AVIS AU MAIRE
(( i^ La route de Bièvre doit être tout à fait rétablie et en bon état ;
(( 2^ M. le Maire est responsable qu'il n'y ait pas de communication télégraphique secrète, souterraine ou aérienne, avec aucune partie de la France. Il est prié, dans le cas où il en existerait, d'en faire la déposition, sinon ce serait considéré comme espionnage. Le Maire alors en subirait les conséquences. »
L'espionnage est puni de mort par le code militaire prussien.
A cette note, très significative dans sa brièveté, le maire répondit :
« i^ En ce qui concerne les travaux de la route de Bièvre, je réponds :
« Si les travaux nécessaires à la mise en état de cette route sont à faire sur le sol de la commune de Versailles, je suis prêt, sur votre réquisition, à mettre des ouvriers en nombre suffisant pour rétablir un passage praticable, bien que ce soit le génie militaire qui les ait fait faire pour l'Etat; mais si les travaux que vous exigez ne sont pas à faire sur le territoire de la commune, il me semble qu'il est injuste de les demander à la ville de Versailles, et qu'ils doi-
vent être exécutés par les habitants de la commune ou des communes sur le territoire desquels cos travaux sont à effectuer ;
« 2'' En ce qui concerne les communications entre Versailles et les autres parties de la France, je réponds :
« Je suis habitant de la ville de Versailles depuis trente-six ans, et il yen a vingt-cinq que je suis conseiller municipal, mais il n'y a que dix-sept jours que je suis maire.
« Comme habitant et comme conseiller, ]e n'ai jamais connu qu'il existât entre Versailles et un autre pomt de la France, notamment Paris, de communications souterraines ou aérienne secrètes; il n'y avait que les fils télégraphiques ordinaires et les chemins de fer.
« Gomme maire, je me suis fait rendre compte, par le conmiissaire central de police, que le bureau télégraphique établi rue des Chantiers ne fonctionne plus depuis le i8 de ce mois ; et il a ajouté qu'il n'existe à Versailles aucune voie souterraine électrique;
a Ceci dit, je dois ajouter que je n'entends donner mon concours comme maire à aucune communication de ce genre; mais que je ne dois pas répondre des faits personnels à tout citoyen, qui, à ses risques et périls, cherchera à établir, soit avec Paris, soit avec tout autre point de la France, des communications quelconques
mands; 3^ un état des malades en traitement à l'hôpital militaire. Cet état avait pour but de faire reconnaître ces malades comme prisonniers de guerre, et le directeur de l'hôpital était déclaré responsable de leur présence.
Dès le premier moment, on le voit, la population de la ville était soumise à une espèce d'examen militaire. Des précautions étaient prises pour écarter des troupes tout danger, et %n particulier pour que toute sécurité fut assurée aux chefs qui devaient venir bientôt fixer leur séjour à Versailles. Toutes ces mesures avaient été étudiées, prévues et combinées bien à l'avance ; elles étaient prises sans tâtonnements, dès l'entrée de l'ennemi dans la ville. On voyait par là avec quel soin et quelle précision toutes les instructions avaient été données aux officiers supérieurs.
A la séance du Conseil, le maire, après avoir tracé un tableau de l'état de la ville, exposa que les exigences de l'ennemi allaient en croissant, et que leurs réquisitions prenaient des proportions vraiment fabuleuses; ainsi le matin même ils avaient demandé comme fourniture quotidienne 120,000 livres de pain, 80,000 livres de viande, 90,000 livres d'avoine, 27,000 livres de riz, 7,000 livres de café brûlé, 4,000 livres de sel, 20,000 litres de vin et 500,000 cigares.
Les intendants qui présentaient ces demandes n'admettaient pas la discussion; dès qu'ils avaient dressé leurs listes, ils ne consentaientjamais à revenir sur les chiffres fixés, et leur seule réponse aux réclamations était la menace du pillage en cas de refus trop prolongé. Le maire ne pouvant rien obtenir des intendants, qui semblaient avoir quelque intérêt particulier à grossir leurs demandes, résolut <l'écrire au général et au maréchal de la cour du Prince royal les lettres suivantes :
Dès le premier moment, on voit que l'ennemi organisait l'inquisition des consciences; les autorités françaises sur lesquelles il avait mis la main étaient soumises par lui à un interrogatoire accompagné de menaces de mort; il prétendait ouvertement avoir le droit de les mettre en demeure de trahir leur pays. Dans cette circonstance particulière, la réponse du maire de Versailles était très facile à faire, puisqu'il ne savait réellement rien et qu'il n'existait rien, mais des communications cachées auraient pu exister, le maire aurait pu les connaître, et lui demander d'en livrer le secret, c'était lui demander insolemment une trahison. Les autorités allemandes ne semblèrent jamais comprendre tout ce qu'il y avait de révoltant dans de pareils procédés, a Trahis ton pays ou je te tue, » telle était l'alternative qu'ils posaient dès leurs premières relations avec un maire.
Avec ces renseignements sur le télégraphe, l'autorité militaire prussienne demandait à la municipalité : i"* un état de tous les habitants sans domicile légal, a afin
de les expulser; » 2° un état sanitaire ^-
spécial relatif à la sécurité des soldats aile- ' a Je demanderai en outre la facultéi qui
« Versailles, le 21 septembre 1870, midi i\2,
(( Général,
« Des réquisitions impossibles à satisfaire sont en ce moment demandées à la ville de Versailles, laquelle va être dans rabsolue nécessité de refuser, puisqu'elle n'a pas et ne peut se procurer ce qu'on lui demande.
(( Il semble en effet que l'on veuille l'obliger à alimenter toute l'armée allemande qui est sous Paris !
(( Dans cette situation, je viens vous demander de vouloir bien solliciter pour le maire de la ville de Versailles une audience du Prince royal.
parait avoir été accordée ailleurs, de correspondre, pour les habitants de Versailles, avec le reste de la France, par lettres ouvertes. »
t Versailles, le 21 septembre 1870, 1 heure do soir.
« Monsieur le Maréchal,
(( La nécessité où va se trouver la ville deVersailles de ne pas satisfaire aux réquisitions impossibles qui lui sont adressées verbalement et par un nombre infini de personnes se disant avoir qualité pour requérir, m'oblige, avant que ce fait grave se produise, à solliciter par votre entremise, une audience du Prince royal.
(( Je vous prie de vouloir bien me faire connaître si je puis Vobtenir et recevoii mes salutations respectueuses. »
Le maire reçut la réponse suivante (en français) :
t Versailles, le 21 septembre 1870.
(( Monsieur,
« Son Altesse le Prince royal m'a chargé de vous répondre à votre lettre d'aujourd'hui, qu'il est empêché de vous accorder une audience.
« Je vous engage alors de vouloir bien
adresser vos demandes à M. le colonel de
Gottberg, qui demeure dans la préfecture
et qui sera prêt de vous recevoir.
(( Par ordre : Lenke.
« Gapltaioe d'état-major.»
Le Maire fut reçu par le colooel de Gottberg avec la plus grande politesse, et il remit à cet officier une note contenant, entre autres réclamations, les observations suivantes, relatives aux réquisitions et aux services de police :
i'' Service des réquisitions.
a La forme des réquisitions verbales est on ne peut plus fâcheuse pour la ville de Versailles. Chaque jour, une foule de personnes, se disant intendants, ou mandataires d'intendants, ou officiers d'ordonnance, ou généraux, ou aides-de-camp, appartenant, «oit à l'armée, soit à l'ambulance, soit à la maison do Prince royal, et dont la qualité ne peut pas être vérifiée, se présentent à la mairie et y font prendre note de réquisitions qu'ils adressent verbalement au mai M, on à ses adjoints, et dont il ne reste aucune trace.
« Souvent les réquisitions demandées par l'un sont prises par l'autre : des difficultés surgissent; le moyen d'y remédier serait d'établir à la mairie un officier allemand chargé de contrôler les réquisitions présauh
tées et d'exiger qu'elles soient faites par écrit et signées avec la qualité.
(( Le fonds des réquisitions est réellement épuisé. Il n'y a plus de chevaux et de voitures, parce que toutes celles qui passent dans les rues sont arrêtées et prises d'autorité par les troupes allemandes, et on ne renvoie pas celles que l'on a emmenées ainsi.
« Pour les bestiaux sur pied, tout ce qui existait a été enlevé (i), et les bouchers qui sont partis aujourd'hui pour s'approvisionner, sont obligés d'aller à peut-être 80 kilomètres pour en trouver. Or, on demande toujours des réquisitions sur l'heure.
« Quant aux fourrages, il existait à Ver^ sailles un énorme magasin de paille, foin et avoine, appartenant à l'Etat; hier, après qu On en avait beaucoup enlevé la veille, un intendant général m'en a demandé les clés, pour s'assurer s'il en existait encore, et depuis je ne les ai plu» revues. Il est très probable que les marchands grainetiers n'ont plus rien chez eux; les boulangers et les marchands de vins peuvent, quant à eux, encore livrer des fournitures.
2® Service de police.
« Des violations de domicile, des vols, des actes de violence contre les personnes, des exigences pour obtenir des vins de Champagne et des liqueurs, sont des feAts malheureusement trop fréquents, et pour la répression desquels des postes, des patrouilles et des réprimandes sont nécessaires. Les détails relatifs aux lieux et aux pei sonnes ont été donnés dans plusieurs lettres au général commandant de place. »
Le maire obtint, en apparence, gain de cause sur quelques points, mais ce ne fut qu'une pure apparence, comme la plupart des satisfactions que l'ennemi feignait d'accorder.
En effet, il fut convenu que désormais les réquisitions de nourriture seraient toutes réunies dans un magasin central, établi à la gare du chemin de fer de la rive droite. C'est là que la ville devait tous les matins faire porter les quantités de vin, de viande, de riz, de pain, de sel, de café, jugées nécessaires par l'intendance allemande pour l'entretien des troupes. Les habitants logeant des soldats n'auraient plus en conséquence à fournir les aliments; ils ne seraient tenus que de les faire cuire, le soldat devant aller les prendre au magasin central. C'était là sans doute un soulagement réel pour la partie peu aisée de la
(1) n fallut des sauvegardes spéciales pour conserrer quelques vaches laitières. Le lait et le beurre étant nécessaires au déjeuner des officiers allemands, ces lauvegardM furent accordées tans paloe.
population, mais cette mesare n'en tourna pas moins, comme toutes les autres, au profit des Prussiens. En effet, si le soldat, dans certains jours d'abondance exceptionnelle, recevait de Tintendance des quantités de yiande et de riz qui dépassaient le nécessaire et lui permettaient même parfois de partager avec ses hôtes, d'habitude, il trouvait que les provisions qu'on lui avait données étaient insuffisantes, et il forçait l'habitant à lui faire un nouveau repas, quand il avait consommé déjà les provisions venues du magasin. De cette façon, les troupes prussiennes mangeaient, comme on dit, à deux râteliers. La ville fournissait en masse, et les habitants continuaient à fournir en détail. L'habitant était quelquefois tenté de résister à ces fournitures supplémentaires. De là des querelles qui devenaient des rixes, oh l'étranger avait facilement raison des résistances trop prolongées, car lorsqu'il avait donné quelque coup de sabre à son hôte, c'est l'hôte que les gendarmes prussiens emprisonnaient, « afin d'étudier l'affaire. »
Ce qui prouve le peu de bonne foi ^es autorités allemandes dans ces conventions, ' c'est qu'il ne fut jamais possible à la municipalité d'obtenir d'elles l'autorisation de poser. une affiche rédigée dans les deux langues, et faisant connaître officiellement que les habitants n'étaient plus obligés de fournir des vivres aux soldats allemands.
Quant aux réquisitions divei-ses de détail, qui comprenaient le bois, la chandelle et en général tout ce qui pouvait être utile, pour un motif quelconque, aux troupes d occupation, elles durent être soumise au visa du commandant de place, et la mairie eut le droit de refuser toutes celles qui n'étaient pas revêtues de ce visa. Cette mesure semblait assurer une amélioration, mais en réalité ce fut sim-
Slement une gêne pour quelques intenants, et non une garantie sérieuse; le visa, en effet, était apposé dans les bureaux du commandant de place, à l'hôtel de France(i), par des sous-officiers et des soldats qui l'accordaient à tout venant, et sans le moindre contrôle, sans le moindre examen. Des intendants fripons purent être entravés dans quelques-unes de leurs opértions; mais Tautoritô supérieure allemande, malgré l'avertissement qui lui était donné, ne contribua en aucune façon, par ce procédé, à proportionner les réquisitions aux besoins réels des troupes. Depuis le matin huit heures jusqu'au soir, de tous les corps campés à Versailles et dans les envi-
(i) A la Commaruianiure^ comme on disait dans un Jargon franco-allemand qui dcTint alors la langue courante.
rons, de toutes les maisons de lavîUe ococpées par des généraux, par des princes, par des officiers, par des soldats, par des arnbu* lances, continuèrentà arriver sansinterruption des porteurs de bons de réquisition qui, l'injure et la menace à la bouche, exi-* geaient la fourniture de tout ce qu'euxmêmes avaient jugé bon de demander, au f;ré de leur caprice, depuis les matelas et es gros meubles jusqu'à la cire à cacheter.
Presque tous, afin ae prévenir et de rendre inutiles les diminutions qu'ils présumaient devoir être faites par la Mairie, avaient adopté comme règle de demander toujours une quantité de fournitures beaucoup plus considérable que colle dont ils avaient réellement besoin. Le visa et le timbre du général commandant de place une fois apposés sur ces réquisitions, en consacraient officiellement les exigences les plus inacceptables ; la convention faite de bonne foi avec le général, et qui avait paru devoir être un secours, devenait ainsi, bien au contraire, un obstacle nouveau aux résistances opposées par la mairie. Après Tapposition du visa (donné comme on sait), le refus de la mairie était non plus un refus à tel ou tel officier, mais au général commandant de place, c'est-àdire à la plus haute autorité de la ville. Il prenait alors un caractère d'une gravité extrême : soldats et officiers savaient très bien se servir de cet argument; les soldats prussiens, avec ce sentiment si profond de la discipline, qui les caractérise presque tous, étaient pris tout d'un coup d'une violente fureur quand ils voyaient qu'un Français osait élever des objections contre un ordre revêtu du timbre du général I La municipalité fut amenée bien vite à reconnaître qu'il était tout à fait vain de chercher à organiser, d'accord avec l'ennemi, un contrôle véritable sur les réquisitions ; le fond de la pensée des autorités prussiennes, c'est qu'il fallait laisser les troupes vivre et bien vivre sur le pays conquis, aussi à leur aise, aussi librement, aussi largement qu'elles le pourraient, en évitant les scandales trop publics. La municipalité dut donc se borner à restreindre en fait les réquisitions toutes les fois qu'elle le pouvait et tâcher de découvrir par elle-même les abus, pour forcer l'autorité allemande à les connaître et la mettre en demeure de les approuver ou de les punir.
Le plus souvent, l'autorité ainsi mise au pied du mur n'approuvait pas, mais ne punissait pas davantage et laissait les choses aller comme devant, avec le même désordre tout en faveur des troupes d'occupation.
Pour veiller aux fournitures des régi-
ments logpés dans les casernes de Versailles, le commaDdant de place désigna un sousintendant spécial qui prélendit être le réquisitionnaire unique, et qui acquit ainsi le droit de présenter des demandes plus considérables que tout« autre. Tous les matins, il venait faire ce qu'il appelait sa (( commande, » consistant en un nombre incroyable d'objets de toute espèce, qui étaient distribués par lui dans les casernes, et en disparaissaient à mesure qu'on les y envoyait. Les soldais, qui tous les quinze jours allaient aux avant-postes ^levant Paris, les emportaient avec eux ou les vendaient aux juifs qui escorlaicnt l'armée. La ville fut ainsi. obligée, il serait impossible de dire combien de fois, àe fournir pour toutes les casernes de la ville, devenues des casernes allemandes, des mobiliers complets, depuis les lanternes, les balais d'écurie et les chandeliers, jusqu'aux paillasses, aux serviettes, aux tables et aux cruches, sans compter des quantités incalculables do bois de chauffage et de charbon de terre.
Chaque matin, dans la cour de la mairie, cet intendant de la place, nommé Ursell, procédait avec une folennité grotesque à sa distribution. Ce factotum de caserne était un juif de Francfort, qui étaitsouvent venu à Paris comme commis-voyageur. 11 parlait suffisamment un français plus riche en mots orduriers qu'en tournures élégantes. Il avait été ravi de découvrir, grâce à cette quasi-connaissance du français, un emploi d'intendant qui le dispensait d'aller au feu ; il l'avouait avec un gros rire dans ses moments de jovialité, car il avait la prétention d'être jovial, et aspirait à manier légèrement la plaisanterie, en souvenir des Parisiens qu'il avait fréquentés. Malgré son peu de goût pour la guerre, ce commisvoyageur portait avec une satisfaction naïve un costume aussi militaire que possible, et traînait avec lui un grand sabre de cavalerie, qu'il regardait avec complaisance à son côté et qu'il faisait retentir bruyamment sur le pavé. Il était le digne représentant de cette partie de la bourgeoisie germanique, rusée et plate, désignée sous le nom de Philistins^ et qui, dans cet immense débordement de l'Allemagne sur la France, s'était aussi déversée sut* nous en même temps que les armées.
C'était contre cette coalition quotidienne de toutes les friponneries et de toutes les violences qu'il fallait que la municipalité se défendît. Tout en sentant son impuissance, elle luttait de son mieux, en cherchant à mettre toujours de son côté le bon sens et la justice. Ainsi, tout en élevant des réclamations énergiques centime les
abus et contre les désordres, elle fit sincèrement tous ses efiforts pour que prompto satisfaction fût donnée, dans la mesure raisonnable, aux demandes autorisées par les lois de la guerre. Pour mieux assurer les services créés par la situation nouvelle, le Conseil, dans la séance du 21 septembre, se divisa définitivement en quatre commissions permanentes, qui prirent en main la direction d'une section administrative distincte dont elles devinrent responsables.
Chaque conseiller, à partir de ce jour, fut convoqué d'office à la mairie pour un service quotidien, commençant le matin vers huit heures pour ne cesser qu'à la fin de la soirée. Les quatre commissions étaient :
i** La commission des logements militaires;
^ La commission des vivres et réquisitions diverses ;
3^ La commission des charrois, voitures et fourrages;
4*^ La commission des ambulances et enterrements militaires
Ces commissions s'installèrent : la 1™ dans la salle dite des Commissions ; la 2® dans la salle des Mariages; la 3* et la 4^ dans la Galerie municipale.
Elles fonctionnèrent sans un jour do répit jusqu'au dernier moment de l'occupation, ayant des relations incessantes avec l'ennemi, l'attirant à dessein à la mairie, afin de le forcer autant que possible à ne faire ses demandes aux habitants de la ville que par l'intermédiaire de Tadministration municipale. Le désir des conseillers, en forçant ainsi toutes les demandes à prendre ce chemin légal, était toujours de les réduire au passage en les soumettant aux règles du droit des gens. Malheureusement beaucoup d'officiers prussiens affectaient sans détour le plus profond dédain pour ce droit des gens, dans lequel les habitants d'une « ville ouverte »
croyaient pouvoir espérer, comme dans un protecteur respecté de tous. Le maire ayant un jour, justement à propos des réquisitions, invoqué, devant un des militaires-diplomates de l'état-major prussien, une des règles les mieux reconnues parles publicistes classiques qui font autorité en ces matières, cet ofScier, un des amis et confidents intimes de M. de Bismarck, répondit avec un sourire moqueur : « Oui, cela se metdnns les livres^ mais voilà tout.»
Certains propos tenus hautement par un certain nombre d'officiers expliquaient ce dédain si inattendu pour le droit des gens moderne européen, tel qu'il avait été pratiqué par nous en Crimée et en Italie. Aux yeux du parti qui, en Prusse, avait préparé la guerre avec la France, et qui avait des
représentants très nombreux dans les états-majors résidant à Versailles, cette guerre n'était pas une guerre politique entre deux gouvernements, mais bien une guerre entre deux races. Dans cette lutte, la race germanique, représentant la moralité et la religion, avait la mission historique de détruire autant que possible cette race mauvaise, immorale, frivole, révolutionnaire et irréligieuse qui s'appelle la race française. En conséquence, les officiers du parti féodal étaient fermement résolus à laisser de côté, à Versailles comme ailleurs, toutes les mesures protectrices usitées depuis cinquante ans entre les peuples d'Europe, lorsque la guerre ne se fait qu'entre les armées et n'est qu'un duel politique.
Dans la lutte contre la France, telle que l'entendaient ces hobereaux déchaînés, tout excès, toute exaction, tout pillage était non-seulement un droit, mais un devoir.
Ils le pensaient du fond du cœur et le disaient à qui voulait, parmi nous, les écouter.
Par un grand bonheur, le commandant de place désigné pour Versailles, M. le général de Voigts-Rhetz, n'appartenait pas, il faut le reconnaître, à ce parti extrême. S'il avait l'inflexibilité du soldat, il n'en montra pas moins en plusieurs circonstances un véritable désir de conciliation et une bonne volonté réelle pour résoudre les difficultés quotidiennes qui se présentaient. Gomme tout administrateur sensé, il savait que la modération est la plus grande force et la meilleure habileté.
A cette qualité, si rare chez ses compatriotes, il ajoutait de la lo^^auté et de la courtoisie. Mais, malgré ses dispositions personnelles, parfois excellentes, il devait céder le plus souvent à l'influence de puissances supérieures à la sienne, qui poussaient avec une haine fébrile h toutes les violences.
Aussi, malgré les efforts faits par la municipalité et par les habitants eux-mêmes pour rendre la situation aussi tolérable que possible de part et d'autre, les autorités allemandes et en particulier l'intendance continuèrent à montrer les mêmes exigences.
Le Maire, comme on l'a vu plus haut, avait demandé la correspondance par lettres ouvertes; elle fut accordée officiellement, et un bureau de poste établi avenue de Paris, 26, reçut les lettres de Versailles, mais neuf fois sur dix, à moins qu'elles ne fussent envoyées à l'étranger, les lettres remises à la poste prussienne n'arrivèrent pas à destination ; les Allemands, qui ne négligeaient pas d'encaisser les plus mini-
mes recettes, faisaient payer l'affranchissement en tout état de cause, mais ils ne prirent aucune mesure efficace et attestant une véritable bonne volonté, pour que les habitants de Versailles pussent donner de leurs nouvelles aux membres de leur famille habitant Paris ou la province. Il y avait là un supplice moral qui, dans les vues prussiennes, faisait partie du châtiment infligé par la conquête; cette souffrance nouvelle, en servant à démoraliser les vaincus, devait d'ailleurs contribuer à nous ôter l'énergie de" la résistance. On retrouvait là encore un des procédés impitoyables de la stratégie « psychologique » que cette armée, si riche en professeurs et en docteurs, employait toujours, parallèlement à la stratégie militaire. Ils mettaient en œuvre toute leur science du cœur humain pour le torturer aussi durement que possible.
L'émigration d'une partie des habitants de la ville créait pour les logements militaires une difficulté particulière. Un certain nombre d'émigrés avait eu la précaution de laisser de l'argent à un domestique pour subvenir aux charges qui devaient résulter de l'occupation, mais d'autres avaient quitté leurs domiciles sans se préoccuper le moins du monde des logements militaires qu'ils devaient avoir à subir. Les officiers et les soldats, en arrivant dans ces maisons, ne trouvaient personne pour les servir et préparer leurs repas. De là des colères et des violences. En pareille circonstance, les concierges avaient le plus souvent fait office de domestiques provisoires. Mais ces concierges manquaient d'argent pour subvenir aux frais de nourriture qui leur étaient imposés. Dans un intérêt général, le Conseil, sur la proposition de l'administration municipale, prit la délibération suivante :
« Le Conseil :
(( Ouï l'exposé de M. le Maire, faisant connaître qu il arrive souvent que dans les nombreux logements abandonnés de la ville, la personne chargée de représenter l'absent n'a pas reçu de celui-ci à l'avance les ressources nécessaires pour subvenir à la nourriture des militaires prussiens qui se présentent pour loger ;
« Que, dans ce cas, il n'est pas juste que la dépense de nourriture de ces militaires retombe sur les voisins à la décharge de l'absent ;
(( Considérant qu'il convient que la ville prenne une mesure protectrice des intérêts de ceux des habitants qui n'ont pas quitté leurs demeures, et qu'elle crée une ressource générale destinée à subvenir à la
dépense sasmentioDnée, sauf répétition contre les absents qui doivent seuls en dernier lieu les supporter, « Délibère :
« Un crédit de 20,000 fr. sera inscrit au Budget supplétif de 1870 pour faire face* aux paiements en argent à faire aux personnes représentant les absents indiqués plus haut ou à toute personne voisine obligée d'agir en son nom, à Teffet do les récupérer de la dépense, par elles assumée, des frais de nourriture des militaires prussiens logés chez les dits absents. L'ordonnancement des fonds nécessaires sera fait au nom desdits représentants des absents, suivant Tapprécialion de l'administration municipale, qui aura égard au rang et grade des militaires à nourrir. Ce crédit sera inscrit en corrélation avec un article de prévision de recette de pareille somme de 20,000 fr. pour le recouvrement à opérer ultérieurement, sur les absents, des dépenses dont leur éloignement de leur domicile aura été Toccasion, recouvrement à effectuer au moyen d'un rôle qui sera soumis au visa exécutoire de M. le Préfet. »
Parmi les personnes qui avaient offert de soigner les blessés et d'installer une ambulance dans leur maison ou leur appartement, il en était un certain nombre qui avaient, en se faisant inscrire à la Société internationale, plutôt cédé à une pensée égoïste qu'à un élan de dévouement : elles avaient surtout désiré, par ce moyen, échapper aux logements militaires et préserver leur demeure, en la mettant sous la protection du drapeau blanc à croix rouge.
Il était très important de veiller à ce qu'aucun abus ne vînt enlever sa valeur à cet insigne. Pour couper court à toute tentative de ce genre, le Comité versaillais de la Société internationale fit afficher le 21 septembre l'avis suivant :