Janvier
A deux heures de Taprès-midi, le feu prît rue des Bourdonnais, i\^ 2, dans une eheiuinée remplie de bois selon le mode prussien. Il fallut la démolir pour éviter de nouveaux accidents. L'ofHcier qui commandait dans cette maison, convertie en
ambulance, ayant été averti de Tincendie»
répondit simplement : « C'est le droit de la guerre. » Apnorîsme qu'il compléta avec un grand calme par cette réflexion pittoresque et philosophique : « La fumée au premier élage, le feu au deuxième, la flamme au troisième !... »
Dans une des nuits qui suivirent, deux soldats allemands du 47* de ligne se présentèrent à la brasserie Reinert (placée ea face de la Préfecture habitée par le roi). Ils demandèrent à boire ; on leur lit remarquer que la brasserie ne servait plus qu'à loger des léfugiés. Sur ce, les soldats furieux frappèrent à coups de sabre et blessèrent à la tête et aux bras trois de ces réfugiés . Les faits de ce genre étaient si fréquents qu'on ne relèverait pas celui-là, s'il n'offrait cet intérêt particulier de s'être passé aussi près que possible de la résidence du roi Guillaume, qui avaif garanti, en entrant à Versailles, le respect des personnes^ et qui cependant tolétait que ses soldats, aux portes mêmes de sa demeure, donnassent des coups de sabre à des habitants inoffensifs. Une plainte fut portée, une enquête fut commencé par l'autorité allemande, mais on savait par expérience qu'ordonner une enquête, c'était, le plus souvent donner le temps à la plainte d'être oubliée, et il en fut de celle-là comme des autres (i).
Dans la matinée du 24, une nouvelle très inattendue s'était répandue dans la ville et y avait excité une grande émotion. On affirmait que M. Jules Favre était à Versailles.
La nouvelle était exacte. M. Jules Favre était arrivé le 23, au soir. La veille il avait fait demander une entrevue à M. de Bismarck ; Tentrevue ayant été consentie, le 23, à six heures et demie, M. Jules Favre, venant des avant-postes de Sèvres, avait été conduit directement rue de Provence, chez M. de Bismarck, où il était arrivé vers huit heures. Là, dans le salon désormais historique, où M. de Bismarck avait déjà reçu M.Thiers, il eut dès le soir même, avec M. Jules Favre, une conversation qui débuta par une de ces affirmations hardies que M. de Bismarck excelle à lancer pour désarçonner son interlocuteur. A M. Jules Favre disant : u Je viens pour savoir s'il
(1) Comme faits de ce genre, nous devons encore mentionner « un capitaine blessé et prisonnier, M. Hitouret, roué de coups à deux pas d'un poste, et M. Koelle, chef d'ambulance de Versailles, qui attaqué par toute une escouade, frappé par derrière et sans provocation, Jeté sanglant sur le pavé, a vu les autorités militaires lui refuser jusUce, et nier l'agression dont il porte encore les traces. » (Pigeonneau, L c)
est possible de faire cesser Teffosion du sang, )) M. de Bismarck répondit :
— « Il est trop tard y j'ai traité avec la famille impériale... »
Ce n'était là qu'une des « fictions » qui paraissent légitimes à la diplomatie de M. de Bismarck. M. Jules Favre ne se découragea pas, et jusqu'à onze heures du 8oir, il chercha à obtenir ce qu'il était venu chercher à Yersailles : des conditions honorables pour traiter d'un armistice. A la fin de la conversation, M. de Bismarck, se démentant lui-même, pria M. Jules Favre d'indiquer ses conditions par écrit. Se rappelant ce qui était arrivé à M. Benedelti, M. Jules Favre héritait un peu; M. de Bismarck insista en disant : « Sur ma foi de gentilhomme, ce n'est que pour montrer ces conditions an roi et pour lui faire connaître les bases de notre conversation. »
M. Jules Favre écrivit au crayon les conditions proposées et prit congé de M, de Bismarck. Il se rendit au logement que le chancelier lui avait fait préparer, boulevard du Roi, n® 1, c'est-à-dire dans la maison même occupée par M. Stieber, directeur de la police. En réalité, M. Jules Favre, négociateur, fut traité comme un prisonnier.
Tandis que M. Thiers avait reçu librement toutes les personnes de Versailles qu'il désirait voir, M. Jules Favre fut tenu au secret le plus rigoureux, non-seulement ce jourlà, mais pendant toute la durée de ses négociations.
Le 24, de une heure à cinq heures de l'après-midi, eut lieu une nouvelle conversation entre les deux négociateurs (1), et le soir M. Jules Favre repartit pour Paris.
Les allées et venues de M. Jules Favre à travers la ville avaient été observées avec une attention passionnée par la population de Versailles ; on avait m$me réussi à lui adresser quelques signes desympatbie, auxquels il avait répondu (2). Mais il avait été impossible de lui parler. Que venait-il faire à Versailles? On avait cherché à le deviner en épiant ses gestes, sa physionomie, mais sur les traits vieillis et attristés du négociateur, il n'était possible délire que l'expression d'un profond accablement auquel on ne voulait pas donner de sens funeste et
(1) Voir pour le détaU de ces entrevues de Versaiiies, VEnquête parlementaire sur les actes du gouvernrinent de la Défense nationale, et l'ouvrage de M. Jules Favre, qui porte pour Utre : Le Gawaerntment de ta Défense nationale^ 2 vol. In-S».
(2) a Je n'oublierai Jamais les témoignages touchants « de sympathie recueillis à la dérobée de la part de tous <t ceux qui pouvaient me les faire comprendre. » Jules Favre, Le Gouvernement de la Défense nationale^ 2* vol., p. 407.
qu'on attribuait aux fatigues du siège. La version qui paraissait la plus vraisemblable, c'est que le voyage de M. Jules Favre se rattachait aux négociations alors ouvertes à Londres, et auxquelles le gouvernement français avait intérêt à prendre part.