‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 32 sur 62 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

Ces espérances commencèrent à tomber dans la journée du i" décembre. On apprit de diverses sources que l'affaire la plus sérieuse des deux jours précédents s'était passée du côté de "Champigny, que les Wurtembergeois avaient perdu beaucoup de monde, mais que, comme toujours, apW'S une lutte héroïque, nos troupes débordées n'avaient pu profiter de leur premier succès et que cette sortie n'avait pas eu de résultat marqué. Les officiers prussiens, qui jusque là avaient gardé le silence, commencèrent à parler du combat et à en raconter les détails, de façon à nous ôter toute illusion sur notre délivrance prochaîne.

Cependant elle avait été un instant plus près de se réaliser qu'ils ne le pensaient.

Dans son récit des opérations du siège de Paris, le général Yinoy, chef du S'' corps, raconte que dans la soirée du 2 décembre il se rendit au Louvre pour soumettre au général Trochu une proposition qui répondait à nos vœux de chaque jour, et qui aurait pu, si elle avait été écoutée, changer toute la physionomie et peut-être l'issue du siège. Cette proposition est exposée par son auteur dans les termes suivants (1) :

« L'offensive aussi vive qu'imprévue que l'ennemi venait d'avoir à subir l'avait obligé à concentrer sur le point attaqué toutes les forces qu'il avait pu enlever à ses lignes d'investissement. Les observatoires desforts et notamment celui de Yillejuif, avaient signalé à diverses reprises la force et le nombre des renforts dirigés pendant ces deux jours sur le champ de bataille de Champigny. Le succès obtenu jusqu'alors par nos troupes était demeuré incomplet et indécis : il nous faudrait reprendre la lutte dans des conditions évidemment plus désavantageuses et avec des chances de réussite bien diminuées. N'y aurait-il pas

(l) Siège de Paris^ par le général Vinoy,1872, in-S*" p. 378.

lieu de profiter immédiatement de Taffai- ■ blissement que Tennemi avait dû donner à ses lignes on les désorganisant momentanément, pour diriger une attaque aussi rapide qu'inattendue sur rextréralté du diamètre octupé par lui, c'est-à-dire contre Versailles mémey qui était à la fois le lieu de la résidence du roi de Prusse et du comte de Bismarck, ainsi que le siège principal de la direction des opérations militaires? L'occasion semblait tout particulièrement propice et favorable. Le général de Beaufort, qui venait de faire une reconnaissance sur les hauteurs situées à Toucst du Mont-Valérien, n'avait rencontré qu'un nombre très restreint d'ennemis.

Le moment ne serait-il pas admirablement choisi pour faire repasser la Marne à la deuxième armée, en laissant une seule division sous le canon des forts afin de maintenir ou de tromper l'ennemi, et de diriger alors toutes les troupes disponibles par toutes les voies parallèles, la Seine, les quais, les boulevards, la rue de Rivoli, etc., sur la plus importante position occupée par les Prussiens et qu'ils avaient dû provisoirement dégarnir du plus grand nombre de ses défenseurs? L'ennemi, pour nous poursuivre et nous rejoindre, en admettant qu'il pût se mettre en marche aussitôt que nous, aurait un chemin beaucoup plus considérable à faire, obligé qu'il serait d'aller jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges pour y passer la Seine, le gros de ses forces se trouvant en bataille à Villiers-sur- Marne et ne pouvant arriver à Versailles qu'après un détour des plus longs qui devait nous donner sur lui une avance décisive. Quelques heures poumient suffire à toute f armée française pour quitter ses positionsj traverser Paris et arriver à Versail- /es, puisqu'elle suivrait la ligne la plus directe et par conséquent la plus courte.

Toutes les chances semblaient donc devoir être pour nous dans une semblable entreprise, qui était certes d'une grande hardiesse, mais que la situation grave dans laquelle nous nous trouvions rendait parfaitement conceved)le, les décisions suprê* mes devant surtout être prises dans des circonstances désespérées. »

Malheureusement le général Trochu, tout en faisant beaucoup de compliments au général Vinoy sur son projet, se refusa à le mettre à exécution, et Versailles dut se résigner, encore une lois, à rester, pour un temps indéterminé, prisonnier dans les lignes allemandes.

A la date funeste du 2 décembre, dans la soirée, après trois joui*s de vif espoir, d'agitation, de fièvre patriotique, les

nouvelles décidément mauvaises devinrent certaines, et on retomba dans un nouvel accablement. La ville, en reprenant son aspect habituel, paraissait plus triste encore que par le passé, car depuis la naît même qui avait suivi la grande sortie sur la M.irne, par une de ces fatalités qui devaient si souvent se renouveler pendant cette guerre, le froid, devenu tout à coup extrêmement rigoureux, avait cette âpreté exceptionnelle qui allait ajouter tant de souffrances aux maux ordinaires de la guerre (4). Une neige serrée, que le vent chassait en tourbillons glacés, recouvrait la terre d'une couche épaisse; rien ne saurait peindre la physionomie lugubre que prenaient, dès que le soir approchait, les vastes rues et les longues avenues désertes de cette grande ville blanche et froide.

Si Ton excepte les cafés fréquentés par les officiers, toutes les boutiques se fermaient de très banne heure ; les passants disparaissaient; les troupes rentraient dans leurs casernes ; avec le silence venait la nuit presque absolue, car c'est à peine si çà et là étaient allumés quelques becs de gaz dont le nombre diminuait chaque jour, faute de charbon. On n'entendait plus que les détonations intermittentes du canon, le passage des patrouilles ou l'écho prolongé desclaironspiussiensqui sonnaient les notes lentes et tristes de leur couvre-feu. Versailles, qui n'était pour ses habitants qu'un espèce de grand préau de piison, avait de plus en plus un aspect sinistre en harmonie complète avec son nouveau caractère.

La détresse financière augmentait en même temps. Aux emprunts déjà votés depuis le 19 septembie, et s'élevant à 500,000 francs, le Conseil municipal dut, dans sa séance du 2 décembre, ajouter encore un emprunt de 200,000 francs, destiné à former un fonds disponible pour satisfaire au paiement de nombreuses charges communales, et en particulier pour faire des paiements en l'acquit de l'Etat et accorder des subsides aux établissements de bienfaisance, dont les ressources étaient épuisées.

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