MO
bli à la Mairie ira bureau où les demandes de permis de séjour devroDt être présentéee Bersonuellement de neuf heures du matin a midi, et de deux heures à cinq heures.
Pour toute personne qui fera une demande, deux habitants recommandables de Yersailies devront fournir une garantie en signant une caution.
« 3"* A partir du 26 de ce mois, la présente ordonnance sera mise en vigueur dans toutes ses dispositions.
« Versailles, le 23 décembre 1870.
« Voiots-Rhetz,
« Géoéral-Abjor et Gommanduit. •
On avait annoncé pour le 22 une seconde série de perquisitions ; elles n'eurent pas lieu, mais la journée eut cependant sa surprise : ce fut la lettre suivante de M. de Brauchitsch :
« Versailles, ce 21 décembre 1870.
« Monsieur le Maire,
(c En vertu de Tordre du 16 novembre dernier, je voua avais requis à réunir, dans un magasin, une quantité suffisante de vivres et de denrées alimentaires de toutes sortes, pour approvisionner la ville de Versailles pendant un mois ou six semaines au moins. En fixant le cinq décembre comme dernier délai pour l'exécution dudit ordre, je vous ai rendu vous et le Conseil municipal responsables des mesures sévères qui seraient prises en cas de non-exécution, et j'ai menacé ladite ville de Versailles d'une amende de 50,000 fr.
f( Le terme fixé étant non-seulement dépassé, mais encore quinze jours depuis écoulés, par suite de votre rapport incomplet du 13 décembre, malgré ce retard, ce qui a nécessité de ma part la nouvelle demande du 15 décembre, votre rapport du 18 décembre dernier m'a convaincu que, jusqu'à ce jour, ni le magasin n'existe, ni les denrées ne sont h la disposition pour l'approvisionnement de la ville;
.«.Par conséquent, et par suite de l'intention manifestée de vous soustraire à mon ordre, je frappe par la présente la ville de Yersatlles de l'amende de 50,000 fr. dont elle a étémenacéBy et je vous rends^ vous et le Conseil municipal, personnellement responsables pour le prompt paiement de cette amende jusqu'au 27 décembre courant au soir;
n En outre, je vous avertis que j'attends néanmoins Tesécution immédiate de mon ordre du i6 novembre et que je frapperai la ville de .VeraaiUes .d'une iDQQV.çdle amende de 75,000 £raaC8psi:rioi^^r0 0'étaifi
Sas entièrement exécuté, et si les quantités e denrées indiquées dans le rapport de M. Barué-Perrault du 17 décembre dont vous m'avez donné copie n'étaient pas réunies dans ce magasin, jusqu'au 5 janvier prochain.
m Le Préfet 4e Seine^t-Obe^
« De BRAUcnnscn. u
Cette lettre avait été écrite la veille, an moment oii la ville était occupée nûlîtsarement et soumise à une perquisition générale; elle était une nouvelle preuve de la colère aue les autorités prussiennes éprouvaient a ce moment contre Versailles; on voulait la frapper de tous côtés, et le préfet s'était associé au commandant de place, dans la mesure de son action. M. de Brauchitsch s'était avant tout préoccupé de frapper fort; mais il était impossible de frapper d'une façon plus absuraement inique. Il sufnt, pour le faire voir, d'énumérer les faits qui s'étaient passés depuis trois semaines, au sujet de ce fameux magasin, si cher à M. de Brauchitsch.
Nous avons raconté que la municipalité, désireuse d'éliminer le spéculateur Baron, avait dès la fin de novembre suscité la création d'un libre syndicat de négociants versaillais, chargé de prendre les mesures nécessaires pour approvisionner la population versaillaise des denrées de première nécessité, qui par instant avaient manqué absolument. Tout en écartant le danger de famine pour les habitants et les ambulances de V&rsailles, le syndicat devait veiller à n'enlever ap pays aucune des ressources qui pouvaient servir aux armées de la défense nationale. En conséquence, il avait décidé qu'il ferait des achats là où il était impossible qu'ils puisent nuire à l'armée française, c'est-à-dire en Allemagne même. De cette façon, Versailles, enfermé dansles lignes allemandes, se ravitaillait comme l'armée allemande, et le syndicat n'apportait indirectement à celle-ci aucun secours qui lui vînt des pays restés dans les ligpes françaises. Conformément à cette résolution, le marché suivant avait été conclu avec un négociant allemand, nommé Hirschler :
« Entre les soussignés :
« Le président représentant le syndicat constitué entre les commerçants de la ville de Versailles et sous sa garantie,
« D'une part,
« Et M. Léopold Hirschler, négociant allemand, à . (kromentrçi^m çtj présentement à Versailles, rué de Vergennes, ,6, pu il fait
— 2tl ~
éleotian de domicile pour ce qui concerne ces afTaires, avec la ville de Versailles,
« D'autre party
(( A été convenu ce qui suit :
« M. L. Hirschler s'engage à fournir au syndicat désigné plus haut les articles dont ]e détail suit :
70,000 kilog. sel à 40 fr. les 100 kil.
40,000 kilog. sucre à 200 fr. les 100 kil.
2,000 kilog. fromage Gruyère à 240 fr.
les 100 kil.
10,000 kil. haricots à 60 fr. les iOO kil.
10,000 kil. lentilles à 80 fr. les 100 kil.
1,000 kil. bougies à 300 fr. les 100 kil.
« Tous ces articles devront être de première qualité ; pour en assurer le bon choix, la ville envoie, aux frais du vendeur, deux représentants qui seront chargés de l'examen de toutes ces marchandises; ils sont autorisés à acheter d'autres articles que ceux désignés ici, de même qu'ils peuvent augmenter la prise d'une plus grande quantité de ceux commissionnés plus haut. Ces représentants sont MM. Druyer et Deprés.
«Les marchandises seron^expédiées par chemin de fer iusqu^à Lagny, et de là par voitures jusqu'à Versailles, sous la protection bienveillante des autorités allemandes et le concours de la ville de Versailles, qui au besoin ferait requérir des voitures pour aller chercher ces marchandises à Lagny.
Toutes ces marchandises, du point de départ jusqu'à leur prise de possession à Versailles, voyageront aux frais, risques et périls du vendeur, qui pourtant fait la réserve que pour le cas oîi des convois de voitures, allant de Lagny à Versailles, seraient capturées par les troupes françaises (1), la responsabilité n'en serait pas supportée par le vendeur, et l'acheteur considérerait ces marchandises comme livrées dans ses magasins et accepterait d'en payer le montant. A chaque convoi il sera remis une facture détaillée des marchandises qui le composera.
« Le prix des marchandises sera payé aussitôt après la réception en monnaie française ou allemande^ au choix de la ville.
T( M. Hirschler se proposant de joindre au convoi des marchandises qu'il expédie pour la ville de Versailles un plus grand nombre de diverse nature, il soumettra au syndicat la note de la nature et de la quantité de ces marchandises, et il sera facultatif à celui-ci, à l'arrivée des marchandises à La-
(l) £n cûDcIuant le inarcbé, od fatoait ùMrœÂJ. pour qu*ii en fût ainsi.
gny, de désigner la quantité et la nature des articles qu'il serait disposé à prendre ; le vendeur rendrait ces divers articles à Versailles de la même manière qu'il doit le faire pour ceux déjà commissionnés d'autre part.
«Fait en trois expéditions à Versailles, le deux décembre mil huit cent soixante-dix.
('Approuvé l'écriture ci-dessus et d'autre part.
(( L. Hirschler.
(( Approuvé récriture ci-dessus et d'autre part.
((LEFÈVRB,
« Président du syndicat des commerçants de la ville de Versailles. »
M. Forster avait eu connaissance de ce marché; il l'avait approuvé et il avait donné les sauf-conduits nécessaires pour son exécution. Mais déjà, le 8, sans tenir compte du temps nécessaire pour l'arrivée des convois, il avait écrit au maire la lettre suivante, qui témoignait de son impatience, impatience peu justifiée, car le commerce versaillais, livré à lui-même, s'était alors spontanément réapprovisionné et les craintes de famine avaient disparu. M. Forster, sans tenir compte de ce changement, persévérait néanmoins dans l'ordre qu'il avait donné et sur lequel sa dignité d'administrateur ne lui permettait pas de revenir, lors même que tout démontrait que cet ordre, un instant raisonnable, n'avait plus aucune espèce de sens :
« Versailles, le 8 décembre.
« Monsieur le Maire,
« Par lettre du 16 novembre dernier, je vous avais enjoint d'avoirà réunir jusqu'au 5 décembre du présent mois, dans un magasin propre à ce sujet, une quantité suffisante de vivres et de denrées alimentaires de toutes sortes pour approvisionner, pendant un mois au moins, la ville de Versailles.
(( Ce délai fixé étant expiré, je tiens à savoir en détail si et dans quelle limite l'ordre ci-dessus a été exécuté.
(( Vous voudrez donc m'adresser, dans un délai de trois jours, un rapport constatant l'approvisionnement complet ou, au cas de besoioi une liste désignant la quantité des vivres qui font aujourd'hui le contenu de ce magasin.
a Agréez, monsieur le Maire, l'assurance de ma haute considération,
(( Le Préfet de Seine-etrOise,
« E. R. « Forster.
a Sous-préfct et secrétaire-général. »
Le maire avait répondu :
Il Versailles, le 13 décembre 1870 (1 h. soir).
(( Monsieur le Préfet,
« En réponse à votre lettre datée dn 8 courant, et que j'ai reçue le lundi il, vers midi, relative à la formation du magasin de denrées nécessaires aux besoins de la ville de Versailles pendant un mois, j'ai l'honneur de vous adresser copie de la lettre, en langue allemande, à moi adressée par M. Hirscbler.
(( Vous verrez que nos acquisitions ont été faites, mais que le retard apporté à leur arrivée tient à cette circonstance que la Commission des lignes allemandes n'a p€Ls permis encore la libre circulation de nos convois. Je ne pense pas que dans ces circonstances vous puissiez ne pas accepter l'explication que je vous adresse dans la lettre ci-contre.
(( Copie de la lettre Hirschler :
€ Au très honoré M. Barué-Perrault, conseiller municipal, membre de la commission de surveillance du syndicat.
a Versailles, le 12 décembre 1870.
< Très honoré Monsieur,
« Je vous annonce que vos envoyés seront ici demain dans l après-midi. Je suppose que les approvisionnements achetés par vous pour la ville de Versailles sont déjà en route. Ils ont été retardés, parce que la permission nécessaire pour franchir les lignes n'était pas encore donnée par la Commission des lignes. Vos chargés de pouvoir, qui doivent revenir demain soir, pourront vous donner à ce sujet plus de détails.
« Votre respectueux,
c( L. Hirschler. »
M. Forster ne fut pas satisfait de ces explications, et il adressa au maire cette seconde lettre, écrite dans le ton hautain que ce fonctionnaire affectionnait :
« Versailles, le 15 décembre 1870.
(( Monsieur le Maire,
(( La lettre que vous m'avez adressée à la date du 13 courant, ne répond nullement à la mienne du 8 courant ; ce que je vous ai demandé, c'est un rapport au sujet des denrées alimentaires nécessaires aux besoins de la ville de Versailles, pour connaître les quantités et qualités jusqu'au jour alors arrivées, et réunies dans un magasin.
(( Votre lettre me dit seulement que des
acquisitions soient faites, que vous êtes en outre pour ce faire en relation avec on sieur Hirschler, mais rien ne m'indique ni quelles sont les denrées achetées, ni en quelles quantités ces denrées sont déjà arrivées à destination, ou du moins en route pour l'être, ni si toutes les denrées nécessaires pour un mois sont achetées de ce sieur Hirschler.
(( Le but de ma demande étant ainsi complètement écarté, soit par oubli, soit à dessein, dans votre lettre du 13 courant, j'ai l'honneur de vous inviter à nouveau à ne point négliger à me soumettre le rapport dont il est question sans aucun retard, et infailliblement en trois jours. »
Le maire fournit alors à M. Forster les renseignements qu'il désirait, par l'envoi du rapport du syndicat, accompagné de la lettre suivante :
a Versailles, le 18 décembre 1870.
« Monsieur le Préfet,
« Pour satisfaire à l'objet de votre letlrft du 15 couraat, j'ai l'honneur de vous adresser copie de celle en date du 17, que m'a fait parvenir le délégué du syndicat créé pour l'approvisionnement de la ville.
« J'ajoute que ce même syndicat attend toujours une réponse favorable à la demande qu'il a faite pour obtenir l'évacuation, à son profit, d'un local occupé en ce moment par le sieur Schottlœnder, pourvoyeur des armées allemandes (1). Ce local, qui est l'ancien magasin à farines de la ville, a paru au syndicat le seul suffisant pour répondre à la question d'utilité publique que présente l'approvisionnement de la ville, et il ne doute pas qu'un intérêt privé ne doive s'effacer devant lui. Au surplus, le sieur Schottlœnder n'occupe qu'une partie de ce local.
(( Je crois, monsieur le Préfet, que le concours de Tautorité militaire (intendance) et de la vôtre est nécessaire dans cette circonstance,tet je dois attendre votre réponse à ce sujet. »
Rapport du syndicat {copie).
« Versailles, le 17 décembre 1870.
(( Monsieur le Maire,
« J'ai l'honneur de vous adresser, ainsi que vous me l'avez demandé, la liste par nature, quantités et prix, des marchandises achetées par notre syndicat à M.
Hirschler, de Manheim, pour l'approvi-
(1) On cherchait à profiler de l'occasion pour expulser d'un édifice communal ce spéculateur qui fraudait audacieusement l'octroi aux dépens de la ville.
sionnement da magasin actuellement en voie de formation sous les auspices de la ville.
« Sel, 100.000 kilos à 40 fr. les 100 kilos.
« Sucre, 40,000 kil. à 200 fr. les 100 k.
u Fromage Suisse, 2,000 kilos à 240 fr.
les 100 kilos.
« Haricots, iO,0OO k. à 60 fr. les 100 k.
(( Fromage Limbourg, 500 kilos à 160 fr.
les 100 kilos.
u Lentilles, 10,000 k. à 80 fr. les 100 k.
« Bougies, 2,000 k. à 300 fr. les 100 k.
(c Cirage, 30,000 boîtes à 5 c. Tune.
« — 20,000 — àtO —
« — 2,000 pots à 30 c. Tun.
« Allumettes, 30,000 boîtes à 40 c. Tune.
ff Poivre, 600 kilos à 2 fr. 40 c. le kilog.
« Huile à brûler, 20,000 kilos en fabrication à Versailles.
(( Nous avons, en outre, une importante affaire en cafés et en riz, pour laquelle nous avons entamé des pourparlers qui aboutiront très procbainement.
« Les marchandises éoum^rées ci-dessus sont chargées sur wagons et font route depuis le commencement de la semaine, mais leur arrivée à Lagny ne nous est pas encore signalée ; elles seraient arrêtées en route par suite de l'impossibilité où notre fournisseur s'est trouvé jusqu'ici d'obtenir le permis de circulation de la Commission des lignes II serait pourtant bien important que ces difQcultés puissent être levées au plus tôt.
« Veuillez agréer,...
c L'un des membres du conseil délégué près le syndlc&t.
« Barué-Perkault. ))
Les difficultés que le transport des marchandises rencontrait de la part de a la commission des lignes » étaient confirmées parle rapport suivant des deux chargés de
Souvoir du syndicat qui s'étaient rendus Manheim :
c Versailles, le 15 décembre ISgO.
u Monsieur le Président,
(( Nous venons vous rendre compte de la mission dont vous nous avez chargés.
(( Partis de Versailles le 2 décembre, nous sommes arrivés à Manheim le 4. Là, nous nous sommes mis en rapport avec une maison de commerce de cette ville et, tout en nous occupant de nos acquisitions, nous nous sommes assurés des moyens de transport, soit à la gare de Manheim, soit à celle de Ludwigshafen. Il nous a été impossible d'obtenir dans ces gares des facilités nécessaires pour le chargement de
nos marchandises, malgré les papiers dont nous étions munis. On nous opposait qu'il fallait une autorisation supérieure pour mettre un train ou des wagons à notre disposition, tous ceux-ci étant retenus à l'avance pour le transport du matériel de l'armée allemande.
« Nous vous avons, à diverses reprises, écrit pour obtenir les autorisations de requérir des wagons.
« Tous les achats dont nous étions chargés étant faits et arrêtés, et n'ayant eu ni solution ni réponse, le 11 nous avons quitté Manheim, pensant pouvoir aboutir à quelque chose avec les pièces dont nous étions porteurs ; nous nous sommes adressés à la Commission de la ligne de Wis^embourgoù nous avons constaté l'impossibilité d'agir sans ordre supérieur ; cette dernière a même télégraphié à Nancy, et nous avons attendu toute la journée une réponse qui n'est pas arrivée.
Nous nous sommes rendus le 12 à Nancy, où nous nous sommes mis en rapport di-^ lectavec M. de Lindenmann, inspecteur de la ligne, qui nous a de nouveau affirmé que des ordres arrivés le jour même défendent toute expédition de marchandises privées, et nous a déclaré n'avoir connaissance d'aucun ordre qui autorise la ville de Versailles k requérir, en les payant, des voitures pour l'expédition de ses propres marchandises.
« Nous devons vous dire, monsieur le Président, que pour bâter les arrivages et gagner du temps, nous avons cru devoir acheter et prendre livraison de 2,000 sacs de sel disponibles h Nancy; ce même jour, 12 décembre, 400 sacs étaient chargés en gare de Nancy; nous avons prié M. Lin^ denmann de nous faire, le plus tôt possible, rexpédition de ce sel dont nous avions le plus pressant besoin à Versailles ; il nous Ta promis, autant qu'il lui serait possible, de concilier sa promesse avec les exigences du service. Nous croyons devoir vous dire que chaque jour on devait charger au moins deux wagons de sel à notre destination jusqu'à complet épuisement des 2,000 sacs.
(( Notre mission étant terminée, nous sommes «revenus à Versailles, et nous croyons devoir vous adresser ce rapport circonstancié de nos divers achats et démarches, comme preuve de l'activité que nous avons mise à accomplir notre mandat et constatation des obstacles qui seuls ont pu en retarder l'exécution.
Recevez, monsieur le Président, l'expression de notre considération distinguée.
(( Les délégués du syndicat,
(( DÉPAEZ, DruYER. ))
Telle était la situation de TafTaire, lorsque M. de Brauchitsch avait jugé à propos de lancer son amende. Le lendemain du jour où il se laissait aller à ce mouvement de colère injustifiable, le télégramme suivant de Hirschler arrivait à Versailles :
« D'Epernay, 22 décembre 1870, deux heures quinze minutes, — à l'Intendance ôa b" corps à Versailles.
« llirscblcr aujourd'hui à Epernay, u cause de treize voitures sel chargées. Aucune autorisation pour expédition. Faites diligence pour qu'elle soit envoyée à Nancy. — Hirschler, iournisseur de l'armée. ))
Et le lendemain, arrivait encore le second télégramme d'un chef de gare :
« De Ludwigshafen ; 23 décembre i870, — h l'Intendance du 5® corps à Versailles.
« Nous ne pouvons accorder des voitures à Hirschler que si la Commission de la ligne nous envoie directement de Nancy l'autorisation d'expédier.
(( La Direction des chemins de fer du Pfaîz. »
Vouloir rendre le maire et le conseil municipal de Versailles responsables d'un retard dû à des motifs placés aussi évidemment en dehors douleur volonté et de leur influence, c'était évidemment chercher à déguiser, sous le prétexte le plus sottement choisi, une extorsion d'argent, à laquelle la municipalité ne pouvait ot ne devait pas se prêter. Le conseil, h l'unanimité, engagea le maire à porter la question devant les plus hautes autorités prussiennes. Il pensait qu'il était impossible qu'un pareil abus, une fois rendu public, pût être soutenu. Nous ignorions encore jusqu'à quels excès le gouvernement prussien pouvait pousser ce système d'exactions qu'il avait organisé en constituant des « préfets » à côlé des commandants militaires.
Une première plainte fut d'abord adressée au commandant de place. Après avoir exposé les faits à M. de Voigls-Ilhetz en les accompagnant de pièces à l'appui, le maire termina la lettre qu'il lui adressa par ces mots :
« ... Je ne puis pas, et le Conseil municipal non plus, satisiaire à cette injuste condamnation et me borne à vous demander de vouloir bien me faire connaître quelle est l'autorilé supérieure de qui dépend la Commission des ligues pour que je puisse lui demander et obtenir le moyen de faire presser notre convoi.
« Dans tous les cas, je désire que la ré* clamation de la ville soit connue en haut lieu et qu'un système de persécutions contre les administrateurs de ladite ville cesse, sans quoi ils se retireront immédiatement.!»
Le général de Voigts-Rbetz fut assez embarrassé sans doute de la question qui lui était posée, et de l'espèce de contrôle u'on lui demandait d'exercer sur la conuite de son collègue M. de Brauchitsch.
Il répondit par une lettre de pure politesse, qui ne le compromettait pas, mais qui laissait cependant voir très clairement sa pensée :
(( Après mûre réflexion, j'ai l'honneur de retourner à la mairie les pièces ci-jointes.
(( A mon avis, ce qu'il y a de plus convenable et de plus désirable dans l'intérêt de la ville et de l'afl'aire même, c'est que quelques délégués de la mairie se présentent devant le préfet royal, pour appeler de vive voix sur l'ensemble de l'affaire un examen nouveau et pressant.
(( Aussitôt qu'il aura été donné à M. le préfet une preuve démonstrative que le retard apporté à l'approvisionnement est dû exclusivement à des circonstances extérieures, dont on ne pouvait calculer les conséquences, et que ce retard ne peut être mis à la charge de la ville, ni à un manque de bonne volonté et de diligence, ni à un manque de recherches, il n'est guère douteux qu'on ne renonce à faire rentrer la somme de 50,000 francs imposée comme amende.
a VOIGTS-RUETZ, « Général major et coBimandanL »
Une lettre fut de même adressée par le Maire à M. de Bismarck. Elle était ainsi conçue :
(( Monsieur le Comte,
(( J'ai l'honneur de vous adresser copie de quatre pièces, qui prouvent :
(( l^ première (à la date du 12 décembre), que la ville de Versailles avait fait les acquisitions de denrées nécessaires aux besoins de ses habitants pendant un mois:
mais que les trains de chemins de fer chargés de ces denrées, ont été arrêtés par la commission des lignes allemandes qui n'avait pas encore délivré le permis de circulation;
«La deuxième, quelle est la compcffeition, par nature et quantité, des denrées acquises, avec les prix ;
u La troisième reproduit l'avis par moi donné le 18 décembre, à M. le préfet de Seine-et-Oise. de tout ce qui précède.
>ti
« Enfin laqaairièroe, indique la manière dont ces faits ont été appréciés par M. le préfet de Seine-etOise, qui a cru pouvoir condamner ]a ville de Versailles, en la personne de son maire et de son Conseil municipal, à une amende de 30,000 fr. pour n'avoir pas formé le magasin à la date du 5 décembre dernier; et à une autre amende de 75,000 francs, si ce magasin n'était pas formé avant la date du 5 janvier prochain ;
(( Or, il est certain que le 5 janvier, les choses seront dans le même état, si la commission des lignes allemandes n'a pas délivré le permis de circulation pour le train chargé de nos marchandises ;
« C'est donc une somme de 425,000 fr.
Sue l*autorité civile allemande veut exiger e la ville de Versailles, parce que l'autorité militaire allemande ne permet pas à la ville de faire ce que l'autorité civile exige dans des délais d'ailleurs impossibles.
« Si c'est une contribution de guerre déguisée que l'on veut ainsi se procurer, il est bien inutile de prendre un pareil détour, il faut la demander sous son nom, malgré les remises motivées que nous ont déjà faites S. M. le roi de Prusse et le Prince royal, en présence des charges écrasantes que nous avons supportées depuis plus de trois mois; et malgré les douzièmes dHmvôts directs qui ont été payés par la ville et représentent plus de 150,000 fr.; mais il n'est pas possible d'admettre, sons la forme de punition, l'amende pour non accomplissement d'un fait empêché par celui-là même qui punit.
u J'espère, monsieur le Comte, que vous voudrez bien mettre cette affaire sous les yeux du Prince royal, même du roi, si cela est nécessaire, pour que la ville puisse obtenir de la commission des lignes l'autorisation nécessaire pour faire circuler les trains qui amènent ses approvisionnements, et que dans tous les cas elle soit déchargée de l'injuste condamnation à l'amende que M. le préfet de Seine-et-Oise avait ou n avait pas le droit de lui infliger.
«Je serais heureux que la circonstance de cette grave affaire me permît de vous entretenir de tous les détails qu'elle comporte, et à cet effet je sollicite quelques mstants d'entretien pour aujourd'hui ou demain à l'heure qu'il vous conviendra de fixer. »
M. de Bismarck, avec son flair si fin, sentit qu'il y avait là une affaire désagréable à traiter; et il se déroba. Il ne refusa pas l'audience qui lui était demandée, ce qui eût été trop cloir et peu conforme au caractère de modérateur suprême qu'il
avait pris et qu'il tenait à garder en face du maire de Versailles, mais il délégua son secrétaire et confident M. le comte de Hasfeldt. Celui-ci, digne disciple de son maître, fut dans l'entrevue avec le maire de la plus ingénieuse mauvaise foi. Après avoir longtemps discuté sur la réalité des obstacles que le convoi avait rencontrés, il conclut en disant au maire avec une sécheresse et une ironie pleines de désinvolture : « Tont cela est de votre faute, monsieur l Pourouoi avez-vous pris ce chemin de fer?
il fallait en cendre un autre 1... »
A de pareils arguments, il n'y avait évidemment rien à répondre. Cette réponse signifiait simplement que M. de Bismarck ne voulait pas s'occuper de cette question.
Le maire comprit et se retira.
Il s'adressa alors, en dernière instance»
au Prince royal, par la lettre suivante :
« Prince,
(( Dans une circonstance où les principes de la justice étaient méconnus à notre égard, nous avons fait appel à votre équité, et cet appel a été entendu. Vous nous avez fait remise de cette somme de 660,000 fr. qui formait, disait-on, la différence entre les réquisitions à nous demandées par les armées allemandes et les fournitures par nous versées au magasin général de la garnison de Versailles.
(( Aujourd'hui nous faisons un nouvel appel à votre esprit de justice, dans la circonstance que voici :
(( Malgré la remise des 660,000 fr. cidessus, malgré celle d'une autre somme de 400,000 fr. pour contribution de guerre, que S. M. le roi de Prusse a bien voulu ne pas exiger de nous, la ville de Versailles doit à ce moment peut-être plus de 1,500,000 fr. sur les réquisitions de guerre, et elle a épuisé tout son crédit dans divers emprunts qui s'élèvent à un million de francs : au total 2,500,000 fr.
(( C'est dans ces circonstances que M. le préfet de Seine-et-Oise a cru devoir la frapper de deux amendes. Tune de 50,000 francs pour n'avoir pas réuni avant le 5 décembre courant, un magasin de denrées nécessaires . à Tapprovisionnement de la ville, pendant un mois ; l'autre de 75,000 francs, si cet approvisionnement n'était pas réuni dans Versailles, pour le 5 janvier prochain.
« La ville répond :
« C'estpar une lettre, en date du 2 novembre dernier, que cette formation d'un approvisionnement exceptionnel m'a été im- I posée, et dans une lettre, en date du
17 novembre, j'avais renda compte à M. le préfet, jour parjour^ de ce qai avait été fait par radmimstration municipale pour organiser ce service; enfin le 25 novembre, la ville formait un syndicat de négociants chargés de faire les acquisitions et les arrivages' demandés.
i{ Il est vrai que dès le 46 novembre, M. le préfet nous avait recommandé, pour cette opération, un M. Baron qui lui avait fait à ce sujet un rapport, en date du 13 novembre, dans lequel il annonçait rintention de faire des achats en Allemagne, et d'obtenir des permis de circulation de M. le comte de Moltke, sur les lignes allemandes.
« Dès le 2 décembre, notre syndicat passait avec M. Hirschler (de Gemerpheim) un marché que nous joignons ici en original, qui établit que les acquisitions de denrées nécessaires étaient faites complètement pour être expédiées par chemin de fer jusqu'à Lagny, et de là par voitures jusqu'à Versailles, sous la protection des autorités allemandes.
« Ce marché, M. le préfet en avait connaissance dès le 8 décembre (au-delà du 5 décembre, terme d'abord fixé), puisque, ce jour-là, il donnait à M. Lefebvre, président du syndicat, le permis de circulation sur les chemins de fer pour accélérer l'approvisionnement de Versailles.
u Cette pièce était transmise en original à Nancy, dès le 8 décembre.
« Le 45 décembre, M. le président du syndicat recevait le Rapport ci-joint, et le 27 décembre une lettre de M. Hirschler, lui apprenant quels obstacles Tautorité militaire allemande avait apportés à la marche de nos trains pour Versailles.
(( C'est en présence de ces faits, que M. le préfet persiste à exiger de la ville de Versailles une amende qu'elle ne saurait ni devoir, ni payer.
a II résulte, en efiet, des pièces jointes à la présente : 1^ que la ville n'a pas apporté la moindre résistance à la mesure imposée; 2<' qu'elle n'a pas perdu un seul instant ; puisqu'elle n'a pas cessé de s'en occuper du 4 novembre au 27 décembre; il est vrai qu'elle n'a pas employé le ministère de M. Baron, mais cela doil peu importer à l'aftairc, puisqu'avec M. Baron, comme avec M. Hiischler, les acquisitions eussent *été faites en Allemagne, et auraient été ameutées par les chemins de fer allemands; 3<» que ce n'est pas par son fait, mais bien par celui de la Commission des lignes aile mandes, que les retards sont apportés à la marche des trains qui apportent Tapprovisionnement.
« Vous pouvez, Prince, mieux que per»
sonne, faire vérifier les faits que nous avançons et prouvons d'ailleurs par les pièces ci-jointes ; et s'il vous était démontré que l'autorité civile allemande punît dans la ville de Versailles un retard qui provient de la volonté de l'autorité militaire allemande, vous ne sauriez vous y associer, en le permettant.
« La municipalité de Versailles croît donc que vous voudrez bien faire examiner cette affaire dans ses détails, et ordonner an sursis à toute exécution de la mesnre, jusqu'à ce que vous ayez pu prononcer.
n Recevez, Prince, la nouvelle assurance de nos respects,
(( Le maire et les adjcnats :
« Rameau, Lasne, Laubeht-Hahiii, Dehoisin. m
Le Prince royal agit comme M. de Bismarck et comme le général. Après avoir gardé le dossier qui lui était envoyé jusqu'au jour où la question avait été tranchée par l'emprisonnement du maire et de trois conseillers municipaux, il devait répondre, le 2 janvier, par la lettre suivante :
« Monsieur le Maire, « En réponse à votre lettre du 27 décembre 1870, S. A. R. le Prince royal de Prusse m'a chargé de vous dire qu'il se trouve, à son grand regret, dans Timpossîbilité de donner suite à votre demande, l'objet de cette demande faisant partie du ressort administriUif.
a Je vous renvoie en même temps les différentes pièces en rapport avec le sujet en question.
(( Pour le Commandant en chef, « GoTTBBae,
ti Colonel, grtnd quarUer-mattre. •
Même avant d'avoir reçu cette réponse, la municipalité se doutait bien que tous ses appels en recours contre le préfet prussien seraient peu écoutés, mais elle tenait à ne rien négliger pour éviter Tapparence d'une résistance précipitée. Une fois ces démarches faites, elle attendit paisiblement — sans payer l'amende injuste qui lui avait été imposée — les mesures que Tautorité allemande croirait devoir adopter. Ces mesures devaient venir bientôt, et aussi conformes à la justice et au bon sens que par le passé.
Dans la journée du 22. décembre, un logeur demeurant avenue de Saint-Cloud, 35, vint au bureau de police déposer une plainte qui n'avait rien que de très ordinaire : il s'agissait d'un vol commis par un soldat allemand dans le logement qu'il
— br-
avait occupé. MaÎB cette plainte fut aïors remarquée, et on en parla pins qne d'une autre, parce que le vol portait sur ce qui paraît, pendant toute rinvasion, avoir excité particulièrement la cupidité du soldat prussien : le corps du délit était une pendule à sujet en zinc doré. On peut se demander pourquoi les Prussiens ont jeté si souvent leur dévolu sur cet objet, qui n'est pas des plus faciles à expédier, mais on comprend qu'il ait vivement éveillé leurs désirs, quand on se rappelle qu'il est bien plus rare chez eux que chez nous.
En France, il n'est guère de petit ménage qui ne possède une pendule, et l'on en fabrique à tout prix pour toutes les bourses. An contraire, en Allemagne, la cheminée étant inconnue, on est bien moins amené à se procurer ce qui en est le décor naturel. La pendule est donc restée nn objet de luxe, et, par suite, elle couvenait tout à fait comme cadeau et comme souvenir de la campagne de France. De là, très probablement, cette faveur qui lui fut accordée par l'armée prussienne.
Souvent les pendules ne disparaissaient pas, mais c'étaient les mouvements qui étaient enlevés. Une anecdote qu'on se raconta alors peut également expliquer ce genre de vol. Un soldat prussien se présenta un jour chez un horloger de la ville, pour lui vendre un mouvement de pendule.
Lorsque l'horloger lui en eut indiqué le prix, le soldat parut très étonné, et, pour convaincre le Français de mauvaise foi, le conduisant devant les montres exposées dans les vitrines avec les prix, il lui dit : « Voici des montres que vous vendez 100, 150 et âOO francs, or, mon mouvement de pendule doit certainement se vendre bien plus cher encore, car c'est la même chose, et c'est bien plus aros!... » Ce ne fut pas sans peine que l'horloger parvint à faire comprendre à ce soldat que la grosseur d'un mouvement ne décidait pas de son prix.
Ce même jour, 22 décembre, dans la soirée, un commerçant de la ville, M. Goissier, layetier, demeurant rue Saint-Simon, rentrait chez lui, lorsqu'il fut accosté par un groupe de quatre soldats prussiens qui lui demandaient des adresses de filles de mauvaise vie. M. Goissier ayant répondu qu'il n'en connaissait pas, un des soldats, tirant son sabre, lui en asséna plusieurs coups sur le crâne. Quoique grièvement blessé, M. Goissier parvint à arracher l'arme des mains du soldat qui l'avait frappé, et se mit en mesure de se défendre. Les soldats prussiens, suivant une habitude souvent constatée chez eux.
ne cherchèrent nullement àentrer en lutte, dès qu'ils virent qu'il y avait chez leur adversaire une disposition très ferme à résister, et ils s'éloignèrent rapidement. Le lendemain, un gendarme et des officiers allemands vinrent soumettre à un interrogatoire M. Goissier, qui était au lit, où sa blessure devait le retenir trois semaines. On s'efforça de lui faire avouer que le soldat qui l'avait attaqué était un Bavarois. Les officiers furent à la fin obligés de reconnaître que le coupable était bien un Prussien, et il fut, dit-on, condamné à quinze jours de consigne n prour s'être laissé désarmer, m
M déeemlire*
Le 24 décembre, après le départ d'un officier et de son ordonnance, qui avaient logé dans une maison de la rue Sainte-Victoire (n^ 22), nou-seuleraent on constata des vols, ce qui depuis longtemps ne surprenait plus, mais on trouva un trousseau de huit fausses clefs oublié par les deux militaires, et qui fut déposé aussitôt à la mairie par le locataire volé.
Ce détail indique les dispositions qui animaient certains soldats prussiens dans le cours de leur campagne de France.
Dans l'après-midi du même jourj on apprit à la mairie que S4 charretiers, requis par les Prussiens dans les environs de Rambouille pour apporter des denrées, étaient renfermés dans l'intérieur de l'arsenal du plateau Satory, avec leurs chevaux et leursvoitures. Il étaient gardés sévèrement, et privés de toutes communications avec le dehors, afin qu'il leur fût impossible de raconter à aucun des habitants de Versailles les incidents militaires qui s'étaient passés récemment dans les villages d'où ils venaient. Le lendemain, ils devaient se remettre en route tous ensemble, lorsque l'ordre en serait donné. Ils devaient donc passer la nuit dans cette cour du plateau Satory, par une température glaciale, sans feu, sans nourriture pour eux-mêmes, sans fourrages pour leurs chevaux. Les Prussiens ne s'inquiétaient en rien des souffrances et de la famine qu'ils allaient faire endurer à ces malheureux et inoffensifs paysans, déjà exténués de fatigues. Par un heureux hasard, leur détresse fut connue à l'Hôtel-de- Ville, et aussitôt quelques conseillers municipaux, aidés par des habilaiits charitables, s'empressèrent déporter à l'arsenal Satory de la soupe, de la viande, du pain, du bois, etc.
Encore une fois, les Prussiens nous avaient donné là une preuve de cette absence totale d'humanité et de bonté, de
cette cruauté froide gui leur était habituelle, et qui rendait si ridicules leurs orgueilleuses et hypocrites prétentions à être « le peuple moral et religieux » par excellence.
US déeembre.
Le jour de Noël n'aurait apporté aux habitants de Versailles quelque sujet de se réjouir que s'il avait été marqué, comme on l'avait annoncé, par une grande sortie des Parisiens sur le quartier général. Mais cette espérance ne se réalisa pas, et les Prussiens purent célébrer tranquillement les fêtes qu'ils avaient préparées à Versailles.
Pour les raconter, je laisserai de nouveau la parole à un narrateur allemand. Il faut, je le répète, savoir supporter froidement les récits tels que celui que je vais traduire : ils nous apportent sur nos ennemis, sur leurs mœurs, sur les pensées qu'ils ont et sur celles qu'ils affectent, des renseignements que pour plus d'un motif, il est très utile de recueillir.
Voici cet extrait, que je n'abrégerai presque pas (i) :
(( La Noël de l'année 1870 restera ineffaçable dans l'histoire allemande. Ceux qui l'ont fêtée sur la terre étrangère en feront des récits tant qu'ils vivront et leurs enfants et petits -enfants la raconteront à leur tour de génération en génération. Elle ne sera pas moins ineffaçable pour ceux qui l'ont célébrée dans la patrie, sans que le père, sans que les frères fussent présents, soit parce qu'ils étaient à se battre, soit parce qu'ils étaient déjà tombés victimes de cette sanglante guerre. Et cependant jamais la parole de l'ange : « Gloire h Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, » n'avait, au dehors et au dedans de l'Allemagne, couru de bouche en bouche et de cœur en cœur avec autant d'émotion que le jour de Noël de cette grande année de i870. Si Dieu, dans sa sagesse, ne nous avait pas encore accordé la paix, nous devions cependant lui rendre hommage et lui témoigner toute notre reconnaissance pour tout ce qu'il avait déjà fait en faveur de l'Allemagne ; une disposition toute particulière aux sentiments profonds animait toutes les classes de la nation, et des milliers de cœurs battaient avec plus d'élan que jamais vers le Sauveur, lorsque revint le jour de sa naissance.
(1) Der groue Xrieg gegen Frankreich^ von R.
Koenig. 1872.
(( Si un sombre voile de deuil était répandu sur bien des maisons et des chaumières de notre patrie, il ne fallait pas pourtant que l'arbre de Noël manquât, ni en Allemagne, ni sur le sol ennemi. Depuis des semaines on s'occupait de tous côtés à donner aux soldats qui combattaient quelque image des fêtes du pays. Les femmes, les (lancées, les parents, les frères, les sœurs, les amis, amsi qu'une quantité infinie d'associations travaillaient sans relâche pour profiter de la franchise de port que la bonté du roi avait accordée; des paquets sans nombre, renfermant des envois excellents et pour le corps et pour l'àme, se dirigeaient vers la France.
tt Tous les envois, à la vérité, ne purent parvenir à leur adresse. Les combats meurtriers de décembre avaient enseveli plus d'un des soldats pour lesquels les présents du pays étaient déjà en route. Très peu de temps avant le saint jour, et ce jour-ià même, la guerre avait fait de nombreuses victimes Mais si le brave soldat n'a
as honte des larmes qu'il verse en rendant es derniers devoirs à son camarade, tombé jeune et plein de vie, il n'a pas beaucoup de temps pour ces larmes ; il sait d'ailleurs que ce n'est là qu'une courte séparation, — qui sait ce qu'elle durera ! — aussi il quitte rapidement cette tombe pour s'élancer de nouveau résolument en avant, et le soir même, il peut célébrer joyeusement la Noël.
(( Elle a donc été célébrée partout, la vieille fête allemande, partout où il y avait des soldats allemands sur la terre des Français: dans les salons du roi, dans les ambulances, aux feux des bivouacs !
tt Le soir du 24 décembre, tout Versailles resplendissait de l'illumination des arbres de Noël, projetant leur éclat à travers la plupart des fenêtres. Les Français purent s'étonner à loisir de ce trait de mœurs si pacifique de nos guerriers, quils se plaisent tant à appeler des barbares.
Ils pouvaient railler et traiter notre belle fête de puérilitécomme je l'ai entendue autrefois juger par une bouche française.
Qu'ils raillent ! (1) Pour nous, nous nous ré-
(1) L'opinion en France était au contraire, sur ce point comme sur tant d'autres, si disposée en faveur de l'Aliemagne et de ses mœurs que depuis plusieurs années déjà, beaucoup de familles, à Paris et dans les grandes villcn, avaient introduit dans leurs habitudes l'arbre de Noél. On avait vu là une occasion nouvelle de faire plaisir aux enfants, et on l'avait saisie avec empressement. Mais ce qui est vrai, c'est qu'on célébrait cette fêle à la française, c'est-à-dire en souriant et sans pédantisme, ce qui la distinguait tout de suite de la fête d'outre-Rhin. Que les Allemands attachent à l'arbre de Noël plus d'importance que nous, c'est tout nainreJ, puisque c'est là pour eux une coutume natio-
jouissons de voir à nos braves guerriers ces dispositions ingénues : le royaume du ciel appartient aux enfants, — même quand ces enfants sont revêtus de la tunique militaire !
« A ces enfants le bon exemple fut donné par.. .nolrecheret vieux roi Wilhelm.
Déjà, quelques jours auparavant, étaient arrivés du pays au grand quartier général beaucoup de caisses, de tonneaux et d'autres envois, et l'intendant s'était occupé de décorer avec iirt plusieurs grands sapins.
(c Beaucoup de princes allemands se réunirent pour cette fête autour du roi ; le grand duc de Mecklembourgétait venu des bords delà Loire ainsi que d'autres princes et d'autres généraux exerçant des commandements sur des points éloignés de la ligne d'investissement. — A 5 heures commesça un grand dîner, où vinrent s'asseoir autour du roi trente-deux invités. Pendant ce dîner une heureuse surprise fut faite au roi. L'aide-de-camp de service annonçadeux hussards qui apportaient deux drapeaux pris sur 1 ennemi ; le prince Frédéric (Charles les envoyait comme cadeaux de Noël faits par la seconde armée à son généralissime. Le roi montra une grande joie de cette surprise et se leva de table pour aller voir les trophées placés dans la galerie voisine. Le soir, à 9 heures, cette haute assemblée se réunissait de nouveau pour le thé, pendant que dans un salon voisin le roi rangeait de ses propre mains les cadeaux et disposait sur chacun d'eux les étiquettes portant les noms des personnes auxquelles ils étaient destinés ; ces étiquettes avaientété tracées parlui-mêmeou par une auguste main dans la patrie même. A 9 heures et demie, le roi donna le signal en sonnant une cloche ; les battants des portes s'ouvrirent, et les invités pénétrèrent dans le salon illuminé par deux arbres de Noël. Semblable à un père qui distribue des jouets à ses enfants, le roi allait d'un de ses hôtes à un autre, se réjouissant de la joie que donnaient ses caoeaux. Peu de jours auparavant, il avait reçu de Berlin un gâteau de Noël, autour duquel on avait figuré en chocolat des boulets portant chacun le nom d'une bataille et d'un combat.
On avait donc aussi ce gâteau traditionnel qui, depuis Frédéric-Guillaume III, ne doit
naie qui leur rappelle bien des souvenirs, mais ce qui devient lourde exagération et trait de caractère déplaisant, c'est, à propos de cet arbre, de faire des tirades scnliineutalcs et d'en tirer parU pour prouver au inonde la tendresse d'dme toute particulière et la piété des soldats allemands. L'arbre de Noël perd alors tout son charme et devient sincère comme une circulaire de M. de Bismarck,
jamais manquer sur la table de Noël de la famille royale prussienne. Les boulets furent distribués par le roi aux invités. Le Prince royal reçut le boulet sur lequel était écrit lVœrth;]e jeune grand duc hériditaire d'Oldenbourg, qui s'était trouvé avec les corps d'Oldenbourg à beaucoup de batailles et de combats livrés par la seconde armée, reçut le boulet de Speichern.
(( Pour le roi, il y avait aussi sur la longue table une place avec une assiette, où loi: pommes d'api et les noix dorées ne manquaient pas non plus. Tout auprès étaientrangés les cadeaux qui lui étaient offerts: la reine avait envoyé son portrait, le Prince royal le portrait du sous-officier Forster, du régiment des grenadiers du roi, portant le drapeau du régiment, criblé de balles, qu'il avait sauvé au péril de sa vie pendant la bataille de Wœrth. Puis un modèle du Frédéric le Grand d'Alberti, le tableau la Garde du Rhin {Die Wacht amRhein) de Scheuerlein, enfin un drapeau aux couleurs noire, blanche, rouge, tissé pour le roi par un vieillarcl de 80 ans, etc.
(( L'aide de camp comte Waldersee, qui était de service ce jour-là, et qui se tenait dans le salon, le casque à la main, fut surpris de la façon la plus agréable par le roi qui, en passant, lui mit dans la main une petite boîte : elle contenait la croix de fer de première classe.
« Au rez-de-chaussée de la Préfecture, on avait dressé aussi un arbre de Noël pour la domesticité. C'était sans doute le seul arbre au grand quartier général qui eût été disposé et orné par une main de femme. Là avaient travaillé les mains si actives de mademoiselle Zumbrunner , connue de tout le monde sous le nom de (( la royale Café mamselle » (1), et qui depuis le commencement de la guerre fait partie de la suite du roi.
« Dans l'aile gauche de la préfecture brillait également un autre arbre ; il était destiné aux soldats diicorps de garde royal; ils se tenaient tout autour, très heureux. Pas tous cependant ; quelques uns étaient assis dans un coin de lasalie, la tête entre les mains, et plongés dans leurs pensées. Peut-être avaient-ils une femme aimée, une chère petite fille dont ils ressentaient plus douloureusement l'absence en ce jour de fête.
(1) «Kœnigliche Kaffeemarnsell >»— Voilà une désigna. Uon qui étonnera bien les lecteurs peu au courant des habitudes de la langue allemande. Nos voisins, en nous empruntant le mut demoisetle^ l'ont changé éiégamment en « mamselle, » et ils disent « une mamselle» sans se douter de l'effet que produit cette étrange transformaUon. Il ya une foule d'exemples d'emprunts de ce genre faits h notre langue.
(( Le Prince royal avait célébré la Noël à sa villa des Ombrages, dès sept heures du soir.
Un chœur de chanteurs, tous de Berlin, était venu saluer le chef de la 3* armée.
L'exécution par eux du morceau de Mendelssohn, Paisible nuit (Stille Nacht) avait attesté que cinq mois de campagne et de campement n'avaient exercé aucune influence fâcheuse sur les voix de nos « so* eiétés chantantes » mais les habitudes du moment trouvèrent une satisfaction plus appropriée dans l'exécution d'un des « Chants pour la jeunesse, » de Taubert, chants si pleins d'entrain et d'élan.
Tous les officiers du quartier-général du Prince Hoyal, et quelques invités, formant en tout une cinquantaine de personnes, étaient réunis aux Ombrages.
Là aussi, le centre de la fête, c'était un grand arbre de Noël dont la cime touchait le plafond. Sur une petite table étaient placés les présents de la princesse héréditaire, simples comme il convenait à la gravité dQs événements au milieu desquels la fête se célébrait : un pistolet de poche, et un nécessaire assez petit pour être mis dans les fontes de la selle. A côté était un présent de la Société de secours berlinoise ; il consistait en une boîte renfermant la photographie d'un soldat prussien et d'un zouave, surmontée de cette devise : a Pour ceux auxquels nous devons de ne pas avoir été mis au pillage par les zouaves. » Dans la même boîte se trouvait une pipe de bois sculpté, avec le portrait du roi en ivoire (1).
it Au n* 12 de la rue de Provence^ dans cette maison qui est le lieu de naissance de Vunité allemande^ brillait aussi un arbre de Noël, et jamais le comte Bismarck n'avait été aussi heureux que ce soir-là. Il avait réuni autour de lui tous ses conseillers de légation et tous ses serviteurs, depuis le premier jusqu'au dernier; le portier lui-même et ses enfants durent venir.
Chacun eut ses présents, parmi lesquels les cigares jouaient le plus grand rôle ; le conite, pour sa part, avait reçu ce soir-là la croix de fer de première classe.
(( Cette fête cordiale, vraiment allemande, fut de même célébrée partout : au ministère de la guerre par M. de Roon, à rintendance générale par M. de Stosch, à l'administration supérieure des vivres par M. Bœrner, en un mot par tous les
(1) Le Prince royal doit une partie de sa popularité à son habitude de fumer la pipe, même en public.
chefs des divers services et aussi par les officiers et par les soldats entre eux.
a Pour les blessés, l'arbre de Noël fut dressé dans le vieux château royal de Versailles. Personne ne fut oublié. Dans dix salles, qui renfermaient environ cent sol-»
dats atteints de blessures graves, les arbres furent allumés devant les lits, afin que personne ne fût privé.
« Pour Ns soldats blessés légèrement et les convalescents, on avait organisé une fête qu'ils célébrèrent tous ensemble.
« La partie centrale du rez-de-chaussée du vaste château est la sa//e Loui$ XUL C'est là que devait avoir lieu la distribution aux blessés qui pouvaient marcher. L'en* trée était décorée de guirlandes ; le vestibule, supporté par des colonnes de marbre brun, avait été transformé en jardin d*hiver à l'aide d'orangers et d'autres plantes ; on avait disposé en avant une chapelle militaire.
« Dans la salle elle-même (dont les parois étaient couvertes de tableaux où figuraient aussi des blessés, mais qui, ceuxlà, ne pouvaient bouger) se dressaient sur une longue table trois grands arbres, entourés d'une quantité d'objets destinés à servir de cadeaux. Des guirlandes, formées de branches de sapins, reliaient entre eux les piliers et s'étendaient le long des hautes fenêtres et des portes en glace qui donnent sur le jardin.
« Les blessés a mooiles » entrèrent dans les salles, les uns marchant sans appui, les autres soutenus par leurs camarades ; une musique militaire, à leur entrée, joua l'hymne : « Grâces soient rendues à Dieu,»
paroles qui trouvaient un écho dans tous les cœurs, et qui fut répété aussi par bien des lèvres.
« L'aumônier Wernicke les reçut par un discours plein de chaleur, puis les cadeaux furent tirés au sort, mais de façon à ce que tout le monde eût une part égale.
u Après qu'ils eurent bien joui de l'illumination, et après que la distribution des cadeaux eût été faite, vint un repcis où ne manquaient ni la salade nationale au hareng, ni les bols de punch.
« Toutes les ambulances eurent la même fête dans toutes les parties de la France occupées par nos troupes...
(( Si les arbres de Noël brillaient au milieu des blessés et des malades, ils ne manquaient pas non plus pour les soldats bien portants qui tenaient la campagne. Les compagnies de la garnison s'offrirent mu-
tnellement des cadeaux dans des salles publiques (4); les officiers firent de même dans leurs chambres. Dans leurs bureaux respectif, les employés de la poste de camimgne firent des cadeaux aux postillons ; es commandants d'étapes à leurs employés. £n ce temps terrible, au milieu des douleurs de luttes continuelles, partout on vit des fêtes joyeuses. C'est qu'à Noël nous célébrons la naissance de Celui qui est notre paix au sein de la guerre, et qui, dans nos tristesses, nous maintient toujours l'âme sereine.
a Aux avant-postes et dans les cantonnements les plus écartés, Noël ne fut pas davantage oublié. Tout autour de Paris, les arbres de Noël étincelèreot dans la nuit claire et elacée — il y avait 13 degrés audessous de zéro. — Là où Ton n'avait pas d'arbres, on disposait les fusils en pyramides et on y attachait des bougies... La fantaisie eut aussi sa part pendant cette belle soirée. Un soldat se mit dans la tête que tt l'oncle Balderjahn » devait avoir, comme tout le monde, son arbre de Noël, et pour réaliser cette idée, il planta au pied du Mont-Valérien un arbre qu'il illumina.
Le Hont-Valérien sut estimer à sa valeur la surprise qu'on lui faisait et il y répondit par une volée de violents coups de canon qui lancèrent des boulets tout autour de 1 arbre éclairé.
« Trochu voulait-il troubler les joies de la Noël pour nos braves soldats? Peu t-être,mais le grondement sourd du canon qui résonna dans cette soirée ne les inquiéta pas, soit parce qu'ils y étaient déjà habitués, soit parce que leurs pensées, ce jour-là, étaient toutes nien au loin de Paris, n
Ce qui rendit surtout la fête de Noël complète, et ce qui remplit d'une joie pure les cœurs de ces chrétiens si « ingénus. »
(i) Depuis plusteun jours les marchands allemands Installés à Versailles, annonçaient les « cadeaux de Noël » en vente ches eux.
On lisait par exemple dans le Moniteur officiel^ cet aris, dans les deux langues :
Cadeaux de Noël, Le soussigné à l'honneur de prévenir le public que son stock en marchandises de laine consiste environ en:
1,000 paires de bas;
&00 paires de caleçons ;
1,000 paires de gants tricotés et moufles.
Ainsi qu'en 500 à 000 couvertures de laine^ et U le recommande sérieusement à l'attenUon de MM. les Présildents de sociétés qui désirent faire uu cadeau de Noei utile.
Le soussigné se permet de rappeler à cette occasion : son dépôt de tabacs et cigares, son vrai Kummel de Gttka, divers liqueurs, chocolats.
En plus, son assortiment complet en : gants de peau fourrés, gants de Buxking et finalement son assortiment en Pipes allemandes.
Gustave de Hvlsen, 05, rue de la Paroisse, en face les n*^ 80 et $2.
c'est que, par ordre supérieur, les officiers annoncèrent dans tous les cantonnements à leurs troupes que « le bombardement de Paris commencerait le lendemain matin I»
Cette nouvelle si pleine de douces promesses était le « cadeau de Noël » que le pieux roi Guillaume avait résolu d'offrir à ses armées. Il avait jugé sans doute qu'il était impossible de fêter la naissance du Christ d'une manière plus conforme aux préceptes de l'Evangile. Donner cet ordre de bombardement le jour de la grande fête chrétienne, c'était bien montrer aux Français si impies ia supériorité éclatante des Prussiens dans la pratique des vertus religieuses.
Cette nouvelle fut accueillie par les Prussiens avec d'autant plus de bonheur que depuis bien longtemps déjà elle était attendue avec la plus vive impatience. Les bons patriotes trouvaient même et disaient tout haut que l'état-major montrait sur ce point une timidité et une lenteur très répréhensibles, et, pour stimuler son activité, de tous les points de la Prusse on envoyait à Versailles des pétitions, des adresses demandant avec véhémence que l'on ne tardât pas davantage à bombarder, à incendier, et à détruire de fond en comble, s'il était possible, cette B{Q)ylone odieuse dont les habitants montraient tant « d'entêtement » {hartnœckigkeit) à ne pas se rendre. La résistance si obstinée des Parisiens était déclarée par les Allemands tout à fait coupable et criminelle : puisqu'il était certain que la ville devait tôt ou tard se rendre ; il y avait une bien grande «frivolité,» une a légèreté, » une « méchanceté » tout à fait dignes de la race française à ne pas comprendre que, dans l'intéi^t de l'humanité, et pour éviter une effusion de sang qui attristait profondément les cœurs allemands, les Parisiens devaient considérer comme un devoir d'ouvrir leurs portes et d'accepter les u conditions généreuses »
3ue leur vainqueur était prêt a leur accorer.
Les femmes s'associaient à ce mouvement, et ne se montraient pas moins passionnées pour la destruction rapide de ce Paris qui retenait sous ses murs tant de fiancés. C'était un concert unanime de toutes les âmes tendres de la Germanie, pour supplier le roi Guillaume d'ordonner enfm ce bombardement solennel , ce foudroiement définitif dont la Prusse, jouant le rôle d'archange, avait été officiellement et historiquement chargée, ainsi que l'affirmaient, avec leur incontestable autorité, les prof seurs d'Université et les ministres du St. ^angile de Prusse.
En face de ces pétiti is, rétat-major de
Versailles se défendaii de son mieux et excusait son retard par d'assez bonnes raisons. D'abord il n'avait pas été aussi aisé qu'on l'avait cru de réunir et de mettre en position les pièces de siège ; de plus, il n'était pas démontré qu'il f lit nabile de trop précipiter le bombarbement. En effet, ['bistoire démontre que lors<}u'il a lieu à un moment mal choisi, au heu de rendre la prise d'une ville plus prompte, il peut au contraire la retarder, parce qu'il exalte les courages au lieu de les abattre. Le bombardement ne produit d'habitude tout son effet sur une population que loi'squ'il coïncide avec cette autre cause d'affaiblissement qui résulte de la rareté déjà inquiétante des vivres. Alors les deux motifs se combinant au même instant ont des chances de produire un découragement qui amène la prompte reddition de la place.
C'est là ce qu'un journaliste, qui comptait aussi sur l'émeute comme troisième élément, avait si justement appelé « le moment psychologique,» et ces considérations étaient pesées et discutées par l'état-major prussien avec une attention et une science profondes. D'un autre côté, pour que la prise de Paris décidât la France à traiter aux conditions posées par la Prusse, il fallait que cette prise coïncidât avec l'écrasement des armées de province. Il était nécessaire d'agir de telle sorte que les Parisiens, en ouvrant leurs portes, en recevant des nouvelles de l'intérieur de la France, apprissent les défaites des armées de secours. Avant de bombarder, il était donc d'abord essentiel de réduire à l'impuissance l'armée de la Loire et Tarmée de l'Est. Prendre Paris trop tôt, avan^d'avoir battu Ghanzy et Bourbaki, c'était perdre une chance d'obtenir la conclusion de la paix comme conséquence immédiate de la reddition de la capitale.
Le sentiment populaire n'entrait pas dans ces raisonnements trop subtils, et il se contentait de demander le bombardement le plus tôt possible : la nation allemande fut d'autant plus touchée de la gracieuse attention que le roi Guillaume avait eue en faisant de ce bombardement si souhaité la surprise du jour de Noël.