RAMEAU
A cette lettre, le gouverneur général, au nom du roi, fit quelques jours plus tard la réponse suivante, pure ironie dont le lecteur pourra apprécier la convenance ;
A M, Rameau^ maire de Versailles.
« La supplique que vous avez adressée à Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne au nom de la commune de Versailles et de celui des autres communes du département de Seine-etOise, relativement à l'impôt établi par l'article 2 du décret du 26 janvier, a été remise à moi. Je ne peux me conformer aux vues que vous y avez émises. L'imposition en question est dictée par les lois de la guerre, et la commune de Versailles ne pourra en être exemptée, vu, surtout, que pnr l'établissement du quartier général de Sa Majesté l'Empereur dans la ville et par la transformation de cette dernière en centre de grand mouve-
ment militaire, les revenus pei'çus par l'octroi ont été considérablement augmentés.
« Des actes olficiels et maints discours des membres du gouvernement de la Défense nationale ayant déclaré les ressources de la France inépuisables, je ne puis douter que la ville de Versailles et le département de Seine-et-Oise trouveront aisément les moyens pour subvenir aux demandes pécuniaires imposées par la situation.
(( Le commissaire ciml du gouvernement général du worrf de ta France,
(( DE Nostitz-Wallwitz. »
Par cette réponse comme par l'ensemble des mesures prises alors par l'autorité prussienne, on s'aperçut que, depuis l'armistice, les dispositions de l'état-major et des fonctionnaires civils étaient plus malveillantes que jamais. De même que les artilleurs prussiens, dans les dernières heures du bombardement, et quand ils savaient que le feu devait s'arrêtera minuit, avaient redoublé d'activité et avaient tiré sur Paris avec une espèce de fureur pour tuer encore quelques Français avant de s'arrêter, de même les agents financiers de la Prusse, voyant la fin de l'occupation s'approcher, mettaient en œuvre tous les moyens dont ils pouvaient disposer pour rançonner et dépouiller les populations françaises.
Ils n'avaient plus que quelques se.maines pour abuser du droit de la guerre et pour épuiser notre pays, ils s'ingéniaient à inventer de nouveaux procédés d'exaction et rédigeaient leurs arrêtés avec une rigueur plus menaçante que jamais. Ils étaient d'ailleurs arrivés, pour la levée de la contribution militaire, à une espèce d'expérience et de maestria qui leur était profitable, et ils éprouvaient quelque chagrin de voir cesser leur administration au moment même où, grâce à leurs efforts, elle fonctionnait avec une régularité ti es lucrative. Un autre motif, plus politique, les engageait à se montrer plus durs encore que pendant la guerre. Ils tenaient beaucoup à ce que l'Assemblée qui allait se réunir à Bordeaux acceptât la paix imposée par la Prusse ; cependant les conditions de cette paix étaient si lourdes qu'ils pressentaient bien que beaucoup de députés hésiteraient à la voter ; le parti de la guerre à outrance pouvait l'emporter; pour afilaiblir les chance de ce parti, il fallait, par des actes odieux, montrer que la lutte, en se prolongeant, amènerait pour les pays occupés des ruines et des calamités sans nom. Le sous-préfet Forster avait confessé lui-même cette statégie dans on entretien qu'il eut à
Versailles avec des délégués de la Ferté- AlaîSy chargés de lui demander un dégrèvement de contributions : il leur refusa et ajouta que si la guerre conlinuait, le gouvernement prussien écraserait les Français dHmpôts pour les forcer à demander la paix (1).
11 n'y a donc pas à s'étonner si le maire n'obtînt pas du Roi la diminution qu'il avait déjà obtenue dans une circonstance analogue ; il ne fut guère plus heureux dans une autre demande qu'il adressa alors au commandant de place pour tâcher | la lettre suivante d'obtenir que les logements militaires fussent moins nombreux. Les plaintes des habitduts étaient incessantes et chaque jour
geaient. Les troupes elles-mêmes avaient reçu des ordres de mouvements qui avaient pour conséquence d'augmenter les passages de régiments à travers Versailles; l'armistice, qui semblait devoir être un temps de repos, devenait ainsi, à tous les points de vue, pour la population de Versailles, une époque plus pénible (4).
Sur les observations qui lui furent présentées par les conseillers municipaux , membres de la commission des logements, le maire écrivit au commandant de place
de plus en plus vives ; la commission des logements et Ica employés qu'elle occupait étaient assiégés de réclamations qui très souvent prenaient la forme d'attaques directes contre l'administration municipale ; c'était elle qu'on rendait responsable de l'immense quantité de soldats et d'officiers qu'il fallait loger; c'était elle qu'on accusait quand les soldats envoyés commettaient quelque méfait; chacun trouvait qu'il était plus chargé que son voisin, et les irrégularités, qui ne pouvaient manquer de se produire dans un service si compliqué, devenaient le prétexte de discussions parfois violentes. La commission qui avait été obligée, le jour même de l'occupation, d'improviser un système de répartition des hommes à loger, faisait tous ses efforts pour rendre cette répartition aussi équitable que possible ; des inspecteurs spéciaux avaient été désignés pour contrôler le service par une surveillance quotidienne; miis malgré toutes les précautions pour alléger et égaliser le fardeau, il restait toujours écrasant. Il devint plus lourd encore àpartir du 28 janvier ; l'armistice donnait une liberté relative à une toule d'officiers de l'armée d*invasion qui aussitôt accoururent de tous les côtés au grand quartier général, pour voir Paris. Dès qu'ils arrivaient, leur premier soin était de se rendre à la mairie et de demander immédiatement un logement « vaste, commode, bien situé, etc., }) logement qu'il était souvent impossible de leur fournir tel qu'ils Texi-
(1) Voir les Allemands à La Ferlé-Alais^ par Milliard, page 17. On avait remarqué que pendant toutes les négociations de la fin de janvier, le Prince-Royal, dont on redoutait sans doute dans l'état-inajor prussien rinfluence conciliante, avait été tenu à Técart. Il assistait aux conseils de guerre officiels, mais 11 ignorait ce que savaient des correspondants de Journaux anglais. Le Prince-Royal avait été un instant partisan d*un traité de paix qui aurait fait de TAlsace un Eut indépendant, placé sous la garanUede l'Iiurope, comme la Belgique. C'était là une soludon qui paraissait une trahison aux yeux des Tentomanes.
« Général,
<( Je viens de recevoir, des membres de la Commission cbargée de procéder aux logements militaires pour les troupes allemandes, la déclaration qu'il va leur être ces jours-ci impossible de répondre aux demandes toujours de plus en plus nombreuses de logements miltiairesavec nourriture.
u Déjà plus de la moitié des habitants, (qui en sont à leur dixième et onzième tour), n'a plus aucune ressource, soit en aliments, soit en argent, et comme la charge va se trouver reportée sur l'autre moitié, celle-ci ne la pourra certainement pas sou* tenir longtemps.
« La "Ville paie indirectement comme contribution de guerre de 360 à 380 mille francs par mois.
(( Dans ce chiffre, la nourriture des officier seule atteint 150,000 francs par mois et la boulangerie 110,000 francs.
« Si les réquisitions de logement conti-
(1) En 1S15, les plaintes pour les logements militaires avaient été exactement les mêmes ; les habitants d'une part, les troupes prussiennes de i'aulre s'étaient réunis pour accuser radminlstration municipale. Voici par exemple la note que Biaclier faisait passer à la Mairie, le 5 octobre 1615:
« Le logenieut où a demeuré M. le général de Tbieleman, ayant été donné à M. le général Jugas et à un major de la garnison, et le désordre étant si grand dans le bureau de la Mairie, qu'on n'a pas bonté de faire des quiproquos pareils, la Gommandanture du quarUergénéral de S. A. le prince Blûcher de Wahistadt, ordonne à la Mairie de remédier le plus vite que possible à cette faute et de donner, sous peine de Cexécuiiùn la plus s^vère^ dans l'espace de deux heures, un appartement de quatre chambres à M. le général, et en outre un logement convenable pour sa suite et 19 chevaux. La<Iommandanture prévient en outre que dans un second cas, il sera procédé avec la plus grande sévérilé , contre la Mairie,
N Pour le Commandant, (L. S.) « Le comte db Rantzao. »
Voici une autre note de la même époque :
a Les officiers chargés du logement reviennent dire que le général Bulowneveut pas du logement des Pages et déclarent qu'ils ont ordre, si l'on ne le fournit surle^hamp, d'aller avec vingt soldats expulser un prth priétaire . , . . p
On volt que les Prussiens de 1815 étaient bien les ancêtres légitimes des Prussiens de 1870.
naent à augmenter et surtout si elles ont lieu avec nourriture^ la Commission municipale sera impuissante à continuer son œuvre et n'aura plus qu'à se retirer»
« J'espère, général, que vous voudrez bien prendre ces observations si graves en considération et diminuer, si cela dépend de vous, une charge çui dépasse la mesure des forces de notre ville, depuis quelques mois si éprouvée. »
Le général répondit qu'il ferait ce qu'il pourrait, mais comme il ne pouvait rien sur les mouvements de troupes et qu'il s'abstenait de contrarier les officiers, tout resta comme devant, et jusqu'à la fin de l'occupation, et en particulier au commencement du mois de février, la charge des logements militaires subit une aggravation constante.
31 Janvier
Le 3i janvier, la a Convention » réglant les conditions de l'armistice et de la capitulation de Paris fut affichée à Versailles.
Cet acte était la consécration officielle et publique de notre écrasement, et l'autorité prussienne ne nous épargna pas la honte de le voir affiché sur nos murs.
A toutes les douleurs de cette lamentable semaine de la fin de janvier, l'armistice n'avait apporté qu'un seul allégement, c'était le rétablissement du service de la poste. On commençait à sortir de la prison où les Prussiens uous avaient tenus si étroitement renfermés depuis le 19 septembre.
Les lettres de famille arrivaient par paquets arriérés ; on avait enfin des nouvelles des parents, des amis enfermés dans Paris ou exilés en province. Pour beaucoup, malheureusement, ces nouvelles étaient des deuils, qui venaient aggraver encore les tristesses de la guerre.
On commença aussi alors à voir quelques Parisiens privilégiés qui, munis de saufconduits, très difficiles à obtenir, avaient pu franchir les lignes d'avant-postes et pénétrer dans Versailles. Avec quelle émotion on regardait ces visages, la plupart altérés et pâlis par les privations du siège ! Avec quelle curiosité on examinait cette espèce de terre glaise séchée qui avait servi de pain pendant les dernières semaines I Tout le monde voulait en posséder, en conserver un morceau ; et après avoir vu de ses yeux ce pain des assiégés, après avoir écouté le récit de l'hiver qu'ils avaient passé dans Paris, on se répétait avec d'autant plus de tristesse et d'amertume :
Hélas I était-ce donc à une capitulation que devaient aboutir tant de souffrances si courageusement supportées I...
l«' février
Le 1" février, le maire reçut la lettre suivante :
« Monsieur le Maire,
« J'ai la douleur de vous signaler un acte de vandalisme honteux, abominable, commis à Saint-GIoud sur les propriétés qui^ épargnées par la guerre, étaient restées intactes.
(( J'étais propriétaire à Saint-Gloud, sur la place Royale, d'une maison de produit, laquelle me permettait de vivre modestement, après 40 années de labeur; cette maison était une de celles épargnées. Eh bien, monsieur le maire, avant hier, lundi 30 janvier j avant neuf heures du matin, je devais croire que le morceau de pain que je m'étais assuré pour mes vieux jours et ceux de ma femme était sauvé I Hélas, je comptais pour rien la barbarie des esclaves d'un empereur, car à neuf heures et demie, malgré ta garantie qui nous était donnée par l'armistice, une norde de bandits allemands, armés de bouchons de paille, enduisait les murs et les portes d'un liquide incendiaire, et aujourd'hui, un monceau de ruines me dit que je dois recommencer à 67 ans comme lorsque j'en avais 15. Ce que je vous dis pour moi, nombre d'autres pourront vous le répéter et vous affirmer ce que j'affirme, après m'être convaincu par moi-même, et les larmes dans les yeux qui ont vu.
« Mes salutations respectueuses,