DONS EN NATURE
« Pour les blesses de la Loire.
a A la suite des terribles combats qui ont eu lieu autour de la Loire, seize mille blessés, après être restés de longues heures abandonnés sur les champs de bataille ou entassés dans des villages, ont été concentrés à Orléans, à Chartres, et dans quelques autres localités. Au premier moment,
tout a manqué : vivres, lits, vêtements, médicaments et médecins, et bien des vides se sont faits dans les rangs de ces pauvres victimes. Avec le temps, des ambulances ont été organisées. Mais les ressources sont restées partout fort au-dessous des besoins.
Ainsi, des personnes dignes de foi, qui viennent de visiter ces ambulances, attestent que la plupart de nos malheureux blessés ont à peine de quoi se couvrir, et que bon nombre n'ont pas même de chemise. Quant aux couvertures, elles manquent généralement, et le pain lui-même a mit défaut plus d'une fois. Le plus pressé, ce sont les vivres, les vins, les conserves ; puis les couvertures, lainages et chaussons; enfin les médicaments et les instruments de chirurgie.
(( A cette époque de l'année où l'on aime à donner, dans cette saison rigoureuse où les cœurs s'ouvrent aux souffrances des pauvres, la ville de Versailles ne voudra-t-elle pas envoyer ses étrennes à ces chers blessés? Ce n'est point ici riœuvre d'un parti politique ou religieux ; c'est un cri d'appel de la charité chrétienne, sorti du fond de quelques cœurs pour trouver dans les autres un écho ! Mgr l'Evêque a pris cet appel sous sa protection spéciale et veut bien le recommander aux fidèles. Le maire de Versailles, toujours prêt à secourir toutes les infortunes, l'autorise et l'appuie de tout son crédit. Enfin, la Société iuternationale de Versailles, qui a déjà pris les devants, en envoyant à plusieurs reprises aux blessés de la Loire les secours les plus urgents, s'est empressée de donner les renseignements nécessaires sur la nature des secours et sur les points qui les réclament le plus impérieusement.
(c On dira sans doute qu'on a déjà beaucoup donné à Versailles ; mais en voyant les efforts si dévoués, si infatigables de la charité étrangère (jusque de l'autre côté de l'Atlantique) pour atténuer les affreuses conséquences de la guerre, ne seroxis-nous pas jaloux de suivre un si bel exemple? Si nous avons déjà fait quelque chose, ne voudroos-nous pas faire encore davantage ?
On peut se figurer tout ce qu'il faut pour coucher, soigner et nourrir seize mille blessés, et sans des prodiges de dévouement et de charité, comment pourrait-on soulager de si grandes souffrances?
« Les dons que nous sollicitons peuvent se faire, au gré des donateurs, en argent ou en nature, et ces derniers sont de beaucoup préférables; car largent lui-même devra être immédiatement converti en matériel de secours et en subsistances. Les couvertures et vêtements n'ont nullement besoin d'être neufs. Les dons de vieux linge et de
charpie seront également reças avec empressement.
(( En terminant, nous croyons pouvoir faire un appel tout spécial aux sentimentsde bienveillance et de charité bien connus de messieurs les commerçants de YersailieS) pour les dons en nature qu'ils sont, mieux que personne, en état de fournir.
«Le départ du premier convoi chargé de porter secours en nature aux blessés de la Loire^ doit avoir lieu dans les premiers jours de janvier.
« Les (ions en nature ou en argent seront reçus par :
M"* Bernard, 9, rue Satory ; M"* Céline Catiillon, 15, rue des Réservoirs; M"** La comtesse de Charnacé, 38, av. de St-Gloud; Chesneau, 31, rue Saint- Honoré ; La marquise de Crolsmare, 24, rue de la Chancellerie ; Curtis, hôtel des Réservoirs (après 4 heures) ;. Delaroche, 69, rue des ChanUers ; Dumartin, 13, rue de l'Impératrice ; Fontaine, avenue de Paris, 32; La comtesse de Golstein, AOi rue de Satory ; LaumallUier, 4, rue de la Paroisse ; Lesourd, 2 r«r, rue de la Pompe ; Otway-Inglefleld, 89, avenue de Saint-Cloud ; Plolx, 7 bis^ rue Mademoiselle ; La marquise Du Prat, kT, rue de Satory (avant
midi); Riche, rue d'Anjou, 64 ; La vicomtesse de Roulée, 51, rue Satory ; De Sauvllle, 4, place Hoche ; M"** Savouré, I8, rue des Bourdonnais;
Trier, 8, rue des Réservoirs (avant midi).
MM* De Bammevilie, 24, rue des Bourdonnais;
Barbu, conseiller municipal, <52, rue de TOran-
gerlc; Bersot, membre de Plnstitut et du Conseil municipal, 20, rue de la Chancellerie ; Bobierre de Vallière, Juge suppléant près le tribunal civil de Versailles, 1, rue de la Paroisse ; Boselli, ancien préfet de Selne-et-Oise, à Fausses- Reposes; Broé, chef de la Comptabilité générale des chemins de fer de l'Ouest, 62, avenue de Salnt- Cloud; MM. Le baron de Bussière, ancien conseiller d'Etat, délégué de la Société française de secours aux blessés des armées de terre et de mer, 24, rue des Bourdonnais; Chartier, 1, passage Saint-Pierre; Colmet d*Aage, juge suppléant au tribunal de Versailles, 10, rue de la Pompe (le maUn avant midi) ; Le capitaine Furley, délégué de la Société britannique de secours aux blessés militaires, 2 rer, rue de la Pompe; Guillemain, président du tribunal civil, 12, rue
Maurepas ; Lefebvre, membre du conseil municipal, 13, rue
de Jouvencel ; Mainguet, membre du conseil municipal, 14, rue
Saint-Chartes (le matin, jusqu'à 11 heures); Mannct, 13, rue des Chantiers ; Pichard, notaire, 3, place Hoche ; Le docteur Rémilly, 8, place Hoche ; Le vicomte de Romanet. membre du Comité versaillais de secours aux blessés militaires, au couvent de la Retraite, Montreuil; Rosseuw Saint-Hliatre, professeur à laSorbonne,
74, rue d'Anjou ; Sclierer, membre du Conseil municipal^ 8, rue des Bourdonnais,
(( On pourra aussi déposer les dons au couvent des RR. PP. Gapacins, 1, boulevard de la Reine, et chez les Servantes de Marie, 21, rue d'Aagiviller.
«Lesautrespersonnesqui voudraient bien s'occuper activement de collecter des dons pour les blessés sont priées d'avoir la bonté de prendre les directions nécessaires auprès de Tune des dames ou de l'un des collecteurs dont les noms précèdent.
(( Il leur sera remis des formules imprimées pour les reçus à délivrer aux donateurs.
« Le temps presse! On est supplié d'agir immédiatement.
« Tous ceux qui auront bien voulu se charger de recueillir les dons, sont priés d'avoir la bonté de les faire porter (avec les bulletins de réception constaum la nature et la quantité des objets reçus) au dépôt ceoiral^ rue des Bourdonnais, n** 24* où se fera rinventaire général des produits de la collecte.
« Les dons d^s bienfaiteurs n'habitant pas Versailles seront également reçus avec une vive reconnaissance.
« Ils pourront être adressés à Tune des personnes désignées sur la liste ci-dessus, n
Les blessés de la Loire exoitaient ^encore plus de sympathie que les réfugiés, et quoique venant si près du premier, ce second appel trouva un accueil tout aussi empressé. Des collecteurs se répandirent dans tous les quartiers de la ville, et en peu de jours, ils avaient recueilli une immense quantité de dons en nature, ainsi qu'une somme de plus de 16,000 francs (1).
Le Conseil municipal avait voulu s'associer à l'œuvre en votant un secours spécial de 2,000 francs. M. le baron Léon de Bussière et M. Rosseuw Saint-Hilaire, qui étaient les principaux organisateurs de cette collecte, adressèrent à cette occasion au Conseil municipal la lettre suivante :
(( Messieurs et chers concitoyens,
« Au milieu de vos douloureuses préoccupations, sous le poids de l'immense responsabilité que vous avez acceptée et que vous portez avec tant de courage, vous avez trouvé le temps de penser à nous.
Vous avez voulu encourager notre œuvre de charité et envoyer aussi à nos pauvres blessés Toffrande sympathique de la ville de Yereailles. Cette fois, comme toutes les autres, elle a trouvé sa fidèle mairie en tête de tous les dévouements et de tous les sacrifices. C'est du fond du cœur, Messieurs et chers concitoyens, que nous nous unis-
Ci) Voir le Compte^mdu d9 Ul coUeett en fweur des blessé* de C armée de la Loire et des victimes de ta guerre, (Versailles 1871, in-8*.)
soDs à nos nombreux souscripteurs pour voQS remercier de cette marque de sympathie dont nous sommes d'autant plus touchés que nous n'aurions pas même osé songer à vous la demander. Votre conscience vous en a déjà payés» nous le savons, et nous prions le Seigneur d'acquit* ter notre dette envers vous, puisque nous ne pouvons pas l'acquitter nous-mêmes.
(c Puisse-t-il donner à notre malheureux pays la paix après laquelle il soupire ; mais en attendant, croyez, Messieurs et chers concitoyens, que ni nous, ni la ville de Versailles, nous n'oublierons jamais tout ce que nous vous devons, tout ce que vous avez fait pour elle, dans ces temps doulooreux.ou se dévouer au bien public est un devoir périlleux que vous avez toujours su remplir.
« Agréez, Messieurs et chers concitoyens, l'expression de notre profonde gratitude et de notre sincère et respectueuse affection.
« Au nom de tous ceux qui s'occupent de la collecte en faveur des blessés de l'armée de la Loire.
« Baron Léon de Bussiâre.
« RossEuw Saint-Hilaire. »
L'élan était si général, que plusieurs pauvres ménages portèrent au dépôt central de la Collecte des miches de pain qui leur étaient pourtant bien nécessaires pour leur propre subsistance. Ces dons étaient faits dans le plus pur esprit de charité. Une pauvre femme du quartier Notre-Dame l'attesta par un mot touchant qui mérite d'être conservé. Elle apportait une ample récolte de linge et de vêtements qui avaient certainement laissé bien des vides dans seb armoires. On l'invita à donner son nom afin de l'inscrire sur la liste des donateurs : elle s'y refusa en disant : « Mon nom?... à quoi bon : Dieu le connaît!... » Et cet exemple ne fut pas le seul : une grande partie des bienfaiteurs de l'œuvre resta anonyme.' Chacun avait à cœur de porter sa contribution, et l'on se serait cru mauvais citoyen en y restant étranger. Des indigents, réunis au nombre de 130 à 140 dans une des maisons de charité de Versailles pour y recevoir des secours alimentaires, proposèrent spontanément une interruption de 8 jours dans les distributions qui leur étaient faites, afin d'en . affecter le montant au soulagement des blessés de la Loire. Ce sacriûce n'ayant pas été accepté, ils firent entre eux une collecte dont le montant dépassa 40 francs. — Il y avait alors, dans les cœurs généreux, comme nn besoin de sacrifice qui se développait par la Aouflrance même. La population de Ver-
sailles, faite prisonnière de guerre, enfermée dans les lignes ennemies et ne pouvant porter secours au pays par les armes, se sentait instinctivement entraînée et obligée d'honneur à déployer d'autant plus d'activité dans les œuvres de bienfaisance. De tous temps, elle s'était distinguée par la facilité de son élan vers ses œuvres ; elle resta fidèle à ses traditions, et, si elle fut le quartier général de l'invasion, elle fut aussi, en même temps, le quartier général de la charité et le foyer le plus actif des secours qui se répandaient de tous côtés sur les blesses. C'est là, dans l'histoire si triste de ce temps, un trait consolant qui ne doit pas être oublié. De notre ville partirent sans cesse des convois de linge, de médi« caments, de denrées alimentaires, de dons de toute nature qui allaient porter, aux victimes de la guerre, des soulagements efficaces.
Parmi les personnes qui se vouèrent à ces œuvres, il convient de citer au premier rang M. Léon de Bussière, ancien conseiller d'Etat. M. de Bussière, au début de la lutte contre la Prusse, avait ses deux fils sous les drapeaux : tous deux furent tués. Bien loin de céder à l'immense douleur qui lefrappait,son &me profondément religieuse chercha une consolation dans un dévouement de tous les instants aux blessés et aux victimes de la guerre. Déjà à la fin du mois de septembre, il s'était rendu à Londres, non sans courir de graves dangers, afin de recueillir des secours en argent pour la Société Internationale. Il avait rapporté en France 60,180 francs, auxquels il fane ajouter de nombreux dons en nature, propres à être utilisés dans les ambulances. A la fin de décembre, toujours préoccupé de la même pensée, M. de Bussière, d'accord avec M. Rosseuw Saint-Hilaire, professeur à la faculté des lettres de Paris, suscita la souscription en faveur des blessés de la Seine. La population de Versailles devra garder toujours une vive reconnaissance à ces deux hommes de bien gui ont su prendre une si excellente initiative et aller au-devant des sentiments qui se cachaient au fond des cœurs et qui,d& que l'occasion favorable leur fut offerte, se manifestèrent avec tant d'unanimité. Une partie des dons recueillis par MM. de Bussière, et Rosseuw Saint-Hilaire fut distribuée par eux-mêmes pendant le cours d'un voyage pénible qu'ils firent au mois de janvier à travers les départements envanis, du côté de la Loire. D'autres convois partirent également de Versailles sous la direction de M. de Romanet, de M* de Bammeville, de M. le docteur Bémilly, accompag&és de membres 46 la SodiBbé I»-
ternatioDale. Ces expéditions, conduites ayec le plus grand déyonement, firent bénir an foin par des compatriotes la charité et la générosité de la population versaillaise.
^ Cette générosité était d'autant plus méritoire que les communications avec les grandes caisses publiques et privées étant absolument suspendues, Tbeure de la gêne était venue peu à peu pour presque tout le monde, et les personnes les plus favorisées de la fortune n'y échappaient pas; sauf
I)Our les commerçants et les restaurateurs, es sources habituelles de revenus étaient taries, et chacun souffrait plus ou moins d'embarras pécuniaires. Le point d'honneur, qui chez nous, au jB^nd étonnement des Prussiens, joue toujours un rôle prépondérant, contribuait à augmenter ces détresses. Plus d'un habitant, écrasé de logements militaires, ne voulait pas accepter d'un ennemi les six francs que tout officier de la garnison devait rembourser à l'hôte qui le nourrissait. Bien des privations Citaient ainsi supportées en silence, par un sentiment de dignité. Mais il venait pour presoue tous un jour, où bon gré mal gré, il fallait chercher à puiser momentanément dans une autre bourse. La municipalité, qui, dés le début de l'occupation, avait déjà payé en l'acquit de l'Etat bien des services publics, vit progressivement se tourner vers elle un plus grand nombre de fonctionnaires, qui étaient privés de leurs traitements et qui avaient épuisé leurs ressources en réserve. Le lycée, l'école normale, le greffe du tribunal vinrent ainsi s'ajouter a la liste déjà longue des débiteurs de l'Hôtel-de-VilIe. Le conseil municipal, continuant à passer hardiment par dessus les principes habituels, considéra jusqu'à la fln comme un devoir de satisfaire de son mieux à toutes les légitimes demandes de ce genre qui lui étaient adressées.
Il voulut faire plus. Sur la proposition de M. Laurent-Hanin, adjoint, il étudia et organisa une société civile qui prit le nom de Caisse des avances et prêts. Elle était destinée à offrir des ressources aux habitants qui, n'étant pas fonctionnaires, vivaient habituellement de revenus dont la guerre les privait. La création de cette société civile n'était pas sans offrir de très grandes difficultés, car il fallait, pour appeler les capitaux, leur offk>ir des garanties sérieuses, sans cependant trop engager la responsabilité de la ville. Il Mait aussi ne prêter que sur des cautions solides et cependant ne pas se montrer envers les emf»runteurs d une sévérité qui aurait rendu es prêts trop difficiles, et par suite aurait
empêché la Caisse de rendre les services pour lesquels elle était instituée. Après avoir été étudiée dans de longues discassions, la Caisse des avances et priés pot commencer à fonctionner vers la fin de décembre. Pour se développer, elle lança bientôt à son tour un appel au public, ainsi conçu :
« Tille de Yersailles.
a Caisse municipale d^ Avances et PrêU^
a Parmi les œuvres utiles destinées à atténuer les maux de la guerre, il en est une qui se recommande spécialement à l'attention publique : c'est la création, aotorisée par le Conseil municipal, d'une Caisse d avances et prêts.
c( La ville de Versailles compte, au nombre de ses habitants, beaucoup de titulaires de pensions en retraite et diverses autres personnes vivant d'un traitement ou d'as petit revenu mensuel ou trimestriel.
« Pour venir en aide à ces nombreux habitants, privés depuis six mois de leurs rentes et pensions, la Caisse municipale d'avances et prêts a été appelée à fonctionner en attendant la réouverture des caisses de l'Etat et la reprise générale des paiements. Dés le début de Tœuvre, les sommes nécessaires ont été fournies par divers déposants, mais les fonds encaissés vont bientôt se trouver épuisés. La commission administrative de la Caisse fait donc un appel aux personnes qui ont en ce moment des sommes disponibles à placer.
« Les avantages assurés aux déposants sont importants : Au point de vue moral, la Caisse municipale des avances et prêts fait concourir les déposants à une œuvre de véritable utilité publique. Au point de vue matériel, la Caisse sert aux déposants un intérêt de 3 pour cent, et quoiqu'elle accepte lesversementsen thalers allemands d'argent ou de papier, sans aucun droit de change, elle s'oblige à effectuer ses remboursements en monnaie française.
« Toute somme déposée est reçue à la Mairie de Versailles, qui fait délivrer aux déposants un titre municipal,
« Le Maire de Versailles, Frésiienl :
Laurent-Hanin, Adjoint^ « Barbu, Yice-Président^ «Victor Bart, Secrétaire^ « Mainguet, Lebourdais, Scherer, de
Sauville, Mannet, Dèscomble.
Membres de la Commission admu-
nistrative. »
Pour donner une idée des services que la société des Prêts et Avemees devait ren-
dre^il suffit de citer la lettre sai vante, adressée au maire dans le courant de décembre.
Lue au Conseil municipal» cetto lettre fut écoutée avec une profonde émotion ; elle permettait de jeter un coup d'œil sur une de ces souffrances inconnues, sans doute si nombreuses, que Toccopation avait amenées. Celle qui était révélée dans les circonstances actuelles paraissait d'autant plus digne de sympathie qu'elle était supportée avec le plus fier stoïcisme.
Voici cette lettre :
« Versailles, le 17 décembre 1870.
i< Monsieur le Maire,
a J'ai rbonneor de vous soumettre une demande que jo regrette de ne pouvoir formuler en moins de mots dans ces douloureuses circonstances où tant de préoccupations importantes vous assiègent.
a Militaire retraité, j'habite Versailles depuis 1863; je viens d'entrer dans ma 86* année, et une maladie chroni(][ue me retient presque constamment au ht; ma seule fortune est la pension rémunérative de mes longs services; enfin le total de mes contributions (21 francs et quelques centimes) atteste suffisamment le peu d'importance de mon logement et de mon mobilier.
Je ne saurais, en effet, disposer ni du moindre emplacement, ni même d'un seul matelas pour héberger une personne étrangère; c'est pourquoi j'ai été forcé jusqu'à présent de placer chez un logeur, — au
[}rix de 4 francs ^rjour et par homme, — es soldats prussiens qu'on m'a envoyés, en mesure peut-être un peu forte : telle est ma situation. Toutefois je n'ai jamais eu l'idée qu'elle dût me dispenser de partager les charges imposées à mes concitoyens
Îar l'état de guerre, aussi continuerais-ie les si/pporter sans me plaindre si je le Eouvais ; mais cela m'est devenu impossile, par la raison que deux trimestres de ma pension me seront dus an l^ianvier, et
Sue mes faibles économies sont a la veille 'être épuisées. *— Je viens donc, monsieur le Maire, vous prier de me considérer désormais comme absent^ c^estrà-dire de faire porter à mon compte les frais de ma part de logement de guerre, jusqu'au moment oà, payé de ma pension, je serai à même de m'acquitter envers la caisse municipale.
a Pour peu que l'état de choses actuel se prolonge, ie me trouverai de nouveau dans le cas d'avoir recours à votre bienveillance, afin d'obtenir des bons d'alim^en^ UUûm économique, non, bien entendu, à titre gratuit, mais à crédit : ce sera ma dernière ressource restera encore une
ma qualité de vieux soldat et mes infirmités ne me donnent que trop le droit d'occuper un lit.
a Tout ce que je viens de dire peut, à quelques nuances près, s'appliquer à la majeure partie de mes anciens compagnons d'armes retirés à Versailles, et c'est principalement pour attirer sur leurs besoins l'attention du Conseil municipal,qne je suis déterminé à faire aujourd'hui une démar* che d'autant plus pénible qu'elle se rattache aux désastres inouïs de notre chère patrie.
a Veuillez agréer, monsieur le Maire, l'hommage de ma haute considération.
— ie me trompe, il m'en ) : rhôpital militaire oii
« Gief d'escadron-major en retraite. »
Le maire répondit :
• Versailles, le SA Dovembre 1870.
« Monsieur le Commandant,
« J'ai donné lecture au Conseil municipal, dans sa séance du 19 courant, delà lettre du 17 que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
« Le Conseil a été on ne peut plus touché des faits que cette lettre lui a révélés, et surtout de la dignité et de la délicatesse de votre conduite. Il espère bien que le poids énorme des charges de la guerre ne l'obligera plus à vous envoyer des militaires à loger, et il a donné des instructions à cet égard dans les bureaux ; de plus, il vient d'approuver et de subventionner l'œuvre bien utile de la Caisse des prêts et avances aux créanciers de VEtat, notamment aux anciens militaires. Dès que cette caisse fonctionnera, nous ne doutons pas qu'elle ne soit en mesure de vous avancer une bonne partie des sommes que vous doit l'Etat, et nous serons heureux double»
ment du service rendu à l'un de nos plus estimables concitoyens.
(( Recevez, monsieur le Commandant, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et dévoués.
tt Le Maire,
(( RaMBAU. ))
En même temps que se développaient et s'organisaient ces œuvres nouvelles pour les réfugiés, pour les blessés de la Loire, pour les rentiers placés dans une situation temporaire de dénûment, le Conseil municipal accordait de larges subventions aux bureaux de bienfaisance, à Tbôpital civil, à l'hôpital militaire (1), aux fourneaux alimentaires, et il entretenait de divers cô-
(1) La Société luternationale, à partir du moli de décembre, ne se cliargea plus de son entretien.
tés des travaux publics destinés à fournir de l'ouvrage aux ouvriers sans occupation, Il parvint ainsi, grâce à ces moyens combinés, à écarter de rH6tel-de-yille une foule d'indigents qui, dans les premiers temps de Toccupation, venaient régulièrement recevoir de petits secours en argent. Les secours ainsi accordés soulageaient le plus souvent des misères réelles, mais ils avaient le grave inconvénient de créer dans la population des habitudes mauvaises auxquelles le Conseil jugea utile de mettre un terme le plus tôt qu il lui fut possible»
A côté des œuvres créées par la municipalité, la société organisée au début de la guerre, sous le titre de Société de secours aux blessés militaires, rendait aussi des services quotidiens. Au milieu de janvier, elle avait distribué environ 14,000 francs de secours. Elle s'appliquait spécialement à soulager les familles des militaires au service. Les membres actifs du conseil d'administration étaient MM. Boselli, présidentj Renault, vice-président, Ducrocq, Legrand, secrétaires , Guillotea'ux-Vatel , Bertin, Liébault, Baratte, de Loinville, Grosjean, Questei. Cette société siégeait également à l'Hôtel-de-Ville.
La charité ne s'exerçait pas seulement à Versailles par des mains françaises : notre ville renfermait plusieurs agents de ces sociétés anglaises qui ont répandu dans notre pays tant de bienfaits ; les noms de MM.
Furley, Bullock, Marschall, resteront gravés dans le souvenir de tous ceux de nos concitoyens qui ont pu constater avec quel infatig^le dévouement ces excellents cœurs s'acquittaient de la mission oui leur avait été confiée. L'un d'eux, M. Jonn Furley, dans un livre qui devrait être traduit en entier (1), a tracé de rapides et pittoresques esquisses de son séjour en France. Nous voudrions donner ici quelques fragments de cet ouvrage, qui, entre autres mérites, peint très bien la vie menée à Yersailles par cette colonie anglaise que le hasard de la guerre avait installée parmi nous. Outre les agents des sociétés internationales de bienfaisance, des dessinateurs, des journalistes, voire même des diplomates, avaient choisi le grand quartier général comme leur séjour de prédilection. L'existence de ces «neutres,» tout en étant très utile> très occupée, parfois même assez périlleuse, ne manquait ni d'entrain, ni de gaieté. Jeunes pour la plupart, vigoureux, bien portants, familiers avec les courses à cheval, ces « neutres »
(1) Stntggles and expériences ofa neutralvolunteer. LoDdon, Gbapman and Hall. 1872, 2 v. in-i2.
avaient toutes les vives émotions de la guerre sans avoir les préoccupations et les soucis patriotiques éprouvés par les adversaires en lutte. En toute sécurité, et avec ce sentiment personnel qui caractérise les Anglais, ils coûtaient le plaisir d'assister à un combat gigantesque auquel l'Angleterre ne prenait aucune part, sinon pour en atténuer les maux par d'opulentes offrandes.
Il y avait là pour leur patriotisme des jouissances très intimes qu'ils ne dissimalaient pas : Suave^ mari magno... Us avaient soin de se maintenir en relations aussi cordiales avec les Prussiens qu'avec les Français, et, de cette façon, ils étaient de toas côtés bien vus et bien accueillis (1). La campagne de France a été, en somme, pour eax une espèce de voyage d'exploration, qu'ils racontent d'autant plus volontiers qu'ils y ont joué individuellement un rôle dont personne ne peut contester l'extrême honorabilité. De là le ton tout particulier des récits dont je donnerai ici quelques extraits, spécialement relatifs à Versailles.
Lorsque M. Furley vint pour la première fois à Yersaiiles, il avait un grand désir de pénétrer dans Paris. Mais il était alors impossible d'obtenir cette autorisation.
« Condamné parce refus à l'inaction, dit M. Furley, je me rendis dans les jardins du Château; je flânai dans les allées, et autour du bassin de Neptune. Des cavaliers galopaient dans tous les sens pour voir les parterres, les bassins et les statues de ce parc, dont ils avaient si souvent entendu parler et qu'ils pouvaient maintenant comparer à Sans-Scuci et à Potsdam. Les jardiniers regardaient avec une muette tristesse les traces des sabots des chevaux sur les allées si soignées et sur les moelleux gazons qui jamais n'avaient été ainsi profanés. Et quelle transformation pour ce palais dédié « à toutes les gloires de la France ! » La plus grande partie était convertie en hôpital, et sur la terrasse qui domine les parterres, on avait transporté sur leurs lits quelques blessés qui Jouissaient ainsi des chauds rayons du soleil.
Dans les galeries, si somptueusement décorées, les Allemands blessés trouvaient quelques compensations aux souffrances que leurs pères avaient endurées sous Napoléon I", en se voyant soignés par les Sœurs de charité de la nation rivale, tandis que les maréchaux de France les regardaient du haut de leurs cadres dorés. »
M. Furley revint plus tard avec le colonel Loyd Lindsay ; au nom du comité
(i) M. de Bismark, qui avait besoin d'endormir l'Angleterre, était très prévenant pour eux (voir Plncidcnt Hoff, cité plus haut).
anglais de la Société internationale de secours aux blessés, ils apportaient 20,000 livres sterling au Prince royal pour les Allemands, et une somme égale au général Trochu pour les Français.
A ce passage, M. Furley fut invité à une de ces soirées intimes que les princes donnaient à l'hôtel ies Réservoirs, et il trace de cette soirée le croquis suivant :
a Après dîner, j'accompagnai le colonel Lindsay et M. RuFsel au Casino. C'est ainsi qu'on appelait le petit club où, chaque soir, le duc de Saxe-Cobourg recevait dans ses appartements de THôtel des Réservoirs.
J'aurais eu besoin de VAlmanach de Gotha, pour donner la liste de toutes les personnes oui étaient là présentes et avec la figure aesquelles je n'étais pas aussi familier que je le fus plus tard. La compagnie était presque entièrement composée de princes et de leurs aides de camp : le prince héréditaire de Wurtemberg, le duc de Schleswig-Holstein-Augustemburg, le duc héré* ditaire de Mecklemburg, le duc Max de Wurtemberg, le prince Léopold de Uohenzoliern (le casiLS belli^ comme on l'appelait), etc. Le comte Solms se mit au pia- DO, et bientôt après presque tout le monde fut installé et occupé à des tables de jeu.
Pendant le cours de la soirée, les Français nous régalèrent de musique en tirant des coups de canon avec leurs puissantes pièces. »
Peu après M. Furley devint à Versailles le représentant ofGciel de la Société internationale anglaise :
(( Ayant été revêtu de cette fonction, je passai les premiers jours, dit-il, à visiter les principales personnes avec lesquelles je devais me trouver en relations ; je visitai aussi les ambulances, et j'étudiai a topographie des environs. Les cartes les plus récentes et les mieux faites ne pouvaient me rendre que très peu de services ; ici les ponts étaient rompus, là les routes coupées, et de plus il y avait eu un abatage général des arbres qui ne facilitait pas les tournées. Un général américain me dit un jour à ce propos :
(( Je suppose que les Français ont lu (( dans quelque traité que ce qu'il y a tt d'essentiel à la guerre, c'est de couper <( les arbres, et alors ils se sont mis à (( couper »
<( Son Altesse Sérénissime le prince Maximilien de Thurn et Taxis, vice-président de la Société internationale bavaroise, m'apprit que les ambulances ba-
varoises étaient dans un état très misérable, et que beaucoup de blessés manquaient de couvertures. J'accompagnai le comte Butler àla caserne de l'infanterie (1), et là, je trouvai 400 Bavarois, quelques-uns blessés, la plupart fiévreux ou dysseuteriques. Les salles étaient sombres, insuffisamment ventilées; on manquait des choses les plus nécessaires et on ne saurait donner une idée de l'odeur et de l'air suQocant qu'on respirait. Une grande partie de ces hommes avait été transportée la veille, des vastes et riantes galeries de peinture du château, — je ne peux comprendre pourquoi (2).
« Les magasins bavarois étaient alors presque entièrement à sec, et comme je ne pouvais fournir qu'un secours limité) le m'adressai à M. Delaroche, président de la Société internationale de Versailles. En réalité, je peux dire que M. Delaroche était alors président de la Société française. Car (]^uoique le comte de Flavigny (fils du président) et le colonel Huber-Saladin représentassent la Société à Bruxelles, à Tours et ensuite à Bordeaux, le Comité central était alors enfermé dans Paris. M. Delaroche et moi nous convînmes de ce qui était le plus nécessaire, et deux heures après, tout était à l'ambulance.
« Ce fut la première fois — et ce ne fut pas la dernière — que M. Delaroche et son comité international s'associèrent cordialement à moi pour des œuvres exclusivement destinées à des Allemands. Pendant la guerre, comme j.e me trouvais dans les lignes allemandes, c'est surtout à des Allemands que j'eus à rendre service et je peux affirmer avec la plus grande satisfaction que pendant les cinq mois que j'eus mon quartier général à Versailles, jamais l'as&istance des Français ne me fut refusée; — au contraire, tous les membres du Comité français agissaient avec moi comme si j'eusse été leur collègue, et je fus autorisé à disposer des hommes et du matériel do la
(1) Rue Satory.
(2) H. Furley affecte là une Ignorance pleine de dbcréUon ; nous n'avons pas les njénics raisons que lui pour être si réservé, et nous pouvons dire le pourquoi de ce renvoi. L'explication est très simple; les Prussiens ne voulaient plus s'occuper des Bavarois; ils avaient pris possession de Tambulance la meilleure et ils se souciaient fort peu de vriller aux intérêts de leurs compatriotes du Sud, beaucoup moins bien outillés qu'eux-mêmes pour tous les ser\ices sanitaires. Les Bavarois souffraient ? pourquoi n'avaicnt-its pas l'admirable organisation prussienne ? Ou plutôt pourquoi étaient-ils Bavarois, au lieu d'être déjà devenus Prussiens ? Us avalent voulu conserver leur indépendance; ils devaient en subir les conséquences, et ies Prussiens étalent très satisfaits de pouvoir leur démontrer par un exemple bien sensible combien il y aurait d'avantages pour la Bavière à s'amexer à la puissante
1 et riche monarchie prussienne.
Société autant que j'en avais besoin (i)...
« À partir du 10 octobre, je me considérai comme installé à Versailles. Mon premier dépôt fut dans une remise de la rue des Réservoirs, mais les envois qui arrivaient d'Anjçleterre devinrent si considérables que je dus chercher un local plus grand. Aidé par M. Reichel (d'abord représentant de la Société des dames de Londres, qui s'était fondue dans la nôtre), je m'installai avec lui au petit séminaire, rue de la Bibliothèque, établissement qui avait été mis à ma disposition par l'évèque deyersailles,pour que j'en fisse uneambu lance ou un dépôt; on nous pria seulement de ne rien faire, s'il était possible, qui put amener des émanations dangereuses dans un établissement d'éducation où l'on espérait bientôt revoir des élèves. Ce vaste édifice a été construit par le célèbre Mansart pour lui-même. Le réfectoire était admirablement approprié à notre but. Au centre, sur la table élevée des maîtres, nous di.<^posâmes les instruments de chirurgie, les médicaments, les boîtes alimentaires; trois longues tables étaient couvertes de chemises de flanelle ; trois autres de chemises de toile ; les vêlements , les chaussons, les pantoufles et la charpie occupaient le reste de l'espace. Il y avait aussi une chambre remplie des tentes appartenant à l'ambulance de Woolwich(i^)...
(( Gomme auxiliaires, je me servis de personnes anglaises que je trouvai à Versailles et que j'aidai ainsi à traverser une période extrêmement pénible... Les premiers auxiliaires volontaires furent M. Johnson et sa famille, qui me rendirent les plusgrands services... Leur récompense fut dans le sentiment du bien fait par eux aux pauvres garçons qui pendant tant de mois remplirent les hôpitaux et tant de maisons particulières de Versailles. Deux autres dames anglaises, la vicomtesse de Roullée et madame Inglefield, furent des visiteuses constantes du dépôt (3) : pendant toute la durée de la
(1) Ce témoignage rendu par un « neutre » a une Taieur que les Allemands ne pourront contester.
(3) Ce dépôt fut plus tard transporté cour de la Smala, le petit séminaire étant devenu ambulance prussienne.
(3) Ce n'est pas seulement au dépôt anglais que ces dcus dames faisaient des visites quotidiennes, mais c'était aussi dans les ambulances où elles prodiguaient leurs bienfaits avec un dévouement auquel on ne saurait trop rendre bummage. Non contentes de distribuer cbaque Jour aux blessés des aliments de choix, elles se faisaient paUemment leurs secrétaires; elles leur portaient même parfois quelques fleurs pour mettre auprès de leur Ut, sachant que pour un malade abandonné, loin de sa famille, une attention délicate, une prévenance affectueuse est souvent le plus efficace des traitements. Madame Inglefieid, née Thiébault, est devenue anglaise par son mariage, mais nous tenons à rappeler qu'elle est d'origine française ; nous
guerre elles ne parurent jamais se lasser de faire le bien. Elles étaient toutes deux membres du Comité de dames de la Société internationale, comité dont madame Delaroche était présidente et madame la marquise Du Prat trésorière... »
M. Furley, après . avoir passé quelque temps à Port-Marly, revint à Versailles, et, cédant à une invitation de M. Yan de Yelde, directeur de l'Ambulance hollandaise, il prit un logement au palais. A ce propos, il raconte ainsi qu'il suit ses visites de nuit dins les salles du château, transformées en ambulance :
(( On éprouvait d'étranges sensations quand on errait la nuit dans les salles du Palais, et l'imagination avait toute libellé pour se laisser aller aux rôves les plus bizarres.
« ... En entrant, la scène au premier abord rappelait dans son ensemble comme la vague ébauche d*un peintre. Les regards n'apercevaient que des ombres épaisses, traversées par des lumières luisantes enapparence sans intention précise; on ne distinguait que de brillantes touches de rouge et de jaune jetées au milieu de larges espaces noirs... Peu à peu l'idée de l'artiste, s'il m'est permis de prolonger cette comparaison, devient sensible : les lignes perpendiculaires dorées, qui ça et là accrochent un faible éclat de lumière, indiquent les cadres des tableaux du Musée, et les lignes horizontales blanches repré* sentent les lits sur chacun desquels est étendu un blessé... Tout est calme et silencieux, sauf lorsque vient à retentir quelque cri de souffrance d'un malheuntux agonisant auquel la nuit n'apporte pas de repos et pour lequel le jour doit se lever sans apporter d'espérance... Par intervalles, dans ces longues et obscures perspectives, brille la lueur tremblante d'une veilleuse qui jette un rayon sur les parquets polis, ou bien la flamme rougeâtre de la
la revendiquons même comme Versailiaise et non sans orgueil, car c'est madame Inglefleid qui a, la première, créé un genre tout nouveau de quêtes auquel on doit déjà d'avoir recueilli pour bien des misères des sommes considérables. Madame Inglefleid, puisant dans sa ciiarité une intelligcnie IniliaUve, a osé aller tendre sa bourse de quêteuse sur les ruines de Saint- Cloud, à la grille du château dont on venait chaque dimanche visiter les décombres. Puis, d'autres fols, aux jours de grandes eaux, à Versailles, c'est à la grille du parc qu'elle est venue demander ainsi aux passants leur aumône pour les vicUmes de la guerre. L'exemple a été suivi à Paris dans piuj>ieurs circonstances, et cet usage mérite d'entrer et de rester dans nos mœurs. Partout où la foule se rassemble pour un plaisir, l'aumône a le droit de venir lever son tribut ; la charité ne peut jamais gâter aucune fêle tt elle peut donner à toutes un prix tout nouveau.
bouche d*QQ des poAles qui répandent la chaleur dans ces immenses galeries. Quelques sœurs de chanté, les unes en blanc, les autres en noir, glissent dans Tombre comme des anges venant apporter des consolations à un monde de somores douleurs.
Tout à coup ce silence presque absolu est rompu par des chuchotements étouffés : le chirurgien qui est de garde pour veiller vient aêtre appelé près d'un malade dont l'oreiller taché de sang atteste que la blessure vient de se rouvrir. Puis le silence se rétablit, interrompu seulement Sar le sifflement du vent d'hiver et par la étonation brusque d'un canon qui retentit au loin.,. Au milieu de ce silence, plus d'une fois, un pauvre blessé a été chercher la paix dans un autre monde I...
Voici maintenant un autre souvenir du palais de Versailles, d'un genre bien difTérc^ot :
« ..• Parmi les volontaires, il y en avait un qui ne doit pas être oublié. Je veux parler d'un intelligent boule-dogue, aimé de tout le monde, qui honorait de sa présence le repas en commun de l'Ambulance hollandaise. Cet animal populaire et sagace avait reçu comme nom Bismarck. Deux raisons justifiaient ce baptême. D'abord il était de cette couleur brune particulière qui s'appelle (( couleur Bismarck, » et de plus il avait un go&t extrêmement développé pour s'annexer tout ce qu'il convoitait. Il apportait une grande distraction aux soldats, et souvent Bismarck était trouvé près du lit des blessés, auxquels il accordait son patronage, sans acception de nationalité.
« Un soir, quelques-uns d'entre nous allaient, à la nuit, franchir une grille, gardée par une sentinelle, et l'un de nous prononça, pour appeler le chien, le nom de Bismarck. Ce nom, dit si familièrement dans l'obscurité, imposa aussitôt le respect à la sentinelle, qui s'empressa de présenter les armes I... »
Ces courts fragments suffisent pour montrer que les aneutres,)) tout en faisant beaucoup de bien^avaient à Versailles une existence tout à tait dépourvue de tristesse. — M. Furley raconte que tous les soirs, la colonie anglaise se réunissait; M. Furley avait loué un piano, et on faisait de la musique pendant de longues heures de la nuit, après avoir visité et pourvu richement les ambulances pendant toute la journée.
Comme exemple des distributions faites par lui, M. Furley donne la libte suivante, qui correspond à la première semaine de
Chcrolse» île calicot.
-— de flanelle.
ChausscUes et bas.
làlO
Ceintures de flanelle,
Pantoufles,
Cacbe-ncz,
Couvertures,
Draps,
Oreillers,
Toiles imperméables,
Caleçons,
Pantalons,
Ai
novembre. Cette liste est plus éloquente que tous les éloges :
Vareuses. 18
Mouchoirs de poche, 90 Coussins en caoutchouc, GO Bottes de taffetas gommé, 13 Paquets de charpie, 3k Bottes de plâtre de Paris, 18 Chloroforme (flacons), 78 Chlorodyne, 6
Cbioral, &
Acide carbonique, h
Pilules de quinquina, 11 Pilules de morphine. 12
« De plus : 2,000 cigares; quantités considérables d'extrait de viande de Liebig, sucre, chocolat, sel, conserves, sirops, farine, lait concentré, arrowroot, thé, café, etc.
Livres, dominos, cartes et autres jeux divers, etc. »
Versailles avait été choisi de même par la branche allemande de la Société internationale de secours aux blessés pour servir de dépôt à une grande partie de ses envois.
Cet autre dépôt considérable avait été installé dans Thôtel du Gouvernement (rue du Gouvernement). Il y avait là encore un côté assez curieux de la nouvelle vie qui avait été imposée à Versailles. Un correspondant de la Weiser-Zeitung a écrit un , our, à propos de cet ét€U3lis$ement, une ettre assez vive de ton, dont la reproduction complétera le tableau des institutions de bienfaisance que renfermait Versailles pendant l'occupation allemande (1) :
(( Tout à coup ont retenti les fouets des charretiers français ; trois percherons attelés l'un devant l'autre, amènent devant le dépôt, presque entièrement vide, une charrette à deux roues. Toute la maison est en joie. Le maître du dépôt passe en revue les caisses, dont les suscriptions montrent les lieux de provenance :
Berliny
Francfort^
BrêmCj
Hambourg^ etc. (( Nous a^ons donc de nouveau et des gilets et aes bas, et des quantités de Sherry! Ah I voilà un fabricant qui a eu l'ingénieuse idée de nous envoyer une caisse tout entière pleine de pipes d'une longueur exceptionnelle : elles serviront à nos blessés, atteints de blessures graves, et dont la pipe doit reposer par terre. Ces dessins sur les pipes leur feront grand plaisir, car déjà on a immortaliser Wœrth, Metz, Sedan, voilà même ici Wilhemshœhe avec le prisonnier de Se-
(1) Correspondance reproduite dans le n® 306 du Berliner Fremdettitnd AnzeigebtatU
dan. H Ainsi parle le gardien du dépôt; sa femme s'écrie de son côté : « Cinq, six, huit, dix barriques de beurre 1 elles arrivent bien, car ici il coûte en ce moment cinq francs la livre. Ah 1 voilà aussi un tonneau de harengs saurs ! quel bonheur I que de fois déjà on en avait demandé ! A Versailles, on n'a ni harengs, ni sardines I... »
((Bientôt la nouvelle de cet envoi part de la rue du Gouvernement et parcourt toutes les ambulances, et aussitôt tous les infirmiers arrivent au galop avec des bons des Johannites, ou même sans bons.
(( Les salles, les caves, tous les réduits de ce bâtiment sont pleins. A Tangle de Tédifice, au dehors, une grande planche noire porte rinscription : Dv^ôt aénéral du Comité central des Sociétés allemandes de secours aux blessés et aux malades de la guerre. Au-dessus de l'inscription est tracée la croix protectrice de la convention de Genève. Là, surtout le matin et le soir, se déploie la plus grande activité, et dès qu'on l'a observée un instanf, on se plaît à envoyer en Allemagne l'assurance que tous les donateurs auraient du plaisir à jouir de ce coup d'œil et à être témoins de la répartition de leurs bienfaits. Devant le dépôt s'arrêtent de longues files de voitures, venant de Saint-Germain, de Saint-Gyr, d'Antony, de Bicètre, de Bièvres et de Versailles même ; elles attendent qu'on les charge de tout ce qui peut être utile aux ambulances.
(( Nous nous sommes fait conduire dans toutes les parties du dépôt par son gardien, M. Stangen. Au rez-de-chaussée se trouve une grande salle ; elle sert à la réception de tous les objets qui sont les plus demandés, par exemple les couvertures et les vêtements de laine, et les objets de consommation de toute nature. Le classement en est indiqué par des inscriptions tracées en grosses lettres sur les piliers. Nous lisons : Vin, Liqueurs, Rhum, Cognac, Café, Sucre, Thé, Sagou, Orge, Riz, Semoule, Farine, Sel, Lait, Extrait de viande, Suif, Chandelles, Allumettes; et en face : Couvertures, Gilets, Caleçons, Cache-nez, Bas, Pantoufles. A l'extrémité de la pièce est une grande table qui sert à classer. Au centre, se font les distributions : là se groupent les médecins, les officiers et les porteurs. Cette salle, qui contient les objets les plus demandés, se remplit de nouveau environ tous les six jours; c'est le temps nécessaire pour le transport de Château -Thierry, point d'où l'on envoie sur les différents dépôts de l'Ouest.
(( Dans une pièce à côté nous voyons du jambon, des saucissons, des harengs, du fromage, de l'eau de Seltz, du chocolat, des
œufs, des gâteaux secs, etc. Cette pièce est à dessein un peu à l'écart, parce que les demandes vont bien au-delà de ce qu'il est possible de livrer, et ces objets sont réservés pour les soldats atteints de blessures graves. Cependant le dépôt, depuis son installation ici, le i3 octobre, a livré 500 jambons et 600 saucissons.
(( Le rez-de-chaussée contient encore une grande cuisine oi!i sont déposées des barriques d'eau-de-vie, de vin et de bière ; ces liquides sont débités en bouteilles, afin de pouvoir faire la répartition entre plus de demandes.
(( Une autre cuisine contient des désinfec* tants (tels que chlorure de chaux, sulfate de fer) et les plâtres nécessaires pour les pansements. En montant au premier étage, nous trouvons de nouveau une grande salle ; là est la pharmacie, puis une Bibliothèque, où je n'ai remarqué que des Bibles; à côté, un casier rempli de chemises de toile, de linge de toute espèce, des oreillers, des coussins, des appareils en gutta-percha. A côté est une table : si tous les objets qui la couvrent ne réveillaient pas des idées si tristes, en les voyant si bien rangés, si variés, si soignés, si brillants mêmes, on penserait à la table du salon, qui, le soir de Noël, est chargée des cadeaux de famille. Mais c'est là que sont déposés tous les appareils de chirurgie : trousses à amputation, éclisses, seringues de toutes dimensions, sondes, appareils à chloroformer, sondes œsophagiennes, pinces, etc., etc.
« Ecartons-nous de cette table et des nombreuses béquilles qui l'avoisinent ; allons dans cette autre salle, où sont entassées des montagnes de charpie et de bandages de toute nature, de matelas et de paillasses. Enfin une dernière pièce est l'atelier : là on confectionne les matelas et tout ce qui est nécessaire aux malades, n"
(( Si on donne beaucoup à ce dépôt, il faut penser aussi que les demandes qu'on y fait chaque jour sont immenses
(( Du 13 octobre au 12 décembre on a distribué: 5,000 chemises, 4,000 caleçons, 5,000 gilets de laine, 1,000 paires de bas, 3,000 couvertures de laines, 3,000 serviettes, 2,000 draps de lit, 1,000 matelas et paillasses , 500 manteaux de caoutchouc , 10,000 livres de riz et d'orge, 8,000 bouteilles de vin, 6,000 bouteilles de cognac, 40 tonneaux de bière, 4,000 livres de café, 3,000 livres de sucre, 12,000 boîtes de lait concentré et d'extrait de viande, et des quantités proportionnelles de thé, de chocolat, de sel, 30,000 livres de tabac ^ 300,000 cigares, etc.
« Toute cette administration est placée
sons la haute direction dn prince de Pless et dn comte Maitznn. »
Malgré tous ces envois d'Angleterre et d'Allemagne pour les ambulances de YersailleSy les blessés étaient si nombreux que Ton manquait constamment même des objets les plus nécessaires. C'était surtout la pénorie des médicaments qui était parfois extrêmement sensible. Plusieurs pharmaciens firent en dehors de Versailles des excursions plus ou moins longues destinées à procurer à la ville ce genre spécial de ravitaillement. M. Rabot, au nom de la Société internationale, parcourut une grande partie de la Normandie, en faisant des conférences, en organisant des collectes, et il revint avec un approvisionnement considérable. Plus tard, MM. Oudinet et Leclerc furent chargés par leurs collègues d'une expédition ayant le même but. Ces voyages n'étaient pas sans offrir des dangers assez sérieux, car, malgré tous les sauf-conduits dont on avait soin de se pourvoir, il y avait toujours des aventures et des périls à courir pour ceux qui se risquaient ainsi à traverser les lignes ennemies. Les embarras les plus grands venaient pcu'fois des troupes françaises ellesmêmes et surtout des francs-tireurs. Près de Chartres, MM. Oudinet et Leclerc eurent à subir une décharge de coups de fusil tirés par des francs-tireurs cachés dans les bois qui avoisinaient la route. Plus loin, ils tombèrent dans une avant-garde prussienne et furent emprisonnés pendant six heures.
Après avoir été fouillés et maltraités, ils furent mis enfin en liberté^ non sans avoir subi des interrogatoires menaçants où on avait essayé en vain de leur faire donner des renseignementssur l'état et la situation des tronpes françaises qu'ils avaient traversées. Un autre voyage à Londres, fait postérieurement par MM. Leclerc et Cizos, ne fut pas non plus sans difficultés, mais elle furent compensées par l'accueil parfait que les délégués versaillais trouvèrent auprès des Sociétés anglaises, aussi cordiales dans leur hospitalité que généreuses dans leurs dons.
Non contente de donner par elle-même, l'Angleterre se faisait l'intermédiaire entre la France et d'autres nations. C'est ainsi que parvinrent à Versailles des fonds envoyés par la Hongrie, par les habitants de Boston, par les nègres de la Burbade, etc.
Ces témoignages de sympathie étaient à ce moment d'autant plus précieux que la Prusse était dans une disposition plus violente que jamais. Les autorités municipales de Versailles allaient l'éprouver.
8 % décembre.
Des négociations avaient été continuées avec M. de Brauchitsch pour tâcher de le faire revenir sur sa menace d'amende de 50,000 franps, mais aucune démarche n'avait réussi ; le 28 décembre, le maire crut devoir une dernière fois faire appel au bon sens du fonctionnaire prussien par la lettre suivante :
« Monsieur le Préfet, ,
€ Par suite de la réponse faite par M. le sous •préfet Forster, le 26 de ce mois, à la députation du syndicat et de l'administration municipale, cette dernière a dû s'adresser au Prince royal ; et comme dans l'intervalle de nouvelles pièces avaient été produites, je crois devoir vous en informer.
« Plus je réfléchis, plus je considère qu'il doit y avoir un malentendu.
(( Comment en efitet pourrait-on soutenir que l'administration municipale n'a pas fait ce qui dépendait d'elle, lorsqu'elle présente la convention arrêtée entre elle et le syndicat des négociants, le 25 novembre dernier ?
(( Comment prétendre que le syndicat n'a pas fait les acquisitions nécessaires ; lorsqu'il présente l'original de son marché passé avec M. Hirschler, le 2 décembre ?
« Comment faire un grief au syndicat d'avoir fait ses acquisitions en Allemagne et de les avoir fait venir par les voies ferrées, lorsque le syndicat présente le permis de circulation délivré par M. Forster, le 8 déce mbre, lequel indique que les acquisitions vont avoir lieu en Allemaj^ne, et les arrivages par les chemins de ter ?
« Comment enfin critiquer le retard à l'arrivée des marchandises lorsque les 15 et 27 décembre, le sieur Hirschler prouve que la Commission des lignes n'a pas encore permis le départ et lorsqu'il rapporte un télégramme de Mannheim du 26 décembre, annonçant qu'enfin le premier train est parti, et quil sera mercredi soir h Lagny?
« Ce malentendu qui doit exister peut être attribué à cette circonstance que pendant votre absence, certains faits se sont passés avec M. Forster, et qu'à votre retour il ne vous en aura pas été rendu compte.
Si S. A. le Prince royal croit devoir vous renvoyer les * pièces que nous lui avons adressées, vous y trouverez la preuve de tout ce que nous avançons, et certainement vous déchargerez la ville d'une amende que l'état de ses finances ne lui permettrait pas de payer. »
Cette lettre ne devait pas réussir plus que les démarches déjà teutées. D'après les renseignements qui parvenaient à la mairie, M. de Braucbitsch était disposé à ne plus rien écouter, et son irritation croissait au lieu de diminuer : le Conseil s'at* tendait donc à chaque instant à quelque mesure coêrcitive. Quelle serait-eUe ? On ne pouvait le deviner. D'après les précédents connusse moindre châtiment auquel on pouvait s'attendre, c'était de recevoir des garnisaires. Les conseillers se préparèrent à cette réception. Les garnisaires coûtant fort cher à nourrir, et la plupart des conseillers étant, comme presque tout le monde, à peu près au bout de leurs ressources, le Conseil, sur la proposition de M. Bersot, prit, le 28 décembre, la délibération suivante :
a Dans le cas où un conseiller municipal serait frappé de quelque contribution personnelle à l'occasion de ses fonctions, il aura le droit d'emprunter à la Caisse de la ville, pour fournir aux dépenses que les circonstances ne lui permettraient pas de faire. »
Cette précaution une fois prise, on attendit ce que M. de Braucbitsch allait décider.
Le 3i décembre, une dernière sommation d'avoir à ouvrir le magasin ou à payer Tamende ayant été adressée à la municipalité par M. de Braucbitsch, le Conseil prit à Tunanimité la résolution suivante, qu'il expédia immédiatement aux bureaux Je la préfecture prussienne et du commandant de place :