‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 51 sur 62 · LUCE · texte numérisé non relu

LUCE

« 15, rue Saint-Pierre. »

A cette lettre succéda quelques jours plus tard cette autre :

« Versailles, 10 février 1870.

« Monsieur le Maire,

« Permettez-moi de m'adresser à vous, à défaut de préfet, aussi bien que du maire de Saint-Cloud, commune sur laquelle vient d'avoir lieu pour moi et ma famille le désastre le plus affreux qui puisse frapper un chef de famille.

(( J'ai 66 ans, j'ai mis 50 ans par un travail asbidu à me réserver un morceau de pain que je considérais assuré pour ce qu'il me reste de temps à vivre, lorsque d'une heure à l'autre, j'ai vu s'écrouler mon espoir et ma ruine s'accomplir par l'incendie de ma maison, mon unique moyeu d'existence, en même temps que les mobiliers, linge et effets d'habillements de ma fille et de ma bru, toutes deux veuves, ayant à leurs charges des enfants et

par cela privées de leurs moyens pour les élever et les nourrir.

« Ce fait de la barbarie, j'en ai les preuves écrites par témoin, n*eut Heu que le lundi après la signature de Tarmistice^ ma maison était de celles échappées aux bombes et boulets et sur lesquelles, contrairement au droit des nations, s'assouvit l'inqualifiable fureur d'une nation à tout jamais maudite.

a Recevez, monsieur le Maire, l'assurance de ma sincère considération, avec ma prière de prendre note de ce fait, autant pour mes réserves que pour l'historique de nos contrées.

Hazard,

« Rue Royale, 76. »

Les détails donnés par ces lettres sur l'incendie de Saint-Cloud furent confirmés par les personnes de Versailles, très nombreuses, qui l'avaient visité les jours précédents et qui y retournèrent après le 29 janvier. Ce qui paraissait incroyable était certain : l'armistice étant signé, des détachements de soldats prussiens avaient été formés en corps d'incendiaires et avaient été envoyés à Saint-Cloud pour y mettre le feu régulièrement, systématiquement.

Cet ordre inouï était évidemment une application nouvelle du système de terrorisme que les Prussiens avaient adopté pour exercer une pression morale sur la future Assemblée de Bordeaux. Brûler Saint-Cloud après l'armistice, c'était dire encore une fois aux députés: Signez la paix, signez l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine, signez le paiement de 5 milliards, sinon nous traiterons le pays tout entier comme vous venez de nous voir traiter les villages voisins de Paris. — Saint-Cloud avait été sans doute choisi comme étant le village le plus en vue des Parisiens. C'était d'ailleurs le point d'où était partie la déclaration de la guerre : puisque Saint- Cloud n'avait pas été incendié pendant le siège, il fallait, pendant l'armistice, réparer les lacunes de la campagne (i).

Le brûlement au pétrole de ce village si connu des habitants de Versailles, frappa toute la population de stupeur; il semblait que nos ennemis n'eussent plus rien à nous apprendre sur lahaine|qu'ilsnous portaient, et ils venaient de commettre un outrage au

(1) Un écrivain allemand que nous avons déjà cité, M. Hassel, historiographe attaché au Prince royal de Prusse, a osé dire que « Saint-Cloud a été totalement réduit en cendres le 19 janvier, » (Ein furchtbares Biid der WerwQstung bat die Stadt Saint-Cloud, die am 19 fanuar in elnen Aschenhausen verwandeit worden.) Et 11 fait semblant d'Ignorer absolument l'incendie du 29. Voila comment s'écrirait l'histoire, si la Prusse pouvait supprimer nos témoignages.

droit qui dépassait tout ce qu'ils avaient déjà imaginé. On ne put s'empêcher d'éprouver de nouveau un sentiment de mépris pour ces vainqueurs qui réussissaient si bien à salir leur victoire. Par un calcul d'hypocrisie bien maladroit, le Monileury qui n'osa pas dire un seul mot des incendies de Saint-Cloud, jugea à propos de s'apitoyer sur l'incendie du château de Meadon, accompli au même instant. La feuille officielle de M. de Bismarck, dans le numéro du i" février, publiait le petit article suivant :

« Nous avons à signaler un événement des plus regrettables : le château de Meudon vient de devenir la proie des flammes.

Une destinée particulière paraît régner snr les dernières résidences impériales.

Saint-Cloud, le château favori de Napoléon III, a été incendié au mois d'octobre déjà par le feu du Mont-Valérien. Le château de la Malmaison a subi le même sort, et voici celui de Meudon, l'ancienne résidence du prince Napoléon, devenant une ruine par l'action de cette même artillerie avec laquelle on a espéré arrêter l'armée allemande.

« Nous sommes à même de publier sur les causes de l'incendie les renseignements authentiques suivants. Pendant le siège, le château a été souvent exposé au feu des forts. Dans la dernière journée du bombardement, un obus français a été lancé dans l'intérieur du château et y a causé un incendie qui tout d'abord n'a pas pu être remarqué parce que le château s'est trouvé dégarni de troupes. Hier s^eulement la fumée sortant des appartements a divulgué le désastre. Les troupes allemandes ont immédiatement été envoyées dans le but d'éteindre l'incendie et de saucer cette an^ cienne résidence. Malheureusement les efforts pour se rendre maîtres du feu sont restés inutiles. »

Pendant que les soldats brûlaient Saint- Cloud, leurs chefs, pour se donnera la fois toutes les jouissances , cherchaient très gaiement à organiser sur le théâtre de Versailles la représentation d'une petite pièce comique de leur composition, pièce qu'ils avaient l'intention de jouer devant l'empereur Guillaume, pour fêter son couronnement et la prise de Paris.

Déjà plusieurs tentatives de ce genre avaient été faites. Dès la fin de septembre, des officiers étaient allés trouver M. Ludovic, directeur, et l'avait prié de rouvrir son théâtre, offrant de fournir les musiciens de l'orchestre et de payer tout ce qu'il faudrait. M. Ludovic avait refusé

très nettement. Quelqaes semaines après»

c'était JM. Brauchitscb lui-même qni avait fait venir M. Ludovic à son cabinet et qui avait insisté de nouveau pour que le théâtre de Versailles reprît le cours de ses représentatioDS. Il y avait là un assez grand intérêt politique; il aurait été très agréable aux Prussiens de répéter dans tous leurs journaux que l'invasion al'emande était chose si- douce qu'elle n'avait pas même suspendu le spectacle au grand quartier-général.

— Il faut absolument, dit M. de Brauchitscb à M. Ludovic, ou nous livrer votre théâtre ou y faire jouer d'une façon quelconque.

— En dehors de toute autre raison, répondit M. Ludovic, il y a une cause d'empêchement absolu : je n'ai pas d'acteurs.

— Vous vous trompez, répliqua M. de Brauchitscb ; vous en avez. Voici la liste des acteurs présents à Versailles.

Et en effet, M. de Brauchitscb montra à M. Ludovic une liste, avec noms et adresses, de ses anciens acteurs; il y en avait même sur cette liste dont M. Ludovic luimême Ignorait la présence à Versailles.

M. de Brauchitscb avait mi3 sa police au service de la réorgF.nisatîon du théâtre, et aidé par les nombreux espions qui pullulaient dans la ville, il avait pu reconstituer toute une troupe. M. Ludovic fut aussi embarrassé que surpris de la présentation si inattendue de cette liste : il répondit cependant :

— Oui, c'est vrai, voilà à peu près une troupe, mais ces acteurs ne voudront pas jouer.

— Mais si I beaucoup sont depuis laguerre dans la plus grande misère, et il y aura pour eux un moyen d'en sortir. Nous les paierons très bit^n ; quant à vous, nous vous garantirons une recette bien supérieure à vos frais, et vous apprécierez vos frais ce que vous voudrez.

— Monsieur, dit alors M. Ludovic, si les Français étaient à Berlin, est-ce que vous estimeriez ceux de vos compatriotes qui consentiraient à distraire votre ennemi ?

— Vous n'êtes pas à Berlin et nous sommes à Versailles. D'ailleurs, s'il ne vous est pas possible, à vous, de faire ce que nous vous proposons, cela ne nous embarrasse pas : nous donnerons vos fonctions de directeur à une autre personne qui dirigera à votre place.

— Ce directeur étranger ne pourra rien faire : on ne sait pas manier les décors d'un théâtre du jour au lendemain ; de plus, cette troupe que vous lui proposez sera tout à fait insuffisante.

— Eh bien ! je vous donne un sauf-con-

duit ; allez composer une troape oii tous voudrez; nous vous donnerons de Targent.

— Pourraîs-je aller à Paris ?... dit M. Ludovic, essayant à son tour de profiter de l'occasion qui senablait s'offrir.

— Non I vous iriez partout, excepté à Paris.

— Eh bien I alors, je ne ne peux rien faire ; on ne trouve d'acteurs qu'à Paris ; c'est la pépinière....

— C'est donc décidément de la haine que vous avez pour nous?

— Vous ne prétendez pas que nous ayons de Tamour?...

— Mais vous gagneriez beaucoup d'argent.

— Je ne veux pas.

— Allons ! je vois que c'est une affaire de sentiment. Nous reparlerons de cela plus tard...

M. de Brauchitscb n'en reparla jamais.

N'ayant pu en venir à ses fins dans cette entrevue, il renonça sans doute à son projet. On avait même eu l'intention de faire du théâtre une ambulance, puis un magasin de vivres, lorsque vers la fin de janvier, les plans de représentation dramatique reparurent. Des officiers vinrent de nouveau trouver M. Ludovic ; cette fois ils ne lui proposaient plus d'organiser la représentation ; ils se chargeaient eux-mêmes de ce soin. Ils priaient seulement M. Ludovic de veiller à la location. M. Ludovic refusa encore. Les officiers parurent fort irrités et dirent : « C'est fort bien : nous agirons en conséquence.» Trois ou quatre jours après, le concierge du théâtre venait tout effrayé prévenir son directeur : «Monsieur ! il y a des Prussiens sur la scène !» M. Lu'iovic s'y rendit, et trouva des oflficiers qui s'étaient en effet installés sur la scène et qui, tout en buvant du vin de Madère et du vin de Champagne, étaient en train de répéter une pièce de leur composition, en allemand, qui avait pour titre : Une chaumière à Vaucresson et une chumbre au palais de Versailles.

Lorsque le directeur se fut fait connaître, ils vinrent tous le saluer d'un air ironique, et, avec ce ricanement du noble prussien, le plus insolent qui soit au monde, ils lui ofïrircnt du vin de Champagne. M. Ludovic leur demanda d'un ton glacial à quel titre ils se trouvaient sur son théâtre.

— A quel titre I Est-ce que vous n'avez pas reçu do réquisition.

— Nullement.

— Ah ! bien, ce ne sera pas long I

Et en eflot, au bout d'une demi-heure,

la pièce suivante était apportée au direo teur :

c Versailles, le !•' féTrIer 1871.

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