‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 49 sur 62 · e Janvier · texte numérisé non relu

e Janvier

C'était là encore une illusion, la dernière et la plus décevante. Dans la soirée du 25 janvier, en présence de plusieurs officiers qui désiraient vivement avoir quelques renseignements sur l'étatde la défense de Paris, M. de Bismarck se mit à siffler gaiement l'air de chasse du cerf aux abois. Cette petite scène significative fut aussitôt racontée dans les cercles militaires et de là elle se répandit dans tout Versailles ; on pressentit alors le véritable sens des voyages de M. Jules Favre.

H était revenu à Versailles le 25 au soir, et avait passé la journée entière du 26 en conférences avec MM. de Bismarck et de Moltke, mais pas plus ce jour-là que les précédents, il ne fut permis de l'aborder.

Seul, M. Rameau avait pu l'approcher un instant. M. Jules Favre a raconté lui-même cette rapide entrevue : « J'étais surveillé, a-t-il dit dans VEnquête parlementaire, autant qu'un prisonnier d Etat. M. Rameau m'a parlé, je ne dirai pas au péril de sa vie, mais de sa liberté. M. de Bismarck m'envoyait une voiture à Sèvres, dix cavaliers accompagnaient la voiture et deux officiers montaient avec moi. La vciture nous conduisait dans la cour de l'hôtel de M. de Bismarck et venait me reprendre. Il m'était impossible de communiquer avec qui que ce fût. Un jour, en remontant t.'n voiture, il était assez tard, je vis une ombre se glisser près de ma voiture ; c'était M. Rameau, qui est assez mince et qui avait pu venir jusqu'à moi. a Je vous en « conjure, me dit-ii, pas un mot... je veux « seulement vous serrer la main. » — C'est la seule personne avec laquelle j'aie pu communiquer (i). »

On restait donc réduit aux conjectures sur le but de ces conférences, et les suppositions les moins raisonnables étaient souvent celles qui étaient soutenues avec le plus de vivacité. On affirmait par exemple que les officiers qui accompagnaient M.

Jules Favre étaient des ambassadeurs américains qui venaient pour intercéder énergiquement en faveur de la Franco.

Les négociations n'empêchaient pas la cour de Prusse de se livrer à ses fêtes ha-

(1) Enquête parlementaire^ tome I*', p. 350.

bitaelles ; le 26, nous apprenait le Jfontteur ofUciel^ u àToccasioa de Tanniversaire du mariage de S. A. le Prince impérial avec S. A. 1. la princesse Victoria, princesse royale de Grande-Bretagne et d'Irlande, duchesse de Saxe, S. A, le duc de Saxe-Gobourg et Gotha a donné dans sa résidence actuelle, à VHôtel des Réservoirs, un dîner de tamille auquel ont assistés. M.

TEmpereur, les membres de la famille royale, ainsi que les princes souverains présents à Versailles. »

Quelques heures après ce dîner, à minuit, le canon, qui avait retenli pendant toute la soirée avec plus de violence que jamais, cessa tout à coup.

Le siège de Paris était terminé.

Dans la journée, M. de Bismarck avait dit à M. Jules Favre : « Je ne crois pas qu'au point où nous en sommes, une rupture soit possible ; si vous y consentez, nous ferons cesser le feu ce soir. »

Et d'un accord commun, le feu avait cessé à minuit sonnant. Mais cette interruption ne fut pas remarquée à Versailles, car déjà bien des fois un silence complet avait succédé à de violentes détonations.

2?-28 Janvier.

La journée du 27 se passa sans incidents qui pussent apporter à l'opinion publique les éclaircissements dont elle était si avide.

Le 28, M. Jules Favre revint à Versailles, accompagné, suivant son habitude, de personnes qu'on ne connaissait pas (1), et ù dix heures du soir, à l'hôtel Jessô, rue de Provence, sans qu'aucun habitant de Versailles s'en doutât, il apposait sa signature à la capitulation de Paris.

99 Janvier.

Dans la soirée du 28, de longues colonnes de soldats prussiens avaient défilé par l'avenue de Picardie, se dirigeant sur Saint-Gloud. Ge mouvement de troupes fut observé de nouveau pendant toute la journée du 29 et, cette fois, dans des proportions tout à fait inusitées. L'optimisme patriotique qui dominait à Versailles dut alors s'évanouir pour faire place tout à coup à la réalité la plus désastreuse ; il fallut croire enfin ce que les Prussiens annonçaient déjà depuis vingt-quatre heures:

(1) Ces personnes furent successivement M. Hartinez del Rio, gendre de M. Jules Favre; le capitaine d'Hérisson, officier d'élat-major du générai Trocbu ; ie général de Beaufort, ie générai de Vaidan, le capitaine Calvei, puis plus tard des administrateurs de chemins de fer, pour traiter de i'organisaUon dn ravitaiiiement de Paris.

Paris ouvrait ses portes et ces régiments prussiens qui défilaient en grande tenue par l'avenue de Picardie étaient ceux qui allaient occuper le Mont-Valérien !

Malgré tout ce qui s'était passé depuis le commencement de janvier, il semblait que rien n'eut préparé à une semblable nouvelle. Ce dénouement paraissait impossible, et même en l'acceptant comme vrai, on n'y pouvait croire complètement. Il y avait trop loin de ce désastre aux espérances sans limites que la veille encore on se croyait en droit de concevoir. La stupeur fit bientôt place à la colère, et Jules Favre, auquel on aurait été si heureux de serrer la main quelques jours plus tôt, fut attaqué et injurié avec violence. Quelques patriotes s'obstinaient à nier cette capitulation, inadmissible pour eux. II? tiraient un argument en apparence assez plausible du peu d'enthousiasme que montraient les Prussiens. Et en effet, les vainqueurs paraissaient presque aussi mornes que les vaincus. Soit que les conditions de l'armistice n'eussent pas paru satisfaisantes à l'armée, soit que cette conclusion diplomatique du siège manquât trop de prestige^ il n'y eut dans la garnison allemande aucun de ces bruyants accès de joie qui avaient éclaté pour de moindres avantages. Il n'y eut ni guirlandes aux casernes, ni retraite aux flambeaux, ni acclamations devant la résidence du roi. Les régiments prussiens qui défilaient pour aller occuper les forts, ne marchaient pas avec plus d'entrain que lorsqu'ils allaient aux tranchées. Il était évident que la victoire des Allemands était mêlée d'une forte déception.

Il n'y avait plus dans cette armoe qu'un seul sentiment qui fût énergique; c'était le désir de s'en retourner en Allemagne.

Mais, puisque la victoire de Sedan n'avait pas amené la fin de la lutte, rien ne pouvait assurer qu'elle suivrait la prise de Paris, accomplie dans des conditions aussi modestes. De part et d'autre, tout finissait mal pour tout le monde. Les vaincus croyaient n'avoir pas usé de toutes les ressources possibles pour la défense, et les vainqueurs avaient conscience du peu de gloire que leur donnait un siège si lonç conduit et terminé avec un héroïsme si médiocre.

80 Janvier.

Le 30, les derniers doutes des Versaillais les plus rétifs durent disparaître : des journaux de Paris qui circulèrent dans la ville, portaient le texte de la Convention signée le 28 à Versailles même.

A la séance du Conseil, le maire, qui

la veille avait pu voir an instant M. Joies Favre et prendre ses instructions, invita les conseillers à procéder, selon l'usage, à l'élection de deux membres pour former avec lui le bureau « chargé de statuer sur les réclamations des électeurs omis ou non inscrits sur les listes électorales, » des élections pour une assemblée chargée de traiter de la paix devant avoir lieu le 8 février.

Des préoccupations toutes différentes venaient donc s'imposer à la population :

désormais ce n'étaient plus les alternatives des mouvements militaires qui allaient être le sujet de toutes les pensées, de toutes les conversations. On sentit alors profondément le vide immense que laissait dans le cœur l'espérance détruite d'une sortie heureuse des Parisiens ou d'une victoire décisive de Ghanzy, de Bourbakî ou de Faidberbe. Tout était silencieux du côté de Paris. Les canons des torts ne résonnaient plus; on s'aperçut avec étonnement que leurs détonations, qui s'écoutaient avec tant d'angoisses, étaient un élément nécessaire de notre existence, et en effet elles nous maintenaient pour ainsi dire en relations constantes avec les Parisiens; à leurs échos lugubres se mêlait une pensée confiante dans l'œuvre de défense qu'elles accomplissaient ; nous savions que c'étaient des mains amies qui avaient mis le feu à ces pièces vaillantes dont la voix venait si sonore jusqu'à nos oreilles; c'était comme un tocsin d'espérance que sans cesse les Parisiens faisaient retentir pour nous ; le silence si morne qui régna & partir du 26 janvier attestait au contraire que tout était bien fini et que nous étions complètement et plus que jamais entre les mains des Prussiens; en face d'eux, nous ne pouvions plus prendre le rôle de combattants, rôle toujours honorable, même dans la défaite; nous n'étions plus que des vaincus asservis.

Le jour même oh fut connue la Convention, le préfet Brauchitsch signifia à la municipalité l'arrêté suivant, qui montrait trop combien nous étions sous le joug, et venait mettre le comble aux exactions financières de nos ennemis :

« Nous, Préfet de Seine-et-Oise,

• Considérant que l'état de guerre ne permet pas de faire une répartition des contributions directes pour l'année 1871, et que la continuation de la perception des droits d'enregistrement, du timbre et des contributions indirectes, d'après les institutions en vigueur, est rendue plus diffîcile;

(( Avons arrêté et arrêtons ce qui suit :

<( Art. 1*'. — Pour les contributions directeSy les rôles généraux de l'exercice 1870 seront appliqués également à l'exercice 1871 ; tous nos arrêtés réglant le recouvrement de ces contributions restent en vigueur.

(( Art. 2. -*- Les droits d'enregistré* ment et du timbre, et les contributions indirectes en tant qu'ils sont perçus au profit de l'Etat et du département, sont et demeurent suspendus, en vertu d'un ordre du commissaire civil ; ils seront remplacés par un impôt dont le montant est fixé à cent cinqiuinte fOur cent de la somme des contribiUions directes. Cet impôt est payable par douzièmes ; le recouvrement en sera poursuivi de la même manière et en même temps que celui des contributions directes, et chaque commune restera entièrement responsable pour la rentrée de sa quote-part.

« C'est pourquoi, et pour rappeler le contenu de l'arrêté du iO octobre dernier (Recueil I, p. 8-10), le montant de la cote mensuelle doit être versé, le 10 de chaque mois, au maire du chef-lieu de canton, qui doit en faire le versement au plus tard le 15 du même mois à la caisse générale du département. Cependant, pour le mois de janvier courant et seulement pour le recouvrement de l'impôt ci-dessus fixé, il sera exceptionnellement accordé un délai jusqu'à la fin du mois.

« Art. 3. — Les communes qui resteront en retard auront à payer une amende Je cinq pour cent en sus de la sonime due par la commune pour chaque jour de retard. Si le versement a été retardé au-delà de huit jours, des troupes seront cantonnées dans les communes retardataires qui auront l'obligation de les loger et nourrir sans aucune indemnité, et de payer en outre journellement 6 fnincs à chaque ofQcier et 2 francs à chaque soldat, ;fusqu'à ce que les sommes dues soient entièrement acquittées. Le commandant des troupes sera autorisé à exercer la contrainte par corps vis-à-vis des représentants de la commune et des contribuables récalcitrants, et d'employer, pour opérer la rentrée des sommes dues, tous les moyens légaux qu'il jugera convenable.

« Art. 4. — La remise de trois pour cent et d'un pour cent affectée aux maires respectifs, cessera d'être accordée dans le cas de l'exécution.

(( Art. 5. — MM. les maires des chefs* lieux de canton sont invités, conformément à l'arrêté ci-dessus mentionné, ainsi qu'à ceux du 28 octobre, 10 et 15 novembre

derniet (Recueils III, p. 36-39, et lY, p. 90), de faire verser promptement le montant ae leurs contributions.

« Ceux de MM. les Maires qui n'ont pas encore complété le paiement des mois précédents, sont prévenus que, conformément à l'art. 3 de l'arrêté du Recueil III, p. 33, /ai requis la force militaire pot^r que l'exécution ait lieu dans toutes les communes qui persisteront à rester en retard pour le paiement desdites contributions.

« Le Préfet de Seîne-et-Oise,

(( DE BrAUCHITSCH. ))

Des démarches furent faites immédiatement par la municipalité auprès de M. Brauchitscb et de M. de Yoigts-Rhetz pour obtenir le retrait de cet arrêté. M. de Voîgts-Rhetz se montra tout prêt à aider la municipalité dans ses réclamations ; il engagea le maire à adresser une lettre au roi Guillaume, promettant de l'appuyer.

Le maire, suivant le conseil qui lui était donné par le général, écrivit au roi Guillaume la lettre suivante :

« Sire,

<t Le journal iniiiM Moniteur officiel du gouvernement général du nord de la France^ contient dans la partie officielle de son numéro du 26 janvier courant, nn arrêté de M. le préfet de Seine-et-Oise, qui applique à l'année 1871 la continuation do la perception des contributions directes; et trouvant la perception des contributions indirectes trop difficile, remplace ces dernières par un impôt dont le montant serait fixé à cent cinquante pour cent de la somme des contributions directes, en rendant chaque commune responsable de sa quotepart.

<c Le résultat, pour la ville de Yersailles, serait celui-ci :

<( Elle paie, chaque mois, du chef de la contribution directe, la somme de 71,146 fr. 20

« Elle a payé les 3 derniers douzièmes de l'année 1870, et soldera demain le 1" douzième de 1871, ce qui représente un total de ce chefde 284,584 fr. 80.

(( Et elle aurait de plus à payer, chaque mois, du chef des contributions indirectes, une fois et demie autant, soit . . ■ 106,669 30

<( Total de ces deux chefs, pour chaque mois. . . . . 177,815 fr. 50

(( La ville de Yersailles serait absolument hors d^état de supporter un pareil poids, surtout lorsqu'on sait qu'elle paie la contribution directe à la décharge de ses habitants, qui, accablés par le poids des logements militaires, depuis plus de quatre mois, ne pourraient pas payer ladite contribution.

(( Si l'on ajoute à cette contribution

de 71,000 fr. »

la nourriture de 7 ou 800 officiers payée par abonnement de 6 fr. par jour et par tête, soit pour un mois. 150,000 fr. »

« La fourniture du pain, au magasin général, pour l'armée d'occupation . . . 110,000 fr. m

« Total par mois. . . 331,000 fr. n

(( Sans y comprendre les réquisitions en nature (vivres, bois, vêtements, voitures, journées d'ouvriers), représentant en moyenne par mois 44,000 fr. »

(( Les secours aux réfur giés des campagnes voisines et aux pauvres de la ville 15,000 »

« L'on arrive au chiffre mensuel de 390,000 fr. m

(( Yous voyez, Sire, aue, s'il fallait y ajouter près de 110,000 francs pour la prétcnduerecettedes contributions indirectes, la ville devrait payer. 500,000 francs par mois, soit 6,000,000 francs par an, alors que les recettes budgétaires annuelles sont d'environ 800,000 francs, pour faire face à une somme égale de dépenses;

(( Que si l'on oppose que les habitants profiteraient de la non-perception de» contributions indirectes par les armées allemandes, je réponds : que jamais la ville n'a voulu ni pu s'opposer à cette perception, qui avait eu lieu jusqu'à présent; et que c'est uniquement parce que cette nature de contributions forcées ne donne rien, en temps de guerre, que les armées allemandes veulent cesser de la percevoir, et la remplacer par une évalu4)tion arbitraire, qui constituerait une véritable contribution de guerre. En effet, faire dire par le vainqueur aux vaincus : avant la guerre, l'impôt indirect produit tel chiffre ; depuis la guerre il ne produit presque plus rien, mais j'exige que vous me payiez ce que cet impôt aurait pu produire s'il n'y avait pas eu guerre, n'est-ce pas frapper le vaincu d'une contribution de guerre, ou à roccasion des faits de guerre?

« D'ailleurs, si les droits de timbre et d'enregistrement ne donnent plus rien, par suite de la suppression des journaux, de la cessation du cours de la justice, et de Tabsence de toutes les ventes mobilières et immobilières; d'autres raisons suppriment les causes des contributions iiidirecies proprement dites, telles que la vente des poudres à feu, des tabacs^ Tinterruption des arrivages pour les sucres et les sels; si les droits d'octroi ont été perçus pour une partie des boissons, la partie de ce droit, revenant au trésor public, a été perçue par les armées allemandes;

(I Or, ce qui est incontestable pour la ville de Versailles, — à savoir que l'on ne saurait lui faire payer les contributions indirectes sur une échelle d'appréciation imaginaire,substituée à la perception réelle, — est peut-être encore plus clairement démontré pour toutes les autres communes du département de Soine-et-Oise, car outre les motifs généraux qui viennent d'être exposés, la plupart de ces communes ont de plus, la meilleure, c'est-à-dire la plus douloureuse de toutes les raisons, celle de la ruine de leurs propriétés et de la dispersionde leurs habitants.

« Vous me permettrez, Sire, comme maire du chef lieu du département, de vous présenter leur supplique en même temps que la nôtre, et nous ne pouvons pas croire que cet appel fait à votre justice ne soit pas entendu.

(c C'est dans cet espoir que je vous prie, Sire, de recevoir l'assurance de mon respect.

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