DE POUCE
a Paris, le ik février 1870.
« A M. le directeur du chemin de fer de
l'Ouest.
(( Monsieur le Directeur,
« Dans la réunion de la commission mixte pour Texécution de l'armistice, qui a eu lieu aujourd'hui à Versailles, les représentants du gouvernement allemand nous ont concédé Tb faculté d'autoriser le trans-
port à Versailles par le chemin de fer (rive droite) : i^ des personnes ayant à remplir une mission d'ordre administratif, politique ou diplomatique ; 2° de celles qui auraient leur domicile à Versailles; 3^ de celles dont les père, mère, époux ou enfants seraient (établis dans cette ville. Mais ils ont expressément stipulé que nul ne pourrait obtenir Taccès de la ville de Versailles, s'ils ne rentraient dans l'une de ces trois catégories. Dans ces circonstances, et afin d'éviter tout conflit avec les autorités allemandes, la préfecture de police croit devoir vous inviter à n'admettre dans les trains du chemin de fer (rive droite), que les personnes auxquelles elle aura, après examen, délivré une carte conforme au type joint à cette lettre.
(( Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiments de haute considération.
« Pour le préfet de police, (( Le secrétaire général, « L. Renault. »
18 février.
Le 18 février, le Conseil municipal fut convoqué extraordinairement, etM.Lasne, faisant fonctions de maire en l'absence de M. Rameau, lut la dépêche suivante de M.
de Brauchitsrh, par laquelle la ville de Versailles et les trois cantons étaient frappés d'une nouvelle contribution de guerre de un million ctnanante-quatre mille cinq cent soixante-sept francs.
« Préfecture du département de Seine-et-Oise
(( Monsieur le Maire,
(( En vertu d'un ordre du gouvernement général du Nord de la France, chacun des départements composant son ressort est imposé pour une contribution de guerre en proportion avec ses ressources pécnniai* res. Pour le département de Seine-et-Oise, cette contribution est fixée à la somme de dix millions de francs.
(( Les conseillers généraux de Seine-et- Oise, convoqués à une séance extraordinaire d'hier pour statuer sur le mode de distribution et de paiement de cette contribution de guerre, ne se trouvaient qu'au nombre de neuf, qui ont fait observer Qu'ils ne se croyaient en aucune façon le droit d'engager le département pour un emprunt.
(c D'après la répartition de ladite contribution de guerre sur les cantons du département, le canton de Versailles (nord, sud, ouest) doit payer la somme de un million
cinquante-quatre mille cinq cent soixantesept francs (1,054,567 fr.).
« J'ajoute que cette contribution doit être versée immédiatement en une seule foisy et indépendamment des contributions directes et indirectes ordinaires, à la caisse générale du département (et je vous engage de vous mettre en relation avec les maires des communes de votre canton sur le mode de recouvrement. Pour l'information des maires de chaque commune, j'ai ajouté les exemplaires nécessaires de la présente lettre).
« £n outre, je vous préviens qu'une réclamation pour obtenir une diminution de votre cote ne pourra pas suspendre l'exécution militaire pour le paiement immédiat.
« Le préfet de Seine-et-Oise, « De Braughitsgh. »
Cette imposition de dix militons était répartie ainsi qu'il suit entre les divers cantons do département :
l,a54,567 fir.
10,000,000 fr.
Ainsi en quelques jours, et depuis l'armistice^ sous forme de eontributions in-
Versailles (N,, 0. et S.) . .
Argenteuil
Marly
Meulan
Palaiseau
Poissy
Saint-Germain-en-Laye . •
Sèvres
Gorbeil • •
Arpajon
Boissy-Saint Léger
Longjumeau
Etampes
La Ferté-Alais
Méréville
Milly
Mantes i.
Bonnières
Houdan
Limay
Magny
Pontoise . . . •
Ecouen
Gonesse •
L'Isle-Adam
Luzarches
Marines
Montmorency
Rambouillet
Chevreuse
Dourdan (Nord)
Id. (Sud)
Montfort-l'Amaury
Limours
directes, ou de contributions de guerre, M. de Brauchitsch avait Imposé à la ville de Versailles plus de douze cent mille francs d'impôts.
Le Conseil décida qu'une lettre serait adressée au roi Guillaume, pour lui exposer simplement Tétat des finances de la ville, et lui rappeler qu'en considération des charges écrasantes dues au séjour du grand quartier général, la ville de Versailles avait déjà obtenu la remise de toute contribution de guerre.
Dans la matinée du 21, un officier allemand se présenta à la mairie de la part de M. de Brauchitsch, et demanda à quelle heure serait payée la contribution d'un million , ajoutant que dans le cas où cette somme ne serait pas versée avant 5 heures du soir, les conseillers municipaux seraient retenus tous à la mairie, comme prisonniers.
L'administration municipale se rendit alors chez M. de Noslitz-Wallwitz, commissaire civil, chargé spécialement de cette question, et après une longue discussion, M. de Nostitz-Wallwitz notifia l'ultimatum suivant qull remit à M. Lasne :
c A la condition que la ville de Versailles, sur la contribution de 1,054,567 fr. qui lui est imposée, paiera, — pour elle et les communes faisant partie de ses cantons, — la somme de 100,000 fr. aujourd'hui, et d'aujourd hui à samedi prochain la somme de 230,000 francs, il lui sera accordé, pour le paiement du reste de la contribution, un délai jusqu'au 15 mars prochain.
« Versailles^ le 21 février 1871.
a Le commissaire civil, a De Nostitz-Wallwitz. »
Le Conseil municipal se réunit dans la journée. Des discussions extrêmement vives s'élevèrent sur l'oppoTlunité du paiement des 100,000 fr., qui fut enfin approuvé.
8S février.
Le 23 février, le Conseil fut saisi de nouveau de la question, pour qu'il décidât si le paiement des 230,000 fr. aurait lieu le samedi suivant. 11 décida que ce second versement n'aurait pas lieu^ le versement des 100,000 fr. ayant épuisé absolument les ressources.
Cependant les événements marchaient ; l'Assemblée s'était réunie à Bordeaux, la paix devenait de plus en plus probable ; la contribution de guerre levée sur les départements envahis, avait soulevé de tous
côtés les plus grandes résistances ; M. de Nostitz-Wallwitz dut renoncer à la perception des 230,000 fr. qui devaient être payés le samedi 25 février.
t4: février.
Si les Prussiens renonçaient au paiement des contributions non touchées, il leur fallait du moins justifier de la légitimité des perceptions déjà faites. C'est ce qu'ils essayèrent de faire dans leur Moniteur offi^ ciel du 24 février. Suivant un procédé déjà bien des fois employé, ils voulaient prouver qu'ils ne faisaient rien autre chose qu'agir avec les Français comme les Français avaient agi avec les Allemands dans les guerres d'autrefois. C'était là une manière de poser la question qui la déplaçait ; il ne s'agissait pas en effet de savoir si la conduite des Prussiens avait des précédents dans le passé ; il s'agissait de savoir si elle était équitable. Qu'il y eût eu des abus, des violences, des crimes dans les guerres des siècles antérieurs^ cela était très certain, surtout quand on allait chercher des exemples dans les guerres du temps de Louis XIY ; à ce compte, on aurait pu remonter jusqu'aux luttes du moyen âge. Mais ce qu'il aurait fallu établir, c'était que la conscience contemporaine ne repoussait pas comme odieux les actes dont les Prussiens étaient les auteurs en 1871. Cette démonstration, ils prétendirent la donner en citant deux passages d'une étude sur M. de Barante publiée par M.
Guizot dans la Revue des Deux-Mondes. Par malheur, leur citation pi ouvait contre euxmêmes, bien loin d'être un argument en leur faveur.
Voici l'article tel qu'il parut dans 'le journal officiel de M. de Bismarck :
(( On s'étonne beaucoup de ce que les autorités allemandes continuent à exiger des réquisitions en nature et de frapper des contributions pendant la durée de la smpension d'armes. A entendre les récriminations, il n'y aurait dans- l'histoire d'aucune guerre des exemples de semblables exactions, et jamais les Français sur^ toutf ne se seraient permis de pareilles choses.
(( Consultons l'histoire et invoquonsle témoignage de deux Français également éminents.
« M. de Barante, l'auteur célèbre de V Histoire des ducs de Bourgogne et de< VHistoire du Parlement de PanSj avant d'être un écrivain hors ligne, avait occupé les fondions d'auditeur au Conseil d'Etat,
pendant le premier Empire, et en cette qualité, avait été détaché en Allemagne et en Pologne, pour y aider à administrer, sous le feu de la guerre, les provinces occupées par l'armée française.
« A la mort de M. de Barante, survenue en 4866, M. Guizot publia dans la Revue dea Deux-Mondes (t. 70, page 5), une étude sur le défunt, résumant su carrière et appréciant ses travaux. Gomment procédaiton, non pas pendant les armistices et les suspensions d'armes, mais après la con-clust07ide la paix? Transcrivons, à titre de réponse, la page 23 du travail susdit de M. Guizot :
(( En juillet 1807, la paix était faîte à Tilsitt avec la Prusse comme avec la Russie ; intendant en Silésie, M. de Barante se croyait au terme de ses travaux : Nous nous hâtâmes , dit-il , de mettre nos comptes en bon ordre pour les présenter à M. Daru, afin de ne pas retarder d'un jour notre rentrée en France ; il nous tardait Je quitter des fonctions qui nous avaient été si déplaisantes, lUdée ne nous venant pas que la paix n'eût apporté aucun chanaernent à Vétat de la Prusse et qu'elle ne dût cesser d'être administrée en pays conquis. C'est cependant ce qu'il me fallut reconnaître en arrivant à Berlin ; je trouvai toutes choses sur le même pied que huit mois auparavant : une administration française, nos collègues h la tête des administrations financières et M. Daru gouvernant la Prusse. J'avais été chargé de lui apporter nos comptes de Silésie; je les lui remis en lui demandant à quelle heure je pourrais le lendemain les soumettre à son examen, et lui donner les explications qui seraient nécessaires. — Ah ça, me dit-il, vous nous donnerez beaucoup d'argent.
— Fort peu, lui répondis-je, deux ou trois millions seulement ; la contribution a été acquittée en grande partie par des réquisitions. — Il y aura à débattre sur cela ; je D*ai pas approuvé toutes ces imputations.
— Il n'y en a pas une qui ne soit appuyée d'un décret de l'empereur ou d'une décision de vous. — Je ne m'explique pas toujours clairement, on pourra chicaner.
Ecoutez, me dit-il, en prenant un ton plus sérieux. Je n'ai pas envie de vous donner de mauvaises raisons; l'empereur m'a laissé l'autre jour à Kœnigsberg; au moment où il montait en voiture, il m'a dit : a Vous resterez avec l'armée, vous la nourrirez et vous me rapporterez 200 millions. )) Je me suis récrié, a Ya pour iSO, » a-t-il repris. On a fermé la portière et il est parti sans attendre une réponse.
Vous voyez bien qu'il faut que la Prusse
doive encore i^O millions et que mécomptes le prouveront. Nom saurons bien trouver des argume^Us et des calculs pour le démontrer, »
(( Les Français ont-ils raison de se plaindre des contributions que l'on lève, non pas après la paix, mais pendant une simple suspension d'armes? »
Il faut d'abord compléter la citation, le passage se termine ainsi :
(( Je répondis à M. Daru :
« Ce n'est pas moi qui aurai à les discuter avec les gens de Silésie ; je n'éprouverai pas Vembarras de leur entendre dire que nou^ manquons aux promesses qui leur avaient été faites : l'empereur vient de me nommer sous-préfet. Ce n'est certes pas de l'avancement, mais je ne m'en plains pas y cela me tire d'ici et je vais me rendre à mon nouveau poste.
« A la bonne heure^ me dit M. Daru, je conçois que vous preniez la chose ainsi. »
Qu^l était le sentiment qui animait M. de Barante, quand il écrivait ce récit, et M.
Guizot, quand il le reproduisait? C'était|évidemment un sentiment de blâme énergique contre les procédés employés par Napoléon. Un peu plus haut du reste, M. de Barante, racontant d'autres excès, écrivait expressément : « Ces façons étaient nouvelles pour moi, et me faisaient une impression de tristesse et de dégoût ; je soH" geais à ce que nous laisserions de naine et de rancune parmi les populations allemandes. ))
Ce que se plaisait si maladroitement à citer le Moniteur officiel, c'était le verdict de l'histoire, et ce verdict était justement une condamnation complète. Oui, sous Napoléon P', les Français en Allemagne ont commis des exactions analogues, sinon comparables, à celles que les Prussiens ont commises en France sous Guillaume. Mais que dit aujourd'hui l'histoire de ces exactions ? L'histoire, s'exprimantpar la bouche des Français eux--mêmes^ a flétri hautement ces excès ; elle flétrira de même les actes des Prussiens; et quand elle les racontera, ce quelle éprouvera, ce sera aussi une imj)ress%on de tristesse et de dégoût. Napoléon 1" est maudit encore aujourd'hui par les Allemands ; bien des générations passeront de ne de même avant que les»noms de Guillaume !•' et de Bismarck cessent d'être maudits en France.
Etait-ce là ce que le Moniteur officiel prussien voulait démontrer?... Moitié par affaiblissement du sens moral, moitié par niaiserie, le rédar.fpur de la feuille de M. de
Bismarck n'avait pas ya qa'il apportait loi-même la condamnation et la flétrissure des actes qu'il prétendait justifier.
Dans sa séance du 19 février, l'Assemblée de Bordeaux avait nommé, comme néRociateors des préliminaires de paix, M. Thiers et M. Jules Favre, assistés d'une commission de députés composée de 15 membres (parmi lesquels se trouvait notre représentant M. Barthélémy Saint-Hilaire).
Ces négociateurs s'étaient rendus à Versailles, et après de longues et pénibles discussions avec M. de Bismarck, les préliminaires de paix furent signés dans notre ville le 26 février.
Ces préliminaires comprenaient dans leurs stipulations la perte pour la France de deux provinces et le paiement de cinq milliards.
La connaissance de ces conditions, qui déchiraient le cœur, rendait plus insupportable que jamais la vue des odieux ennemis qui venaient de les imposer. Il fallait cependant continuer à les avoir chez soi ; il fallait les nourrir, il fallait assister à leurs ricanements insultants. Depuis une dizaine de jours, les ofQciers, ayant des loisirs, ne cherchaient qu'à inventer des divertissements. Favorisés comme toujours par le temps qui» le siège terminé, s'était tout à coup remis au beau, ils faisaient des excursions au bois de Boulogne, ils caracolaient toute la journée dans le parc et sur les avenues. Ils organisaient des cavalcades, et ils donnèrent des courses de chevaux sur l'hippodrome de Porchefontaine. Ils s'étaient revêtus déjà, pour ces réjouissances, des uniformes neufs confectionnés pour l'entrée triomphale qu'ils espéraient faire à Paris, et qui fut si peu brillante. Les simples soldats avaient aussi reçu de nouveaux uniformes; les artilleurs avaient repeint à neuf, en couleur bleue, les canons et les caissons de la place d'Armes.
Ces préparatifs et ces plaisirs n'empêchaient pas les études militaires ; dès que le siège avait été interrompu, les soldats avaient repris leurs heures habituelles d'exercice, comme s'ils eussent été dans leur garnison ; toute la journée, nos avenues servaient à ces manœuvres; on voyait même un bon nombre de recrues, car les envois de nouveaux soldats n'avaient pas cessé (1) ; Versailles était une des villes où
(1) Parmi ces soMats nouveaux venus, un certain nombre avaient été spécialement expédiés d'Allemagne, bien portants et bien babilles, pour figurer à rentrée solennelle dans ParU.
se reformaient et se complétaient les régiments décimés par la guerre, et nous avions ainni sous nos yeux la preuve que les forces de l'Allemagne étaient bien loin d'être épuisées. Elle avait encore, et en abon^ dance, des troupes fraîches et déjà instruites.
Si la ville recevait des soldats nouveaux^ en revanche elle se vidait rapidement de l'immonde colonie de mercandiers qui l'avait envahie à la suite du cinquième corps. Les marchands juifs vendaient an rabais les provisions de toute nature accumulées dans leurs bazars ; le Moniteur offi,ciel publiait leurs annonces de liquidation; l'intendance vendait aux enchères ses che* vaux réformés, ses tonneaux et ses caisses de riz détérioré, etc. Tout se préparait pour un départ général ; on emballait surtout avec soin les souvenirs de France qu'on emportait dans « la patrie allemande. » On y joignait de petits objets venant de Paris, que nos marchands recevaient l'ordre d'aller acheter, puisque les portes de la ville prise étaient encore fermées. Parmi les objets de ce genre dont les officiers faisaient l'acquisition, il faut signaler deux photographies bien connues qui se montraient dès lors dans toutes les vitrines de papetiers et qui représentaient, l'une : le roi Guillaume, M. de Bismarck et la Mort galopant à travers les campagnes comme les trois cavaliers de l'Apocalypse et semant sur leur passage l'incendie et le carnage; l'autre un pilori auquel étaient attachés le roi Guillaume, M. de Bismarck et Napoléon III. Ces deux dessins avaient une certaine valeur pittoresque à laquelle les officiers Prussiens paraissaient sensibles, et faisant preuve de ce don a d'objectivité » dont ils se vantent, ils considéraient curieusement et même achetaient pour les emporter en Âllema-
Î;ne ces témoignages tout récents de l'art rançais.
98 ièrrier»
Le 28 février, les régiments désignés pour occuper Paris traversèrent la ville, se dirigeant vers Lonchamps. Ils portaient des vivres pour trois jours. Au bout de ce temps, ils devaient être remplacés par d'autres régiments, dont le séjour dans Peuris serait également de trois jours, et ainsi de suite, de telle façon que toute l'armée d'investissement put, en retournant dans ses foyers, se réjouir d'avoir campé dans la « Babylone moderne. » On sait que la rapidité avec laquelle le traité de paix fut ratifié par l'Assemblée de Bordeaux fit échouer toutes ces combinaisons.
1*^8 mars.
Dans la matinée du 1" mars, Tétat-major du grand quartier général, en grand uniforme, défila par l'avenue de Saint- Gloud, se dirigeant vers Paris. A midi devait avoir lieu à Lonchamps une grande revue passée par Tempereur-roi Guillaume (1).
Cette entrée des troupes dans Paris avait de nouveau jeté la population de Versailles, comme toute la France, dans la plus grande anxiété. Qu'allait-il se passer? Quelque incident, impossible à prévoir, n'allait-i!
pas amener de nouvelles tristesses? On écoutait avec angoisse du côté de Paris, croyant sans cesse entendre l'écho du canon. . . •
Les troupes revinrent le 3 mars; elles étaient parties sans éclat, elles revinrent sans bruit. La conclusion de ce siège semblait décidément mélancolique pour elles ; les soldats, même après la signature du traité, n'exprimaient que cette pensée :
a Nous allons donc enfin nous en retourner en Allemagne !... » La presse allemande avait pourtant fait tous ses efforts depuis six mois pour établir que le progrès de la ci vilisation européenne exigeait que la Fiance « ce ferment de révolutions et de guerres » disparût du rang des grandes puissances, et, en apparence, au i"" mars i871, l'œuvre semblait accomplie; Tarmée aurait dû être joyeuse d'avoir rendu ce service à l'humanité ; il n'en était rien ; sans doute l'orgueil militaire des soldats était satisfait et ils étaient fiers d'avoir donné la victoire à l'Allemagne, mais le sentiment qui effaçait tous les autres, et qu'ils laissaient naïvement percer, c'était la lassitude profonde de cette lutte.
Nous parlons, bien entendu, des simples soldats, de la masse populaire, qui s'épanchait sincèrement. La noblesse, formant le corps des officiers, était plus préoccupée des conséquences politiques, et affirmait, avec hauteur que désormais la France ne compterait plus dans le monde : elle ne serait plus, nous disaient-ils, qu'un de ces états sans importance dont les calculs de
(i) A cette revue Tempereur Guillaume avait à ses côtés, comme escorte, le roi de Wurtemberg, le Prince Royal de Prusse; les grands-ducs de Bade, de Saxe- Weimar, d'Oldenbourg, de Mecklembourg-Schwerin, le duc Ernesi de Saie-Cobourg-Golha, les princes Luiipold et Othon de Bavière, le prince Guillaume de Wurtemberg, les deux ducs Eugène de Wurtemberg, le duc Guillaume de Wurtemberg, les ducs d'Allenbourg et de Uelningen, le prince héréditaire de Saxe- Weimar, de Meckiembourg-Schwerin, de Streliu, d'Oldenborg, de HoheozoIIern, le prince Uermann de Weimar, le prince de Lippe, sans comptei- lei officiers de rétat-major habituel.
la diplomatie n'ont pas à s'occuper.
Aussi les résistances si énergiques rencontrées au dernier moncient à propos de l'entrée solennelle dans Paris, résistances dont 11 avait fallu tenir compte , les froissèrent profondément. L'empereur Napoléon I*' était entré solennellement à Berlin et l'empereur Guillaume n'entrait pas à Paris I La revanche n*était pas complète, et toute cette campagne si merveilleuse semblait se résumer dans un acte d'impuissance. Même réduite à traiter au gré de la Prusse, la France témoignait devant TEurope qu'elle n'était pas complètement sous le joug, et, gisant à terre, elle avait encore la force ou l'adresse de maintenir son vainqueur à distance. Il y avait dans ce dénouement inattendu une espèce de recul oue les officiers n'osaient pds blâmer tout haut, mais qui leur était extrêmement pénible et qui empoisonna leur triomphe.
Ayant dû renoncer à l'entrée solennelle comme vainqueur à la tête de ses troupes, le roi Guillaume voulut du moins faire à Paris une visite de curieux. Dans la matinée du 2 mars, il quitta Versailles en voiture et se rendit dans les Champs-Elysées où il fit une courte promenade.
Puisque la paix était signée, — et à quel prix I — il sembla au Conseil municipal que les réquisitions devaient cesser.
Rien cependant n'était moins sûr, puisque l'armistice n'avait suspendu ni les incendies de villages, ni les contributions nouvelles. La lettre suivante fut, en tout état de cause, adressée au général commandant de place :
« Général,
(( Le Conseil municipal a reçu communication du Journal officiel de ce jour où est annoncée la latitîcation des préliminaires de paix. Cette ratification crée une situation toute nouvelle et doit évidemment modifier les rapports établis entre la ville de Versailles et les troupes d'occupation. Nous estimons que toute réquisition proprement dite cesse de droit, que les objets fournis aux troupes devront être à Tavenir payés p^r l'intendance allemande, et enfin que la ville ne devra plus payer d'abonnement pour la nourriture des ofticiers.
« Quant aux logements militaires, il nous semble qu'ils devraient, autant que pt)ssibie, être limités aux casernes et aux établissements publics. Nous croyons pouvoir compter, en même temps, que le passage des troupes par la ville de Versailles sera ccdculé de manière à ménager une
population déjà bien éprouvée par l'obligation de loger pendant un si long espace de temps les troupes d'occupation. Notre désir est de nous entendre avec vous sur rinterprétation de la convention de paix et de conclure avec Tautorité un modus Vivendi qui concilie tous les intérêts. »
Le général de Voigts-Rhetz, visiblement embarrai^sé, répondit par des ordres assez contradictorres, jusqu'à ce qu'enfin il communiquât à la mairie la*note suivante, qui lui avait été envoyée par le Prince royal :
« Quartier général du cinquième corps.
a A la commandanture^
a Par suite d'une communication de l'intendance générale des armées, il a été décidé que jusqu'à ce que la convention qui doit régler la nourriture des troupes en France soit conclue, les réquisitions des aliments doivent continuer comme auparavant. Ces réquisitions se feront sur des bons au compte du gouvernement français.
a En conséquence, la circulaire télégraphique du i^' mars est rapportée, et les ordres du 8 octobre et du 7 novembre 1870 sont remis en vigueur.
« Le quartier-maître,
(( DE GOTTBERG. »
Les réquisitions de voitures continuèrent également et, jusqu'à la fin, furent l'occasion de démêlés entre la mairie et la commandanlure, ainsi que le montre la lettre suivante, une des dernières et des plus irritées que le commandant de place ait envoyées à la municipalité : /
a A la Mairie de Versailles.
« Par ordre du général de Voigts-Rhetz, commandant de Versailles, je fais savoir à la municipalité que par suite de la réponse suivante, faite à une ordonnance de la coramandanture: « la Mairie ne se considère « plus comme obligée à fournir des voitu- <( res aux troupes de la garnison, » les quatre mille fusils de la garde nationale partiront demain pour l'Allemagne ; quant à la remise des 300 qui avaient été promis, il n'en peut plus être naturellement question.
a Si les voitures requises pour le gouvernement général impérial ne se trouvent pas demain à 5 heures et demie au lieu indiqué, la commandanture se verra obligée de les prendre où elle les trouvera.
« DE {illisible),
(( premier lieutenant.
En présence de cette menace officielle de vol, les voitures requises furent fournies. On voit que jusqu'au dernier moment de leur séjour, et la paix étant signée et ratifiée, les vainqueurs entendaient agir en maîtres et vivre aux dépens du vaincu.
Il y avait là un mépris absolu des principes les plus élémentaires du droit des gens, mais nous savions depuis longtemps que lorsqu'on parlait des droits des vaincus aux Prussiens, ils répondaient le plus souvent par un sourire ironique qui disait très clairement : « Est-ce que vous vous moquez?. . . Il n'y a à la guerre qu'une règle de droit, c'est l'intérêt et la volonté du vainqueur. » C'est encore d'après ce principe qu'i's agirent après le traité de paix.
A- 9 mars.
Quelles que fussent les décisions de Tautorité prussienne sur les réquisitions, elles étaient forcément moins lourdes, car les départs devenaient d'heure en heure plus nombreux. Les petits princes qui avaient fait leurs cinq mois de campagne à VHôtel des Réservoirs et an «Casino» du princo de Cobourg étaient allés recevoir les félicitations de leurs sujets ; ils avaient disparu en laissant à la charge de la ville une note d*une trentaine de mille francs. Le ministère de la guerre, la chancellerie, Tétat-major de l'intendance avaient quitté également les vastes logements qu'ils occupaient.
M. de Bismarck partit dans la matinée du lundi 6 mars. Ou a fait bien des récits sur les incidents qui signalèrent son départ. Il y a entre autres un certain récit d'enlèvement de pendule qui a été reproduit partout. Il convienl.de rétablir les faits tels qu'ils se sont passés ; on me pardonnera donc d'entrer ici dans quelques détails (1).
Mme Jessé, propriétaire de l'hôtel habité par M. de Bismarck, rentra à Versailles le dimanche matin 5 mars ; elle fut reçue chez elle par M. de Bismarck lui-même.
Comme s'il eut été très fier de l'état dans lequel il laissait la maison occuf^ée par lui, il conduisit Mme Jessé dans les principales pièces du rez-de-chaussée et du premier étage. Elles étaient toutes d'une telle malpropreté, qu'il fallut plus tard faire gratter les parquets ; néanmoins, M. de Bismarck en admira devant Mme Jessé la belle conservation. Dans le cours de cet entretien , pendant lequel il affectait de se montrer extrêmement poli, il lui dit : Vous voyez,
(f) Tels que Mme Jessé a bien voulu nous les donner d'après des notes prises le Jour iQ(^mc.
madame, combien fai tenu à faire respecter votre hôtel; j ai respecté jusqu'à vos pintades I... elles m'ennuyaient pourtant bien!... J'aurais voulu au moins manger de leurs œufs el elles n'ont pas même voulu m'en donner I... Eh bien! malgré tout cela, elles sont là, venez les voir...
Et en parlant ainsi, M. de Bismarck se dirigea vers la basse-cour. A son grand étonnement^ les pintades ne s'y trouvaient pas,
— Où sont donc les pintades, dit-il à haute-voix en s'adressant à la jardinière?
— Mais vous les avez mangées il y a huit jours I... répondit la jardinière.
Et en effet, M. de Bismarck avait été peu heureux dans l'exemple qu'il avait choisi pour démontrer à Mme Jessé la délicatesse de ses procédés. Un de ses secrétaires avait donné l'ordre la semaine précédente d'égorger les volatiles sur le témoignage desquels M. de Bismarck avait compté si imprudemment. Ce document authentique lui échappait au moment même où il croyait le saisir.
Comme tout cet entretien avec Mme Jessé n'était sans doute au fond qu'une ironie, il ne se- troubla pas pour si peu.
Il continua à être à la fois obséquieux et familier, mêlant les paroles oiseuses à de& questions de toute sorte. Dans une dès pièces du rez-de-chaussée, Mme Jessé avait signalé l'absence d'une pendule en marbre ornée d'une statuette en bronze, représentant Satan enveloppé de ses ailes et méditant. Cette pendule avait été transportée dans le cabinet de travail de M. de Bismarck.
Lorsqu'il fut dans cette pièce, M. de Bismarck dit à Mme Jessé :
— Yoilà, madame, cette pendule dont vous parliez tout à l'heure... Vous voyez quelle existe toujours. Ah ! Thiers la détestait bien. . . Nous avons longtemps discuté devant elle. . . il ne pouvait la voir et répétait toujours : « Le diable ! le maudit diable!!» La paix a été signée devant elle . . . Thiers ne l'aime pas 1 . . .
— Et vous, monsieur le comte?
— Jolie 1 très artistique 1 . . . . Y tenezvous beaucoup?...
— Oui, monsieur le comte.
Et l'entretien sur ce sujet n'alla pas plus loin. Lorsque Mme Jessé quitta son hôtel,
!)Our retourner à Paris, M. de Bismarck a reconduisit jusqu'au boulevard de la Reine, tête nue, et affectant toujours les démonstrations les plus polies.
Mme Jessé était à peu près devant le Lycée^ quand deux cavaliers la rejoignirent ; l'un d'eux descendit de cheval et lui dit:
— Madame, cette pendule dont vous avez parlé avec M. de Bismarck, ce serait pour nous un grand bonheur de la lui offrir. Son Excellence tiendrait beaucoup à l'emporter chez lui comme souvenir. Youlezvous nous la céder?... Quelque soit le prix, (pourvu que ce ne soit pas un million, ajoutèrent-ils en souriant), nous le paierons.. .
Mme Jessé refusa, et se rendit au chemin de fer.
Le lendemain ifiatin, préoccupée des intentions de ces officiers, Mme Jessé, qui devait rester à Paris, revint à Versailles ; elle fut très étonnée de trouver dans la cour des voitures chargées prêtes à partir. On avait passé la nuit à emballer. Cependant la veille, M. de Bismarck avait affirmé à Mme Jessé qu'il ne partirait que le mardi ou le jeudi. Pourquoi cette hAte, dès que Mme Jessé avait reparu 7. . •
De nouvelles tentatives furent faites auprès d'elle, par les secrétaires du comte, pour la décider à céder la pendule historique. Mme Jessé refusa avec plus d'éner- Sie encore que la veille et termina en isant :
« Non, je suis Française, je ne veux ni la donner ni la vendre. »
M. de Bismarck, vers 9 heures, parut sur le perron de l'hôtel, pour monter dans sa voiture de voyage. Mme Jessé était à peu de distance, mais il affecta de ne pas la regarder. Il fit ses adieux au jardinier en lui donnant une poignée de main et 50 fr.
Il lui remit de plus 40 francs, en disant :
— C'est pour les réparations de l'hôtel...
Mme de Jessé doit être contente. . . *
Les personnes présentes n'étaient pas assez diplomates pour dissimuler le soulagement qu'elles éprouvaient en assistant à son départ,etM.de Bismarck, regardant autour de lui, dit d'un ton moitié irrité, moitié ironique :
— Comme tout le monde, ici, est content de me voir les talons 1 • . .
Quant à la pendule, elle était toujours à sa place, mais elle préoccupait M. de Bismarck, car au moment même de ce départ, il remit à la jardinière une feuille de papier, sur laquelle était écrite son adresse à Berlin ( WUhelmstrasse)^ en disant :
— Si Mme de Jessé change d'idée, voici mon adresse. ..
Et il partit.
Quelques instants après son départ, Mme Jessé constatait que dans un secrétaire, placé dans le cabinet particulier de M. de Bismark, où n'entraient que des ofQciers supérieurs et où fut signé l'armistice, on avait dérobé un rouleau de 400 lErancs en or^ des
bijoux et une collection de monnaies rares.
Plus tard, on s'aperçut que si la pendule était restée à sa place, le balancier en avait été enlevé. C'était sans doute un officier de la suite de M. de Bismarck qui l'avait détaché au dernier moment; ne pouvant offrir à son maître la pendule, il avait peutêtre tenu à lui donner au moins le balancier qui avait marqué ces secondes, que M. Thiers avait si justement maudites.
Encore aujourd'hui, la pendule, qui est restée privée du balancier enlevé le 6 mars, marque Theure à laquelle M. de Bismarck a quitté Versailles.
A mesure qu'on prit possession de la maison, on constata plus de dégâts. La vaisselle avait été mise en miettes; les serrures des armoires avaient été forcées ou faussées; les clefs qui les ouvraient avaient été jetées ou cachées. La cuisine, où continua cependant à manger pendant quelques jours un familier de M. de Bisnaarck , était un bouge d'une odeur infecte ; les bouteilles vides ou brisées, ou garnies de bouts de bougies, étaient dispersées de tous côtés... tel était l'hôtel dont M. de Bismark avait feint de faire les honneurs à sa propriétaire avec une espèce de coquetterie indéfinissable. Agissait-il sérieusement, on se mo(}uait-il? Cet homme est si étrange, parfois si sincère, parfois si audacieusement humoristique, qu'il est bien difficile de deviner quel était le fond de sa pensée.
Il faut noter encore une autre disparition aussi lieu flatteuse pour M. de Bismarck ou sou entourage. M. de Bismarck, ayant, dans le courant du mois de janvier, à donner un dîner diplomatique, avait requis de la ville un n..ignif]que service de table en linge damassé. Quand M. de Bismarck fut parti, c'est en vain qu'on réclama le service : il avait disparu avec les malles de la chancellerie.
En fait de vols de la dernière heure^ le
fklus curieux est celui qui fut commis par e directeur même de la police du grand guartibr-général, M. le conseiller intime Stieber, que nous avons eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois dans ce récit. Il logeait^ comme nous l'avons dit, dans la maison située boulevard du Roi, n^l. Il y occupait le second étage. Son collègue et subordonné Zernit-ki, occupait le premier.
Le 7 mars, ces deux fonctionnaires, qui avaient été chargés pendant toute la durée de l'occupation de surveiller etd'anélec les voleurs, emballèrent dans leurs malles les pendules, les objets d'art, les porcelaines que renfermaient les deux logements qu'ils abandonnaient. Indigné de ces enlè- Tements, le domestique, nommé Dunou, qui avait été chargé de veiller sur l'un de
ces logements, alla se plaindre chez le commandant de place. Il y trouva M. de Treskow qui, tout en riant beaucoup du fait, engagea le plaignant à s'opposer avec énergie à cet emballage. Fort d'un encouragement qui ressemblait à une promesse d'appui, Dunou voulut empêcher avec plus d'autorité les vols dont il était le témoin. Mais M. Stieber fit aussitôt venir deux gendarmes prussiens qui, après avoir roué de coups Dunou et lui avoir donné deux coups de sabre sur le crâne et un sur l'épaule, le conduisirent tout couvert de sang à la prison de la rue Saint- Pierre, d'où il sortit le dernier de tous les prisonniers, et quand le chef de la police était déjà bien loin de Versailles.
Cet enlèvement des meubles du logement qu'il occupaitétait,par«dt-il, dans les principes de ce conseiller intime, car déjà une première fois, il avait fallu s'opposera une tentative de ce genre faite par lui. Au début de son séjour à .Versailles, il avait logé avenue de Saint-Cloud, n*» 69 ; quand il vint s'installer au boulevard du Roi, il mit dans ses malles tout ce que renfermait de précieux l'appartement qu'il quittait; le gérant de la maison, M. Doublet, protesta, mais en vain, et sans l'intervention inattendue d'un intendant général bavarois, qui fut appelé très à propos, M. Stieber était aussi heureux dans son premier déménagement qu'il le fut dans le second.
Un autre incident, non moins curieux, peut servir à caractériser la manière d'agir de ce chef de la police du grand quartiergénéral.
Un habitant de Versailles, qui avait été absent pendant les premiers temps de l'occupation, constata à son retour qu'un vol de diamants, de vêtements et de fourrures, s'élevant à la valeur de plus de 10,000 fr., avait été commis dans l'appartement qu'il occupait avec sa sœur (avenue de Sajnt- Cloud, 85), Il se rendit aussitôt chez le commandant de place, accompagné de M. Mainguet, conseiller municipal. M. de Treskow dit aux plaignants : «Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous adresser au directeur de la police, M. Stieber...
Soyez large avec ces gens-là, c'est le seul moyen d'en tirer quelque chose.»
M. Stieber reçut très gravement la plainte, et sur l'oflre qui lui était faite de rétribuer ceux de ses agents qui aideraient à découvrir les voleurs, il répondit avec une grande dignité : « Monsieur, la police prussienne ne reçoit jamais d'argent I... »
Le logement où le vol avait été commis avait été occupé nendant quelque temps par H. le comte ae Hasféldt, qui l'avait
quitté pour se rapprocher de son maître, M. de Bismarck. Les soupçons s'étant portés sur un domestique qui avait été au service de M. deHasfeldt, une perquisition eut Heu sous les auspices de Zernickî, dans la chambre que ce domestique occupait au nouveau domicile de M. de Hasfeldt (rue de Provence, n^ 5). Malheureusement, le matin même de la perquisition et comme s'il eut été prévenu, ce domestique était sorti en emportant un gros paquet. On trouva cependant encore dans sa paillasse beaucoup de petits objets qui furent reconnus comme faisant partie des objets disparus. Quelques jours plus fard, la femme de chambre de la personne volée, confrontée avec un Allemand enfermé à la prison de la rue Saint-Pierre, le trouvait vêtu des pieds à la tête des habits de son mari. Cet homme se jetait à ses pieds et s'écriait :
Oh I madame, ne me perdez pas I
L'aveu était. clair ; il était évident qu'on avait mis la main sur les voleurs. La police prussienne, tenant entre ses mains les coupables, était évidemment en ét&t de faire rendre les diamants et le reste. Le plaignant, cependant, ne voyait rien revenir.
Au bout de 8 jours, il se rendit de nouveau chez Stieber, mais, cette fois, il trouva un accueil bien différent : Stieber, en le voyant, prit un air presque indign*^ :
— Monsieur, dit-il, de quel droit venezvous soutenir une réclamation qui n'a aucun fondement et qui attaque l'honneur d'un sujet de Sa Majesté I
— Mais vous savez bien ce qu'on a trouvé dans sa paillasse.
— Qu'est-ce que cela fait I A la guerre, ces choses s'e^ipliquent parfaitement, et d'ailleurs, comment me ferez-vous croire que cette dame, en quittant Versailles, y avait laissé une montre enrichie de brillants, un collier et des diamants !
— - Rien n'est plus naturel, puisque cette dame allait aux bains de mer, on n'a pas l'habitude d'y porter des diamants. . . «
— Monsieur, votre plainte est injustifiable, et vous devriez vous trouver très heureux que la justice de Sa Majesté ne s'exerce pas contre vous 1 . . •
Ce mot termina l'enquête. Elle avait servi à la police prussienne à découvrir entre quelles mains se trouvaient les diamants, mais elle n'avait pas servi à les faire revenir entre les mains du propriétairCj et elle avait pour épilogue l'étrange menace adressée par M. Stieber, menace qui n'étonne plus, quand on sait que ce fonctionnaire , à l'occasion , avait pour règle de faire mettre en prison les volés et non les voleurs.
Le roi et son fils partirent le 7 mars.
Fidèle à ses habitudes de simplicité, le Prince royal quitta Versailles à 6 heures du matin, sans aucun apparat. Il eût été à souhaiter que tous nos ennemis eussent possédé les instincts de modération et l'esprit élevé du Prince héritier; la guerre eût conservé un caractère tout autre, et les désirs de vengeance qu'elle nous laisse n'auraient pas la même âpreté. Nous avons relevé à leur jour les exactions et les brataliti^'S des Prussiens ; disons aussi, avec la même sincérité, que, grâce au Prince royal, le Musée consacré a à toutes les gloires de la France » était le 7 mars 1871, a très peu de chose près, tel qu'il était le 19 septembre 1870. Il y avait pourtant, dans ces galeries historiques, oien des toiles faites pour froisser l'orgueil germanique ; elles avaient été protégées et respectées à l'égal de toutes les autres. C'est là un acte de modération et de sagesse qui, dans l'histoire de cette guerre, restera un légitime titre d'honneur pour le Prince royal. Il s'est montré, en cette circonstance, pleinement animé de cet esprit moderne de civilisation dont l'empire allemand prétend être en Europe le vrai représentant, et qui pourtant est resté ignoré de tant d'officiers prussiens, véritables reîtres faisant la guerre comme du temps de Wallenstein.
Le roi Guillaume partit trois heures après son fils, en voiture découverte ; il reprit exactement le chemin par lequel il était venu le 5 octobre. Les troupes, comme au jour de son arrivée, étaient rangées en haie dans la rue des Chantiers.
Les acclamations qui saluèrent le roi-empereur paraissaient lancées avec bien moins d'élan qu'au 5 octobre ; et cependant c'était « Guillaume le Victorieux » qu'elles saluaient. Là encore se trahissait de la fatigue. Les soldats avaient goûté les jouissances de la victoire, mais ces jouissances, d'ailleurs bien tardives et bien chèrement achetées, ne pouvaient être complètes que s'il s'y était mêlé la conscience d'avoir accompli une œuvre juste et durable. C'était ce sentiment, seul capable d'ennoblir la victoire, qui manquait aux soldats allemands. Depuis plusieurs mois instruments dociles de pensées politiques qui leur restaient étrangères , ils étaient tristes de mourir en si grand nombre pour une idée qu'ils ne comprenaient plus. De là le peu d'entrain des régiments prussiens pendant les derniers temps de leur séjour à Versailles. Il n'y avait d'ardeur vraie que pour charger les fourgons qui emportaient en Allemagne le butin fait en France. Cette fin
de campagne n'avait que Tenlhousiasme pea noble qu'on peut mettre dans un déménagement.
Aussitôt après le départ de l'empereur Guillaume, M. le baron Normand, conseiller de prélecture, reprit possession de l'hôtel devenu libre. M. le baron Normand a dressé de sa visite un procès-verbal curieux que nous reproduisons in exienso :
«PRÉFECTURE DE SEINE-ET-OISE
« Procès-verbal de récapitulation, constatant l'état du mobilier de la Préfecture, après le départ du roi de Prusse GuillaumCy empereur d* Allemagne.
« L'an mil huit cent soixante et onze, le mardi 7 mars, à 9 heures du matin, nous, baron Normand, conseiller de préfecture, chevalier de la Légion-d'Honneur, délégué à cet effet, nous avons procédé à la récapitulation du mobilier de la Préfecture, immédiatement après le départ de Tempereur et de son état-major.
« L'entrée des armées prusiennes et allemandes a eu lieu à Versailles le 19 septembre 1870. Le Prince royal a occupé pendant environ une quinzaine de jours l'hôtel de la Préfecture, et Ta cédé ensuite au roi Guillaume, son père, pour aller habiter la propriété des Om6ra^es, près la porte de Bue.
(( En entrant dans l'hôtel de la Préfecture, à neuf heures du matin, le 7 mars i87i, nous en avons repris possession au nom du département. Nous avons visité, avec M. Laurent-Hanin, deuxième adjoint du maire de Versailles, tous les appartements occupés, qui étaient dans un état de désordre et de malpropreté incroyables.
(( Après avoir constaté quil manquait un certain nombre d'objets mobiliers mentionnés au dernier inventaire et indiqués dans l'état ci-après, nous avons, dans l'int érèt du département, pris les mesures nécessaires, en iaisant termer les portes des appartements par les concierges, afin d'éviter de nouvelles déprédations, les Prussiens ne devant partir de Versailles que le 12 mars, ce qui rend la reprise de possession très difficile.
(( Le temps nous manquant pour pouvoir, conformément aux lois et instructions, faire un inventaire avec le concours de deux membres du conseil général, du directeur de l'enregistiement et de l'architecte du département, à cause des travaux d'appiopriation indispensables pour recevoir M. Thiers, président du conseil des ministres et chef du pouvoir exécutif, ainsi
Que Bl. Barthélémy Saint-Hilaire, député de Seine-et-Oise, M. Picard, ministre de l'intérieur, et M. Galmon, sous-secrétaire d'Etat ; nous avons été obligé de remettre à une époque autre l'accomplissement de cette formalité légale, et après une contrevérification, en présence du tapissier de la Préfecture, nous avons constaté ce qui suit :
Il manquait, savoir :
l'inventaire.
729 Une couverture de laine,
737 Un guéridon.
669 Un matelas.
696 Une couverture de laine.
654 Un flambeau en bronze doré (1).
666 Ui) meuble secrétaire en marqueterie.
66o Un bougeoir doré.
622 Une pelle ciselée de cheminée de
salon.
H 8 Quatre i idéaux.
579 Une chaise dorée cannée.
481 Un grand rideau (brûlé).
384 L^encrier en bronze du cabinet du
préfet.
374 Un bougeoir en bronze.
383 Une carte du département.
764 Un oreiller.
767 Une couverture de laine.
795 Une couverture de laine.
700 Deux bras en bronze doré.
869 Une couverture de laine.
870 Une couverture de coton.
871 Une garniture de toilette.
815 Une couverture en laine.
903 Une couverture en laine.
1224 Une couverture en laine.
1144 Une couverture en laine.
1156 Une couverture en laine, 1175 Une couverture en laine.
Dans la cuisine, il manque (2) :
985 Vingt-neuf casseroles en cuivre, six
couvercles.
991 Une daubière. 989 Une marmite en cuivre.
995 Six bains-marie étamés,
(( Plusieurs cartes départementales ont été également prises dans les archives et dans les bureaux.
(1) L'empereur Guillaume a fait dire en partant, à la concierge, par un de ses officiers, quMI emportait ce flambeau, comme souvenir de la Préfecture, Ses aides de camp et officiers oot pris également différentes choses comme souvenirs.
(-2) Le maître d*hôtel du roi de Prusse a emporté les uisteosiles en cuivre les plus imporUnls de ia cuisine.
Objets mobiliers brisés :
651 Uoe jardinière.
326 Trois chaises maroquin.
569 Une grande glace dans la salle des commissions, un marbre de console.
a Plusieurs tables et fauteuils sont cassés et dégradés. Une belle pendule a été démontée pour être emballée et a été sauvée par la concierge de la grille.
tt Trois malles, contenant des robes, linge, effets mobiliers et bijoux, laissées en dépôt dans une mansarde, par une femme de ohambre de Mme Cornuau, femme de Tancien préfet, ont été pillées.
« En foi de quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal, pour être soumis au Conseil général de Seine-et-Oise, et nous l'avons clos le 10 mars 1871, à Versailles, en l'hôtel de la Préfecture.
« Nota. La valeur du mobilier de la Préfecture, reconnue par récolement d'inventaire (bureaux et appartements compris) était, au 1" janvier 1869, de 300,2^2 francs 15 c. Voir budget départemental 1870, sous-chapitre 3, page 8.
« Le conseiller de Préfecture, « Baron Normand. »
Après avoir visité Thôtel, M. le baron Normand, sur une question qui lui fut posée par M. Ange, tapissier de la Préfecture, donna Tautorisation de replacer le drapeau tricolore qui flottait d'habitude sur le pavillon central de Tédifice. Rien ne poraissait plus naturel. Le roi Guillaume était parti pour l'Allemagne; la Préfecture n était plus et ne pouvait plus être une résidence prussienne ; le drapeau prussien venait d'être enlevé; il devait être remplacé évidemment par le drapeau français, puisque l'hôtel reprenait son ancienne destination.
Le drapeau tricolore fut donc replacé, mais à peine se déployait-il, que l'officier qui commandait le poste installé dans une des ailes de la Préfecture ordonnait à M.
Ange de l'enlever immédiatement. Cet officier était sans doute de la race de ceux qui encore aujourd'hui regrettent que le traité de paix n'ait pas partagé la France en quatre ; à la vue des couleurs de notre pays, il eut un accès de cette épilepsie teutonne dont nous avions eu trop d'exemples, et sur le refus de M. Ange de lui obéir, il envoya deux de ses soldats qui enlevèrent le drapeau. Apporté dans la cour de la préfecture, il fut déchiré et foulé
aux pieds. .
L'incident fut aussitôt rapporté a 1 admi-
nistration municipale, qui convoqua d'ur-^ gence la Conseil pour le soir même.
De son côté, Tofficier alla trouver U commandant de place, et transforma sa grossièreté en une insulte adressée par les Français à l'armée prussienne, de telle sorte que M. de Voigts-Rhetz envoya dans la journée à l'Hôtel-de-Ville un aide de camp, chargé de remettre au Maire une défense absolue d'arborer aucun drapeau français. € 11 ne faut pas, ajouta cet envoyé parlant au nom du général, qu'un pareil fait se renouvelle... J'ai encore six bataillons à ma disposition et j'enverrais les soldats tenir garnison chez l'habitant... Sachez bien que l'état de siège existe à Versailles jusqu'au départ du dernier soldat prussien I »
Sans tenir compte de ces menaces, faites sous le coup d'un récit qui dénaturait l'incident, le Conseil rédigea une protestation qu'il chargea l'administration municipale de remettre d'abord entre les mains du général, mais avant qu'elle ne fut remise, le général, mieux informé, adressaàla municipalité l'expression de ses regrets pour les faits qui s'étaient produits, et promit de punir les auteurs de l'insulte.
M. le général de Voigts-Rhetz, on le voit, allait tour à tour de la rigueur aux procédés de conciliation ; il était de ceux qui, dans ces derniers jours, auraient souhaité qu'il y eût entre la Prusse et la France uneespèce d'adieu sans haine; c'était là un désir chimérique ; deux adversaires, après le combat, peuvent se donner la main quand il y a eu de part et d'antre loyauté parfaite et lutte courtoise; naais après les incendies d'Ablis et de Saint- Cloud, après toutes les brutalités inutiles dont nous avions été témoins ou victimes, notre vainqueur n'avait droit de compter que sur notre haine sans mélange ; aussi ce n'est qu'avec timidité, mais non cependant sans insister, que le général offrit à quelquespersonnesqui s'étaient distinguées
par leur humanité, les croix spéciales qui récompensent en Prusse ce genre de services. Ces propositions furent accueillies par un refus qui, du reste, ne parut pas beaucoup étonner le général.
Le 11 mars, le bruit se répandit que des détachements de Français avaient été vus à Viroflay. C'était la preuve certaine que le départ des Prussiens ne pouvait plus tarder. On l'avait annoncé pour le 12, puis démenti ; on savait que des correspon-
dances étaient échangées à ce sujet entre les états-majors; Le jour restait pourtant encore douteux ; il ne pouvait tarder, car sans cesse défilaient à travers la ville des régiments et des équipages ; on avait revu entre autres cet équipage de pont qui était passé le 19^ septembre, à la suite du 5* corps.
18 mmwn.
Enfin le jour de la délivrance parut. C*étnit un dimanche. Dès le matin, les derniers régiments logés dans les casernes se disposèrent à se mettre en route, et bientôt ils défilèrent par Tavenue de Picardie; les postes furent successivement abandonnés ; les batteries installées sur la place d'Armes furent attelées et disparurent ; l'étatmajor quitta l'Hôtel de France ; à 9 heures et demie, le dernier soldat de l'arrièregarde franchissait la grille.
Pour la première fois depuis six mois, on respirait librement.
A peine les soldats prussiens avaient-ils abandonné le poste de la mairie qu'un détachement de gardes nationaux du corps des pompiers, commandé depuis plusieurs jours, en reprenait possession. On avait appris que des troupes françaises feraient leur entrée dans la journée par la grille de l'avenue de Paris. Déjà un détachement était campé dans les environs de la barrière. Dès midi, une foule nombreuse attendait sur l'avenue de Paris. La foule augmenta sans cesse et, vers 4 heures^ c'était la ville entière qui était réunie en groupes joyeux, pour saluer, avec le retour de nos troupes, la réapparition de la patrie. Enfin à 4 heures et demie, on entendit le bruit de nos tambours. Jamais nous n'aurions cru que ce roulement, en retentissant de nouveau^ pouvait exciter en nous une émotion si
profonde. Le maire, qui était revenu le matin même de Bordeaux,, s'était placé à la grille et, en quelques paroles émues, il exprima les sentiments qui remplissaient les cœurs, à l'aspect de cep braves soldats pour lesquels on éprouvait une sympathie d'autant plus fraternelle qu'ils avaient été plus malheureux. Dès que les quelques bataillons qui avaient reçu l'ordre d'entrer ce jour-là eurent franchi la grille, ce ne fut plus qu'un long cri d'entnousiasme qui accompagna les soldats à travers toute la ville. Le lendemain , le même accueil était fait au a bataillon d'honneur »
de la garde nationale, qui rentrait à Versailles, après avoir participé avec dévouement à la défense de Paris. Il y eut là, pendant deux jours, un vif élan auquel on s'abandonna avec transport.
Dans cette reprise de possession de soimême, on avait voulu oublier un instant toutes les douleurs du passé, toutes les craintes pour l'avenir.
Cette émotion de bonheur, si incomplète, et malgré tout si troublée, ne devait avoir qu'une durée bitjn passagère. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que le 18 mars éclatait !...
Aux humiliations et aux souffrances de l'occupation étrangère succédaient les angoisses plus poignantes encore d'une horrible guerre civile. Le second siège commençait : Versailles devenait quartier général de troupes françaises réduites à la cruelle nécessité d'attaquer Paris. De nouveau le canon résonnait, plus lugubre que jamais. C'était le commencement d'une autre période d'émotions tragiques, plus navrantes encore que toutes celles que j'ai rappelées. J'arrête ici ce fragment d'annales versaillaises, en me félicitant que les limites de mon travail me permettent d'épargner au lecteur un récit que je n'aurais pas le courage de poursuivre.