INTENDANCE GÉNÉRALE DE L' ARMÉE
« 9 janvier 1871,
«A la cammandanture de Versailles.
<( D'après les renseignements qui nous ont été donnés, le maire de cette ville et la commandanture ont élevé souvent des difficultés à propos des réquisitions faites pour moi-même, . pour les fonctionnaires et les bureaux de l'intendance générale, etc., réquisitions relatives au chauffage et à l'éclairage. On diminue les quantités indi-
quées comme nécessaires, et les objets demandés sont fournis, non-seulement en quantité moindre, mais fort médiocres de qualité. Les frais d'éclairage ont été, par suite, à notre charge pendant longtemps.
Comme cet état !de choses frappe, selon toute vraisemblance, un grand nombre d'officiers, en même temps que nous, et que la livraison des objets nécessaires au logement est la plus nécessaire de toutes les contributions de çuerre imposées aux communes ennemies, j'ai l'honneur de demander à la commandanture d'imposer à la ville une réquisition extraordinaire de cent mille francs, à payer en deux jours, au
plus tard.
Cette réquisition sera appliquée à payer les objets manquants que nous nous procurerons, et à indemniser les officiers et fonctionnaires des dépenses auHls ont dâ faire pour l'éclairage et le chauf-
fage.
Cette contribution devra être payée à la caisse de l'administration des vivres de
l'armée.
« Prière de cammuniquer cette décision. »
M. l'intendant général trouvait, non sans raison, que le bois fourni par la mairie fumait; mais il ne pouvait en être autrement, les Prussiens ayant brûlé en trois mois tout le bois sec que la ville possédait. Il n'avait pas tort non plus en affirmant que la mairie employait toutes sortes de procédés, et même de ruses, pour être aussi méôagère que possible de l'huile à brûler et des bougies, qui étaient demandées en quantités incroyables, évidemment exagérées ; mais si le bois vert fumait dans la cheminée de M. l'intendant, ou si l'huile de sa lampe ne donnait pas une lumière aussi nette qu'à Berlin, y avait-il là un motif suffisant pour introduire subitement 100,000 francs dans la « Caisse de l'administration des vivres », c'est-à-dire dans la caisse particulière de M. l'intendant? M. de Voigts- Rhetz, raisonnant moins commercialement que son collègue, ne le pensa pas; dans cette circonstance, où il était un peu luimême pris à partie, il se fit spontanément le protecteur de la municipalité, et grâce à ses démarche?, Versailles échappa à « l'amende » dont elle avait été trappée d'un ton si leste par M. l'intendant général.
Si M. l'intendant général trouvait que a selon toute vraisemblance » la Mairie mesurait aux officiers le bois de chauffage avec trop de parcimonie, elle en fournissait cependant encore assez pour que les officiers missent à peu près tous
lesjoars le feu dans auelque cheminée.
Plusieurs de ces incendies faillirent avoir de graves conséquences. Précisément quelques jours avant que M. l'intendant écrivît sa lettre, la maison rue Satory n^ 1 avait été menacée par uq de ces feux de cheminée, qui risqua de prendre de grandes proportions. On réussit à Téteindre. Le propriétaire de la maison ayant exprimé son mécontentement à Tofficier prussien qui avait été la cause de cet incendie, celui-ci s'excusa en répondant et en répétant avec le ricanement sec et insolemment ironique familier au Prussien :
« ConslrucUon française l Construction française m T^
Après enquête, on constata qu'il avait voulu dire par ces mots, que cet incendie était un service rendu, puisqu'il donnerait l'occasion à un Français de faire une construction. Tels étaient les « mots spirituels » des Prussiens, quand ils voulaient se signaler par des a saillies, » et nous prouver que sur ce chapitre comme sur tous les autres, ils nous avaient complètement dépassés,
10 Janvier
Il n'est pas de bonne fête sans lendemain.
Le 9, avait été célébré, par des banquets et par des libations de vin de France, le jubilé du ministre de la guerre de Sadov^a et de Sedan ; le iO, il y eut à l'hôtel occupé par la Commandanture, tout voisin de l'hôtel occupé par M. de Roon, une (( Soirée musicale et dramatique, » que le Moniteur officiel avait annoncée et à laquelle assista, avec l'état major du général M. de Yoigts-Rhetz, un certain nombre d'officiers. Pendant que les obus, résonnant jusqu'à Versailles avec une intensité extraordinaire, tombaient h Paris sur Tambulance du Yal-de-Grâce, sur l'hospice de la Salpétrière et allumaient huit incendies dans le quartier du Luxembourg, un groupe de nobles prussiens applaudissait à Versailles les Jurons de Cadillac elles Noces de Jeannette.
1 1 Janvier
Toute cette nuit, le bombardement fut mené avec une vigueur tout à fait exceptionnelle ; les détonations se suivaient avec une telle continuité, que l'on n'entendait plus qu'un roulement ininterrompu ; l'horizon du côté de Paris était en feu comme pendant les soirées orageuses d'été. Le matin, on aperçut des nuages épais de fumée |
du côté de Meudon : le château venait de biûler. Pendant toute la journée, la lutte entre les canons des forts et les pièces des assiégeants se maintint aussi vive. Vers une heure, le Mont-Valérien tonna à son tour avec une grande énergie. Jamais le duel d'artillerie n'avait été aussi fonnidable.
XZ Janvier
Le 12, dans la matinée, de nombreuses troupes partirent dans la direction de Paris ; les postes furent relevés avant l'heure habituelle par la landwehr. On en conclut que les Prussiens avaient subi des pertes en résistant à une des sorties faites par les défenseurs des forts. On épiait alors avec plus d'attention que jamais le retour des troupes, qui avait lieu d'habitude dans la soirée ; on se plaçait dans l'ombre, le long des arbres des avenues, et on comptait les hommes de chaque bataillon, pour tâcher de deviner les pertes ; si on avait pu constater des éclaircies sensibles, on se réjouissait et on courait répandre la nouvelle de tous côtés.LesPrussiens,qui n'étaient pas sans se douter de la surveillance qui s'exerçait sur eux, cherchaient de leur côté à la tromper. Les officiers ne faisaient rentrer leurs détachements dans la ville que lorsque la nuit était déjà très sombre; ils leur faisaient faire des marches et des contre-marches pour déguiser leurs mouvements et leur nombre, mais toutes ces précautions ne servaient à rien ; quand la journée avait été mauvaise, quand il y avait eu beaucoup de morts, les malédictions lancées contre Bismarck ou Guillaume par quelques soldats trop sincères nous donnaient les renseignements que nous désirions. Dans une chambre oii couchaient plusieurs fantassins, l'un d'eux avait collé au mur un portrait de M. de Bismarck, détaché d'un journal illustré. Au retour d'un de ces combats du mois de janvier, combats très meurtriers, et qui se renouvelaient alors constamment autour des forts, un soldat, en rentrant dans cette chambre, sa jeta avec fureur sur l'image maudite, la déchira et la jeta dans le feu.
Un de ses camarades l'ayant blâmé, il s'ensuivit une querelle violente qui dura pendant toute la soirée. Dans ces petits faits, qui se reproduisaient chaque jour sous des formes différentes, il y avait pour nous une preuve, constatée avec bonheur, de la désorganisation morale qui peu à peu se faisait dans les troupes allemandes. Les simples soldats étaient et se disaient ouvertement exténués par cette
guerre sans fin qu'ils avaient commencée avec enthousiasme, mais que, depuis Sedan, ils ne continuaient plus que par discipline, et pour obéir à des calculs et à des ambitions politiques qu'ils ne pouvaient partager. Parmi les officiers, s'il en était beaucoup qui ne respiraient toujours que la destruction totale de la France, d'autres qui, il est vrai, n'exprimaient leurs pensées qu'à la dérobée, déploraient en termes émus et élevés le prolongement d'une lutte qui envenimait chaque jour davantage la haine entre deux peuples, dont l'union et l'affection mutuelle pouvaient être si utiles an progrès général.
En même temps que l'autorité militaire rétrécissait sa ligne de Peu autour de Paris, l'autorité administrative resserrait l'étau dans lequel elle avait enfermé la population civile de Seine-et-Oise. M. de Brauchitsch avait sans doute été froissé de voir que certains maires, à commencer par le maire de Versailles, se permettaient de prendre, de temps en temps, des arrêtés d'intérêt local sur lesquels ils avaient complètement oublié de le consulter ; il voulut leur rappeler par une décision bien nette
au'ils vivaient, non pas en France, comme s continuaient à le croire, mais bien en Prusse, dans une province prussienne, et que, par conséquent, tous leurs actes devaient recevoir la consécration de leur préfet légitime, M. de Brauchitsch.
Le 12 janvier, il inséra à son Moniteur l'arrêté suivant, qui réglait l'activité des maires, et qui, de plus, suivant l'usage, ouvrait par une nouvelle amende une nouvelle source de revenus pour sa préfecture :
« Nous, Préfet de Seine-et-Oise, (( Arrêtons :
(( 1^ Tous les actes officiels des maires du département devront être soumis, avant leur publication, à l'approbation du Préfet et MM. les Sous-Préfets.
« 2^ MM. les maires des communes des arrondissements de Versailles, de Rambouillet et de Mantes devront faire approuver leurs actes ofOciels à la Préfecture de Versailles.
u 3<* MM. les maires des communes des arrondissements de Gorbeil et Ëtampes soumettront leurs actes à l'approbation de M. le sous-préfet baron de Feilizsch, à Gorbeil, tandis que ceux de l'arrondissement de Pontoise s'adresseront à M. l'assesseur de régence Schmidt, sous-préfet à Pontoise.
« 4<^ Après l'approbation de chaque acte officiel, publié dans les communes du département, MM. les maires des communes respectives voudront en envoyer deux exemplaires à la Préfecture.
(( ^° Chaque publication, faite sans l'ap* probation prescrite ci-dessus, sera punie d'une amende de 200 fr.
« Le préfet de Seine-et-Oise, (( Brauchitsch. »
M. de Brauchitsch, à Versailles, en fut pour sa peine : il partit sans avoir jamais reçu le plus petit arrêté à n approuver. » ,
18 Janvier
Le 13, il eut une autre idée. Comme le maire n'avait jamais obéi à l'arrêté prussien qui ordonnait de dresser la liste des habitants de la ville au-dessous de 46 ans, pouvant être appelés sous les drapeaux, M. de Brauchitsch imagina un moyen, du reste très ingénieux, pour posséder instantanément cette liste. Il fit lithographier à un très grand nombre d'exemplaires et distribuer dans chaque maison de la ville des tableaux de recensement sur lesquels les habitants devaient indiquer leur nom , adresse, âge, lieu de naissance , profession, etc., le tout sous peine d'amende et de prison. Dans les trois jours, les tableaux devaient être remplis et remis à la Préfecture. M. de Brauchitsch réussit ainsi à avoir à sa disposition une liste sans doiiie assez complète des habitants de Versailles, ce qui, croyons-nous, ne lui rendit pas de bien grands services. Rien n'indique qu'il ait tiré parti de ce recensement dont le seul effet fut d^inquiéter la population et do lui faire, une fois de plus, sentir et maudire le joug prussien (1).
Cette petite vexation disparut an milieu des événements bien plus graves qui préoccupèrent alors Topinion. Au moment même où certains nouvellistes affirmaient que des troupes françaises avaient été vues dans les environs de Dreux, on apprenait, à ne pouvoir en douter, que l'armée de Chanzy, sur laquelle on avait fondé tant d'espérances, veinait d'essuyer au Mans une défaite
(1) Le nom très genoanlque, très guttural de M. de Brauchitsch, qui fut alors tant de fols prononcé, avait reçu à Versailles, dans la prononciation populaire, une slnipliÛcaUon asseï pittoresque : ou l'appelait le préfet Bronchite. Le nom de M. le général de Voigts-Bhelz, qui n'était pas moins rebelle aux lèvres françaises, avait été francisé de même, on disait : te général Forteresse^ nom qui se trouvait convenir assez bien à Tofûcier chargé d'expédier tous nos prisonniers eo Allemagne.
décisive, dans laquelle 12 à 15,000 prisonniers français ^l'taient restés entre 1e.s mains de Frédéric-Charles. Le Mans, aprèi celte défaite, était réoccupé comme Favait été Orléans, un mois auparavant. Un nombre considérable de canons avait été pris, la déroute avait été complète • . .
. L'annonce de ce désastre qui, les jours suivants, se confirma en s'aggravant, jeta un nouveau découragement dans les esprits. Encore une fois on retomba du haut des rêves de délivrance auxquels on s'était laissé aller. Bien des esprits, ranimés par les succès de Chanzy et de Faidherbe, avaient retrouvé leur confiance
[presque entière, et à un tel point que 'état-major, irrité de voir les Versaillais si incrédules sur leurs progrès, avait un instant pensé à faire passer 20,000 prisonniers par Yersailles, afin de convaincre une bonne fois les habitants du grand quartier général, <( par un spectacle à la Sedan, »
de la réalité des défaites qu'ils persistaient à mettre en doute; on renonça à ce projet. <( C'est dommage, disait ironiquement un journaliste allemand, qu'on ne donne pas ce coup d'œil à la population versaillaise , car elfe tient tout ce que nous disons pour des hâbleries, et quand même elle verrait 20,000 prisonniers, elle soutiendrait qu'il n'y en en a que 500 (1). »
On amena du moins, en guise de trophées indiscutables, quelques pièces de canon et deux mitrailleuses, qui furent exposées sur la place d'Armes. Elles étaient toute la Journée entourées de soldats prussiens, qui les examinaient avec curiosité. Pour nous elles étaient, en effet, des témoignages trop péniblement certains des revers subis par l'armée de la Loire.
Cette semaine fut une des plus lugubres de l'occupation. Trop de catastrophes arrivaient coup sur coup. Ce n'était pas assez de savoir que jour et nuit des obus éclataient dans Paris, où chacun avait des parents, des amis; il fallait cncoi*e, au même instant, apprendre des désastres tels que celui du Mans. L'âme était comme surmenée de déceptions et de désespoir ; on avait beau chercher à se raidir pour conserver de l'énergie, on se sentait à la fin inondé d'une tristesse invincible, insurmontable.
Tout, d'ailleurs, conspirait h abattre et à assombrir ; la saison était brutale comme la destinée ; l'hiver continuait à se montrer d'une rigueur inconnue à notre climat.
Quand le soir venait, on aurait voulu se
0] « Manivill der hicsigen Bevœlkerung, und mit Recht, ein Schauspiel à ta Sedan bereiten, etc.» ¥^3011611husen. Tagebuch vom franzosischen' Kriegsschauplatr, r vol., p. 10M04.
réfugier dans le sommeil, mais pouvaiton s'endormir, quand à chaque minute l'air retentissait et vibrait de ces détonations violentes qui allaient porter tant de morts dans Paris? On se levait, on allait aux écoutes à sa fenêtre ; on y guettait les lueurs saccadées qui se projetaient à rhorizon; chaque coup qui frappait l'oreille était précédé d'une rapide illumination du ciel que Ton suivait comme si on avait pu y apercevoir l'effet de l'obus dont elle annonçait le départ ; on en interro-
f^eait la direction, on voulait à toute force ui faire dire quelque secret du siège; mais bientôt le froid glacial de la nuit obligeait le veilleur à s'écarter de sa fenêtre, et il regagnait son lit où le poursuivait encore en rêve l'écho de ce canon éternel. — Le matin, au réveil, il fallait, n'eût-on qu'à traverser la rue, passer à travers ce fourmillement de soldats prussiens, qui, désormais acclimatés dans notre ville, étaient si bien installés, que nous avions plutôt l'air d'être chez eux qu'ils ne semblaient être chez nous. Us avaient fait peu à peu Versailles à leur image; après trois mois et plus d'occupation, la ville n'était plus qu'une caserne prussienne, soumise au mécanisme minutieux d'une inflexible discipline. Tous les aspects auxquels nos yeux étaient accoutumés avaient changé, et partout les regards rencontraient une transformation qui rappelait l'envahissement chaque jour plus complet de Tcnnemi. Il n'était pas un seul édifice qui ne fût devenu le siège de quelqu'une de leurs administrations militaires ou civiles ; il n'était pas une maison qui, sur sa porte même, couverte d'inscriptions à la craie, ne portât l'empreinte et la preuve de la présence de soldats et d'officiers. Leurs canons étaient sur nos places, leurs chariots sur nos avenues, leurs régiments dans nos casernes, leurs malades partout où ils avaient pu en mettre, leur souverain à la Préfecture, leurs généraux dans les grands hôtels, leurs magasins d'approvisionnement dans les gares : il était impossible de faire un pas sans se heurter à eux. Sortait-on de la ville pour leur échapper, et allait-on du côté du parc, après avoir franchi des barrières garnies de leurs postes, on trouvait leurs officiers caracolant au Tapis-Vert ou patinant sur le canal. A Trianon, c'était M. de Bismarck lui-même qu'on risquait de rencontrer, faisant sa course quotidienne à cheval ; revenait-on par le boulevard de la Reine, on pouvait apercevoir M. de Moltke, à pied, enveloppé dans un grand manteau, faisant, lui aussi, une promenade dans les environs de son hôtel, se reposant; par cette paisible distraction, des
méditations et des calculs dans lesquels il passait ses laborieuses journées (1).
M. de Braucbitsch avait raison : nous n'étions plus en France, puisque la vie prussienne s'était substituée partout à la vie française. Le réseau de fer jeté sur nous s'était chaque jour resserré un peu, et au mois de janvier, il ne nous laissait plus en liberté un seul mouvement, une seule pensée.
Et cependant, malgré cet étouffement sous lequel nous vivions, et qui paraissait surtout intolérable les jours où les mauvaises nouvelles se succédaient sans relâche, nous étions obligés de reconnaître que notre sort, dans une grande ville comme Versailles, était matériellement très doux, comparé à celui des habitants des villages occupés. Nous en eûmes encore une preuve le 13 janvier, car nous dômes encore une fois assister à une art ces scènes d'expulsion auxquelles les Prussiens procédaient avec le sang-froid le plus persévérant.
Dans la soirée, un nouveau groupe d'habitants de Meudon arriva par l'avenue de Paris, entre deux haies de soldats qui les
Eoussaient de temps en temps avec leurs aïonnettes pour les faire avancer plus vite. Tous étaient de pauvres gens très mal vêtus; plusieurs étaient très âgés, et ils marchaient, sous la conduite de leurs guides, avec une résignation muette qui attestait combien ils avaient déjà été dressés à la souffrance par leur vainqueur. Ils furent conduits à la brasserie Reinert, transformée en une auberge gratuite par la Commission des Réfugiés.
Ce qui était encore plus lamentable à voir que ces expulsés, c'étaient les paysans qui de temps en temps arrivaient à Versailles, venant parfois d'un village éloigné de 30 ou 40 lieues, où ils avaient été requis avec leurs voitures et leurs chevaux pour faire quelque transport utile à l'armée allemande. Pendant plusieurs jours, parfois pendant des semaines entières, un régiment gardait ces paysans à son service, en leur faisant endurer, avec une impitoyable cruauté, des souffrances, des humiliations dont il est impossible de se faire une idéo.
Constamment injurif^?, roués de coups de crosse, decoups de pieds, de coups de poing, souffletés, ne recevant aucune nourriture ni pour eux ni pour leurs chevaux, obligés de
(1) Parfois aussi, nous a raconté un ténioin de sa vie, quand il avait l'esprit trop fatigué des travaux militaires, il aimait h prendre dans la bibliothèque de son hôte quelque bon roman français, et ce cerveau puissant savait mettre de côté pendant une lieurc toutes ses préoccupations, pour se complaire à la prose magistrale de George Sand.
mendier çà et là les aliments qui les soutenaient, dormant où ils pouvaient, ils étaient enfin renvoyés avec des insultes quand les soldats n'avaient plus besoin d'eux. On les voyait alors arrivera l'Hôtel-de- Ville, leurs vêtements en lambeaux, couverts de boue, se traînant à peine, dans un état de maigreur effrayant, réduits par la douleur et les privations à une espèce d'état d'abrutissement et d'hallucination qui leur avait ôté l'usage de la parole. Ils savaient à peine dire d'où ils venaient, ce qui leur était arrivé ; ils ne pouvaient guère exprimer qu'une pensée : « nous voudrions manger un peu et partir vite pour sauver nos chevaux. » — On leur donnait à manger et ils partaient, pour être peut- être repris en route par un autre régiment, qui les rejetait dans l'horrible existence à laquelle ils avaient cru échapper,
15 JuBVier»
Le i5, le maire reçut la pièce officielle suivante, par laquelle le nouveau gouverneur se mettait en règle envei-s la municipalité, pour user du droit le plus recherché de tout administrateur prussien :
<c Général-Gouvernement
de Versailles. « Versailles, 15 janvier 1871.
« Monsieur le Maire,
« J'ai l'honneur de vous annoncer qtie, dès à présent, vous sej'ez tenu de satisfaire à toute réquisition faite directement de la part du gouvernement général résidant à Versailles.
(( Ces réquisitions porteront la signature :
« 1" De S. E. le Gouverneur, ou
« 2° Du major Konig von Midda, chet d'état-major, ou
(( 3° Du soussigné.
« Par l'ordre du Gouverneur :
(( Baron de Hausen, « aide de camp. »
10 Janvier.
Le i6, on npprit que ce gouverneur ne fermait pas encore la liste des fonctionnaires imposés à la ville. A M. de Fabrice vint s'adjoindre M. de Nostiz-Wallwitz, nommé « commissaire do l'administration civile du gouvernement général. »
Ce « commissaire » publia aussi, le 16 janvier, sa proclamation, rédigée selon la formule habituelle :
(( Sa Majesté le Roi de Prusse, comman*
dant en chef des armées allemandes, ayant daigné me nommer commissaire civil auprès du gouvernement général du Nord de la France, je viens de prendre possession de mon poste.
« Appelé à diriger l'administration civile des départements de Seine-et-Oise, de rOise, de la Somme, de la Seine-Iuférienre, d'Eure-et-Loir et du Loiret, en tant qu'ils sont et seront occupés par les troupes allemandes, je prendai à tâche de rétablir l'ordre troublé par les événements des derniers mois, et de répartir d'une manière équitable les charges imposées aux habitants par l'entretien des troupes et le rétablissement du matériel de guerre.
(( J'espère que les autorités communales, dans l'intérêt de leurs communes, me seconderont dans mes efforts^ en se soumettant de bonne volonté aux mesures que prendra le gouvernement général pour arriver au but proposé.
« J'ai le ferme espoir que mes ordres seront respectés et dûment exécutés, autant de la part des autorités que des habitants des contrées dont l'administration m'est confiée, et que, pour sauvegarder mon autorité, je ne me verrai point forcé de recou'rir à des moyens que je n'emploierais qu*à regret.
« Versailles, le 16 janvier 1871.
(( Le commissaire civil,
« DE Nostiz-Wallwitz,
« Conseiller intime des finances • de Sa Majesté le roi de Saxe. »
Gomme le commandant de place, comme le préfet, comme le gouverneur, le commissaire civil avait le droit personnel de réquisition. Il en usa avec une modération que l'on peut apprécier par la lettre suivante, écrite (en français) au maire, quelques jours après son installation :
(( Monsieur le Maire,
« J'avais la bonne intention d'épargner à la ville le prix d'une remise pour toute la journée, mais ayant attendu en vain depuis deux jours la voiture que j'avais requise pour quelques heures seulement, je vous demande de mettre à ma disposition, dès demain, une calèche à deux bons chevaux, dont je pourrais me servir à toute heure,
Î>our des courses en ville et en dehors de a ville. Si Téquipage convenable à ma position ne se trouve pas à Versailles, je vous prie de vous le procurer à Saint-Germain ou ailleurs. Mais je vous préviens que si le cocher ne vient pas prendre mes ordres demain m^tin à huit heures, je saurais bien trouver les moyens pour faire savoir
aux autorités municipales les égards qu'elles doivent au chef de l'administration civile du gouvernement général.
a Agréez, monsieur le maire, l'assurance de ma haute considération.
« DE Nostiz-Waixvitz, « gouverneur civil. »
Le titre officiel de M. de Nostiz-Wallwitz était « commissaire civil auprès du gouvernement générale, mais la sinécure dont il avait été honoré avait si peu d'utilité que lui-même n'en connaissait pas bien le nom. Son chef, M. de Fabrice, montra combien il lui était difficile de trouver quelque chose à faire : jaloux de M. de Brauchitsch, et voulant comme lui publier au n Moniteur ofâcieln des documents signés de son nom, il fut obligé de réimprimer un décret du roi Guillaume, en date du 13 août, prescrivant « l'abolition de la conscription }) et une autre ordonnance non moins connue, sur la responsabilité des communes en cas d'attaque des soldats, etc. Il réédita aussi l'ordonnance prescrivant aux maires de dresser, dans les huit jours, la liste des habitants au-dessous de 46 ans.
Mais la municipalité de Versailles n'obéit pas plus à cette sommation du a gouverneur » qu'elle n'avait obéi à celle du « préfet. »
Dans la soirée du 17 janvier étaient arrivés à Versailles un grand nombre d'officiers, venant des divers régiments cantonnés autour de Paris. Ils avaient été appelés au grand quartier général par une convocation qu'ils avaient dû garder secrète, afin que les assiégés ne pussent apprendre que, dans la journée du 18 janvier, beaucoup de corps seraient privés de leurs chefs. En même temps, on avait fait venir aussi les drapeaux d'un grand nombre de régiments. Les chevaliers de la Croix de fer de première classe avaient été également appelés.
La solennité pour laquelle on avait fait toutes ces invitations était celle que la Prusse attendait depuis si longtemps déjà :
la transformation de son roi eu empereur.
A midi sonnant, le roi Guillaume quittait la Préfecture et se dirigeait vers le château. Les détails de cette fête, qui, du reste, ne fut pas favorisée par le temps, restèrent inconnus des Versaillaiâ : ils virent seulement la voiture du roi, précédée d'une escorte de gendarmes, traverser la place d'Armes, à un moment où elle était remplie de troupeaux de moutons et de bœufs, et de fîles de chariots d'approvision-
nement, qui servirent de haie improvisée au cortège royal. Ce prologue de la solennité n'avait rien d'imposant. Quant à la solennit<è elle-même, on avait cherché à la rendre aussi éclatante que possible, et surtout à lui donner le caractère d'une revanche historique définitive contre Louis XIV. Je laisse, comme d'habitude, le Moniteur officiel de M. de Bismarck raconter à sa manière cette fête prussienne :
« Versailles a été aujourd'hui le théâtre historique d'un des événements les plus considérables des temps modernes. Dans une cérémonie qui a eu lieu dans la galerie des Glaces du château, S. M. le roi de Prusse a solennellement accepté la couronne de l'empire d'Allemagne.
« Le 18 janvier est l'anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, et pour perpétuer le souvenir du jour mémorable où, il y a 170 ans, Frédéric 1" a ceint la couronne royale, la file des ordres est célébrée chaque année au château royal de Berlin (1).
« Dès dix heures du matin les députations des différents corps de troupe, ainsi que les illustrations militaires et civiles à Versailles et des environs, se sont assemblées dans les grands appartements de Louis XIV. Au centre de la galerie et adossé aux fenêtres qui donnent sur le parc, un autel avait été dressé. Le fond de la galerie des Glaces, du côté du salon de la Guerre, était orné d'une estrade sur laquelle se trouvèrent les porte-drapeaux avec les drapeaux et les étendards de tous les régiments de la 3' armée.
« S. M. le roi, précédé de S. Exe. M. le comte de Pûckler^ grand maréchal de la maison et de la cour et de M. le comte de Perponcher, maréchal de la cour, et suivi des princes de la Maison royale, des princes souverains et non souverains de l'Allemagne, ainsi que des princes héréditaires, est entré à midi et a pris place en face de l'autel. Aussitôt le service divin commencé, et M. le prédicateur de division Rogge a fait une allocution dans laquelle il a, avec une éloquence remarquable, relevé le caractère à la fois religieux et historique de la cérémonie. Après le service divin, S. M.
(1) n est singulier que M. de Bismarck n'ait pas senti qull y avait une espèce d'insulte pour l'Allemagne à rattacher la fondation de Tcmpire germanique à un anniversaire personnel de la maison de Holienzollern. C'était vraiment dire avec trop de franchise que la proclamation de l'empire n'était qu'un nouvel agrandissement de la Prusse. 1\ y avait là plus d'enivrement que de politique. M. de Bismarclc du reste ne faisait que montrer cette hardiesse d'arrogance que les Allemands du midi reprochent tant au caractère Prussien, et qui le font tant détester en Allemagne*
le roi s'est avancé jusqu'au fond de la galerie et a pris place sur l'estrade.
a On remarqua alors à côté du roi S. A, R. le Prince royal, S. A. R. le prince Charles de Prusse, frère du roi, grand-maître de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem , feldzeugmester général et chef de l'artilierie, S. A. R. le prince Adalbert, amiral, S. A. R. le grand-duc de Saxe-Weimar, S. A. R. le grand-duc d'Oldenburg, S. A.
R. le grand-duc de Bade, S. A. le duc de Keburg, S. A. le duc de Saxe-Meiningen, S. A. le duc de Saxe-Altenburg, LL. AA.
RR. les princes Luitpold et Othon de Bavière, LL. AA. RR. le prince Guillaume de Wurtemberg et le duc Eugène de Wurtemberg, LL. AA. RR. les grands-ducs héréditaires, S. A. le prince héréditaire Léopold de Hohenzollern, S. A. le duc de Holstein, etc., etc.
« Les princes de la Maison royale, les grands-ducs, les ducs et les autres princes se sont tenus à droite et à gauche de Sa Majesté.
« M. le comte de Bismark, chancelier, a pris place à droite de l'estrade, le chef d'état-major général, comte de Moltke, le chef de l'état-major général de la 3* armée, général de Blumenthal, ainsi que les généraux commandant?, les membres de l'étatmajor, les officiers de tous grades, les conseillers du ministère des affaires étrangères et une foule de personnages illustres se sont trouvés du même côté de l'estrade, sur toute la longueur de la galerie. S. Exe.
M. le baron de Schleinitz, ministre de la Maison du roi, S. Exe. M. Delbrûck, président de la chancellerie fédérale, S. Exe.
M. de Fabrice, gouverneur-général des départements du nord de la France, M. le général de Voigts-Rhetz, commandant de Versailles, M. de Nostiz-Wallwitz, commissaire civil, M. de Brauchitsch, préfet de Seine-et-Oise, étaient également au nombre des assistants.
a S. M» le roi entouré, par ses ordres, des drapeaux du i" régiment de la garde, s'est adressé aux princes en prononçant l'allocution suivante :
a Illustres princes et alliés I
« D'accord avec tous les princes ailemands et les villes libres, vous vous êtes associés à la demande qui M^a été adressée par S. M. le roi de Bavière de rattacher à la couronne de Prusse , en rétablissant l'empire d'Allemagne, la dignité impériale allemande pour Moi et Mes successeurs. Je vous ai déjà, illustres princes, ainsi qu'à Mes hauts alliés, exprimé, par écrit. Mes remerciements pour la conflance que vous M'avez manifestée et Je vous ai fait part de
Ma résolution de donner suite à votre demande. J*ai pris cette résolution dans Tespoir qu'avec l'aide de Dieu Je réussirai à remplir, pour le bonheur de rAllema^ne, les devoirs attachés à la dignité impériale.
Je fais part de Ma résolution au peuple allemand, par une proclamation, en date d'aujourd'hui, que J'ordonne à mon chancelier de lire.
<( S. Exe. M. le comte de Bismarck, chancelier, a ensuite lu (1) la proclamation adressée par Sa Majesté au peuple allemand :
« Au Peuple allemand,
te de Dieu
joui*s Auguste (1) » de l'Empire, non pas en conquérant, mais en prodiguant les dons et les richesses de la paix sur le terrain du bien-être, et de la liberté et de la morale I