décembre
Une nouvelle désastreuse vînt dans la matinée du 5 mettre le comble aux tristesses sous lesquelles on était accablé : on apprit qu'Orléans était rentré en possession des Allemands. C'était la démonstration la plus évidente de l'impuissance de l'armée de la Loire à arrêter Frédéric Charles; c'était notre dernière chance de salut qui nous échappait. On ne pouvait s'empêcher de pressentir dès-lors que les armées allemandes allaient pénétrer au cœur même de la France. Rouen également était occupé.
Versailles était plus noyé que jamais au milieu des ennemis; jusque là, les combats dont on avait sans cesse entendu parler se livraient dans un rayon assez rapproché et, sans voir les troupes françaises, on sentait qu'on vivait dans leur voisinage.
Par la reprise d'Orléans, nos lignes de défense se trouvaient reculées à une distance qui nous enlevait définitivement toute espoir de voir se réaliser une attaque combinée des troupes de Paris et des armées de secours. Aussi cette nouvelle fut peut-être plus douloureuse encore que celle de la capitulation de Metz. En revanche, elle fut
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pour la garnison prussienne l'occasion de démonstrations de joie d'autant plus bruyantes qu'au même instant ils jouissaient d'un double succès: le jour où ils apprenaient cet avantage si important sur l'armée de la Loire, les batleriesd'artillerie de réserve, qui, pendant plusieurs nuits et suitout dans la nuit du 3 décembre, avaient traversé Versailles pour aller prendre part aux combats livrés autour de Paris, repassaient par nos rues sans même avoir combattu ; en rejoignant leurs cantonnements, elles racontaient que l'armée assiégée venait encore de tenter un immense effort qui avait été absolument stérile.
Dans tous les hôtels et les cafés fréquentés par les officiers, il y eut, pendant plusieurs soirées, des fêtes et des chants; on traîna à travers la ville des canons français pris à Orléans ; on les fit entrer dans la cour de la préfeclure pour les présenter au roi Guillaume; les troupes l'acclamèrent, en chantant des hymnes patriotiques, et entre autres le fameux chant de Arndt, qui promet à « la patrie allemande »
l'empire du monde entier.
Cependant, pour la cour de Prusse, ces triomphes furent obscurcis par un deuil privé. Dans la nuit du 6 décembre, un télégramme apporta à Versailles la nouvelle de la mort de la princesse Frédéric de Hollande, sœur du roi Guillaume. Celte mort, dirent les officiers, affecta très vivement le roi de Prusse, et en effet, pendant quelques jours, le roi, autant qu'on pouvait l'observer, parut mener une vie beaucoup plus retirée que celle qu'il menait d'habitude.
Bien des bruits divers couraient dans la ville sur les détails de cette existence ; d'après les rapports les plus dignes de foi, la journée du roi Guillaume, à son quartier général, était surtout une journée de travail. 11 n'est pas sans intérêt de dire ici, en un mot, quelle était cette journée, réglée par l'étiquette avec un soin minutieux.
Suivant en cela la tradition de Frédéric le Grand, le roi Guillaume, dès qu'il est levé, à 7 heures du matin, revêt l'uniforme pour ne plus le quitter jusqu'au soir ; c'est le seul vêtement qu'aime à porter ce chef d'une nation qui n'est qu'une armée. Après un déjeuner rapide, commence le dépouillement de sa correspondance; toutes les lettres adressées au roi ne sont ouvertes que par lui-même ; c'est là encore une tradition de famille qui est scrupuleusement respectée ; même en cas de maladie, ces lettres sont ouvertes, sinon par le roi, du m oins devant lui. Il classe et annote cette C orrcspondance, et la renvoie aux admi-
nistrations compétentes avec Tindication des réponses à faire. — A 9 heures, l'aide de camp de service entre et vient prendre des ordres. Cet aide de camp, qui se tient toujours dans la chambre voisine, est chargé de rédiger un journal où est relaté tout le détail de la vie du roi : réceptions, promenades, incidents de toute nature. Après cette entrevue avec l'aide de camp, le roi prend connaissance d'une analyse de tousles journaux du matin, faite pour lui, par un secrétaire spécial. Celte analyse renferme, avec les nouvelles les plus intéressantes, des extraits des principaux articles publiés par la presse du monde entier. — Le grand maréchal de la cour est ensuite introduit ; c'est à lui que sont donnés tous les ordres relatifs à 1 emploi de la journée, aux invitations à dîner, etc. Viennent alors les réceptions des différents chefs de service, réceptions dans lesquelles sont traitées les affaires de l'Etat, A Versailles, les affaires militaires l'emportaient naturellement sur toutes les autres. Les généraux et le Prince royal étaient reçus tous les jours, d'habitude vers 10 heures, et dans cette conférence, à laquelle M. de Bismarck assistait quand il le jugeait utile, étaient prises toutes les résolutions sur la conduite de la campagne. M. de Bismarck, de plus, était reçu seul, très souvent, A 3 heures, après un second repas, avait lieu une promenade en voiture. A 4 heares ou à 7 heures, suivant les circonstances, dîner; après dîner, travail pendant une heure ou deux; le soir, réception et «thé»
jusqu'à ii heures; de 11 heures à minuit, travail.
A ces réceptions du soir, qui étaient le véritable rendez -vous de « la Cour, »
assistaient régulièrement tous les petits princes qui avaient suivi l'état-major ; pour les aider à passer le temps pendant ces soirées, on avait emprunté à la bibliothè' que de la ville des ouvrages à gravures.
Grâce aux soins attentifs de M. Le Boi, conservateur de la bibliothèque, qui resta toujours à son poste, et veilla avec autant d'intelligence que de dévouement sur le dépôt qui lui était confié, ces ouvrages furent restitués très régulièrement (1). Ils avaient du reste été demandés avec beaucoup de courtoisie par le conseiller intime, secrétaire du Roi, qui venait les chercher.
Ce conseiller, qui paraissait un homme distingué, eut un assez joli mot sur les princes
(1) Un certain nombre d*olïlciers venait traTailler à la Bibliothèque, et ils s'y conduisirent toujours avec la plus grande convenance ; le Prince Royal et le grand duc de Saxe-Weimar, ainsi que d*autres princes, la visitèrent ; tous furent dans cette visite extrémenkent polis.
de la coar. La première foie qu'il s'était présenté ponr emprunter les livres destinés au thé, il lui avait été demandé de quel ffenre devaient être ces ouvrages, à quoi il répondit :
« C'est pour des princes : il ne faut pas du tout d'ouvrages savants! qu'il y ait de belles gravures, ce sera très bien ! o
Et sur ce, on lui avait donné le Tour du Monde et la Gazette des Beaux-Arts, qui le satisfirent complètement, car il vint de temps en temps renouveler les volumes.
Les détails que nous venons de donner sur l'existence intérieure du roi de Prusse, restèrent tout à fait inconnus aux habitants de Versailles ; l'étiquette monarchique mettait autour de lui des barrières qui le cachaient complètement aux regards ; chaque jour seulement, vers 3 heures, on le voyait sortir en voiture, ayant avec lui un seul aide de camp, et la plupart du temps sans escorte. Il se diiigeait tantôt du côté de Paris, tantôt du côté de Saint-Germain, et rentrait après deux ou trois heures de promenade.
C'était là tout ce qu'on connaissait de sa vie.
De{)uis son départ, une trouvaille faite dans Te tiroir d'un des meubles de la chambre où il couchait nous a permis de devenir les confidents de quelques-unes de ses pensées intimes« Cette trouvaille consiste en une soixantaine de lettres adressées directement au roi de Prusse par la poste et qui, suivant l'usage, lui furent en effet remises très fidèlement. Sauf une seule, écrite en allemand, toutes sont écrites en français, et toutes contiennent les malédictions les plus énergiques qu'il soit possible d'imaginer contre les armées prussiennes et contre leur chef. Elles viennent de tous les points de l'horizon, de Paris, de Metz^ de Nancy, de Yalenciennes, de Strasbourg, d'Algérie, d'Italie, de Suisse, de Belgique, de Hollande, d'Angleterre, etc. La plupart sont anonymes ; quelquesunes sont accompagnées de dessins satiriques ou d'emblèmes menaçants. En général, elles sont très médiocres de pensée, de style et d'orthographe; beaucoup ne sont rien autre chose qu'une litanie d'injures ; plusieurs, ducs à des femmes, sont touchantes, mais ce qui attire vivement l'attention sur ces lettres, c'est que le roi Guillaume a annoté au crayon certaines d'entre elles. Tout en les lisant, il leur répondait en marge. Voici quelques passages de ces lettres, avec les annotations royales :
« Sire, « .... Aujourd'hui, au moment de m'ap-
procher de la sainte Table, une main invisible m'en a empêché. Il m'a semblé entendre la voix du Christ me dire : Si tu as quelque chose contre ton frère, laisse-là ton ofTrande... Bientôt peut-être, vous et moi, nous nous rencontrerons devant cet auguste tribunal où l'égalité est parfaite... Cette question : Qu'as-tu fait de ton frère ; vous ne pourrez l'éluder. Et moi je vous redemanderai le sang de mon fils. — Vous comprendrez alors, sire, que la possession de tous les royaumes du monde ne vaut pas la vie d'un seul homme et n'y eut-il que le sang d'un seul homme versé injustement, ce sang vous sera redemandé. Et cependant des torrents en ont été versés déjà ! Tellement que le sol de notre malheureuse France en est abreuvé, et que des milliers de familles en Allemagne sont plongées dans le deuil.... Vous n'avez plus le droity depuis Sedan, de vous attribuer le rôle de la Providence,.. Vous êtes aveuglé parle triomphe ; vous ne connaissez pas la France, vous ne l'avez jamais connue... Sous le bouillonnement d'écume et de fange qui en a couvert la surface pendant nombre d'années il y a un terrain solide, fécond, admirablement propre aux idées généreuses... Vous n'avez pas su reconnaître ce sol généreux... vous n'avez pas su profiter de ce beau rôle de roi chrétien qui vous était départi. Quelle responsabilité ! Hâtez-vous, sire, il en est temps encore... il est toujours temps d'épargner le sang. Le gouvernement de la Jtépublique vous est^ dit'On,odieux, vous voulez le briser î Descendez dans votre conscience, vous trouverez la véritable raison qui est celle-ci : C'est que la République est l'avènement de la fraternité des peuples, l'extinction des guerres et de l'ambition des rois.... Que vous lisiez ou non ma lettre, sire, j'aurai fait mon devoir. Veuille le Seigneur vous assurer des dispositions de l'Evangile de paix ! « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seraient appelés enfants de Dieu ! »
u Une protestante franc-comtoise.
« 25 décembre 1870. »
En marge de cette phrase : « Vous n'avez plus le droit depuis Sedan, de vous attribuer le rôle de la Providence, » le roi Guillaume avait écrit :
a Est-ce que le gouvernement de la déa fense du A septembre a demandé de faire « la paix 1 Au contraire , il a débuté par c déclarer la défense à outrance. Ce n'était c donc point à la Prusse de demander ta a paix / » Et ailleurs : A qui donc la fatUe a que la guerre continua?... »
Cette même réponse, sar une autre lettre, est faite, dans un langage plus humoristique, en ces termes :
(( Comme en mariage il faut deux, de même pour conclure une paia, il faut deux.
Moi Je suis l'un, où est Vautre? ï>
Le roi Guillaume voulait bien oublier les démarches faites à Ferrières par M. Jules Favre et à Versailles même par M. Thiers.
En marge de la phrase : Le gouvernement de la République vous est odieux, le même crayon royal a tracé cette réponse :
• // m'est tout à fait égale quel gouvernement la France voudra se donner. 9
Une autre lettre, écrite par une alsacienne, contient ce passage :
<( Sire, écoutez : à cette heure suprême, deux routes sont ouvertes : Tune conduit à réternelle gloire , Tautre à l'exécration universelle. En suivant la première, vous serez fidèle à la parole d*un roi : « Je n'en veux pas à la nation française, avez-vous dit, mais à Napoléon et à sa dynastie. »
Vous avez atteint votre but, vous possédez cet homme qui sera réternelle honte des souverains de la terre; sire, vous êtes arrivé au faîte de la grandeur, crôyez-moi, ne le salissez pas en arrachant à cette France l'Alsace, son enfant le plus dévoué.,. Sire, vous pouvez nous écraser, nous mitrailler, mais vous ne saurez jamais nous conquérir. »
En marge de ces mots : à Napoléon et à sa dynastie, le roi a écrit :
« Cela n'a jamais été dit. »
Ce reproche d'avoir manqué à sa parole, reproche qui revient souvent dans ces lettres, paraît avoir été particulièrement sensible au roi Guillaume, car toutes les fois qu'il l'avait rencontré, il avait mis en marge une réponse, renvoyant au texte même de de son manifeste qui, en effet, interprété littéralement et non dans son esprit, permet de nier la distinction que l'on avait prêtée au roi Guillaume.
A une autre lettre, où il était dit aue l'on ne doit pas « bombarder les capitaîes, le roi a répondu :
« Quand elles ne sont pas fortifiées l »
Parfois la note est ironique. Une lettre contient ces phrases :
(( Infâme scélérat, c'est avec un profond mépris que je t'écris... Maintenant que tes hordes barbares ont partout répandu le pillage, l'incendie et le brigandage, que tes mains sont souillées de sang et d'infamies, ta cruauté n'est-elle pas assouvie?... »
Cette lettre est signée : Un Français qui ne t'aime pas.
Le roi Guillaume a écrit au-dessoDS de cette signature :
<i II me semble I ^y
Voici encore d'autres fragments qui portent des signes attestant que les lettres ont été lues :
« .... Croyez-en un homme de bien, sire, offrez la paix à des conditions acceptables; renoncez à ces deux provinces qui ne seront jamais allemandes de cœur et qui ne peuvent pas augmenter votre puissance.
Tendez la main à la France, et faites-en une voisine amie... l'Allemagne vous bénira, tandis qu'elle vous maudira si vous continuez à faire immoler ses enfants... »
« Old rascal... N'as-tu pas de honte de dire que tu es envoyé de Dieu pour unir TAllemagne! Me crois peut-être pas que la personne qui t'écrit fait partie de la nation française. Pas du tout, la France n'ent pas ma patrie, mais les Français ne sont pas les seuls qui te haïssent... l'univers entier te déteste et te méprise, car tu n'es pas un roi... la noblesse et la gratitude te sont inconnues, etc., etc.... »
« Roi chrétien, arrête cette guerre abominable où s'entredéchirent deux peuples faits pour s'aimer et s'estimer. Tu as vu les ruisseaux de sang, l'agonie des mourants et des blessés et toutes les horreurs de cette guerre causée par les fautes de notre lâche empereur; vois aujourd'hui les villes et les villages incendiés... les populations décimées, affamées... L'Etemel a dit qu'il punirait jusqu'à la quatrième génération:
le bras vengeur qui nous punit aujourd'hui des gloires du grand Napoléon et des bassesses de son vil successeur peut s'appesantir aussi sur toi, sur les tiens, sur les peuples qui te sont confiés ; écoute la voix de 1 humanité qui te crie : la paix ! la voix de ta conscience qui te crie : la paix! Signe une paix généreuse digne du grand peuple vainqueur et du grand peuple vaincu !
(( Une mire désolée. »
Nous reproduisons enfin tout entière cette lettre d'un habitant de Strasbourg ; tout ce qui vient de l'Alsace a pour nous aujourd'hui un prix particulier :
«Strasbourg» le 12 novembre 1870. (1)
« Sire, « Les peuples civilisés, tant Allemands que Français, sont honteux pour vous de ce que vous voulez profiter de la pitoyable position dans laquelle se trouve la pauvre France pour satisfaire la triste ambition que vous avez d'hundlier notre patrie et surtout celle d'agrandir la Prusse d'une
I (1) Cetto lettre est signée.
province qui n'a nnlleinent le caractère prussien et qui ne veut pas de vous. Notre province est annexée à la France depuis près de deux siècles, elle a fourni à la patrie ses plus vaillants et ses plus illustres enfants ; nous sommes tous attachés de cœur à la France, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices qu'elle exigera de nous plutôt que de devenir prussiens.
« Le bombardement auquel vous avez soumis la capitale de l'Alsace a achevé de faire prendre en horreur profonde non pas vos différents peuples, dont vous avez fait des mercenaires, mais bien idous Roi bombarbeur, et votre machiavélique Bismarck.
Le massacre que vous avez exerce ici non
Î)as contre une fortification et les soldats qui *ont défendue, mais contre des monuments, chefs-d'œuvre de l'art et de l'intelligence, contre des femmes, des vieillards et des enfants, sera une honte éternelle pour vous et tous ceux qui l'ont conseillé.
« Ce Dieu que vous invoquez dans cette honteuse affaire, est également le Dieu de la France qui ne voudra pas qu'elle succombe ; la France sortira de cet étal de somnolence amené par tous les vices dans lesqoelsson gouvernement pourri Taplongé.
Ce peuple si intelligent va se régénérer et se réveiller de sa torpeur. Mais croyez-le bien, ô roi bombardeur, ce réveil sera terrible pour vous et les vôtres.
tt Cessez donc une guerre qui n'a plus de raison d'être ; épargnez le sang de votre peuple ainsi que celui des nôtres ; voyez dans quelle désolation vous jetez les familles des deux pays, dont les populations ont tout à perdre et rien à gagner, à cette misérable guerre, qui n'est plus de notre époque et dont l'on ne veut pas. Faites la guerre aux mauvaises passions, à la bonne neure! — et dans ce cas vous pourrez conmiencer par vous-même.
« Réfléchissez au contenu de la présente et tâchez de rentrer en vous-même pendant qu'il est temps encore.
(( C est ce que désire, sire bombardeur, un citoyen de Strasbourg qui aime sa patrie comme tous les vrais Strasbourgeois. »
Le grand mérite de ces lettres, c'est d'avoir transmis sans intermédiaire au roi de Prusse l'expression exaltée ou naïve de la pensée populaire de la France. Quant aux annotations ajoutées par le roi, elles sont curieuses matériellement, mais, comme le lecteur a pu le reconnaître, elles ne constituent au fond que des redites très peu originales d'idées captieuses déjà exprimées tout au long dans les circulaires de M. de Bismarck. Ces notes n'attestent chez le roi Guillaume qu'un goût conscien-
cieux pour le travail, une étude attentive des œuvres de son Chancelier et un flegme patient qui ne recule devant aucune lecture, quelque peu agréable qu'elle soit.
Pour nous, il y a une espèce de consolation à penser que, dans son quartier-général de Versailles, le chef des armées allemandes a lu, et en très grand nombre, des réflexions semblables à celles gue nous avons citées, et auxquelles nous ajoutons encore ces deux cris de douleur :
« .... Sire, vous avez tué mon frère, assassiné mes parents, vous m'avez ruinée...
vous voulez ruiner la France, soyez maudits, vous et Bismarck... soyez maudits!...
(( ... Honte à toi, ô roi Guillaume, tu as cru qu'il fallait écraser le vaincu : honte, à toil... Nous croyions que tu étais un chrétien et tu n'es qu'un bourreau I... »
Le froid qui sévissait depuis le i" décembre av^it porté à des proportions inouïes la consommation du bois faite par les officiers et les troupes allemandes. Les chantiers étaient vides ; il fallait aviser, car plus le bois était rare, plus la municipalité était assiégée de réquisitions et de menaces. Le maire, d'accord avec les marchands de bois, résolut de prendre une mesure analogue à celle qui avait été adoptée pour l'approvisionnement en denrées : un syndicat fut formé et le 6 décembre, le traité suivant fut conclu entre la municipalité et ce syndicat :
(( Les soussignés, MM. Barbier (Louis- Alexandre), marchand de bois à Versailles, avc-nue de Saint-Cloud, 56;
(( Camus (An^édée), marchand de bois en gros, à Versailles, boulevard de la Reine, n<» 10 ;
(( Eve (Alphonse), marchand de bois à Versailles, rue de la Pompe, n° 25 ;
(( Désignés par le commerce de bois de Versailles, le 5 décembre 1870, pour le représenter vis-à-vis de l'administration municipale de Versailles, sous la forme d'un syndicat ;
(( Après avoir entendu l'exposé de la situation fait par M. le maire et duquel il résulte : 1° que les approvisionnements de bois pour les habitants de la ville, augmentés des réquisitions énormes imposés par la présence de l'ennemi (lequel exige plus de 60,000 kilog. de bois par jour), sont sur le point d'épuiser, avant quelques jours, toutes les ressources accumulées dans les chantiers de la ville ; 2° que des permis de circuler pour les voitures et les chevaux des marchands de bois ont été demandés aux autorités allemandes, et doivent, s'ils sont accordés, permettre auxdits mar-
chands de pouvoir rentrer en ville quatre mille stères, environ', de bois (appartenant à divers), se trouvant encore séjourner dans les bois des Essarts et autres ; H^ que le seul moyen de satisfaire aux réquisitions de bois à brûler, — pour empêcher que, comme il a été fait dans ^ d'autres localités environnantes, à Jouy, à Sèvres, à Saint-Cloud, etc., Tennemi fasse du feu d'abord avec des bois ouvrés, même avec les portes et les fenêtres des maisons, et après avec les meubles meublants, — est de procéder h la coupe et à l'abatage des parties de bois de Tancienne liste civile ou de TElat qui devraient le moins souffrir de cet abatage,
(( Considérant que le concours qui est réclamé en ce moment du commerce de bois de Versailles par Tadministration municipale doit être considéré par lui comme un acte de dévouement à l'intérêt do la ville plutôt que comme un acte de commerce,
« Déclarent consentir à faire exploiter pour le compte de la ville de Versailles, et ce jusqu'à concurrence d'au moins 50 hectares, ceux des bois placés autour de Versailles qui lui seront désignés par l'administration municipale, sur l'indication et la délimitation officieuse que fera faire sur place M. l'inspecteur des forêts de l'ancienne Liste civile...
« L'indication des coupes et des réserves sera faite par d'anciens gardes forestiers qui seront mis à la disposition du syndicat comme gardes de ventes;
t L'opération d'abatage et de coupe commencera aussitôt que possible, même dès demain, vu l'urgence; elle comprendra la coupe, l'abatage. le sciage, la fente, le façonnage des fagots et le cordage.
« Les ouvriers employés à ce travail seront embauchés par le syndicat, qui les . prendra, autant que possible, dans les ateliers de bienfaisance organisés par l'administration municipale, ou lui seront envoyés par l'architecte de la ville.
« Le prix du travail des ouvriers sera fixé parle syndicat, et le paiement en aura lieu sur feuilles de paie, de quinzaine en quinzaine ; les feuilles quittancées seront produites à la Mairie pour en effectuer par elle le remboursement aux marchands de bois, dès que les ressources le permettront.
« Les bois seront enlevés par des voitures et chevaux requis par la ville, même du commerce de bois, s'il y a lieu ; ils ne seront soumis à aucun droit d'octroi, et seront conduits à la Mairie, dans la cour et dans les jardins de laquelle ils pourront être empilés et cordés jusqu'à coucurrence de cinq à six mille stères.
<( Pour reconnaître, autant que possible, le service rendu à la ville par le commerce de bois, l'administration municipale s'engage à maintenir au pntflt du syndicat le droit de préemption sur ce qui restera de bois coupés et non livrés après la cessation de l'occupation, et ce au prix que paierait la ville elle-même pour les acquisitions de bois au jour de cet exercice du droit de préemption.
(( Fait à THôtel-de-Ville, à Versailles, en double original, dont un pour la ville de Versailles et un pour le syndicat, le 6 décembre 1870.
(( Signé : Rameau, Camus, A. Barbier, A. Eve fils. »
Deux jours après, le syndicat faisait commencer l'abatage des portions de bois oui avaient été indiquées par l'inspecteur des forêts. Mais on avait compté sans M. Forster, qui, un moment, comme nous l'avons raconté plus haut, avait espéré que les marchands de bois de Versailles, quand leurs chantiers seraient vidés, achèteraient les coupes mises en adjudication par la préfecture allemande. C'était vouloir que les Français payassent à la Prusse le bois qui était coupé en France pour le chauffage des Prussiens. Lorsqu'il eut connaissance du traité conclu sans son consentement par la municipalité, M. Forster eut d'abord la pensée de s'opposer absolument à son exécution, car ce traité lui ôtaittoute chance de vente, mais après des discussions très vives, il dut revenir sur ses premiers projets et accorder son autorisation, en se réservant toutefois un contrôle sur l'emploi du bois. Il n'y eut d'interdiction que pour des coupes proposées dans les bois de Fausses- Reposes, du côté de Paris, et cette interdiction s'expliquait par des raisons stratégiques. Dès le i4 décembre, les arrivages de bois nouveau commencèrent, et à partir de ce moment, la cour de l'Hôlel-de-Ville, qui était déjà un bureau général de distribution pour le matériel du casernement et un dépôt de denrées pour l'intendance, devint de plus un chantier. Les coupes faites dans les environs par les soins du syndicat ne fournissaient naturellement que du bois vert, très peu propre au chauffage; de là des plaintes très vives de toute la garnison et des colères violentes d'officiers qui venaient déclarer à la Mairie que si on continuait à les enfumer, si du bois sec ne leur était pas donné, ils sauraient en trouver sans se déranger en brûlant les chaises, les volets et les parquets. C'est ce que faisaient du reste les soldats qui occupaient les maisons abandonnées.
Pour avoir du bois sec, il fallut promptement se mettre en possessioa des dépôts déjà vendus existant aux Essarts, au Perray et dans la forêt de Marly. Malgré toute l'activité déployée dans ces approvisionnements par le syndicat, la ville n'eut jamais de bois d'avance que pour deux ou trois jours au plus ; on était donc toujours sous le coup de l'exécution des menaces que répétaient à tout moment les autorités prussiennes. Jusqu'à la fin, il y eut à ce sujet des luttes quotidiennes à soutenir, et cependant, en deux mois et avec les plus médiocres moyens de transport (1), le syndicat avait fait transporter et délivrer près de sept mille stères de bois sec dans la cour de THôtel-de-Ville et avait exploité près de neuf mille stères de bois vert.
9 décembre.
Le troisième numéro du Recueil officiel du département de Seine-el-Oise avait paru à la lin de novembre. Gomme le précédent, il contenait fort peu d'arrêtés dus à l'initiative de M. de Brauchitsch. Des règlements rédigés à Reims et relatifs à la peste bovine ou à l'organisation des postes allemandes le remplissaient presque tout entier.
On n'avait donc donné qu'une attention fort médiocre à cette publication. Mais M. Forster, qui tenait à ne perdre aucune occasion de se montrer rigoureux, eut soin, dans une lettre spéciale, imprimée au Moniteur officiel du 7 décembre, de remettre sous nos yeux, avec commentaires, la pièce suivante, la plus intéressante, en effet, de sa livraison :
Versailles, le 5 décembre 1870.
A MM. les Maires du département.
Le gouvernement général à Reims vous a adressé (2), sous la date du 27 octobre, l'ordonnance suivante concernant la conscription, qui a été reproduite dans le Recueil officiel du département de Seine-el-Oise.