche, hôtel très modeste, j'avais chaque matin en abondance du bon café, du sucre, du pain et du beurre. Le lait seul est rare.

Je fis visite à deux familles de ma connaissance, et je trouvai la table comme toujours; les hôtes de la Croix-Blanche se nourrissaient aussi très bien. J'ai causé avec beaucoup de soldats; aucun ne m'a adressé la plus petite plainte sur sa nourriture. Quant au menu de l'hôtel des Réservoirs, ie n'ai pas même à en parler. Il est possible que de temps à autre, avant mon arrivée, il y ait eu pénurie, mais ce cas ne se présenta pas pendant mon séjour ; j'insiste sur ce détail en apparence peu important, pour donner, moi aussi, mon renseignement sur cette question d'alimentation, qui chaque jour prend plus d'importance et occupe davanta^ge (1).

« J'ai trouvé l'opinion publique très excitée et peu disposée à plus de calme.

Les Français sont, comme on dit, hors de leur assiette. Ils accordent bien que depuis la capitulation de Metz tout espoir de se rejeter avec succès sur les armées allemandes est évanoui, mais ils veulent que par tous les moyens praticables, la guerre soit prolongée de fagon à ce qu'en fin de compte, les Allemands l'aient payée cher.

Us sont fermement convaincus que les armées sortiront de terre et que, a la voix de M. Gambetta, trois raillions de Français seront prêts à se faire casser les os.

Cl 24 DOf embre.

« Pendant la nuit, on a entendu une forte canonnade. A dix heures, je flânais sur l'avenue de Paris, je vis beaucoup de monde à la grille de la Préfecture. M. Odo Russel {2) venait d'arriver en voiture et de monter cnez le Roi.

a Je vQulus aller au moins une fois visiter les galeries du Château.

« Dans les cours nos soldats faisaient l'exercice ; les Yersaillais regardaient avec beaucoup d'étonnement des mouvements dont la précision (3) leur paraît étrange.

(1) Les notes inquiétantes publiées sur ce sujet par M. de Brauchltscii dans le Moniteur avaient été, comme toujours, reproduites par les Journaux allemands.

(3) Chargé d'affaires de l'Angleterre.

(3) « Accuratesse, » On pourrait traduire raideur.

Des détachements de toute arme exécutaient des marches en tous sens, et une cinquantaine de cavaliers environ faisaient manœuvrer leurs chevaux. En haut de la cour, la statue en bronze de Louis XIY, avec son beau visage, mais d'une expression si méchante, regardait d'un air sombre ce spectacle. La main étendue du cavalier de métal semblait, par songeste impérieux, vouloir, comme autrefois 1 original l'a fait et pouvait le faire, chasser au loin fous ces hôtes réunis à ses pieds ; mais quand même le bras serait de chair et de sang et serait celui d'un Louis XIY, cette expulsion offrirait aujourd'hui quelques difficultés. On ne saurait décrire la mine avec laquelle quelques-uns de nos fantassins et de nos cavaliers jettent la cendre de leurs cigares auprès du piédestal de Louis XIV; chaque jour, la fumée des pipes de bois de nos soldats s'élève jusque vers le fier visage de bronze.

« J'éprouvai une impression encore plus étrange lorsque, errant dans le parc désert, j'arrivai au bosquet où, d après la tradition, Louis XIY, caché derrière une charmille, aurait entendu La Yallière déclarant â des jeunes dames de la cour qu'elle aimait le roi pour lui-même; conveisation qui décida du bonheur (ou du malheur) de la favorite. A cette même place, sur un banc de pierre richement sculpté, où s'étaient peut-être assises autrefois ces femmes frivoles et voluptueuses, i'e vis trois fantassins, wurtembergeois «^t bavarois, qui n'étaient en rien préoccupés de réminiscences historiques, mais qui, en causant gaiement, exhalaient la fumée d'un horrible tabac, au milieu des satyres ricaneurs et des nymphes souriantes...

« Le promeneur qui parcourt ainsi le

fiarc se sent pris de frissons, dus non au roid, mais à la solitude qui Tentoure et aux émotions pénibles qui l'oppressent....

« Puissance des souvenirs 1 On les retrouve non moins abondants à Trianon, aux Bains d'Apollon, à la pièce d'eau des Suisses, sur le nord duquel le jeune chevalier de Thélot, le vendéen, fut fusillé sur Tordre de Bonaparte. Ce triste épisode est ignoré même de beaucoup de Parisiens et de Yersaillais ; ils ne savent pas que, trois heures encore après l'exécution, le cadavre du malheureux jeune homme surnageait dans la pièce d'eau. De pareilles scènes de cruauté attirent sur leurs auteurs de teiv ribles jugements qui sont subis par leurs descendants : pécués des pères punis jusqu'à la troisième et quatrième génération

u Les galeries du musée étaient remplies de nos soldats qui regardaient les tableaux ;

tous les soryeillants étaient à leur poste ; ils montraient oomme d'habitude les petits appartements et la salle do spectacle, d'où sortirent tant de malheurs pour la famille royale. En compagnie de quelques officiers, je visitai les appartements. An moment où nous entrions dans le salon de i'0Ëil-de-6œuf, un violent coup de canon retentit. Je me rappelai qu'en 1840, un vieux Parisien, M. Mesnard, qui habitait Versailles en 1789, et avec qui je faisais la même promenade, m'avait raconté certains incidents curieux du 6 octobre. Par une fenêtre de l'GEil-de-Bœuf donnant sur la Cour de Marbre, Louis XYI avait aperçu tout à coup les reflets d'une grande flamme.

« Au nom du ciel, ce n'est pas un incendie !

s'était-il écrié. — Non, sire, répondit un officier de la garde nationale, ce sont les dames de Paris et leurs compagnons qui préparent leur dîner. » — Le roi regarda par la fenêtre et vit avec horreur les mégères qui, ayant allumé un grand feu dans la cour, étaient en train de faire rôtir un cheval appartenant à un des gardes du château qui avaient été tués. Elles détachaient des morceaux à moitié cuits et les dévoraient.

« Oh I... dit le roi avec émotion : le peuple souffre vraiment de la faim !.. — Peut-être, sire, répondit M. de Miromesnil, mais de la viande de cheval ! fl I les Parisiens vont bien loin s'ils mangent de la viande de cheval!...

«Et aujourd'hui?... Aujourd'hui, c'est par quantités considérables qu'on se nourrit de cette viande. Que dirait donc M. de Miromesnil, s'il pouvait lire le menu de tant de pauvres diables de Paris ?

(c Je quittai le château, et je me dirigeais vers la rue des Réservoirs, quand j'entendis une musique funèbre. Un soldat prussien mort de ses blessures était conduit au cimetière avec tous les honneurs militaires.

— - Les hasards sont parfois singuliers, et dans des temps comme ceux-ci, on remarque tout. A peine ce cortège était-il passé que, deux rues plus loin^ je rencontrai un autre convoi triste et muet. C'était l'enterrement d'un Français mort également de ses blessures. En avant du cercueil marchaient des prêtres portant le crucifix et l'encensoir; puis venait un capucin^ revêtu par dessus son froc d'un riche surplis. Sur le cercueil, porté par quatre ambulanciers, étaient placés les épaulettes et le képi rouge du mort. Une foule considérable suivait ce cercueil.

« Je revenais vers l'avenue de Paris, pour faire une seconde visite à Schneider, quand tout à coup je vois à trois pas devant moi le Prince royal. « Tiens, vous voilà donc ici ? )> me dit le prince en me tendant

{ la main avec son amabilité ordinaire. Il se rendait chez le roi, accompagné d'un seul aide de camp. J'eus la joie de pouvoir m'entretenirlongtempsaveclui..Le Prince royal est une physionomie vraiment poétique :

g[râce, force, solidité, ce sont là des qualités bien rarement réunies dans un seul être... (etc., etc.)

« Chez le conseiller intime Schneider, j'appris qu'il était très difficile de se procurer une voiture et des chevaux pour voyager. A Versailles oomme partout, il est malaisé d'obtenir quelque chose, çuand on n'appartient pas à l'armée. J'allai faire mes adieux au prince Charles, sans trop savoir comment je partirais. Quand je revins à la Croix-Blanche, j'étais convaincu de la rareté des chevaux ^ car autrement la bienveillance du prince m'en aurait fait obtenir... n Un cheval! un cheval I un royaume pour un cheval I » Enfin je sortis d'inquiétude. Invité à prendre un verre de bière avec un de mes amis et son sergentmajor, j'appris de ce dernier que je pourrais sans doute obtenir ce que je déisirais d'un officier des télégraphes; par lui en eflet et par quelques amis de l'armée, j'obtins de la mairie une voiture pour quatre jours, à un prix sans doute élevé, mais qui n'avait rien d'exagéré dans les circonstances actuelles. On me donna un guide de la division des télégraphes, et nous quittâmes Versailles. . . •

S 8 novembre.

Le nouvel empire allemand se perfectionnait chaque jour sous les yeux de M. de Bismarck. Les hommes d'Etat, venus de toutes les parties de l'Allemagne, qu'il avait convoqués et réunis dans Ta rue de Provence, travaillaient docilement sous son inspiration, et l'œuvre qu'il avait résolu d'accomplir « par le sang et le fer » ayant fait un nouveau pas, il inséra dans son Moniteur officiel do Versailles l'avis suivant, qui fit le tour de la presse européenne :

(( C'est mercredi, le 23 novembre, à dix heures du soir, que l'unité allemande a reçu une nouvelle consécration ici-même, à Versailles. Les plénipotentiaires bavarois, MM. le comte de Bray, ministre des affaires étrangères, de Lutz, ministre de la justice, et de Pranck, ministre de la guerre, ont signé dans cette soirée, à jamais mémo^ rabUy l'acte d'adhésion du cabinet de Munich à la Confédération de l'Allemagne du Nord. Cette convention, qui avait été précédée, à la date du 15 novembre, par un acte analogue signé par les représentants

de Bade et de Hesse-Dannstadt, est pour rAUemagne tout entière un des résultats les plus heureux d'une guerre meurtrière qui a coûté tant de sacrinces.

«L'unité allemande, l'aspiration de toute la nation depuis près d'un siècle, vient de devenir ainsi une réalité, et le Saint- Empire paraît enfin vouloir revivre sous une forme plus pratique, et partant plus heureuse. »

84 novembre.

Le 24, vers 3 heures, toule la ville fut mise en émoi par l'annonce d'un incendie qui, disaient les Prussiens, avait été mis au Lycée par un Français « pour brûler les malades renfermés dans l'ambulance prussienne. » L'auteur du crime, ajoutait-on, avait été immédiatement arrêté. — A l'examen, tout se réduisit à deux planches d'une des armoires du cabinet de physique qui avaient été légèrement carbonisées.

L'origine du fait était fort simple. Un professeur de physique avait laissé un bâton de phosphore dans un flacon d'eau ; l'eau peu à peu s'étant évaporée, le phosphore, exposé à l'air, avait fait charbonner une planche. Mais les Prussiens, dont l'imagination était toujours prête k supposer chez les Versaillais les plus noirs projets, avaient aussitôt été en proie à une ridicule panique, dès qu'ils avaient su qu'il y avait eu quelque part dans le Lycée un commencement d'incendie, et toutes les autorités avaient été en mouvement. Un des employés du Lycée, considéré comme le coupable, fut brutalement jeté en prison et une enquête fut ouverte. Il n'en sortit rien, à moins que les Prussiens, ce qui est probable, ne considérassent comme un résultat satisfaisant l'occasion d'avoir proféré emphatiquement de terribles menaces contre les habitants de Versailles, au cas où le moindre fait analogue se reproduirait.

S 5 novembre.

Des plaintes nombreuses adressées' à la municipalité exprimaient le regret que le cours de la justice fût suspendu. Le maire, très préoccupé de ce grave intérêt d'ordre public, avait, dès le 5 novembre, écrit la lette suivante à M. Bailly, juge de paix de service pour la présidence du Tribunal de simple police :

« Monsieur le juge de paix, (( J'apprends que pendant le mois d'octobre il n'a été tenu aucune audience du tribunal de simple police. Le cours de la justice ne doit cependant être interrompu |

qu'autant qu'un obstacle matériel voue empêcherait de siéger.

« Veuillez bien, M. le juge de paix, me faire connaître les motifs de cette cessation de vos audiences et recevoir l'assurance de mon respect.

« Le maire de VersailleSj n Rameau. »

M. Bailly répondit le même jour :

a Monsieur le Maire,

« Gomme vous, je pense que le cours de la justice ne doit être interrompu que par un obstacle matériel et insurmontable.

Aussi, en ce qui concerne mes fonctions en matière civile, je n'ai pas cessé de les remplir ; apposant les scellés , recevant mes justiciables et tenant audience dans mon cabinet, parce que le prétoire ordinaire a été occupé par l'autorité allemande.

« A l'égard de mes fonctions comme juge de paix, je suis tout prêt à les exercer; mais il faut pour cela qu'il y ait des affaires et que j'en sois saisi par le ministère public; j'ai prié M. Dujardin, commissaire attaché au tribunal de police, de me prévenir lorsqu'il y aurait reprise des audiences, et je me tiens à sa disposition pour présider ce tribunal. Je pense qu'il est urgent que cette reprise d'audience ait lieu le plus tôt possible, car il n'est pas possible que de nombreuses contraventions ne soient pas commises, et il est dangereux de laisser croire aux populations, par l'impunité, que les lois et règlements doivent demeurer sans application.

« Veuillez, M. le Maire, agréer mes civilités les plus empressées.

<( Ed. Bailly, a Juge de paix du canton nord.

(( Mon collègue M. Dufour a bien voulu me promettre de faire mon service si ma santé ne me permettait pas encore de tenir les audiences de police. »

Le maire chercha alors à rendre libre le prétoire de la justice de paix, qui avait été envahi d'autorité par des intendants; il eût été d'autant plus agréable de les mettre dehors qu'ils se trouvaient occuper ainsi une partie de l'Hôtel-de-Ville, à laquelle ils avaient donné l'aspect de l'arrière-bou tique d'une épicerie; toute la journée il fallait voir circuler^ au milieu des barriques et des sacs, ces agents d'intendance, mélange répugnant du spéculateur, du réquisitionnaire et du soudard.

Un sabre au côté, la plume à t^t)reille, le carnet à la main, les manches recouvertes de lustrine, le reste de l'uniforme souillé

de graisse, Tœil caché le plus souvent derrière des lunettes et jetant de côté un regard faux et cupide, ils inspiraient un sentiment d'indéfinissable dégoût. Leur présence dans la cour de THôtel-de- Ville était très pénible à supporter, et le maire profita de l'occasion qui s^offrait pour écrire aussitôt à M. de Brauchitsch la lettre suivante :

« Monsieur le Préfet,

<( J'ai besoin pour le service de la justice de paix du local dans lequel elle doit être rendue. Ce local est le prétoire situé dans la cour même de rHôtel-de-Ville.

a Or, depuis quelque temps déjà, ce local, après avoir été occupé par un dépôt de denrées pour les troupes allemandes, leur sert maintenant de bureau pour l*intendance^ bureau dans lequel se font des distributions de denrées ou du moins les écritures concernant ces distributions.

« Gomme le service de la justice du paix vous paraîtra, je suppose, d'un ordre plus élevé et plus urgent, je pense qu'il vous conviendra d'obtenir de l'Intendance générale les ordres nécessaires pour que ce local soit rendu au service de la justice. Il serait moins difficile sans doute de trouver un bureau pour l'intendance qu'un prétoire pour la justice. »

L'autorité prussienne jugea que l'intendance était au contraire d'un ordre plus élevé que la justice, et elle maintint ses agents là où ils avaient jugé à propos de s'mstaller. Il fallut chercher ailleurs. Le tribunal de commerce voulut bien prêter son prétoire, et c'est là que le 25 novembre, le maire eut la satisfaction de voir, grâce à ses soins, reprendre les audiences d'un des tribunaux. Il avait obtenu du commandant de place les sauf-conduits nécessaires pour que les huissiers pussent délivrer sans empêchement leurs citations.

Le maire aurait aussi vivement désiré que les audiences du tribunal de première instance fussent rouvertes de même, mais on a vu plus haut que les membres de ce tribunal avaient, au contraire, par une délibération spéciale, résolu de ne pas siéger. En temps de guerre, et lorsqu'un territoire est occupé par l'ennemi, la justice doit-elle être ou non suspendue?

Est-ce là un de ces services d'ordre public

3ui doivent se maintenir en dehors et auessus de tous les incidents militaires? Le magistrat doit-il, comme le médecin, se considérer comme protégé par son mandat et revêtu, dans l'exercice de ses fonctions, d'une espèce d'inviolabilité? Gomment les décisions rendues seront-elles exécutées?

Ce sont là des questions de droit interna-

tional qui n'ont pas encore regu de solution précise, et il serait utile qu'une convention analogue à la Gonvention de Genève empêchât le doute sur ce point si important et si délicat. En l'absence de règles reconnues, une divergence complète d'opinions peut se produire, selon le point de vue auquel on se place. Gette divergence se produisit à Versailles entre la municipalité, plus préoccupée de l'intérêt public à sauvegarder, et la magistrature, plus préoccupée de sa dignité à conserver entière devant l'ennemi. De part et d'autre, on pouvait invoquer d'excellents arguments. Gette difficulté ne sera tranchée que le jour où le droit des gens aura déterminé avec exactitude le mode d'action de la justice dans ur) pays occupé.

Le 25 novembre, un billet de logement fort extraordinaire fut demandé au nom de l'autorité militaire ; il s'agissait non de soldats ou d'officiers, mais bien de deux a dames » arrivées récemment d'Allemagne, et dont le langage, les allures et les habitudes étaient telles que la personne chargée de les loger se refusa à les garder. Il fallut cependant qu'elle s'y résignât, un ordre exprès étant venu des bureaux du commandant de place.

Ge n'était pas le premier fait de ce genre qui se produisît. Déjà plusieurs fois des officiers avaient émis la prétention de faire partager à des femmes les logements qu'ils occupaient. Un d'eux, devant les observations sévères qui lui avaient été présentées par le propriétaire de la maison, avait paru céder. Mais le lendemain, il déclara qu'il voulait loger avec lui son ordonnance. Il l'installa sans aucune opposition : c'était son droit. Or, cette ordonnance était la femme allemande qu'il avait en vain tenté d'introduire. Elle s était déguisée en chasseur. Rien ne manquait à 1 uniforme, et la ruse n'aurait été soupçonnée de personne si certaines armoires de l'appartement n'avaient renfermé de jolies robes de soie.

Le sexe reparut devant cette tentation et le chasseur se fit voleuse. Le propriétaire adressa aussitôt une plainte en règle et fit si bien que le chasseur dut comparaître devant le directeur de la police Stieber, et après l'interrogatoire, on ne le revit plus, du moins sous sa forme militaire. Get incident vint s'ajouter à l'actif déjà si riche des preuves de vertu de « la chaste Germanie. ))

26 novembre*

Les autorités prussiennes avaient été contraintes de respecter l'existence dans la

ville d'un certain nombre d'ambulances privées, placées sous la tutelle de la Société tntemcUtonale de secours aux blessés ; ces ambulances renfermaient des soldats français qui se trouvaient ainsi soustraits à la surveillance directe du commandant de place. Le 26 novembre, le médecin en chef exigea qu*un tableau détaillé des blessés et malades de toutes ces ambulances lui fût exactement fourni chaque semaine, afin qu'il lui fût plus facile d expédier en Allemagne tout soldat qui entrerait en convalescence.

Ces ambulances particulières de la ville furent pendant l'occupation au nombre de seize, ainsi qu'il suit :

Ambulance de M"'^ André, rue des Chantiers, 85 (D' Velten).

Du couvent des Dames Augustines, rue Saint-Martin (D'* Le Roi et Godefroy).

Du couvent des Capucins, boulevard de la Reine (D' Jacquemot).

De M. Denevers, 5, boulevard de la Reine, 5 lits (D' Godefroy).

De M. Delaroche, rue des Chantiers, 49 lits (D' Godard).

De M»* Lamare (D' Liébault).

Du couvent de la Sainte-Enfance, rue Saint-Uonoré, 14 (D' Liébault).

De M"^* la marquise du Prat, rue Satory, 47 (D' Liébault).

De MM. Legrand et Paris, boulevard de la Reine (D' Jacquemot).

De MM. d'Amphernet et Mamalet, rue Saint-Julien (hôtel de la poste) (D' Remilly).

De M. Soldini, rue de Noailles, 20 (D' Godard).

De M°« Orson, avenue de Paris, 64 (D' Maurice).

De TEcole normale, rue de Hontreuil (D' Battaille).

Des Dames de la Retraite, rue de la Vieille-Eglise, 2 (D' Maurice).

De M. Moriliot, rue de Mademoiselle, 9 (D» Godard). ^

Des Sœurs Polonaises (D' Jacquemot).

29 novembre.

Le Moniteur officiel prussien du 27 novembre publia le morceau suivant, rédigé sans doute par quelque arabisant d'une université germanique, qui, charmé de la révolte de quelques-unes de nos tribus algériennes, avait dû trouver un double plaisir à résumer à cette occasion dans une langue orientale les jugements que les îournaux allemands portaient chaque jour sur nous. M. de Bismarck, dont la politique ne dédaigne aucun moyen,

ne crut pas inutile de faire publier par son journal cette pièce, malgré ce qu'elle pouvait avoir de grossièrement factice aux yeux des juges un peu éclairés. Elle avait le mérite d opposer une fois de plus la «vertu» du Germain aux vices du Français, dans un idiome qui autorise l'emphase, et elle présentait cette originalité de faire féliciter le roi Guillaume de sa piété par les disciples de Mahomet, ce qui était en effet assez piquant :

(( S. M. le roi Guillaume a reçu l'adresse suivante (en langue arabe).

(( Le peuple de l'Algérie adresse la pétition suivante à S. M. le roi de Prusse :

c{ Votre Majesté n'ignore point que notre pays fut autrefois un pays de llslam, et que les souverains furent de longue date toujours des Moslems qui no songeaient jamais à empêcher le libre exercice de la religion des infidèles.

<( Mais un grand nombre parmi nous commença à enfreindre notre sainte loi, et, pour nous en punir, Allah nous imposa les Français comme dominateurs, car c'est ainsi que le Tout-Puissant punit les esclaves.

« Et ce peuple gorgé de violences se

Eosa en ennemi de notre sainte foi, de nos iens et de nos enfants, nous empêcha dans l'exercice de nos pieux usages, causa la mort de beaucoup des nêtres dans ses guerres nombreuses, dont la dernière est celle faite contre vous, et dans laquelle elle mit, comme dans les précédentes, nos fils dans les premiers rano^s pour les vouer les premiers à la mort.

« En vérité, ce peuple n'a point de religion ni de foi.

(( Est-ce que son empereur Napoléon n'a point abandonné la religion de ses pères et aïeux et introduit en France un nouvel ordre de choses? Il devint le dominateur de la France et chercha à y extirper toutes les religions.

(( Mais la sainte colère du Tout-Puissant se déchargea sur lui et son peuple plein d'orgueil. Et par sa sublime volonté. Vous fûtes élus pour les punir et pour les corriger. Telle est la loi des vainqueurs.

« C'est en vain que cette nation Vous opposa une armée nombreuse et bien exercée, elle ne put Vous résister; son prince orgueilleux devint votre captif, et aucun des Français ne se leva pour lui, car leur parole est traître, et elle a séduit bon nombre du peuple des fidèles.

«Mais depuis qu'Allah, le Tout-Puissant, Vous a donné cette grande victoire qui remplit d'admiration le cœur de tous tes hommes, et dont se réjouissent surtout les

peuples) des fidèles, Vous nous voyez prier pour Vous pour qu'Allah vous aide à vaincre et à dompter ce peuple orgueilleux.

(( Nous lisons dans les feuilles publiques que Votre Majesté ne manque jamais de remercier le Tout-Puissant des succès éclatants obtenus sur ce peuple ambitieux, et que c'est le Tout-Puissant que Votre Majesté reconnaît Tauteur de sa gloire et de celle de Votre nation. La grâce du Seigneur s'accroîtra avec Votre reconnaissance.

« Accordez-nous, comme gage de cette reconnaissance, Votre bienveillance notoire, en délivrant nous et notre pays du joug de l'esclavage où nous sommes tenus par ce peuple et ramenez-nous au gouvernement du pays auquel nous avons appartenu avant que cette nation s'emparât de nous et de notre pays d'une main criminelle.

tt Voyez, les rênes de ce peuple orgueilleux sont maintenant dans Vos mains par la grâce d'Allah. Prot(:gez-nous donc comme le Seigneur Vous a protégé pour que tous nous puissions prier pour la durée de Votre rè^ne, prier pour que . Vous gagniez en gloire chez toutes les autres puissances et pour que Votre position s'affermisse de plus en plus chez toutes les nations des fidèles. Mais, malgré tout, nous nous soumettrons à la volonté du Tout- Puissant.

(( Le peuple d'Algérie suppliant. »

Le même numéro du Moniteur publiait l'avis suivant, d'un intérêt plus immédiat :

a Le préfet de Seine-et-Oise rappelle aux maires des communes du départementl'ari^lé en date du iO novembre, inséré dans le il du Moniteui' officiel^ concernant Tordre de recouvrement des contributions directes.

tt Beaucoup de communes du département ne se sont pas rendues à l'appel qui leur a été fait pour effectuer le versement des contributions, ou sont restées en retard en ne versant qu'une partie des sommes fixées.

(( Il est donc de tonte urgence absolue que les versements soient faits régulièrement et sans délai,

« Par conséquent, ces maires de communes sont requis de verser ou faire verser immédiatement à la caisse générale du département, l'arriéré des contiibutions directes pour les mois d'octobre et de novembre.

Sinon, la force militaire allemande

procédera sans aucun retard à une exécution afin d'obtenir le recouvrement ordonné.

« Le préfet de Seine-et-Oise.

« De Brauchltsch. »

28 Hovembre*

La municipalité avait reçu, au commencement du mois do novembre, une plainte très vive des employés du palais de Trianon contre le régisseur. A la suite d'une enquête, confiée à MM. Constant Fontaine, conseiller municipal ; Soulié, conservateur du Musée; Hue, inspecteur des bâtiments, et sur le rapport des commissaires enquêteurs, le maire avait dû prendre un arrêté par lequel, usant des pouvoirs extraordinaires résultant pour lui de l'état de guerre et de la rupture de toute communication avec Paris, il suspendait le régisseur de Trianon de ses fonctions pour la direction du personnel, tout en lui laissant la régie du mobilier. M.

Briot, jardinier en chef du Palais, avait été chargé par intérim des fonctions enlevées au régisseur. Il n'y avait là qu'un acte d'administration intérienre très peu important, et jamais on n'aurait pu penser que le gouvernement prussien eût à intervenir dans une affaire de ce genre. Mais nous ignorions encore jusqu'à quel degré de ridicule pouvait s'élever M. de Brauchitsch. L'arrêté de suspension du régisseur de Trianon lui ayant été communiqué, voici la lettre sans pareille qu'il écrivit au maire :

« Versailles, 28 novembre 1870.

(( Monsieur le Maire,

« Après avoir pris connaissance de votre arrêté du 17 novembre, concernant la révocation du régisseur du Palais de Trianon, j'ai l'honneur de vous informer que je n'entends pas que vous vous arrogiez des droits qui n'appartiennent qu^à Sa Majesté le Roi de Prmse, car en l'absence de toutes les autorités qui régissent habituellement les palais nationaux, c'est à nous seul qu'il appartient de nommer ou de révoquer les agents de ces palais,

« En conséquence, je vous préviens que j'annule d'abord, sauf les décisions que je pourrais peut-être prendre plus tard, votre arrêté, et que je vous requiers d'avoir à laisser chacun dans ses fonctions respectives, en même temps je vous engage de bien éviter par la suite toutes sortes d'arrêtés de cette espèce sans avoir demandé mes ordres, sous peine d'une amende de 5^000 francs.

tt Le préfet de Seine-et-Oise, « Brauchitsch. »

Cette lettre avait été précédée, deux joiir8 auparavant, de la double arrestation dé M. Briot et de M. Dutru, Tun des concierges de Trianon. Conduits aux bureaux de la Commandanture, le commandant de place leur avait expliqué très sommairement leur arrestation par ces simples mots, lancés avec colère : « Vous êtes des républicains, vous irez en Prusse I » Puis ils avaient été écroués dans deux cellules de la prison Saint- Pierre. Grâce à Tinfluence du prince de HohenzoUern, avec lequel il avait eu quelques relations, M. Briot fut mis en liberté le soir même. Mais M. Dutru partit dès le lendemain matin à 7 heures pour une forteresse prussienne, avec un train de prisonniers (parmi lesquels se trouvaient, comme souvent, de malheureux soldaU à peine convalescents). D'après des rapports d'espions, M. Dutru avait été présenté à Tautorité allemande, non-seulement comme un républicain, mais comme un patriote très capable, dans l'intérêt de la France, de tirer un coup de feu sur le roi Guillaume, pendant une de ses promenades à Trianon. Sur cet on-dit, le commandant de place avait, sans autre forme de procès, expédié M. Dutru en Prusse et il avait hâté son départ, « afin, dit M. de Treskow, de ne laisser à personne le temps d'intercéder en sa faveur. » Heureusement M. Dutru, arrivé à Corbeil, réussit à s'évader, et après bien des aventures et des dangers, il revint secrètement à Versailles, où il vécut à Trianon même, caché dans le grenier d'une des dépendances du palais.

20 novembre.

Le silence qui avait régné pendant assez longtemps du côté de Paris était rompu de puis quarante-huit heures par une canonnade qui se prolongeait une partie de la nuit. Dans la matinée du 29, les détonations redoublèrent, et comme au 21 octobre, une agitation extraordinaire se manifesta dans toute la garnison prussienne.

Des troupes partirent en hâte dans diverses directions du côté de Paris ; des réserves se massèrent sur la place d'Armes ; le poste de la préfecture, qui gardait le roi Guillaume^ fut renforcé, et de nouveau on vit charger dans des fourgons et dans de nombreux chariots les bagages et les malles du grand état-major. Toutes les consignes devinrent plus sévères, et les communications avec Sèvres furent rigoureusement interdites. Une des femmes qui avaient l'habitude d'aller du côté des avant-postes vendre de l'eau-de-vie aux soldats, revint à Versailles en racontant qu'elle avait fui, après avoir reçu une balle prussienne qui

avait traversé son châle ; elle ajouta qu'elle avait aperçu les troupes françaises et entendu nos clairons du côté de Meudon et de Bellevue.

Encore une fois les habitants de Versailles crurent à la délivrance et avec d'autant plus de confiance que depuis quelques jours, les bruits les plus favorables étaient répandus; dans la ville, on avait parlé d'une « grande victoire » à Chàtillon-sar- Loing, victoire que l'arrivée nouvelle de cavaliers démontés en assez grand nombre avait semblé confirmer. On racontait aussi que dans un des combats heureux livrés tout récemment, le fils de M. de Bismarck, ofticier dans les cuirassiers blancs, avait eu la cuisse cassée. Des Bavarois avaient dit que les Parisiens, dans plusieurs sorties, avaient a abîmé » les assiégeants. Il avait été aussi fait mention d'un détachement de Prussiens surpris et massacrés dans le tunnel de Saint-Cloud. Ces récits vagues et changeants qui se succédaient et se détruisaient sans cesse, et dont les imaginations se nourrissaient à défaut de nouvelles certaines, étaient alors plus abondantes que jamais, et lorsque le canon et la mitrailleuse recommencèrent à tonner avec énergie, lorsqu'on entendit jusqu'à la fusillade, la ville tout entière crut encore une fois que bientôt elle allait apercevoir les Parisiens arriver sur Versailles en culbutant l'ennemi.

Le quartier de Montreuil surtout était dans une agitation extrême. Des habitants, montés sur les toits, avaient entendu distinctement une sonnerie de clairons qui, apportée par le vent, paraissait si rapprochée qu'on aurait juré que nos troupes étaient aux portes de la ville. Les soldats blessés, soignés à l'ambulance Jes Dames de la Retraite, avaient, de leurs lits, reconnu les deux sonneries : cessez le feu et ralliement, et ces braves gens, malgré leurs blessures, voulaient à toute force se lever pour courir au devant de leurs camarades.

Pour tout le. monde, dans ce quartier, il était évident que nos ironpes se dirigeaient sur Versailles; elles avançaient, nous allions les voir.

Parmi les détails qu'on recueillait et qu'on combinait pour se confirmer dans ses espérances et pour mieux deviner ce qui se passait au-delà des lignes qu'il était impossible de franchir, on citait comme preuve manifeste de la défaite des Prussiens le contre-ordre qui avait été donné au Comité versaillais de la Société Internationale. Dès que le canon avait retenti, le Comité, suivant son usage, avait organisé ses ambulances volantes, convoqué les médecins, réuni des voitures, des brancards, etc.

Mais avant de se mettre en route, il fallait toujours obtenir l'autorisation des chefs de corps prussiens. Pendant toute la journée, il avait été impossible d'obtenir cette autorisation indispensable, et à quatre heures du soir, un officier était venu déclarer que les voitures qui stationnaient depuis le matin pouvaient être renvoyées, «attendu que les secours de la Société de secours n'étaient pas nécessaires, » C'était le prétexte que les Prussiens invoquaient toutes les fois qu'ils ne voulaient pas que des Français vinssent sur le champ de bataille constater les résultats d'une lutte qui ne leur avait pas été favorable. Plus d'une fois, ils paralysèrent ainsi les secours qui auraient été portés immédiatement aux blessés par les médecins de la ville. Ils sacrifiaient sans hésitation le salut de ces blessés à l'intérêt de leur orgueil.

80 noTembre.

Pendant toute la nuit du 29 au 30, on continua à entendre sans interruplion le canon des forts qui résonnait en détonations formidables. Non-seulement on entendait le combat, mais on le voyait pour ainsi dire, car, dès que l'obscurité tombait, toute la ligne de l'horizon du côté de Paris était constamment illuminée par les lueurs semblables à des éclairs que projetaient vers le ciel les batteries les plus rapprochées.

Le 30, entre midi et 1 heure, les canons du Mont-Yalérien et des canonnières de la Seine (dont on avait appris à distinguer les détonations) commencèrent à ralentir leur feu, qui bientôt cessa complètement. Une demi-heure s'était à peine écoulée que l'on voyait revenir par la rue Duplessis et par l'avenue de Saint-Cloud de nombreuses troupes qui paraissaient n'avoir été envoyées que comme réserves. On supposa qu'elles venaient de tenter inutilement une première attaque du Mont-Yalérien, combinée avec une attaque des forts de Yanves et d'Issy, car de ce côté, le feu continuait avec acharnement. Nous ignorions encore complètement que la vaste opération militaire commencée la veille par les troupes de Paris, avait pour but le passage de la Marne et Ja traversée des lignes ennemies sur le point le plus opposé à nôtre ville.

Dans la soirée, il y eut chez le roi Guillaume une grande réunion d'officiers. Le i/onùeur prussien, qui paraissait à 5 heures, ne disait pas un mot de la lutte engagée depuis deux jours, mais il publiait entre autres dépêches un rapport de Frédéric-

Charles, annonçant qu'il s'était « concentré» près de Beaune-la-RoIande, après avoir été attaqué par « des forces considérablement supérieures. » C'était la première fois que le journal prussien donnait une nouvelle de ce genre ; elle prouvait pour les plus pessimistes l'existence de cette armée de la Loire, sur laquelle tant de bruits contradicloires avaient couru. De toutes les observations faites semblait résulter une impression générale qui autorisait les plus belles espérances.

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