GUILLAUME
« s. A. R. le grand-duc de Bade, après avoir salué le roi, a alors acclamé Sa Majesté comme Empereur d'Allemagne. L'Assemblée entière a répété trois fois l'acclamation. A ce moment l'émotion était à son comble. Tout près du roi se trouvait le drapeau du bataillon des fusiliers du régiment des grenadiers du roi, traversé par les balles de Wissembourg. L'Empereur d'Allemagne a embrassé le Prince royal et les autres membres de la famille royale et a donné cordialement la main aux princes. Sa Majesté Impériale, du haut de l'extrade, a ensuite reçu les hommages de toute l'assemblée. Précédée des grandes charges de sa cour et suivie de tous les princes, Elle a passé devant le front des différentes députations en adressant les paroles les plus gracieuses et les plus engageantes aux personnes de mérite et jusqu'au simple soldat. La musique militaire a exécuté l'hymne national et des marches triomphales pendant que l'assemblée s'est séparée sous l'impression d'avoir assisté au plus grand événement du siècle, n
Au repas que l'Empereur offrit aux officiers délégués, on porta des toasts nombreux à l'Empereur, à la Maison royale prussienne, etc., et les troupes reçurent un thaler par homme pour se joindre à ces toasts. Ce présent encourageait officiellement des réjouissances qui le soir remplirent les chambrées et les cabarets de cris et de chants enthousiastes.
Pendant que le roi Guillaume et son chancelier jouissaient ainsi de l'accomplissement de leurs rêves, le maire de Versailles rendait compte au conseil municipal d'une grande réunion de charité, provoquée par les délégués de l'Angleterre, qui s'était tenue la veille à l'Evêché. Dans cette réunion, on avait nommé un Comité international, chargé de répandre les sommes immenses que l'Angleterre, émue par les récits de ses journaux, venait de souscrire spontanément pour réparer quelquesunes des ruines qui servaient de berceau au nouvel Empire.
<( AU Feupie auemana,
« Nous, Guillaume, par la grâc( roi de Prusse, savoir faisons :
« Après que les princes allemands et les villes libres Nous ont adressé l'appel unanime de renouveler l'Empire d'Allemagne, la dignité impériale allemande qui n'a pas été exercée depuis 60 ans, et après que dans la constitution de la Confédération allemande des dispositions y relatives ont été prévues. Nous avons considéré comme un devoir envers la patrie de donner suite à cet appel des princes et des villes alliées, et d'accepter la dignité impériale allemande.
« Conformément h Ces dispositions, Nous, et Nos successeurs, porterons désormais, rattaché à la couronne de Prusse, le titre impérial dans toutes nos relations et affaires de l'Empire allemand, et Nous espérons en Dieu qu'il sera donné à la nation allemande de mener la patrie, sous l'enseigne de son antique puissance, vers un avenir heureux.
« Nous acceptons la dignité impériale dans la conscience de Notre devoir de protéger, avec la fidélité allemande, les droits de l'Empire et de ses membres, de sauvegarder la paix, de défendre l'indépendance de l'Allemagne appuyée sur la force réunie de son peuple. Nous l'acceptons dans l'espoir qu'il sera permis au peuple allemand de jouir de la récompense de ses luttes ardentes et héroïques dans une paix durable et protégée par des frontières capables d'assurer à la patrie des* garanties contre de nouvelles attaques de la Fram^e et dont elle a été privée depuis des siècles.
(( Quant à Nous et à Nos successeurs de la couronne impériale, puisse la divine Providence Nous accorder d'être le « tou-
(1) « AUzeit mehrcr. » Cette traduction est celle du (I) « D'une voix vibrante et pleine de joie,» m\ Afoniieur officiel, UilétdX^xmwli le perpétuel augmenailleurs un témoin oculaire allemand. i tateur.
m JuBTler.
L'empire allemand était fait. Pour célébrer la naissance de cet enfant de la campagne de France, la fête la plus naturelle était une bataille. C'était là le véritable baptême qui convenait au nouveau- né. La grande sortie du 49 janvier sembla venir à souhait pour répondre à la pensée célèbre de M. de Bismarck : Ma politique doit s'accomplir par « le sang et le fer. »
Dès le matin du i9, on s'aperçut à Versailles que l'alarme venait d'être dunnée aux troupes prussiennes. Les soldats étaient encore engourdis des réjouissances et des abondantes libations de la veille au soir, lorsqu'il leur fallut marcher au feu en toute hâte. Des batteries d'artillerie partirent au grand galop par l'avenue de Picardie ; les batteries de réserve, qui restaient d'habitude sur la place d'Armes, furent attelées. Toute la garnison était en mouvement; des aides de camp arrivaient à tout moment, emportant des ordres ou en rapportant aux officiers supérieurs groupés sur la place d'Armes. Versailles, pour la troisième fois, se trouvait à l'arri ère-plan d'uD combat qui, peu à peu, paraissait prendre plus d'importance, et qui se rapprochait rapidement. La direction du vent avait, pendant la matinée, rendu peu perceptibles les détonations du canon, mais vers 11 heures, on commença à les entendre très distinctes, très nourries, et elles devinrent bientôt continuelles; on distinguait même la fusillade. Les Parisiens, évidemment, avaient avancé.' « Vers midi, parurent quelques prisonniers français, noirs de poudre, les vêtements déchirés, mais l'attitude fière et résolue. L'un d'eux, trompant la surveillance peu sévère de son escorte, s'arrêta un instant près d'un de ces groupes qui saluaient nos soldats avec émotion, et qui cherchaient le moyen d'échanger avec eux quelques mots rapides.
Il annonça que le combat durait depuis six heures du matin, que les Prussiens se repliaient de tous côtés, que nous marchions sur le parc de Saint-Gloud et sur les bois de la Maimaison. En même temps, un officier de rétat-major prussien lançait en passant, à un de ses camarades, ces mots qui parvinrent à d'autres oreilles : Nous atOYtë perdu Moniretout ! (1). »
Mais, en présence de cette attaque, M. de MoUke avait tout de suite tiré parti de la merveilleuse organisation donnée à son système de communications télégraphiques, et à 1 heure, par toutes
(1) Pigeonneau, /. c.
les barrières de la ville, on voyait arriver des masses énormes de troupes venues à marches forcées de tous les environs et qui avaient reçu l'ordre, aussitôt exécuté, de se concentrer à Versailles. Ce fut un nouvel envahissement qui rappelait celui du 19 septembre. Les bataillons épais défilaient en rangs serrés les uns après les autres, obéissant avec un ensemble et un calme parfaits à des ordres donnés sans bruit, et presque à demi-voix. Cette nouvelle garnison, qui instantanément avait remplacé celle que « l'alarme » venait de conduire au feu, se rangea, l'arme au pied^ sur l'avenue de Paris. Tout l'espace compris entre la place d'Armes et la Mairie était noir de troupes, qui n'attendaient qu'un signal pour marcher au secours de leurs camarades, si Montretout tardait à être repris. Au moment même où nous pouvions concevoir quelques espérances, cette immense quantité de troupes fraîches, concentrée si rapidement, nous démontrait combien il serait difficile aux Parisiens d'atteindre le quartier çénéral. Il fallait d'abord anéantir ces régiments de réserve, formés presque tous de landwehr, c'est-à-dire composés d'hommes d'une solidité exceptionnelle, qui frappait d'autant plus qu'à côté d'eux s'étaient rangées des réserves de la Bavière. C'était la première fois que des régiments bavarois pénétraient dans la ville, et leur vue faisait d'autant plus apprécier l'armée prussienne.
Autant d'un côté la tenue, l'attitude^ la discipline étaient parfaites, autant de l'autre tout semblait livré à une espèce d'abandon. Ces troupes se traînaient péniblement au lieu de marcher de ce pas prussien,, si ferme et Si bien rhythmé; l'uniforme, qui, chez les hommes de la landwehr, était aussi correct qu'au début de la campagne, avait perdu chez les Bavarois toute régularité; ce désordre et ce laisser-aller autorisaient l'orgueil des officiers prussiens, et le dédain qu'ils ne se faisaient pas faute de manifester pour leurs alliés.
Pendant que tous ces mouvements s'exécutaient, pendant que par les grilles des Chantiers, de l'Orangerie, de Saint-Germain, arrivaient à chaque instant des régiments nouveaux, la population civile de Versailles, comme au 21 octobre, s'était groupée sur les avenues, épiant avec anxiété les incidents qui pouvaient lui faire deviner les péripéties de la lutte. Selon l'usage, les barrières avaient été rigoureusement fermées, et des patrouilles à cheval parcouraient les rues, prêtes à réprinaer toute apparence de démonstration hostile.
Noyés ainsi au milieu de ces masses de
troupes ennemies, les habitants de Versailles étaient bien peu à craindre, cependant rétat-major ne négligeait contre eux aucune précaution. Certains officiers semblaient comme irrites d'être obligés, au moment même d'un combat, de respecter la vie de ces Français quïls avaient sous les yeux, et dont l'attitude semblait souvent les braver. Une petite scène, qui se passa avenue de Paris, témoigne bien de cet état d'esprit. Sur la passerelle pavée qui joint la place d'Armes à l'avenue de la Mairie s'était, vers i heure, établie une de ces marchandes ambulantes qui vendaient des liqueurs aux troupes prussiennes. Elle avait été bien vile entourée de soldats qui accouraient à elle, en quittant leur rang, pour lui faire des achats. Au moment où elle était toute à sa vente, un officier supérieur venant delà place d'Armes se dirigeait rapidement vers la mairie en suivant la passerelle. Il marchait avec l'allure prussienne, raide, renversé en arrière, l'air rogue. Cette vieille femme se trouvait sur la ligne inflexiblement droite qu'il suivait. Elle lui tournait le dos, à demi agenouillée auprès de son panier pour y prendre des liqueurs. En arrivant à elle, sans s'arrêter, il lui lança au passage un violent coup de poing qui l'envoya rouler à terre, et il continua sa route, le visage immobile^ mais animé de cette sauvage expression de fureur que prenaient tant d'officiers prussiens, dès qu'un Français semblait leur faire ombre de résistance.
Le roi Guillaume, après avoir passé en revue, sur la place d'Armes, une partie de sa landwehr, était parti dans la matinée du côté de Saint-Germain, accompagné d'une nombreuse escorte. Vers 4 heures de l'après-midi, on le vit revenir et rentrer à la Préfecture. Ce retour était de mauvais augure, et en effet on apprit bientôt que Teffort sur Montretout n'avait réussi qu'un instant. Par l'avenue de Picardie arrivèrent de nouveaux groupes de prisonniers, l'uniforme déchiré, souillé de boue, la fi gure hâve, l'air désespéré. Dans un de ces groupes, on remarqua un vieux sergent, sans képi, courbant la tête, semblant tout honteux de paraître ainsi devant des compatriotes. La vue de ces braves soldats si abattus par leur défaite excita plus que jamais la sympathie et l'élan des habitants de Versailles. Malgré les coups de crosse et les menaces rauques des soldats prussiens qui gaidaient ces prisonniers, on voulait à toute force leur donner du pain, du tabac, de l'argent. M. Moreau, marchand de couleurs, lança à un soldat son porte-
monnaie , il reçut un coup de crosse dans la poitrine ; il se récria, on Tarrêta brutalement et on l'emmena aussitôt en prison, où il resta jusqu'au lendemain. M. Gastey, pour avoir fait une tentative du même genre, vit s'étancer sur lui, comme un larieux, un soldat qui lui asséna un coup de poing(l).Du reste, pendant toute la journée, les patrouilles à clieval s'étaient de même signalées par des brutalités.
Tout cela n'était cependant que peu de chose à côté de ce qui allait se passer dans la soirée.
Les régiments raasfsés sur l'avenue de Paris étaient partis peu à peu dans différentes directions, mais les troupes de la landwehr reçurent Tordre de passer la nuit à Versailles, sans doute pour être toutes prêtes à prendre part au combat qui recommencerait le lendemain matin. Vers 9 heures, ces troupes se répandirent à leur fantaisie et sans billets de logement dans le quartier du boulevard de la Reine, de Glagny et de Montreuil. Les soldats, guidés par leurs officiers, envahirent de force les maisons et s'y installèrent en se signalant par des excès qui étaient encore inconnus dans notre ville. Lorsque la porte d'une maison ne s'ouvrait pas par suite de l'absence de l'habitant, ils la forçaient ou la fendaient à coups de hache. Ils pénétrèrent ainsi dans un grand nombre de maisons inhabitées qui hirent livrées à un pillage complet. « Toutes les fois que M. Trochu fera une sortie, nous viendrons tout cass3r à Versailles, » disait un de ces soldats résumant d'un mot les résolutions et la conduite de ses camarades. Glagny surtout fut saccagé. Toute la nuit se passa à faire des perquisitions dans les caves et les armoires, et le lendemain matin, les soldats, en partant, pliaient sous les fardeaux qu'ils emportaient. Une partie des objets fut chargée sur des voitures. Les officiers assistaient à ce pillage du grand quartier général sans faire aucune observation. Tout parut bon à être pris. Il serait impossible de dresser la liste des objets volés dans cette seule nuit. Couvertures de laine, draps, nappes, serviettes, pomm.es de terre, viande, savon, confitures, bière, vin, bois, casseroles, vêtements de toute sorte, caleçons, bas, chaussettes, robes et linge de femme , montres et bijoux , châles de dentelle, argent," couverts, foulards, rasoirs, vaisselle, tels sont quel-
(1) M. Gastey a tenu pendant toute l'occupaUon un journal très intéressant quMl a bien voulu nous communiquer et qui nous a maintes fois fourni des détails précis dont nous avons proflté dans notre r<^cit. J'ai également Uré beaucoup d'uUles renseignements du Journal de M. Laurent-Hanin.
qaes-uns des vols que constatèrent, le lendemain , les plaintes et les rapports de police, mais ce qu'il y a de curieux, c'est que là même où les soldats ne volaient pas, ils avaient soin de tout culbuter, de tout briser. Par exemple, dans la maison de M. Girardet, le graveur suisse, non-seulement la cave fut pillée, mais les objets d'art, dont la maison était remplie, furent jetés et dispersés dans le jardin ; les tableaux furent crevés, les gravures déchirées, et tout mis dans un état de bouleversement inexprimable. En entrant dans cette demeure, on n'aurait jamais pu croire que le désordre qu'on y trouvait était 1 œuvre d'une seule nuit; les soldats s'é taient, de la cave au grenier, livrés à une espèce d'orgie de dévastation (1).
On constata ainsi, dans cette circonstance, de quel esprit étaient animés les régiments de la landwehr de la garde, composés en général d'hommes mariés, qui représentaient assez exaclement la moyenne de la bourgeoisie allemande. Chez les paysans qui formaient la masse de l'armée régulière, il y avait certes bien souvent de la grossièreté, de la colère aveugle, mais assez rarement de la froide méchanceté. Plus d'un, logé dans une famille pauvre, se mettait au ménage avec une»
certaine bonhomie, et cherchait à gêner le moins possible, u Je suis ici parce que je suis soldat, parce que Bismarck l'a voulu, mais je n'ai pas de haine contre les Français, »
telle était la parole qu'on entendait assez souvent. Ces aveux confidentiels étaient plus rares dans les régiments de la landwehr. Là on retrouvait davantage les idées et les manières d'agir de l'officier noble du parti féodal. Ce qui semblait de règle dans ces troupes, c'était la haine âpre et comme maladive de la France, c'était le besoin delà détruire. Lel9janvier,onlesvit,àVersailles, se réjouir d'avoir trouvé, pour leur part, l'occasion de saccager une ville de ce pays maudit, qu'on leur avait appris, dès l'école, à détester. Il n'y avait plus là seulement un acte d'obéissance passive ; il y avait comme la satisfaction d'une passion personnelle et une initiative réfléchie mise au service d'une pensée de haine. Déjà, dans le combat du 21 octobre, ils avaient donné des preuves de cet esprit de vengeance. « Es gab keinen Pardon; » (2) « ils ne faisaient pas de merci, » avoue un historien allemand, en racontant ce combat. — « La landwehr veut être comme les turcos, )) dit à un Versaiilais un autre allemand du grand quartier général. La jour- Ci) A Montreuil, le fourneau économiqne fut pillé, (î) ZcWlcke. Von Weissemburg bis Paris, P. 269.
née du 19 janvier attesta, en effet, que, si les turcos sont considérés en Allemagne comme des pillards, les bourgeois composant la landwehr de la garde ont les titres les plus légitimes à la même renommée.
20 Janvier
Dans l'après-midi du 20 janvier, les batteries de réserve de la garnison allemande rentrèrent dans Versailles et reprirent leur position accoutumée sur la place d'Armes.
Peu après, arrivèrent de très nombreux soldats français, faits prisonniers à Saint- Gloud et à Montretout. La prison de la rue Saint-Pierre était trop étroite pour eux, car ils étaient plus de 350(1); ils furent conduits à la caserne de la rue de Noailles, ûù ils reslèrent jusqu'à leur départ pour la Prusse. La façon dont ils y furent traités est retracée dans une lettre du casernier Pidancier, adressée au protecteur habituel des prisonniers, M. Hardy :
« Arrivés vers six heures du soir, les prisonniers se trouvaient dans le dénûment le plus complet et manquaient de fout. Vous allâtes à la mairie pour leur faire envoyer de suite de la paille pour se coucher et quelques aliments. Par suite de vos démarches, une voiture de paille arriva vers sept heures, mais les cavaliers prussiens qui occupaient la caserne voulurent prendre la paille pour leurs chevaux, et ce n'est qu'en déployant une grande fermeté et une grande énergie, et en leur reprochant amèrement leur cruauté que ma femme parvint à faire entrer une partie de cette paille dans le manège, pour le coucher des prisonniers. Vers neuf heures du soir, pendant votre absence, nos nombreux compatriotes demandèrent de l'eau; j'allai en chercher avec ma femme et mon voisin, M. Vitter; nous fûmes les seuls qui, à ce moment, osèrent entrer dans la caserne, mais à peine étions-nous arrivés que les soldats de la landwehr chargés de garder ces prisonniers^ furieux de la terreur
(1) Le directeur des prisons de Selne-et-Olsc,M. Couasol, avait fait tous ses efforts pour empocher l'envahissement de cette prison par les Allemands; après avoir longtemps résisté. Il avait dû céder à la force. Dans le cours des négociations qui eurent lieu à ce sujet. Il avait Indiqué, comme pouvant servir aux Allemands pour leurs prisonniers, la caserne du génie, contigue à l'Hôtel de Ville, mais le général et le préfet avaient repoussé cette proposiUon, « parce que ce bâ- Ument, disalenMIs, ne contenait aucune cellule propre à Isoler les hommes de distinction qu'ils pouvaient avoir à enfermer, et parce que la prison se trouvant placée ainsi en face de la préfecture ojccupée par le Roi, le cœur si sensible de Sa Majesté serait affligé de voir constamment sous ses yeux passer dès prisonniers. »
que les Français leur avaient inspirée la yeilley et n'osant maltraiter publiquement les prisonniers, se jetèrent sur nous, cassèrent nos cruches et nous maltraitèrent cruellement, ma femme et moi, à coups de crosses de fusil. Ma femme reçut une blessure à la joue et une très forte contusion au côté; je fus jeté dans la boue, où on continua à me frapper, malgré l'intervention de ma femme, qui cherchait à me protéger, oubliant ses propres blessures. Mon voisin, M. Vitter, avait pu s'échapper et était allé chercher du secours ; il vous rencontra dans la première cour de la caserne et vous mit en quelques mots au courant de ce qui se passait; indigné, vous saisîtes la lanterne, et, guidé par nos cris, vous arrivâtes à notre secours. Je n'oublierai jamais l'émotion que je ressentis en ce moment, seul et abandonné au milieu de ces barbares; je me croyais perdu; votre arrivée me ranima; votre présence fit sur nos cruels ennemis l'effet d'un coup de foudre; vous les forçâtes à cesser leurs mauvais traitements en les menaçant de vous plaindre à leurs chefs et en leur adressant les plus violents reproches sur leur indigne conduite, puis vous vîntes me relever, car je ne pouvais me relever seul, et, appuyé sur vous et sur ma femme, je pus rentrer chez moi.
(( Vous vous occupâtes alors de vos prisonniers. J'avais grand'peur pour vous en vous sachant seul au milieu de ces misérables, que je voyais vous lancer des regards furieux; mais votre attitude calme et ferme leur en imposa, et aucun d'eux n'osa vous rien faire (1). »
Les officiers français faits prisonniers en même temps que ces 350 soldats furent autorisés à prendre leur repas à V Hôtel de France, où logeait le commandant de place.
On essaya par eux de savoir quelques détails sur la sortie de la veille, mais ils ne purent donner que de très vagues éclaircissements; ils se plaignaient d'avoir été abandonnés et de s'être ainsi trouvés tout d'un coup entourés par l'ennemi, mais ils ignoraient le résultat définitif de l'affaire.
Ce qu'il y avait de certain, c'est que le combat avait été sanglant. Les ambulances regorgeaient. Pendant toute la nuit, on avait entendu rouler les voitures qui amenaient des blessés. Déjà beaucoup d'entre eux avaient succombé. Les soldats allemands, quoique victorieux, avaient l'air consterné. Les pertes éprouvées, la persistance de la lutte^ le peu de progrès appa-
(1) Voir rintëressante brochure publiée sous le Utre : Lettres et rapports constatant tes services rendus par M, Hardy aux prisonniers français.
rent du siège ne leur permettaient pas de ressentir une joie bien grande de leur victoire. Ils étaient exténués de ces combats ««ans cesse renaissants qui n'amenaient aucun résultat visible, puisqu'aucun fort n'était pris.
21 JsBTier
Pendant toute la journée du 21, malgré le départ de la landv^ehr, les mouvements de troupe continuèrent; on remarqua que, renouvelant une tactique connue, plusieurs régiments, musique en tête, repassaient à diverses reprises dans les mêmes rues. Le soir, douze nouvelles voitures d'ambulance entrèrent dans la ville ; depuis le 19, cent soi xante-sppt voitures surchargées de blessés allemands avaient été ainsi comptées aux diverses barrières du côté de Paris.Cependant le Afonûear prussien n'accusa qu'une perte de 400 hommes. On remarqua aussi une voiture pleine de fusils à aiguille.
Les blessés français avaient été recueillis à l'Hôpital militaire. Parmi eux se trouvaient plusieurs gardes nationaux. L'un d'eux, qui mourut le 21, était un volontaire de soixante-quatre ans, chevalier de la Légion d'honneur. Plus de deux mille personnes escortèient ses restes au cimetière.
Dans la semaine qui suivit le 49 janvier, les enterrements de gardes nationaux ou de soldats français se succédèrent presque chaque jour. Tous furent Tocf^asion de manifestations qui pour être silencieuses n'en étaient pas moins émouvantes. Par un commun accord, il s'était formé dans la ville une sorte de confrérie patriotique qui s'était imposée pour devoir de rendre les derniers hommages à tous les soldats et officiers français qui succombaient dans une de nos ambulances. Des couronnes de feuillages veitsetdes écharpes tricolores étaient déposées sur le cercueil et sur la croix de la fosse. Â un moment où le drapeau prussien flottait sur tous les édifices, c'était avec une profonde émotion qu'on voyait reparaître, les couleurs nationales pour honorer les restes de soldats morts en dt^fendant Paris. Peu à peu, on avait appris à Versailles à montrer sa haine pour l'étranger par des signes qu'il ne pouvait ni méconnaître ni punir.
Irritée de ces témoignages de reconnaissance rendus parla population versaillaise aux gardes nationaux tués le 19 janvier, l'autorité prussienne répondit par cet article de son Moniteur^ où elle insultait son ennemi :
« Parmi les victimes françaises de la sortie du 19 de ce mois, on a trouvé des
gardes nationaux revêtus de cottes de mailles destinées à protéger leurs corps sur toutes les faces. Cette introduction d'armes défensives du moyen âge dans les rangs d'une armée de noire époque prouve d'une part la pusillanimité de certains bourgeois de Paris, et d'aufre paît un défaut gra/e daos l'organisation de l'inspection n)iiitaire. Malheureusement les cottes de mailles n'ont pas résisté aux balles allemandes dont la force était telle que les corps des victimes, malgré la protection dont ils avaient cru devoir se munir, ont été traversés de part en part. Nous ne parlerons pas âe ceux des gardes nationaux qui a> aient protégé leur poitrine et leur dos de lambeaux de couvertures de laine.
Le comique d'un tel équipement a un côté trop triste, car nous voyons les pauvres ménagères bourrant leurs maris,au moment de l'adieu suprême, de ce talisman qui ne les a pas empêchés de devenir la proie d'une guerre scandaleusement prolongée par les iautes d'un gouvernement entêté. »
Quelques joursplas tôt,le même Moniteur avait également tourné en ridicule les articles trop véridiques que publiait le Journal des Débats et dans lesquels il racontait les effets des obus que lançaient dans Paris les batteries prussiennes. Il faut reproduire ces ironies, application du principe cher à M. de Bismarck que .tout mauvais cas est niable :
« Quiconque a lu le rapport du Journal des Débats sur les effets produits par le bombardement de Pfiris, doit supposer que nos obus, au lieu d cire chargés de poudre, sont chargés de matière intelligente et particulièrement cruelle. Qu'est-ce à dire? Dans la rue Gay-Lussac, c'est une ambulance qui a été atteinte; dans la rue d'Enfer, c'est un pauvre jardinier qui laisse une veuve de 19 ans avec deux enfants; dans la même rue une pauvre dame malade; sur l'avenue de l'Observatoire deux femmes, la mère et la fille ; sur le boulevard de Port-Royal, deux nourrissons ont failli être atteints, attendu que le coup a passé entre leurs berceaux ; dans la rue de Vanves encore une femme avec deux jeunes ûlles; tels sont les victimes choisies par ces boulets mal intentionnés y sans égards et néanmoins peu dangereux.
« La composition de ce tableau ne manque pas de couleur, mais de vérité : deux berceaux, des vieilles dames malades, des mères et des filles innocentes, des ambulances que l'imagination doit peupler de blessés et de malades : évidemment le peintre a voulu toucher le spectateur, mais
l'artifice est trop évident pour qu'il ait pu remplir son but. »
De son côté, et pour répondre à sa manière au Journal des Débats^ M. de Bis* marck publiait dans son Moniteur une circulaire de six colonnes, avec tableaux à l'appui et dans laquelle il affirmait avec mdignation devant l'Europe que l'armée française avait pendant la guerre donné l'exemple de toutes les cruautés les plus révoltantes. C'est au moment oh paraissait cette éloquente dépêche que M. de Moltke écrivait au général Trochu qu'il rectifierait le tir de ses batteries, de manière à ne plus lancer d'obus sur les ambulances, «dès que le brouillard aurait cessé. »
A toutes les angoisses du siège se mêlait alors pour les Versaillais une autre cause de tristesse ; depuis quelque temps la poste prussienne distribuait gratuitement et à profusion le Drapeau^ journal où la cause bonapartiste était défendue avec passion ; d'un autre côté on avait répandu une Pro^ damation de Henri V aux Français, datée (ides frontières de France;» ces publications nous faisaient entrevoir de bien douloureui«es perspectives pour notre avenir, car il était déjà trop certain que dès que la guerre avec Télranger serait terminée, elle serait remplacée par des discordes civiles.
M Janvier.
Un pillage assez considérable eut lieu le 22 janvier dans la caserne de la guerre, rue de la Bibliothèque. Le régiment français qui occupait cette caserne avait, à son départ de Yersalltes, caché une grande quantité de caisses et de malles dans une chambre dont on avait muré l'entrée. Les Prussiens ayant découvert la cachette s'emparèrent de tous les objets qui y étaient renfermés; soldats et officiers avaient mis là tout ce qu'ils possédaient de plus précieux ; tout fut enlevé.
G )mme d'habitude, on chercha à empêcher ces vols en rappelant aux Prussiens que le roi Guillaume et le Prince royal, à leur entrée, avait solennellement promis le respect des propriét'^s privées, mais comme d'habitude, ces observations ne furent accueillies que par ua sourire ironique, et les Prussiens procédèrent ouvertement au partage de l'argent et des bijoux qu'ils avaient découverts.
La municipalité recevait chaque jour
des plaintes de plus en plus vives sur les exigences que Beaucoup d'officiers prussiens montraient pour leur nourriture; exigences d'autant plus injustes que la caisse municipale, conome nous l'avons dit, versait ti es exactement à la caisse militaire allemande autant de fois 6 francs par jour que la ville contenait d'officiers.
M. Lasne, premier adjoint, résolut de tenter une nouvelle démarche pour faire cesser ce mode particulier de pillage. Il se rendit chez le général commandant de place, et lui soumit la rédaction d'uue affiche en deux langues que l'administration municipale se proposait de faire placarder dans la ville, afin ae porter à la connaissance de tous que les habitants n'étaient nullement tenus de fournir la nourriture aux officiers allemands, puisque la mairie faisait, pour solder cette nourriture, un versement quotidien considérable entre les mains du général prussien. M. de Voigls-Rhetz, naturellement loyal, ne put d'abord que donner son approbation à cet avis, et il en avait autorisé l'affichage, quand, tout à coup, il revint sur sa première décision, et déclara que cet avis no pouvait pas être affiché dans la ville ; il ne fallait l'afficher que dans l'intérieur de la Mairie, parce que, dit-il, « posée dans la ville, cette afliche causerait peut-être à quelques officiers un mouvement d'irritation qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour la mairie. » Quant à contresigner l'avis, il s'y refusa nettement.
Ainsi, chose curieuse, le général commandant de place ne se croyait pas assez fort pour empêcher les officiers placés sous ses ordres de se livrer à nn abus qu'il était le premier à regretter. Il aurait craint de paraître, aux yeux de ses compatriotes, trop favoriser les Français, s'il avait pris des mesures efficaces pour assurer l'exécution des conventions conclues avec nous. Il fallait que le droit de la guerre restât, au moins pour Tofficier, pour le noble, le droit de malmener le vaincu à sa fantaisie.
Le Conseil municipal prit acte des déclafations du gén/^ral, et fit poser l'affiche dans la salle de la commission des logements, mais n'étant pas contresignée par les autorités prussiennes, cette affiche n'avait naturellement aucune valeur pour les Allemands.
Dans la même séance, le Conseil vota de nombreux crédits pour continuer à payer, aux lieu et place de TEtat, les traitements des fonctionnaires et employés des châteaux de Versailles, de Trianon, de Saint-Cloud, de Villeneuve- l'Etang, de la Malmaison. Un
crédit aussi irrégulier, mais non moios utile, fut également voté pour avances au parquet du tribunal ; en l'absence de la gendarmerie, le procureur de la République avait à solder des frais inusités pour la poursuite descrimes et délits; ils'adressa au maire qui, sans tenir compte des divergences de vues qui s'étaient produites entre lui et le président du tribunal, proposa et obtint le crédit extraordinaire demandé par le parquet.
Dans une des boîtes à lettres de la ville, on avait trouvé et apporté à la mairie une trentaine de lettres mises par mégarde dans cette boîte par des soldats allemands.
Le maire jugea que l'état de guêtre n'autorisait pas pour lui la violation du secret des lettres privées, et il remit scrupuleusement ces correspondances au commandant de place. Il y avait là une leçon indirecte donnée aux autorités qui, encore à ce moment, faisaient un si indigne u&age des lettres des habitants de Paris, saisies dans les ballons. Les Allemands n'apprécièrent pas sans doute la diCTérence des procédés, car ils s'abstinrent de toute espèce de remerciement.
28 Janvier
A la séance du Conseil du 23, M. de Magny, pour la troisième fois, rendit compte à ses collègues de l'administration des fourneaux économiques, œuvre municipale qui rendait plus de services à la population à mesure que l'occupation, se prolongeant, amenait plus de misères. Pendant le mois de décembre, 13,529 portions de bouillon ou viande avaient été distiibuées;628 réfugiés, adultes et enfants, avaient été nourris tsntretenus et occupés à divers travaux (4), 811 indigents de la ville avaient reçu 7,967 portions de bouillon et viande, et 6,498 livres de pain. Des aliments avaient été également fournis par réquisitions imprévues, d'une part à des paysans amenés à Versailles comme convoyeurs par les troupes allemandes et quH celles-ci se refusaient à nourrir; d'autre part à des prisonniers de guerre français de passage dans la ville.
Le Conseil, après la lecture du rapport de M, de Magny, vota des remerciements à ses zélés collaborateurs et une nouvelle subvention de 9,000 francs à l'œuvre. Cette œuvre, d'ailleurs, venait de recevoir un secours inespéré de 5,000 francs, donné par ces généreux Anglais qui avaient été
(1) Les enfants, comme nous Tavons dit plus haut, étaient envoyés dans les écoles et habillés par les soins si dévoués de M. Rimhault.
envoyés par diverses Sociétés pour soulager les misères causées en France par la guerre.
Le maire avait été extrêmement ému des preuves de sympathie qui lui avraient été données par les représentants de ces sociétés anglaises avec lesquels il avait été en rapport ; il aurait voulu que TAngleterre reçût de nous un témoignage de reconnaissance digne de sa charité si délicate et si ardente ; trouver un moyen d'exprimer avec éclat cette reconnaissance de la France, ce n'était pas chose facile dans les circonstances où nous nous trouvions; il Ini vint l'idée très heureuse de prier un poète connu et respecté de tous, Emile Deschamps, de parler au nom de la patrie.
Emile Deschamps, malgré ses 80 ans, malgré sa cécité presque complète, n'avait pas voulu déserter Versailles, où cependant son âge, ses infirmités l'exposaient à plus d'un péril, car si Alexandre de Humboldt avait, eu 1814 et 18i5, fait envoyer par Blûcher une sauvegarde au vieux poète Ducis, habitant alors aussi Versailles et âgé aussi de 80 ans, il ne s'était trouvé, dans l'état-major prussien de 1870, aucun de ces protecteurs pour le vénérable Emile Deschamps. Heureusement le maire veiU lait avec sollicitude sur le poète et il l'exempta, autant qu'il fut en lui, de toutes les charges de la guerre. Mais Emile Deschamps n'en ressentait pas moins vivement toutes les souQrances que l'occupation faisait peser sur nous, et il le prouva par le poème touchant qu*il écrivit à la fin de janvier et auquel il donna pour titre ; Versailles et les Anglais. Nous croyons pouvoir le publier dans ce recueil de documents; c'est ici que tiouve sa place la plus naturelle cette œuvre inédite de cotre excellent et regretté concitoyen, œuvre qui est peut-être la dernière qu'il ait écrite, car il devait mourir bien peu de temps après.
VERSAILLES ET LES ANGLAIS Janvier 1871.
Noble sans Tanltés, simple et Jamais vulgaire, Versailles, poétique et si fleuri naguère.
Près du grand mouvement calme el libre séjour, Te voilà cliargé d'ombre au souffle de ia guerre. Et la nuit sans éioile a remplacé le Jour !...
Déjà, dans tes quatre paroisses
A doublé, comme leurs angoisses,
Le chiffre de les indigents!...
Hélas!... et, vieillards, enfants, femmes,
Gliassés de leurs logis en flammes,
Combien déjà de pauvres gens.
Par les rafales et ia neige
Et quelques vaches pour cortège,
Tout haletants et presque nus
Dans ton hospitalière enceinte.
Invoquant ia charité sainte.
Des cantons voisins sont venus !•..
Manne du ciel, féconde oasis dans le sable,
La Charité, — si douce à tous les fronts plies, —
C'est le miracle encore des pains multipliés,
La flamme inextinguiblf^, el Tonde intarissable!
Chaque fols que ses mains viennent à s'entr'ouvrir.
Elle en laisse tomber les plus célestes choses;
Comme un jeune rosier qui, sûr de refleurir,
Prodigue à tous les venls ses roses !
De la Tamise en vient un exemple nouveau.
Qui de tous ses rayons inonde Le soleil, c<> grand œil du monde !
Merci ! répond Versailles, — et l'Europe : Bravo!...
Quel baume à tant de maux ?«.. où chercher le secours?
Eh ! mon Dieu! par des lois sccrèics et cerlalnes
Les fleuves entraînés de leurs sources lointaines
Vers le sombie océan précipitent leur cours :
Ainsi le peuple Anglais, sous la moire ou le chaume.
L'usine ou le castel, des deux bouts du royaume.
Vers nos aljimes, pleins d'amertume sans nom.
Envoie à larges flots ces secours et ce baume.
Inespéré contraste aux fureurs du canon !...
La France — à toute page ouvrez sa grande histoire —
Porle sur son drapeau : « la Mort ou la Victoire ! »
Mais de tendre pitié son cœur fut toujours pris
A l'aspect des vieillards, des orphelins, des veuves,
Et de tous les souffrants dénués ou meurtris
Que déchirent la guerre et ses rudes épreuves. —
C'est pourquoi notn*. ville est émue aujourd'hui,
bien émue, en songeant au cordial appui
Qu'à travers i'égoïsme étroit des politiques
Et l'hostile tiédeur des cours, ce peuple Anglais,
Fort de l'esprit moderne avec les mœurs antiques,
Apporte à tous nos deuils, plus noirs près des palais!..,
Er puis, la flamme au cœur, comme au front la lumière,
Par leur zèle, savant ensemble et courageux.
Nos éililes si chers, sous le ciel orageux,
A Versaille, en ce temps leur famille première.
Si dignes des prédécesseurs Qui, depuis bien des ans de troubles ou de cahne. Du David gloiicux ont remporté la palme;
— Lourd travail fécond en douceurs — Nos édiles, afln que les longues batailles Du Bien contre le Mal obtinssent, dans nos murs, Des triomphes encore plus nombreux et plus sûrs, Ont conjuré le saint Evéque de Versailles
De présider — pour la bénir 1 —
Cette œuvre multiple et grande.
Où vont dans un vague avenir
Lutter le besoin et l'offrande !...
Ah! que ne peut la charité!...
Et, chez nous, que ne pourra-t-elle.
Placée ainsi sous la tutelle
Du guide le plus respecté!...
Schiller, Goethe, Dbland, rois des grandes harmonies,
Maîtres du haut savoir, de l'idée et de i'art.
Egaux — si différents — de nos propres génies,
El de qui, par l'étude ou quelque beau hasard.
Mon heureuse Jeunesse en sa fleur s'est nourrie ;
Chefs de cette idéale et suprême patrie
Qui n'a point de frontière et s'en trouve si bien.
Dont je rêvais l'honneur d'être obscur citoyen.
Que n'al-Jc votre lyre.. . ou celle de l'Homère
D'Albion, glorieux panni les glorieux
(D'autres en ont la voix... hélas, J'en ai les yeux) !
Comme je chanterais — Impossible chimère —
Les généreux tributs, les élans fraternels.
Partis de ces Anglais, nos rivaux éternels.
Mais qui dans les périls des luttes légitimes,
Ayant vu, par les faits, nos bons vouloirs intimes.
Ne rivaUsent plus arec nous ardemment
Que de mâies travaux et de saint dévoûment ! —
Donr, J'ai nommé Schiller — Schiller le sympathique, Noble et tendre poète, âme patriotique, Génie humanitaire !... aux Jou.s où les Français Conquéraient l'Allemagne, il lança sou poème « La Cloche » que le vcnl rapide du succès Porta sous tous les deux, et dont J'osai moi-même, D'un combat inégal oubliant le danger, Reproduire un écho dans mon rhytbme étranger... ; El faut-Il que mon cœur en ces moments éprouve Ce qu'éprouvait le lien, Schiller! or, Je retruuve Dans mon cerveau de tant de vapeurs obscurci -» Telle, hélas! que mes versa leur taille l'ont faite- La stroplie dont, pour nous, sa lyre de prophète A clos et couronné son œuvre... la voici :
« Que le peuple attentif pieusement s'approche; « Venez tous, pour donner le baptême à la cloche : «c Trouvons-lui quelque nom propice et gracieux... tt CorvconoiA !... Soyez son doux nom sous les deux! — ff Balancée au-dessus de la verte campagne, tr Que sa voix argentine ou sa plainte accompagne «r Les scènes de la vie, en leurs Jeux Inconstants ; ff Qu'elle soit dans les airs comme une voix du temps! « Que le temps, mesuré dans sa haute demeure, « De son aile, en fuyant, la touche heure par heure, « Aux voluptés du crime apportant le remords ; « Qu'elle enseigne aux puissants qu'ils sont nés pour la « Et que tout, ici-bas, s'évanouit et passe [mort,
« Comme sa voix qui roule et s'éteint dans l'espace ! « Plongez, câbles noueux ! — De son lit souterrain « Arrachez lentement la cloche aux flancs d'airain... « Oh! qu'elle monte en reine à la voûte immortelle!... « Elle monte, elle plane, amis I... et puisse-t-elle, « Dissipant dans nos cœurs les nuages épais, « De son premier accent nous proclamer la é^aix!...
La paix/... et dans un but ignoré du vulgaire,
Pour ses desseins cachés, le Dieu clément et doux
Soudain, Juge vengeur, tonne et permet la guerre,
Ce fléau des fléaux, car il les contient tous!... —
Puis, sur les mêmes champs où mourait la semence.
Las d'exemples sanglants et de punitions.
Le Très-Haut, reprenant ei douceur et clémence,
Ramène celte paix, santé des nations!...
Mais la paix honorable à tous... que l'âme aspire.
Et qu'on puisse fêter sans que l'honneur soupire;
Sinon, c'est une halte à peine, ou sourdement
Gronde la guerre, prompte au moindre événement!.. —
Cette fois, la terrible épreuve se prolonge !...
Espérons qu'au sortir de l'effroyable songe.
Purifié par tant de maux, le genre humain,
Tous les peuples, instruiLs enfin à se connaître
Vers le progrès réel, côte à côte, en chemin.
Sans spirales, sauront longtemps... toujours peut-être,
Marcher d'un pas égal et la main dans la main ! —
En attendant ces Jours de grande délivrance.
Frères de tous pays .. et nous, fils de la France Dont la contagion salutaire est la loi.
Faisons le Bien avec Espoir, Amour et Fol !... C'est ainsi que du fond d'un gouffre de souffrance. On désarme la force... et qu'on a Dieu pour soi I...