‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 44 sur 62 · EXTBAITDUPROCÂS-VERBAL DU 31 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

EXTBAITDUPROCÂS-VERBAL DU 31 DÉCEMBRE

HÈSOIUTION

u M. le Préfet de Braucbitsch a requis la municipalité de Versailles d'approvisionner la ville, pour six semaines ou un mois au moins, des principales denrées nécessaires aux habitants;

(( L'administration municipale et le conseil ont pris toutes les mesures praticables pour cet approvisionnement. Un syndicat de commerçants a été constitué, un capital a été formé. Le syndicat a conclu avec M. Hirschler, négociant allemand, un marché aux termes duquel M. Hirschler s'est engagé à livrer des marchandises diverses pour une somme de près de 300,000 fr.

M. le sous-préfet Forster, qui a eu connaissance de ce marché, a donné au syn-

dicat, à la date du 8 décembre 4870, une réquisition régulière pour que les marchandises puissent être transportées par les xmoi ferrées à travers les provinces occupées.

« Ces marchandises étaient en route sur Versailles, quand leur arrivée a été entravée et empêchée uniquement par le fait des autorités militaires allemandes, la (c Commission des lignes » ayant retardé leur expédition.

« Par conséquent, la Ville de Versailles n'est en aucune façon responsable du retard qui s'est produit; il est dû uniquement aux autorités militaires allemandes. L'amende prononcée par M. le Préfet de Brauschitsch, contre la Ville de Versailles, constitue un pur abus de la force.

(( Cette amende est aujourd'hui de 50,000 francs ; elle sera, le 5 janvier, de 425,000 francs, si les autorités militaires allemandes continuent à arrêter les marchandises achetées, ce qui est possible, et ce que la Ville de Versailles ne peut empêcher.

« Le Conseil municipal ne pourrait, sans manquer à ses devoirs, autoriser par un vote le versement d'une pareille amende.

<r Cette décision de l'autorité civile allemande est d'ailleurs en contradiction absolue avec lespromessessolennellesqui ontété faites le âO septembre au Conseil municipal par le général parlant au nom de son souverain Te roi de Prusse.

« Forts de leur conscience et convaincus que, même en temps de guerre, il y a des règles évidentes de justice qui ne sauraient être méconnues par le vainqueur, l'administration et le conseil municipal de Versailles, ne pouvant faire un tel usage des deniers des habitants, refusent à l'unanimité d'autoriser le paiement d'une « amende )> prononcée contre toute justice.

(( Les membres du Conseil prennent cette résolution, sachant que leurs concitoyens, en les choisissant comme leurs représentants et comme les protecteurs de leurs intérêts,leQr ont imposé, avant tout, le devoir de ne consentir à aucun acte qui serait contraire à l'honneur. »

Rameau, Lasne, Laurent-Hanin, Deroisin, Ramln, de Magny, Barué- Perrault, Barbu, Denis, Riche, Horace Delaroche, Postel-Grusse, C. FonUine, Pesty-Béraont, de Monifleury, Mainguct, Bersot, Housay, Jeandel, Ângé, Albert Joly, Déleiot, Scberer, Lefebvre, LebourdaU, Verlhac, Debaios, tf agoier-LambiaeL

Aussitôt après la réception de cette déli-

bération, M. de Brauchitsch envoya la lettre saivante au maire :

« Yersaillcs, le 31 décembre 1870, (( Monsieur le Maire,

«Mes ordres réitérés pour l'approvisionnement de la ville de Versailles ayant été jusqu'à ce jour restés infructueux, Tamende de cinquante mille francs, dont la ville a été frappée, vous met, vous, les trois membres du Conseil municipal, MM.

Barué-Perrault, Mainguet, Lefebvre, et M. Lefèvre, président du syndicat(i)en état d'arrestation ; vous serez provisoirement internés dans la prison de la ville jusqu'au complet paiement de l'amende fixée.

« Le Préfet de Seine-et-Oise,

il DE Brauchitsch. »

Le maire ne lut pas cette lettre. Avant qu'il ne l'eût reçue, un gendarme s'était présenté à son cabinet, et l'avait prié de le suivre à la Préfecture, «pour conférer avec M. le Préfet. » Le maire sortit de i'Hôtel-de- Yille avecle gendarme, mais, en route, celui-ci lui fit savoir que ce n'était pas à la Préfecture, mais à la prison de la rue Saint- Pierre qu'il le. conduisait. Arrivé au greffe de la Prison, le maire fut, sans autre explication, enfermé par le geôlier dans une des cellules du rez-de-chaussée, réservée aux condamnés à mort, et où une célébrité du crime, l'assassin Poncet, avait été incarcérée. Cette cellule, semblable du reste à toutes celles de cette prison, avait environ i mètre 50 de large sur 2 mètres 50 de long; le mobilier était naturellement très sommaire, mais son plus grand défaut était d être infecte et glaciale. Au bout de très peu de temps, le maire fut réduit à marcher, autant qu'on le pouvait dans cet étroit espace, pour échapper au froid qui l'envahissait de plus en plus.

Les gendarmes, presque au même instant, arrêtaient M. Baruô-Perrault chez lui et M. Mainguet sur l'avenue de Ssdnt- Cloud. Tous deux furent également mis en cellule. Quant à M. Lefebvre, ayant appris que des gendarmes l'attendaient chez lui pour l'arrêter, il se donna le plaisir de les faire attendre, et fit dans la ville une petite promenade avant de regagner son logis.

A ce retard, il dut d'échapper à la cellule. Quand il entra en prison, vers 6 heures, M. Prancbet d'Espèrey venait d'obtenir que les prisonniers fussent tirés du cachot où ils avaient été jetés, et conduits dans deux petites pièces qui avaient

(1) M. Lefèvre était absent

servi de logement à un gardien. Là, ils eurent déjà plus d'espace, et bientôt, grâce aux excellents soins de M. Hardy, qui avait vu avec un grand étonnement ces nouveaux clients lui arriver, ils eurent du feu, des matelas, des couvertures convenables. Sauf les traces d'un long abandon, que les prisonniers firent disparaître en balayant eux-mêmes leurs nouvelles chambres, le séjour était matériellement tolérable. L'inactivité forcée, succédant à une vie si remplie, pouvait seule le rendre très dur à supporter. Pour échapper à tout désir prématuré de sortir, les prisonniers firent apporter de la mairie les dossiers des réquisitions prussiennes afin de les classer et de les résumer en* tableaux : il y avait là assez de travail pour les occuper pendant très longtemps.

On imagine facilement l'émotion que répandit dans la ville la nouvelle de l'empriponnementdu maire et de trois conseillers; la population, qui était au courant de l'histoire de la formation du Magasin, apprécia comme il convenait la conduite de M. de Brauchitsch, et se sentit pour lui encore un peu plus de haine et de mépris que par le passé, mais de toutes parts on approuva et on louci hantement la municipalité de sa ferme résistance. Le sentiment public était tout à fait d'accord avec la résolution prise par le Conseil, et l'avis général fut qu'il valait mieux s'exposer à souffrir toutes les brutalités prussiennes plutôt que de s'incliner avec une docilité honteuse devant une fantaisie aussi inique. On ne savait trop ce qui allait survenir, mais à Témotion qui agitait les esprits se mêlait pour tous une certaine satisfaction virile d'avoir fait ce que le devoir ordonnait.

Ainsi se termina l'année 1870.

l«' Janvier 18»1.

Dans la matinée du 1" janvier, si THôtel-de-Ville était triste, si la population versaillaise était anxieuse, la Cour de Prusse, en revanche, était tout entière aux félicitations et aux joies du jour de l'an.

Des groupes d'officiers revêtus de leurs plus brillants uniformes passaient et repassaient à travers la ville, et se rendaient \ers les résidences princières. Déjà, la veille, il y avait eu chez le roi Guillaume une grande soirée à laquelle avaient été invités « tous les Princes souverains et non souverains de l'Allemagne, ainsi que beaucoup d'autres personnages illustres présents à Versailles, » et dans cette soirée, le célèbre poète « M. le conseiller de légation Meyer, » avait lu une ode qui fut reproduite

tout au long par le a Moniteur officiel » (i). Cette ode célébrait « les événements extraordinaires qui rendaient doublement solennelle la nuit de la Saint-Sylvestre. » Le rédacteur du Moniteur prit la peine d'expliquer que si le poète roturier Meyer avait été admise à la cour, Sa Majesté avait suivi en cela les « traditions de sa Maison, » attendu que « les lettres et les arts ont trouvé à toutes les époques, une haute et bienveillante protection à la cour de Prusse. En effet, ajoutait le journaliste officiel, le roi Frédéric Guillame a appelé jadis à sa cour le célèbre peintre français Pesne, dont les ouvrages sont encore justement admirés dans les palais de Pcstdam, etc., etc. » Cette prose courtisanesque, si elle avait un sens et une intention, semble indiquer que le roi Guillaume, se trouvant dans la ville de Louis XIY, avait la faiblesse de vouloir faire établir par les écrivains qui étaient à ses gages que lui aussi il était non-seulement vainqueur et conquérant, mais « protecteur des lettres, »

et que si jadis

Un coup-d'œll de Louis enfantait des Gornellles,

aujourd'hui, dans la même ville,

Un coup-d*œil de Guillaume eofaniait des Meyers.

Cette fête, si bien commencée le 31 décembre, se continua le d" janvier. Ihï nous devons céder complètement la parole au (( Moniteur officiel : )>

(( Le 1" janvier, Sa Majesté le Roi de Prusse a reçu entre 9 etlO heures du matin S. Exe. M. le Comte Pûckler, grand maréchal de la cour, M. le Comte Perponcher, maréchal, ainsi que les autres membres de sa maison civile et militaire, qui ont présenté à Sa Majesté leurs félicitations du jour de Tan. Le Roi est ensuite entré dans la grande salle de la Préfecture, où les Princes de la maison royale, les Princes

(1) Voici pour les amateure quelques Tera de celle ode :

O Jahr, von deinen Gipfel bis

Zum Licbt dem frisch erwachten,

Von Wœrlh, bis Sedan, bis Paris,

Welch goidner Kranz von Schlachten I...

Zieh hin, zieh liin, du grosses Jahr

Des nt-ueu hell'gen Krieges I

O Jahr, das gross von hinnen fahrt

An des Jahrzt* hndes Wende,

So hilf 4ass unserer Todien werth

Sich uiiser Sieg vollende !

Verjungt eulsteigt Borussia's Aar

Dem Horst des alten Rulimes :

Sleig aufj sieig auf, du neues Jahr

Des doutschen Kaiserihumes !

souverains et non souverains de rAllema gne, accompagnés de leurs aides-de-camp, se sont trouvés réunis. Sa Majesté, après avoir reçu les félicitations de cette illustre assemblée, s'est rendue, suivie du cortège princier, à Téglise du Château, où a en lieu le service divin. Après la cérémonie religieuse, le Roi et tous les Princes sont montés par l'escalier de marbre dans les grands appartements de LouisXlY, remplis déjà par les officiers de tous grades, ainsi que par Ir s hauts fonctionnaires présents à Versailles.

« Cette nombreuse assemblée a presque entièrement rempli la galerie de glace, qui présentait alors un aspect extraordinaire et grandiose. Sa Majesté le Roi est entrée et s'est avancée jusque vers le milieu de la galerie. Leurs Altesses Royales le Prince royal, le Piince Charles, frère du Roi, et le Prince Adalbert, grand amiral, se sont tenus à quelque distance. Le Roi a prononcé, au milieu d'un silence religieux, l'allocution suivante :

(( De grands événements ont dû s'accomplir pour nous réunir à cette place et à pareil jour. C'est à votre héroïsme, à votre persévérance et à la vaillance des troupes que vous avez conduites que Je dois ces succès.

« Cependant nous ne sommes pas encore arrivés au but, nous avons encore de grandes tâches devant nous, avant que nous puissions arriver à une paix honorable et qui présente des chances de durée (ehrenvollen und dauerhaften Frieden). Une telle paix nous est assurée si vous continuez à accomplir des actions comme celles qui nous ont conduits jusqu'ici. C'est ainsi que nous pouvons envisager l'avenir avec confiance et attendre ce que Dieu, dans sa clémente volonté, a décidé de nous. »

« Cette allocution a produit sur tous les assistants la plus profonde impression.

Tout le monde sembla méditer sur les enseignements de l'histoire et sur ce fait unique que ce Palais, justement consacré à Toutes les gloires de la France^ était devenu, pour un moment du moins, et au commencement de Tannée 187d, le rendezvous de toutes les gloires militaires de l'Allemagne.

<( A cinq heures du soir, un dîner de 90 couverts a eu lieu à la résidence du Roi.

Tous les princes et les sommités militaires et civiles y étaient invités. »

A ce dîner, le Roi porta le toast suivant :

« J'élève mon verre pour saluer la nouvelle année. Nous jetons nos regards avec

graiitade sur Van passé, avec des espérances sur celui qui débute. Des remerciements sont dus à Tarmée qui a marché de victoire en victoire. Mes remerciements aux princes allemands présents ici, qui, en partie, ont conduit cette armée, en partie y ont servi. Les espérances se tournent vers le couronnement de Tédifice, vers une paix honorable. »

Le grand-duo de Bade répondit :

« Qu'il plaise à Votre Majesté Royale de permettre qu'au nom des princes allemands ici présents je La remercie sincèrement des sentiments bienveillants manifestés par Elle. Qu'il me soit permis d'exprimer en même temps la joie que nous éprouvons de nous trouver, au commencement de cette année si riche d'espérances, autour du chef royal et victorieux des Allemands. L'armée allemande a, sous le commandement glorieux de Votre Majesté royale, conquis l'unité de la nation allemande contre Teiinemi extérieur.

« D'accord avec les princes allemands et les villes libres, Votre Majesté Royale a bien compris la vdeur inestimable de cette lutte héroïque, et dans cette lutte Votre Majesté s'est efforcée d'élever à une grandeur durable l'unité intérieure de la nation, comme la plus belle récompense de nos immenses sacrifices. Ce jour est destiné à voir ressusciter, avec une vigueur nouvelle, le vénérable empire d'Allemagne. — Votre Majesté Royale cependant ne veut accepter la couronne offerte de l'Empire que si elle peut embrasser tou^ les membres dans une protection commune. Néanmoins, nous voyons aujourd'hui déjà dans Voire Majesté le chef suprême de l'Empire allemand, et dans Sa couronne la garantie d'une unité irrévocable.

« Le Roi Frédéric Guillaume IV a dit, il y a 21 ans : u Une couronne impériale ne saurait être conquise que sur le champ de bataille. » Aujourd'hui oue cette parole royale a trouvé un accomplissement si brillant, il nous est permis à tous d'exprimer ce vœu queparlagr&ce divine il soit donné à Votre Majesté Royale de porter en paix, pendant longtemps et pendant des années bénies, le symbole sacré de la concorde et de la puissance allemande.

« Pour manifester énergiquement ce vœu sincère, je prononce les paroles auxquelles le Roi de Bavière, le haut allié de Votre Majestéi a donné une sanction historique :

« Vive Sa Majesté le Roi Guillaume, le Victorieux ! »

Tel fut le !•' janvier pour la cour prussienne à Versailles.

Le 29 décembre, dans un avis imprimé, le maire avait fait savoir aux habitants de Versailles « qu'en présence des malheurs de la patrie, l'administration municipale croyait que toutes réceptions et visites officielles seraient en contre sens avec les préoccupations de chacun et l'état do l'opinion publique. »

Gomme le maire se trouvait en prison le 1" janvier, il avait plus de raisons encore pour croire qu'il n'y aurait pour lui aucune de ces a visites officielles» qu'il avait voulu suspendre. Il en eut cependant une, et des plus inattendues. Le général major commandant de place de Voigts-Rhetz vint en grand uniforme, accompagné de son aide-de-camp, rendre visite à M. le Maire dans son cachot même. Il y avait là nonseulement un acte de courtoisie d'un ofQ^ cier qui tenait à garder toujours les allures d'un gentilhomme, mais aussi une protestation très nette contre la brutalité^de M. de Brauchitsch. Le général, nous l'avons dit, ne montrait pour son demi -collègue l'intendant civil, qu'une considération assez restreinte; il le trouvait plus gênant qu'utile et il ne laissa pas échapper cette occasion de lui être désagréable.

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