‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 45 sur 62 · Janvier · texte numérisé non relu

Janvier

Le 3 janvier eut lieu une de ces cérémonies qui avaient toujours pour effet de donner une nouvelle ardeur aux sentiments patriotiques : les derniers honneurs furent rendus, aux frais de la ville, à un capitaine français mort de ses blessures à l'hôpital militaire.

Gomme au jour de l'enterrement du lieutenant Godard, une foule immense accompagna le cercueil au cimetière. Le général de Voigts-Rhelz et un de ses aides-de-camp assistèrent à l'église au service : la musiquo d'un régiment prussien et un détachement de soldats avaient été commandés pour le convoi.

Gette cérémonie était d'autant plus touchante que ce soldat qui venait de mourir pour la défense de notre pays était un Alsacien ; il y avait là une raison de plus pour être douloureusement ému, et nous reproduisons avec une double sympathie les deux discours prononcés sur la tombe de ce compatriote, qui venait de prouver par le sacri/ice de son existence combien nous était attachée la province qu'un ennemi menteur osait déclarer allemande.

M. le docteur Fropo prit d'abord la parole en ces termes:

(( Messieurs,

(( Il n'est point dans nos usages que le médecin accompagne jusqu'à sa dernière

demeure le blessé auquel il a donné ses soins ; mais dans les circonstances actuelles, le médecin s'efface devant l'ami, et c'est à ce titre que je viens lendre un dernier hommage, dire un dernier adieu à un soldat qui a succombé aux suites de ses blessures.

« C'est une vie simple et honorée que je vais retracer en quelques mois, une vie d'abnégation et de dévouement, existence qui a eu cependant ses beaux jours.

(( Intelligent, rempli de zèle et d'activité, de mœurs douces, d'un caractère facile, bienveillant, le capitaine Stoffer avait su se concilier TalTection de ses chefs et de ses camarades et mériter l'estime de tous ceux qui le connaissaient.

C'était une nature nerveuse, délicate, qui vivait surtout par le cœur, et chez laquelle l'énergie morale suppléait souvent à la faiblesse de l'organisme. C'était un de ces braves enfants de l'Alsace qui a fourni tant d'illustrations à la France, tant de héros à nos armées, et qui n'a jamais faibli dans nos jours de revers.

(( Il était entré au service comme engagé volontaire ; il était promptement arrivé au grade de sous-ofGcier ; il était sergentmajor au siège de Sébastopol, où il se distingua dans le service des tranchées et où il fut grièvement blessé. Transportéà Coustantinople, il souffrit longtemps de sa blessure qui n'arriva àguérison qu'en laissant une grande gêne dans les mouvements du genou. Il reçut à son retour en France la croix du Medjidié, et ne tarda pas à atteindre le but de ses espérances : l'épaulette de sous-lieutenant. Quelques années plus tard, nous le trouvons en Italie, où il se distingua à la bataille de Soiférino et reçut à la suite de cette journée la médaille de la Valeur militaire de Sardaigne. Il était lieutenant quand il fut décoré de la croix de chevalier de la Légion-d'Honneur, récompense de ses bons services. Au début de cette guerre, il resta au dépôt pour instruire les recrues et en faire rapidement des soldats. Nommé capitaine au 18^ régiment de marche, il était le 19 septembre au combat de Châtiilon, à la tête de sa compagnie qu'il dirigeait avec l'expérience et rhabiletô d'un ofïicier qui a fait ses preuves, lorsqu'il fut grièvement blessé à la jambe et tomba au pouvoir de ceux qu'il combattait.

(( Transporté à l'hôpital de Versailles, il subit avec un grand courage une opération douloureuse, et lorsqu'il était étendu sur son lit de souffrance, il reportait sa peasée vers ses compagnons d'armes, dont il ignorait le sort, et il regrettait amôrement de n'être plus debout pour soutenir la fortune

de nos armées. Plus tard, quand il sentit ses forces faiblir, ce n'était point sans an certain sentiment d'inquiétude pour l'avenir, qu'il songeait à sa jeune femme et à ses deux petits enfants dont le plus jeune n'aura jamais vu son père, et à l'heure ou l'âme se détache des liens terrestres, il demanda et reçut les secours de la religion avec cette douce résignation qui est le re« flet des âmes pures. Il avait vécu en soldat, il mourut en chrétien,

«Nos regrets,Messieurs, les éloges donnés à la mémoire de celui dont la mort prématurée prive nos rangs d'un brave soldat ne sauraient apaiser la douleur de la famille qui n'a pu assister à ses derniers moments et adoucir l'affreux déchirement de la séparation suprême. Ce sont des pensées plus hautes qui lui porteront la résignation, l'espérance que donne la foi ; ce sont des sentiments que d'autres que nous ont mission d'invoquer.

d Adieu, capitaine Stoffer ! au nom de vos compagnons d'armes, adieu ! Votre souvenir vivra dans le cœur de tous ceux qui vous ont connu, le digne prêtre qui vous a donné les dernières consolations dira aux cœurs auxquels votre cœur appartenait que votre dernière pensée a été pour eux, et qu'une autre vie attend ceux qui comme vous meurent avec la conscience d'avoir toujours noblement fait leur devoir I...

Adieu i »

Après le discours de M. le docteur Fropo, M. Laurent-Hanin, adjoint, prononça les paroles suivantes :

« Mes chers concitoyens,

<( Il y a quelqut.'S jours à peine, la plupart d'entre nous accompagnaient, dans une autre enceinte, un jeune officier qui, comme le capitaine Stoffer, avait succombé à la suite de blessures reçues au champ d'honneur. Il s'était trouvé là des voix éloquentes pour rappeler ses mérites et ses titres à nos regrets, et, au son de ces voix, les cœurs, déjà vivement émus, se sont sentis plus profondément émus encore.

Une de ces voix est dans ce moment étouffée, msus non éteinte; il nous sera donné bientôt, je l'espère, de l'entendre de nouveau.

Je n ai pas besoin de vous dire qui l'a réduite au silence. Si elle n'était captive, ce ne serait pas à moi qu'il appartiendrait de parler ici au nom de notre chère cité de Versailles, naguère si glorieuse, et aujourd'hui...

«Mais je dois m'arrêter là! Les honneurs que l'ennemi lui-même vient de rendre à cette tombe et la sainteté du lieu me commandent de contenir, au moins pour un

moment, tout sentiment de haine et de if engeance...

«Pourquoi une affluence si grande? Ce n'est pas seulement au brave capitaine qui Tient de descendre dans ce tombeau, que tant de personnes sont venues dire un dernier adieu : c'est un hommage qu'elles entendent rendre en même temps à tous ceux de nos vaillants soldats qui tombent au loin sur de nombreux champs de bataille en défendant notre chère patrie.

c( Ici» messieurs, autour de cette tombe, nous sommes tous d'un commun sentiment : c'est l'union dans la mort. Unis»

sons-nous donc aussi dans la vie, et nous conjurerons les orages sanglants qui éclatent sur les nations, la couvrent de deuil, de regrets amers et de haine.

« Brave capitaine Stoffèr, les états de service qui viennent d'être rappelés attestent que tu as fait brillamment ton devoir; Adieu !.. Nul de ta famille ne t'accompagne à ta dernière demeure. La France, quand elle sera relevée de la lamentable situation où elle est tombée, prendra soin de ta veuve et de tes deux enfants : que cette expression de nos espérances et de nos vœux traverse l'espace et porte quelque consolation à tes pauvres délaissés sur les bords de l'Océan. — Adieu ! »

Dans la soirée de ce jour, un officier bavarois tomba ivre-mort sui le trottoir de la rue des Chantiers, en face de la maison de M. Paumié, pharmacien. On avait cru d'abord que la cause de son évanouissement était quelque blessure.

M. Paumié l'ayant fait transporter dans sa

Sharmacie, reconnut l'origine moins noble e sa chute. On étendit cet officier sur le lit d'un soldat allemand logé dans la maison, et le lendemain il se réveilla guéri. Si, par un sentiment d'humanité, les passants n'avaient relevé cet ivrogne, le froid si vif de la nuit, le saisissant, lui aurait très probablement donné la mort, et le lendemain matin, l'autorité prussienne n'aurait pas manqué de crier au guet-apens et à l'assassinat.

Dans cette même nuit, si froide, ilO habitants de Meudon, parmi lesquels il y avait beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants, furent amenés à Versailles entre deux rangées de soldats et déposés à la

Erison. Ils gênaient les assiégeants pour le ombardement, et ils avaient été enlevés subitement de leurs demeures, sans qu'il leur fût permis, suivant l'usage prussien, d'enlever et de faire transporter un seul de leurs meubles. Parmi les vieillards, il s'en trouvait un qui était dans l'impossibilité de

marcher : on l'avait posé dans une brouette, et c'est ainsi qu'il avait été voiture à Versailles. La municipalité accorda immédiatement des secours abondants à ces malheureux et la Commission des réfugiés leur trouva des asiles.

4L Jfinvier,

M. de Brauchitsch commençait à trouver le temps long, plus peut-être que ses prisonniers ; il avait cru obtenir, par l'arrestation du maire et de trois conseillers, le paiement immédiat de 50,000 francs, et il ne voyait personne se disposer à les lui apporter.

Les prisonniers ne demandaient grâce en aucune façon, et, au contraire, ils s'acclimataient fort bien dans leur nouveau séjour. Ils y recevaient des visites de félicitation et de reconnaissance; ils y travaillaient avec beaucoup de calme , et ne parlaient nullement de payer rançon. Se tournant d'un autre côté, M. de Brauchitsch convoqua alors les trois adjoints et les membres du syndicat, pour leur faire , directement, toutes les menaces qui pouvaient à leur tour les amener à composition. Le 4 janvier il les reçut dans son cabinet et recommença pour eux ce long discours qu'il avait déjà prononcé tant de fois. Prenant toutes les pièces du dossier relatif à son cher magasin, il les analysa dans l'ordre chronologique, s'efTorçant de montrer combien l'idée conçue par lui, dès son arrivée, était juste et même paternelle. Cette idée, ditil, de réunir à Versailles des approvisionnements dans une large mesure^ lui avait été inspirée par le sentiment des devoirs que lui imposaient ses fonctions de préfet; chargé de veiller au bien-être et à la conservation des habitants, il avait dû se préoccuper des moyens d'alimentation ; il n'avait fait en cela que répondre aux plaintes qui lui parvenaient de toutes parts sur les vides qui se produisaient chaque jour dans les magasins de vente. II avait donc prescrit à Tautorité municipale de pourvoir dans le plus bref délai possible à combler ces vides. Or, malgré les invitations répétées adressées par lui à la ville pour qu elle le secondât dans l'exécution des mesures qui témoignaient de sa sollicitude, rien de sérieux n'avait été fait; le marché Hirschler n'était qu'une comédie destinée à couvrir un mauvais vouloir incontestable, attendu qu'il n'était pas nécessaire d'aller chercher en Allemagne des denrées consistant en haricots, lentilles, fromage, etc.; denrées qu'il était si facile

de trouver aux environs de Versailles. En tout cas, ces marchandises, à la fin de décembre, non-seulement n'étaient pas en magasin, mais on ne savait même pas quand elles arriveraient à Versailles; pourtant, par toutes les autorisations qu'il avait données, il s'était prêté à tout ce qui pouvait en faciliter le transport par chemin de ier. Quant à cette prétendue circonstance que les mouvements des troupes allemandes et les transports du matériel pour l'armée n'avaient pas permis de se servir des voies ferrées, cela ne le regardait pas. D'ailleurs c'était là un obstacle à prévoir et facile à surmonter : il fallait faire suivre aux marchandises les grandes routes ordinaires, si ces voies étaient les seules ouvertes. C'est donc sciemment, volontairement, par son refus de comprendre ses bonnes intentions et en contrevenant à ses ordres formels, que la ville s'était attirée une amende de 50,000 francs, et ces 50,000 francs, M. de Brauchitscb déclara , en terminant et comme dernier mot, qu'il saurait bien en exiger le paiement.

Ce discours n'avait pas été prononcé sans être l'objet de fréquentes dénégations de la part des auditeurs; et quand il fut terminé, M. Laurent-Hanin prenant la parole, le réfuta avec énergie. Il expliqua tonte la conduite de la municipalité en cette affaire. 11 ne s'était agi nullement de résistance systématique; il s'était agi simplement pour le conseil de ne se laisser aller împi udemmentàaucun actequi fiïtcontraire à ses devoirs envers le pays.Dans Tordre de M. de Brauchitsch, il n'avait aucune raison de voir un acte de sollicitude de l'ennemi envers le vaincu : rien dans tout ce qui s'é tait passé jusqu'alors ne pouvant l'engager à s'attendre à un acte de ce genre. Il y avait donc vu simplement un acte d'autorité qui devait, comme tous les autres, avoir quelque but utile aux Prussiens; à ce titre, il s'en était défié. Il n'hésitait pas à le reconnaître et à l'avouer, il avait longtemps cherché à deviner quelle pouvait être l'intention secrète de M. de Brauchitsch, et il avait étudié les moyens de faire l'approvisionnement demandé sans courir le risque d'être dupe de quelque subterfuge qui l'aurait rendu coupabl»^, au moins par manque de prévoyance. En constituant un syndicat, en faisant des achats en Allemagne, il avait cru trouver le moyen terme qu'il cherchait : la volonté de M. de Brauchitsch était ainsi satisfaite, et la municipalité ne se mettait pas en faute vis-à-vis de la loi et du pays. Le Conseil avait d'ailleurs été amené à attacher bientôt d'autant moins d'importance à cette question que dans rintervalley le com-

merce versaillais s'était spontanément réapprovisionné, et la disette passagère qui s'était manifestée avait disparu; les raisons tirées de cette disette, que H. de Brauchitsch avait invoquées à rorigine pour ordonner la formation d'un magasin, n'existaient donc plus (I). Aussi c'est avec la plus grande surprise que le Conseil avait constaté cette insistance si particalière, si prolongée, pour l'exécution d'un ordre qui n'avait plus de motif saisissable.

Il y avait là, de la part de l'autorité prussienne, quelque chose d'incompréhensible.

Ce qui était encore plus étrange, ce qui attestait une volonté bien arrêtée de ne pas vouloir entendre raison, c'était de ne pas accepter aujourd'hui comme valable l'explication du retard qui s'était produit dans les arrivages des marchandises achetées en Allemagne. Les conseillers ne pouvaient donc pas admettre que la ville eût manqué à ses engagements ou agi déloyalement; ils ne pouvaient pas davantage voter le paiement de l'amende. En présence des mesures prises par M. de Brauchitsch, il ne leur restait, ils le savaient bien, que le droit des faibles, c'està-dire la protestation. Ce droit, ils continueraient à en user.

M. Lasne, premier adjoint, dit simplement à M. de Brauchitsch : « Monsieur, je suis sans doute désigné pour être l'objet de votre premior choix : je m'attends donc à être prochainement votre hôte. »

M. de Brauchitsch ne répondit rien à M. Lasne. Il avait paru un instant frappé des raisons invoquées par M. Laurent- Hanin, mais bientôt, comme revenant à une volonté arrêtée d'avance, il déclara avec une nouvelle vivacité que l'amende était maintenue et serait payée. Après avoir été très patelin, il reprit toute sa dureté insultante, et avant de mettre fin à l'entrevue, il déclara :

1<^ Qu'il rendait les membres du syndicat personnellement responsables d'un plus long retard dans la formation d'un magasin, et que si cette affaire ne se terminait pas rapidement, il formerait lui-même ce magasin en s'emparant des marchandises qu'ils possédaient aujourd'hui chez eux (2).

(1) Au moment où le syndicat avait été chargé de Taire les acliats, le Conseil était convaincu que les marchandises, à leur arrivée, seraient réparties dans les diverb magasins de la ville, et que M. de Brauchitsch ne parlerait plus alors d'un magasin unique, servant de dépôL

(2) Ce qui prouve que M. de Brauchitsch savait fort bien que le réapprovisionnement de la viUe était chose faite.

â® Que le lendemain les quatre prisonniers quil avait ?ous la main prendraient le chemin de l'Allemagne.

3** Qu'à défaut de paiement, le 5 janvier avant midi, de l'amende de 50,000 francs, la seconde amende de 75,000 francs deviendrait exigible.

4** Que la série des rigueurs exercées par lui serait graduée en proportion de la résistance et que l'usage de la force serait poussé aussi loin que l'exigerait la satisfaction à donner à ces mesures.

Cette conférence fut communiquée au Conseil municipal dans sa séance du 4 janvier. D'après l'attitude et les paroles de M. de Brauchitsch, on pouvait s'attendre à de nouvelles arrestations de conseillers, et par suite à la désorganisation plus ou moins complète de l'administration. Le Conseil décida qu'il ne donnerait en aucune circonstance sa démission et qu'il continuerait à rester en fonction tant que ses délibérations seraientlégalementpossibles ; quant au paiement de l'amende et à la formation du magasin, il décida qu'il n'y avait rien à changer à ses résolutions antérieures, et pour bien marquer sur ce point sa pensée et ses intentions, il confirma par un vote nouveau la résolution qu'il avait adoptée dans la séance du 31 décembre, et qu'il avait expédiée à M. de Brauchitsch. En agissant ainsi, le Conseil savait, et d'une façon certaine, qu'il était tout à fait en conformité de pensées avec les quatre prisonniers retenus comme otages.

Les membres du syndicat étaient alors réunis dans une des salles de l'Hôtel-de- Ville ; le vote par lequel le Conseil décidait (qu'il persévérait dans sa ligne de conduite leur fut communiqué, et ils déclarèrent que, pour ce qui les regardait, ils s'associaient aux pensées du Conseil.

Tout en partageant les pensées du Conseil, l«îs membres du syndicat ne voyaient pas la situation tout à fait au même point de vue, et ils croyaient que si l'on continuait à braver les ordres de M. de Brauchitsch, sa vengeance amènerait certainement pour la ville des dommages dont la valeur serait bien supérieure à l'amende de 50,000 francs; par suite de cette considération, ils étaient moins disposés que le Conseil municipal à une résistance absolue.

De plus, dès le premier moment de l'arrestation du Maire et des trois conseillers municipaux, on avait parlé dans la ville de réunir, par une cotisation volontaire,

les fonds nécessaires au paiement de l'amende et au rachat des prisonniers. Le syndicat avait décidé que c'était à lui qu'il appartenait de prendre cette mesure, mais qu'il fallait, avant de le faire, attendre le dernier moment de la résistance possible.

Ces résolutions, prises dans la nuit du 4 au 5 janvier, ne furent pas communiquées au Conseil municipal.

M. de Brauchitsch, le 5, commença « l'exécution militaire » qu'il avait fait pressentir la veille, en envoyant des garnisaires chez les membres du syndicat.

Ceux-ci pensèrent que le moment était venu de payer l'amende et demandèrent à M. de Brauchitsch, en échange, la cessation de toutes les mesures coercitives et la mise en liberté du maire et des trois conseillers. M. de Brauchitsch y consentit, non sans avoir jusqu'au dernier moment fait preuve, dans ses entretiens avec les membres du syndicat, de la plus grossière insolence.

Comme ils avaient demandé l'élargissement immédiat des prisonniers, promettant sur l'honneur d'avoir réuni les 50,000 fr. pour le lendemain matin, M. de Brauchitsch, usant de son succès avec le bon goût prussien, se refusa à ajouter foi à leur promesse, et dit u'un engagement sur l'honneur, pris par es Français, n'avait pas de valeur à ses yeux.

Le lendemain seulement, à une heure de l'après-midi, après que M. de Brauchitsch eut vu, touché et encaissé la somme qu'il venait d'extorquer avec tant d'impudence, le maire et ses trois compagnons de prison furent mis en liberté.

Ils sortaient de prison comme ils y étaient entrés, sans que leur dignité eût subi la plus petite atteinte, et après avoir donné un exemple de fermeté qui honorait la ville entière.

Ainsi se termina cette interminable affaire du magasin. Quant aux marchandises achetées par le syndicat, elles arrivèrent peu à peu; elles furent entassées dans les salles de l'administration des lits militaires, et M. de Brauchitsch, qui avait un instant manifesté la volonté de garder entre ses mains la clef de ces salles, envoya chaque jour un de ses agents, pour s'assurer qu'il n'avait été rien enlevé et distribué chez les négociants de la ville. C'est à peine s'il autorisa, sur des bons spéciaux délivrés par lui, quelques rares prélèvements de petites quantités de seJ, de boîtes d'allumettes ou de bouteilles de cirage! Qu'arriva -t- il? Le 12 mars, au départ des Prussiens, quand on rentra en possession des marchandises, I on les trouva pour la plupart gâtées, et le [syndicat eut la plus grande peine à les

vendre, quoiqu'il consentit à faire une perte considérable sur le prix d'achat. Telle était la conclusion définitive des savantes et paternelles combinaisons économiques de M. de Brauchitsch. Pour résumer a'un mot notre impression, quoiqu'il y ait eu dans toute cette affaire, de la part de M. de Brauchitsch, bien de la brutalité et de la cupidité, il y eut, nous croyons, encore plus d'étroitesse d'esprit {i) et de sot amourpropre. Ayant donné un jour un ordre, il s'était entêté à le faire exécuter au prix des plus flagrantes absurdités, plutôt que de paraître revenir sur ses pas. Conformément à un principe administratif qui est de tous les pays, il était convaincu qu'il est avant tout nécessaire de prouver que l'autorité n'a jamais tort, et pour ne pas amoindrir son prestige aux yeux d'un vaincu, il s'ét^t résigné aux actes que nous avons racontés.

Le bombardement des forts du sud, que l'expulsion des habitants de Meudon avait fait pressentir, commença le 5 janvier, à huit heures i /2 du matin. Lesbatteries prussiennes placées dans le voisinage de Versailles, de Saint-Gloud à Ghàtillon, ouvrirent leur feu en même temps. Avant que le premier obus ne fût lancé, les troupes avaient poussé un hourrah eu l'honneur de leur généralissime. «Vive le roi Guillaume 1» tel fut le cri, destiné à être recueilli par l'histoire, qui retentit tout autour de Paris au moment où, par un retour à des procédés aujourd'hui oubliés, l'armée de siège prussienne allait jeter la mort non plus au milieu de troupes ennemies, mais au milieu de la population civile d'une grande capitale (2).

On était à Versailles tellement accoutumé au fracas de la canonnade, qu'on n'attacha pas d'abord une importance exceptionnelle a ces détonations, mais on s'aperçut bientôt qu'elles étaient plus violentes et plus régulières que d'habitude. Les soldats prussiens s'empressèrent, du reste, d'annoncer que le bombardement de Paris venait de faire un nouveau progrès, et que d'ici à très peu de jours, d'heures même, le fort d'Issy ou de Vanves allait être pris. Les prophéties de ce genre avaient été déjà faites tant de fois qu'elles n'inquiétaient plus ; mais on se sentait malgré soi plus d'angoisse au cœur, en pensant que c'était maintenant sur Paris lui-même que l'ennemi lançait ces obus dont l'écho arrivait si sonore jusqu'à nos oreilles. Jusqu'au

(1) Ce que les Allemands appelleot famUlèrement BomirthHt.

(3) La batterie de Saint-Qotid, qui portait le n* 1, iuit spécialement chargée de battre le Pointpdtt-Jour.

S6 janvier, à minuit, ces détonations ne devaient presque plus cesser^ ni jour ni nuit.

On cherchait à échapper aux tristes pensées que faisait naître le bombardement en recueillant avec avidité les nouvelles, alors assez satisfaisantes, qui arrivaient de la province. On affirmait que Frédéric-Charles avait demandé tout à coup des renforts, et^ en effet, de grands mouvements de troupes avaient eu lieu. Pendant plusieurs jours, on avait vu passer, à Versailles et dans les environs, des régiments nouveaux se dirigeant vers Chartres. Cette concentration avait pour but, disait-on, de s'opposer autant que possible aux progrès de Gbanzv, qui avait réuni au Mans une armée de 200,000 hommes, bien organisée et bien armée, et qui allait marcher vers Paris.

Au nord, c'était Fàidherbe qui arrêtait Manteuffel ; à Test, on parlait avec les plus vives espérances d'une manœuvre deBourbaki, oui pouvait couper la ligne de retraite aux Allemands. Dans la ville, on avait entendu des ofîlciers discuter comme possible la levée du siège, et dire que si Paris n'était pas pris avant quinze jours, l'armée prussienne se retirerait en Alsace et s'y fortifierait. Malgré les télégrammes célèbres que le roi Guillaume adressait à la reine de Prusse, le bombardement ne produisait pas, disait-on, les effets que les assiégeants avaient espérés, et les troupes, qui devaient, le !•' janvier, offrir au roi deux forts pour ses étrennes, s'étonnaient que rien ne parût indiquer une reddition prochaine. La lassitude gagnait de plus en plus les Allemands, tandis qu'au contraire la résolution d'opposer une persévérante résistance devenait universelle dans nos provinces. Une phrase qui courait la France, et oui pénétra alors à Versailles, peignait bien la situation des esprits : « La guerre, disait-on, est à peine à son début, elle ne commencera loradmeni qu'au mois de mars. Jusque-là, il n'y a qu'à user le temps, en créant des obstacles à l'ennemi, sans s'effk'ayer de ses progrès. Plus il se répand sur la surface de la France, plus il rend sa situation difficile, plus il sera aisé, à un moment donné, de le faire reculer ; et une fois qu'il aura reculé, la victoire retiendra aux armées françaises, et la victoire, à son tour, nous ramèn^a des alliés »

En attendant que ces espérances patriotiques se réalisassent, l'ennemi continuait à user de ses droits de vainqueur : le Conseil, dans la séance du S, dut voter un nouvel emprunt de 300,000 fr. pour subvenir aux réquisitions.

6 JfiBTl«r

Le « Moniteur officiel » du 6 janvier publiait la note suivante :

(( Son Ezcellesce M. le lieutenant-général de Fabrice, ministre de la guerre de Sa Majesté le roi de Saxe, nommé gouverneur général des départements de Seineet-Oise, de TOise, de la Somme, de la Seine-Inférieure, du Loiret et d'Eure-et- Loir, est arrivé à Versailles pour prendre possession de son poste. »

Pourquoi Yersailles, qui déjà avait un préfet, recevait-il aujourd'hui un gouverneur? On le sut le lendemain, le Moniteur ayant publié le n décret royal » suivant, rendu dès le 16 décembre, mais qui était resté ignoré :

ODÉCBET ROTAL

« Au Chancelier fédéral et au ministre de la guerre :

a Vu votre rapport du 15 courant, je veux autoriser la formation d'un nouveau gouvernement général, en réunissant les pays occupés situés au Nord de la France.

a Le département de Seîne-et-Oise, faisant jusqu'alors paitie de la division territoriale de Reims, sera réuni au gouvernement général nouvellement formé, dont Je délègue l'administration au Ministre de la guerre de Saxe royale, le lieutenant-général de Fabrice, en lui assignant Versailles comme résidence provisoire.

• Versailles, le 16 décembre 1870.

« Contresigné : a GUILLAUME.

BiSMABK. — ROON. »

M. de Fabrice se crut obligé d'adresser à ses nouveaux administrésla Proclamation suivante, qui n'était qu'une variation banale sur un thème déjà trop connu :

PROCLAMATION

« Sa Majesté le roi de Prusse, général en chef des armées allemandes, du consentement de Sa Majesté le roi de Saxe, mon auguste maître, a daigné me nommer gouverneur général du département de Seineei-Oise, ainsi que des départements du Nord de la France, occupés récemment par les troupes alliées et ne faisant pas partie du gouvernement général de Reims.

« En portant cette nomination royale à la connaissance des départements sus-nommés, je mis en droit d'attendre de la part de leurs populations, ce qui est d'ailleurs dans leur propre intérêt, une conduite cal-'

me et prévenante (l) J'ai aussi le ferme espoir que chacun s abstiendra, soit directement, soit indirectement, de tout acte hostile ou contraire aux intérêts des armées allemands ;

« J'ordonne principalement aux autorités gouvernementales et municipales de suivre strictement les ordres que le gouvernement général leur fera parvenir par ses organes, et les invite à me prêter leur concours pour subvenir, sans trop de difficultés, aux exigences de la situation actuelle.

((Rf^solu de maintenir ef de protéger, autant oue possible, chacun dans sa propriété, ae répartir équitablement les charges et de veiller à la sécurité publique, j espère que je ne serai pas contraint d'user des sévérités résultant des droits de la

guerre.

« VersaUles, le 6 janvier 1871.

« Lf gouverneur général en résidence à Versailles^

Ueuienant-généralf

(( DE Fabrice,

« Ministre d*£taU »

A partir du même jour, le <( Moniteur officiel du département de Seine-et-Oise, »

prit le titre ae a Moniteur officiel du gouvernement général du Nord de la France et de la Préfecture de Seine-et-Oise. »

On ne se rendit jamais un compte bien exact des fonctions que remplissait ce gouverneur général, mais ce que l'on constata tout de suite, c'est qu'il avait Tintention de tenir table ouverte : le maire reçut une réquisition considérable de vaisselle, d'argenterie, de service de table, etc. Le gouverneur s'installa boulevard de la Reine, n^ 57, et la ville dut monter sa maison avec un luxe proportionné à la dignité du nouveau fonctionnaire. M. de Fabrice et ses officiers affectaient d'être très polis, mais de cette politesse particulière et très peu sûre, qui sous- entend que le vaincu la reconnaîtra et y répondra par plus de docilité et de (c prévenance, » selon l'heureuse expression employée par M. de Fabrice. Voici par exemple une lettre fort courtoise, mais très précise, que le baron de Hausen, aide-decamp de M. de Fabrice, écrivait à l'occasion de son installation à Yersailles ; elle montre comment les officiers prussiens en visagaient les fonctions du maire, et à quel genre de requêtes ou réquisitions il fallait que l'administration municipale répondît constamment, sous peine d'amendes ou de violences :

(( Monsieur le Maire,

a Après avoir vu les écuries indiquées dans votre aimable lettre d'hier, j'ai trouvé

ce que cherchait, sealement il faudrait :

a 1^ Dans Técurie rue Duplessis, n*^ 56 :

2 mangeoires, idem 2 rdlelie's.

« â*" Dans la maison boulevard de la Reine, 73, dans la remise qu'on pourrait arranger en écurie, idem 2 mangeoires et 2 râteliers.

« 3® Dans la maison boulevard de la Reine, 30, que je prendrai pour moi^ i lit complet pour ma personne, 2 idem pour mes domestiques, 1 secrétaire et quelques petites tables (si possible).

€ En vous demandant pardon des tracas que je vous fais et en espérant que vous serez bientôt dans l'état de satisfaire à ces besoins indispensables, je suis, Monsieur, votre dévoué serviteur.

. (c Baron de Hausen,

« Aide de camp (1). »

M. de Brauchitscb, peu de temps après l'arrivée de M. de Fabrice, cheingea de domicile, et vint s'installer tout auprès de son gouverneur, dans une autre maison du boulevard de la Reine (n** 67). On raconta qu'il quittait la préfecture parce qu'on trouvait imprudent d'établir si près de la résidence du roi des bureaux où , à chaque instant de la journée, pénétraient des inconnus. Parmi ces inconnus pouvait se glisser un de Ci?$ « francs-tireurs » que la police soupçonnait de vouloir attenter aux jours du roi Guillaume. A mesure que la guerre se prolongeait, les précautions pour assurer sa sécurité et celle de M. de Bismarck augmentaient visiblement.

Dans la matinée du 7, on vit arriver par la rue des Chantiers un détachement de soldats allemands appartenant à des corps différents. On supposa que c'étaient là des débris des régiments décimés dans les engagements qui avaient lieu autour des forts. Quelques jours auparavant, le même fait avait été observé à la barrière de la rue de TOrangerie. D'un autre côté, malgré les évacuations presque quotidiennes sur l'Allemagne, les ambulances regor-

(1) Voici une autre réquisUioo de la cbancellerie prussienne elle-même, envoyée au maire vers la même époque (3t décembre). Je ue peux guère la citer que daoa son texte original :

« Fur das Eundeskanzler-Amt sind zù llefern :

« Zwœlf Handtucber (fur soldateo).

« Ein Ktoseï fur lias Haus rue de Provence, 6.

« Ein Kloseï fur das Haus boulevard de la Reine, 101 , rez-de-cliaussée {Bxcelienz Delbrûck).

« Ver8aillt;s, 30 décembre 1870.

(c Von Zbmicki, « Feld-Pollzei Lieutenant »

geaient de blessés qui arrivaient par centaines. A mesures que des voitures char- §és de convalescents partaient vers l'Esf, 'autres voitures chargées de blessés et de malades arrivaient de l'Ouest. Autant de petits détails qui, observés avec grande attention, commentés tout bas, confirmaient les nouvelles favorables reçues récemment de province.

8 Janvier.

Soit que le vent eût tourné, soit que le brouillard eût suspendu en partie le feu, le bombardement paraissait faiblir ; cependant il avait chaque matin les honneurs du u Moniletr officiel n qui annonçait in- \-ariabIement que le feu avait continué « avec succès, » et que du côté des Allemands, les pertes en hommes étaient nulles ou insignifiantes. Dans la matinée du 8, une batterie prussienne complètement démontée était entrée dans Versailles par la rue des Chantiers, ce qui ne semblait pas d'accord avec ces récits officiels.

Quoi qu'il en fût, le roi et le Prince royal avaient rendu visite aux batteries de siège les plus voisines. Ce fut pour eux la distraction du mois de janvier. Dès que le soleil brillait, le roi Guillaume allait à Meudon ou à Yille-d'Avray (à la Yilla Stern), s'installer à un observatoire d'où il lui était commode de voir bombarder la ville où il avait accepté, si peu de temps auparavant, une somptueuse hospitalité. Le Prince royal se rendait de préférence à Bellevue.

Les officiers supérieurs de son état-major se donnaient rendez-vous à la capsulerie, et de là, toute la compagnie se rendait sur un point élevé et découvert où elle goûtait un grand plaisir à suivre la marche des obus qui aDaieut lomber et éclater dans Paris sur des femmes, des enfants, des hôpitaux et des écoles (1).

• Janvier*

Il y avait une grande habileté, pour la cour de Prusse, à célébrer à Yersailles, et avec un certain éclat, toutes les fêtes qu'elle aurait célébrées à Berlin. C'était montrer, au milieu même de la lutte, une quiétude qui devait avoir le meilleur effet sur le moral des soldats. Le 9 janvier ramenait un anniversaire militaire qui ne fut

(1 > Dans la nuit du 8 janvier, ii y eut dans l'intérieur de Paris 50 victimes (22 morU, 37 blessés). Dans ia nuit du 9 : 48 victimes (12 morU, S6 blessés); à Tbôpital de la Pitié, on fut obligé de descendre les malades dans les caves.

pas oublié. Ecoutons le « Moniteur offi,cieln :

« Son Excellence M. le général de Roon, ministre de la guerre de Sa Majesté le Roi de Prusse, célèbre aujourd'hui même, à Versailles, le 50* anniversaire de son entrée au service de TEtat. Le général de Roon est une des plus grandes gloires militaires de rAllemagne, et son nom s'étend beaucoup au-delà des frontières de l'Europe.

Collaborateur savant et persévérant de la transformation de l'armée prussienne, devenue le modèle de Tarmée allemande tout eatière, il a eu le bonheur de diriger^ en personne le merveilleux mécanisme de l'organisation militaire de la Prusse pendant trois guerres glorieuses,

« Dès le matin, la musique de quatre régiments présents à Versailles est allée porter une sérénade à l'illustre général, dont la résidence avait été décorée, par des mains pieuses et dévouées, de nombreuses guirlandes de chêne et de laurier.

« A neuf heures du matin, Sa Majesté le roi de Prusse est venu en personne féliciter avec effusion le ministre qui a si fidèlement et si glorieusement servi le Roi et sa patrie. Son Altesse Royale le Prince royal est venu, presqu'immédiatemenl après, dans le même but, et, pendant toute la journée, les princes et les officiers et fonctionnaires de tout grade sont allés rendre hommage à cette gloire militaire si pure et si justement admirée. »

Par une fortune singulière, et comme si un jour de fête pour les Prussiens né pouvait être complet sans une exaction contre les Français, M. l'intendant général de l'armée choisit le « jubilé » de son ministre pour frapper la ville de Versailles d'une amende, non pas de cent francs, comme M. de Bismarck, mais de cent mille francs. Voici la note que M. l'intendant général expédia, à ce sujet, à M. de Voigts- Rhetz :

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