SS
II Versaillest le 23 septembre 1870.
((Monsieur le Maire,
(( Le soussigné, casernier de la caserneT du génie, a Thonneur de vous informer que les soldats du bataillon de la garde royale logés dans la caserne ci-dessus, ne se sont pas seulement contentés de briser une partie du mobilier, tel que bancs, tables, planches de cbalits, etc. , pour l'employer comme bois à brûler pour la cuisson de leurs aliments, mais qu'ils ont violé les lois de la convention en se permettant d'envahir brutalement mon domicile pour le saccager; mes provisions de bouche, mes effets d'habillement, tout m'a été pris; il ne me reste plus que les effets que je porte sur moi.
a C'est un ancien militaire qui n'a pour toute ressource que sa modique pension de retraite, qui vous prie de vous adresser à qui de droit pour le faire rentrer en possession des effets qui lui ont été si iniquequement dérobés. »
« Versailles, le 23 septembre 1870.
«Madame v** R***, blanchisseuse, a l'honneur d'informer le Conseil municipal que son cheval et sa voiture, requis par l'armée prussienne, le 22 septembre, à 1 heure de l'aprës midi, en sa demeure, lui ont été pris de force à l'entrée de Ville-d'Avray.
« Les soldats faisaient partie du 58*^ régiment de ligne, 12* compagnie.
« Cette dame espère que Te Conseil voudra bien intervenir auprès de qui cela dépend, afin que justice soitrendue, s'il est possible. »
« Versailles, le 23 septembre 1870.
a M. L***, rue de l'Abbé-de-l'Epée, 4, expose qu'un militaire persiste ô rester chez loi, sans billet de logement et s'y fait nourrir malgré son opposition. M. L*** est un vieillard valétudinaire hors d'état de supporter les menaces incessantes qui lui sont faites. »
« Versailles, le 23 septembre 1870.
« M. D***, jardinier chez M"* C***, gardien de la propriété en l'absence de cette dame, se plaint du nombre considérable de soldats prussiens qui logent dans la maison.
«Tous les jours il n'y a pas moins de 20 à 25 soldats, plus un poste de 18 à 20 hommes qui l'occupent continuellement depuis lundi soir, et 24 officiers supérieurs.
« Depuis leur entrée dans la propriété, ils n'ont cessé de piller les fruits du jardin.
« Un des officiers a exigé l'ouverture de toute la maison ainsi que de la cave, où
il a enlevé trois bouteilles de Champagne et 3 bouteilles de Bordeaux hier, et 5 bouteilles de Bordeaux aujourd'hui, qu'il a emportées avec les pins beaux fruits du fruitier, environ un panier. Il a aussi emporté une descente de lit.
« Le poste de mardi a enlevé 3 couvertures de laine. Les soldats se livrent au pillage le plus désordonné; ceux d'hier, malgré les paillasses et les matelas mis à leur disposition, ont saisi les tapis de la maison et la batterie de cuisine en cuivre, quoique sous clé.
« N'ayant reçu aucun dépôt d'argent de cette dame, je vais me voir forcé de refuser à ces hommes le feu et l'éclairage.
« Je prie le Conseil municipal de vouloir bien intervenir pour améliorer cette situation, si toutefois possibilité il y a. »
a Versailles^ le 23 septembre 1870.
(( Monsieur le Maire, « Le soussigné, propriétaire, avenue de Paris, a Thonneur de vous exposer que le 20 courant, ayant déjà à loger et nourrir un capitaine d'état-maior prussien et sa suite, il s'est présenté la nuit à 8 heures du soir environ 50 soldats avec un officier en tête, exigeant une maison pour établir un poste. Le capitaine, logé depuis quelques heures, m'a engagé à les recevoir, disant que ces hommes étaient harassés de fatigue, et n'avaient pas mangé depuis trois jours; j'ai dû consentir; alors ces hommes se sont emparés du rez-dechaussée, ensuite du premier étage, bri^ sant canapés, fauteuils et tout ce qu'ils ont trouvé. Comme c'était la nuit, le placement était difficile; il a fallu éclairer toutes les pièces, fournir du bois, du charbon, du vin, des pommes de terre, ce que j'ai fait de bonne grâce; souffrir le gaspillage du jardin, le bris de toutes choses, bien qu'il y ait un capitaine et un officier dans la maison. Le lendemain, le poste a été relevé par 40 hommes qui ont pour la nuit l'occupation de la maison et auxquels j'ai encore fourni bois, charbon et lumière pour la nuit. Je n'ai pas eu à me plaindre des procédés de tous ces hommes, si ce n'est le bris et sacrifices en toutes choses (1). »
A la séance du Conseil qui eut lieu le 23 septembre , à 1 heure^ M. Laureijt- Hanin , adjoint , raconta une conversation qu'il avait eue avec un aide de camp prussien, et qui pouvait servir à faire com-
(1) Gourmand, ivrogne et assuré menteur...
Sentant la hart de cent pas à la ronde.
Au demeurant le meilleur fils du monde.
prendre, par de nouveaux motifs, poui^quûi Versailles, depuis l'entrée de Tennemi, était écrasée de réquisitions tout à fait en disproportion avec ses ressources. Selon la théorie très inattendue de cet aidé de camp (théorie sans doute reçue parmi ses collègues civils et militaires, car elle fut sans cesse reproduite sous les formes les plus variées, et en particulier par le préfet allemand), la municipalité de Versailles étant, dans « un certain rayon , » autour de Paris, le seul pouvoir indigène resté debout, c'était elle qui devenait responsable et c'était à elle que les Prussiens devaient s'adresser pour tout ce « rayon »
indéterminé. Le territoire communal cessait d'être la règle des réquisitions, et les forces de Versailles n'étaient plus la mesure servant à les fixer.
En d'autres termes, la commune dont on avait pu saisir les autorités devait payer pour les autres. C'était là une espèce d'application administrative du système des ola- (fes^ que tout le monde croyait un système inacceptable aujourd'hui , mais que la Prusse de 1870 devait, en notre honneur, s'efforcer de rajeunir, sans vouloir paraître se douter qu'elle scandaliserait l'Europe par ce retour aux procédés que le droit public moderne n'accepte plus.
Cette théorie prussienne expliquait une autre visite faite à M. Laurent-Hanin par un employé de l'intendance, qui avait apporté un état établissant la comparaison des réquisitions présentées à la mairie, et des fournitures faites par la ville au magasin central de la gare du chemin de fer de la rive droite. Cet état fut de nouveau envoyé officiellement deux jours plus tard sous la forme suivante :
« Rapport du magasin central,
« Suivant les ordres donnés, la municipalité de Versailles doit fournir tous les jours :
(c 20,000 litres de vin, 800 quintaux de viande, 270 q. de riz, 4,200 q. de pain, 40 q. de sel, 70 q. de café.
«Le 23 septembre ont été livrés : 6,000 litres de vin, 71 quintaux de viande, 16 q.
de riz, 120 q. de pain, 21 q. de sel. 13 q. de café. Il manque : 14,000 litres de vin, 729 quintaux de viande, 254 q. de riz, 1,080 q.
de pain, 19 q. de sel, 57 q. de café.
•« Le 24 septembre ont été livrés : 10,000 litres de vin, 118 quintaux de viande, 4 q.
de riz, 126 q. de viande, 10 q. de sel, 8 q.
de café. Il manque : 10,000 litres de vin, 682 quintaux de viande, 266 q. de riz, 4,074 q. de pain, 30 q. de sel, 62 q. de café. )) I
En présentant soa état, l'employé de l'intendance avait déclaré que la différence des deux quantités étant déjà très considérable, il venait avertir la municipalité qu'elle eût à prendre immédiatement des mesures pour combler le déficit. En vain, M. Laurent-Hanin avait fait observer que Versailles n'était ni une ville industrielle ni une ville commerciale, qu'elle ne vivait que de ses relations avec Paris, en ce moment suspendues, l'envoyé de l'intendance n'avait rien écouté : un certain chiffre énoime, inacceptable, ayant été fixé une fois pour toutes par un intendant , cette appréciation, une fois faite, devenait une loi supérieure à toute considération de bon sens, et toutes les idées administratives sur les droits et les devoirs des communes cessaient d'avoir leur application.
Une pareille manière de raisonner, qui n'était qu'un procédé pour déguiser sous le mot réquisition un véritable pillage, souleva la plus vive émotion au sein du Conseil. L'occupation devaMâixTercent soixantequatorze jours; et nous n'étions alors qu'au cinquième, mais déjà plusieurs conseillers proposèrent d'opposer' un refus absolu à toutes les demandes manifestement contraires aux lois protectrices que le droit des gens a consacrées pour les « villes ouvertes. » Ces conseillers crurent qu'il convenait, en cas de persistance de l'ennemi, d'envoyer une démission générale. Quel serait le résultat de cette démission, firent observer d'autres conseillers? Un employé prussien remplacerait évidemment le maire français et la ville aurait, dès lors, perdu l'unique défenseur qui pouvait, avec quelque autorité, plaider hautement les intérêts français devant l'envahisseur.
Cette discussion entre les conseillers, après avoir été très vive, très animée, s'ar^ rêtasans pouvoir aboutir à une conclusion.
Elle devait être reprise bien des fois et toujours se terminer de même, car les conseillers les plus décidés au refus et à la démission sentaient bien que leur premier devoir était avant tout de rester au poste où la confiance de leurs concitoyens les avaient placés. Ils avaient pour rôle de représenter la justice et la modération en face de la force et de la brutalité; ils n'étaient pas tenus de réussir toujours dans leurs réclamations adressées à un ennemi hautain et violent, mais ils étaient tenus de ne pas se décourager dans leurs tentatives, quels que fussent leurs insuccès.
Quand même ils étaient réduits à obéir à des ordres qui dépassaient les droits légitimes d'un vainqueur, ils pcavaient et
devaient, en se chargeant de leur exécution, en adoucir et en atténuer la dureté et rinjustice. Le jour ou la municipalité française aurait disparu de la ville, la population se serait sentie bien plus faible encore entre les mains de l'étranger. Il y avait pour tous les habitants quelque consolation à se rendre à la mairie, et à porter leurs doléances à un concitoyen, même quand ces doléances devaient rester stéryles. Une espèce de symbole attestait, aux yeux de tous, le rôle joué par la municipalité : THÔtel-de- Ville, où elle siégeait en permanence, était le seul édifice de Versailles qui eut gardé le drapeau national ; partout ailleurs, et sur le Château même, consacré a à toutes les gloires de la France, » le lugubre drapeau noir et blanc avait remplacé notre gai et brillant pavillon. A la îhréfecture étaient également suspendues ces couleurs de douii qui témoignaient publiquement de notre servitude. Le regard se portait avec d'autant plus de joie et d'espérance vers ces couleurs tricolores plus aimées que jamais qui flottaient encore au sommet de rHôtel-de-Ville. Là était comme un coin de la patrie resté intact, et lorsque, veuant de Tintérieur de la ville plein de soldats allemands , on franchissait la grille de la mairie, il semblait, pour ainsi dire, qu'on rentrât en France. — 11 fallait donc que la municipalité, malgré ses défaites quotidiennes dans la luttes qu'elle souteiKiit, restât sur la brèche, où, même vaincue, elle rendait encore des services. Elle comprit ainsi son devoir et sut, jusqu'à la fin, rester énergiquement à son poste de combat.
D'ailleurs si la municipalité échoua le plus souvent dans ses réclamations, parfois aussi, et dans des circonstances très importantes, elle obtint gain de cause et sut faire revenir Tennemi sur ses décisions. Ce n'était nullement par un accès subit de générosité que l'autorité prussienne agissait ainsi, car elle déclarait nettement que la générosité lui était étrangère et n'était nullement de mise en temps de guerre ; non, ces actes de modération étaient simplement la suite d'un calcul bien fait. L'autorité prussienne allait aussi loin que possible dans l'excès, mais sans rien cependant pousser à bout, parce qu'elle aurait été, elle aussi, très embarrassée, si la municipalité avait disparu. Pour établir et répartir les logements militaires, pour procéder aux réquisitions, les Prussiens se seraient trouvés tout de suite et bons les jours obligés de recourir à une série continue de violences qui, pour eux-mêmes, avaient leurs dan* {;ers et qui auraient été par trop scandaeuses, surtout dans lu ville où si^ait le
grand guartier général. M. de Bismarck le dit an jour avec cette espèce de sincérité apparente et calculée qui lui est particulière : <( Je trouve qu'il ne faut pas laisser abîmer la ville où réside le roi. » — Versailles devait, dans une certaine mesure, profiter de cette pensée du diplomate prussien ; mais pendant les premiers jours de l'occupation, le roi n'étant pas présent, la licence et surtout l'intendance se donnèrent pleine carrière. Cependant, au gré de quelques nobles officiers prussiens du parti féodal, l'entrée dans Versailles* à ce point de vue, avait été manquée. Salon eux, le devoir du général en chef qui avait pénétré le premier dans la ville, eût été de frapper immédiatement une contribution de guerre considérable et de répandre la terreur dans la population par quelques scènes de pillage bien caractérisé. Ces officiers pensaient et disaient que par ce procédé les relations avec les autorités et les habitants fussent devenues immédiatement bien plus faciles. Ils reprochaient vivement au Prince royal de Prusse d'avoir, en cette circonstance comme en tant d'autres, cédé aux mesquines préoccupations d'humanité qui lui étaient trop familières. Il avait, disaientils, perdu le bon moment pour agir ; plus tard, les rigueurs devenaient dimciles ; à cette première entrée, rien n'était plus aisé et n'aurait été plus profitable.
Pendant toute cette journée du 23, le ca* non retentit dans la direction de Clamart.
Ce bruit, si nouveau pour la population de Versailles, devait peu à peu lui devenir bien familier, car, jusqu'à la fin de janvier, il fut presque continuel. Il y eut parfois des interruptions plus ou moins prolongées, mais le silence, alors, inquiétait plus encore que cet écho lointain de détonations dans lequel on croyait toujours entendre le présage d'une délivrance prochaine. Une sortie heureuse des Parisiens du côté de Versailles, telle fut, pendant cinq mois, l'attente quotidienne des Versaillais, et, chaque fois que le bruit du canon redoublait, cette espérance, qui devait toujours être vaine, prenait plus de force et faisait battre bien des cœurs.
Dsms ces premiers jours, la canonnade de nos forts était dirigée contre des détachements faisant des reconnaissances de terrains ou construisant des travaux. Quoi qu'en disent nos ennemis, elle n'était pas sans résultats meurtriers.
Les officiers prussiens en garnison à Versailles, qui n'avaient pas été désigné»
pour prendre part à ces études prélimi«naires des opérsitions de siège, procédaient, pendant ce temps, à leur installatioD dans
les logements qui leur avaient été attribués dans la ville ou qu'ils s'étaient choisis eux-mêmes. Cette installation de l'étranger, qui devait, pour certaines familles de Versailles, se renouveler tant de fois, donna lieu naturellement à bien des scènes pénibles. Si un certain nombre d'offlciers montrèrent de la discrétion et respectèrent les convenances, beaucoup, en revanche, semblaient s'ingéniera se faire haïr autant qu'il est possible par des excès gratuits de brutalité et de grossièreté. A
Êeine entrés dans l'appartement de leur ôte, armés de leur billet de logement, ils visitaient d'autorité toutes les pièces, agissant en maîtres, ouvrant et fermant les armoires, et, leur examen terminé, ils disaient d'un ton aussi insolent que possible au maître du logis : a Voici ma chambre.»
En vain leur représentait-on que dans l'appartement se trouvait telle ou telle pièce aussi convenable, que celle qu'ils avaient choisie était celle dont l'occupation par un étranger était la plus gênante, ou même la plus blessante, comme lorsqu'ils choisissaient la chambre de la jeune fille de la maison ; ces motifs les laissaient indifférents, heureux quand ils n'attiraient pas des violences sur les hôtes dont les réclamations étaient trop persistantes.
Certains, après s'être conduits comme des manants avec leurs hôtes, abondaient tout à coup en démonstrations exagérées de politesse, comme s'ils avaient voulu prouver que, eux aussi, ils connaissaient tt ce que les Français appellent les belles manières. » Un trait de ce genre suffit comme exemple. Un officier supérieur arrive dans une maison, oi^ aussitôt il se fait servir comme s'il était chez lui et commande son dîner aux domestiques. Tout à coup il s'aperçoit qu'il a indigné le maître du logis par ses procédés d'envahisseur, et, aussitôt, se ravisant, et de l'air le plus aimable, il se dirige vers son hôte, et Vifwite à prendre place au dîner qu'il venait de commander. Un refus sec, accompagné d'un sourire ironique, est la seule réponse qu'il obtient, et il est encore sans doute à comprendre que le comble de la courtoisie ne consiste pas à «inviter»
les isMd, quand on mange leur propre dî-
94 septemlire*
Les sentiments d'humanité que l'opinion générale attribuait au Prince Royal de Prusse, n'apparaissaient pas dans la proclamation suivante, signée de son nom, et qui fut afDchée à Versailles, le 24 :
« PROCLAMATION
tt Nous, général commandant la troisième armée allemande,
« Vu la proclamation de Sa Majesté le roi de Prusse, qui autorise les généraux commandant en chef les différents corps de l'armée allemande à établir des dispositions spéciales relativement aux mesures à prendre contre les communes et les personnes qui se mettraient en contradiction avec les usages de la guerre, relativement aux réquisitions qui seront jugées nécessaires pour les besoins des troupes, et de fixer la différence du cours entre les valeurs allemande et française, avons arrêté et arrêtons les dispositions suivantes, que noud portons à la connaissance du public.
« i^ La juridiction militaire est établie par la présente. Elle sera appliquée dans réfendue du territoire français occupé par les troupes allemandes, à toute action tendant à compromettre la sécurité de ces troupes, à leur causer des dommages ou à prêter assistance à l'ennemi. — La juridiction militaire sera réputée en vigueur et proclamée pour Umte l*etetidue d'un canton aussitôt qu'elle sera affichée dans une des localités qui en font partie;
(( 2^ Toutes les personnes qui ne font pas partie de l'armée française et n'établiront pas leur qualité de soldat par des signes extérieurs, et qui :
(( A. Serviront l'ennemi en qualité d'espion,
« B« Egareront les troupes allemandes quand elles seront chargées de leur service de guide,
« C. Tueront, blesseront ou pilleront des personnes appartenant aux troupes allemandes ou faisant partie de leur suite,
« D. Détruiront des ponts ou des canaux, endommageront les lignes télégraphiques ou les lignes de chemins de fer, rendront les routes impraticables, incendieront des munitions, des provisions de guerre, ouïes quartiers des troupes,
« E. Prendront les armes contre les troupes allemandes,
« Seront punis de la peine de mort.
« Dans chaque cas, l'officier ordonnant la procédure instituera un conseil de guerre chargé d'instruire l'affaire et de prononcer le jugement. Les conseils de guerre ne pourront condamner à une autre peine qu'à la peine de mort. Leurs jugements seront exécutés immédiatement.
a 3^ Les communes auxquelles les coupables appartiendront ainsi que celles dont le territoire aura servi à l'action incriminée, seront passibles I dans chaque cas,
d'ane amende égale aa montant annuel de leur impôt foncier.
(( 4^ Les habitants auront à fournir ce qui est nécessaire pour l'entretien des troupes.
Chaque soldat recevra par jour :
750 grammes de pain.
500 — de viande.
250 — de lard.
30 — de café.
60 — de tabac ou 5 cigares.
ift litre de vin, ou i litre de bière, ou 1/10 d'eau-de-vie.
<(La ration à livrer par jour pour chaque cheval sera de
6 kilogrammes d'avoine.
2 — de foin.
4 1/2 — de paille.
« Pour le cas où les habitants préféreront une indemnité en argent à l'entretien en nature, l'indemnité est fixée à 2 francs par jour pour chaque soldat.
« 5"^ Tous les commandants de corps détachés auront le droit d'ordonner la réquisition des fournitures nécessaires à l'entretien de leurs troupes. La réquisition d'autres fournitures jugées indispensables dans l'intérêt de l'armée, ne pourra être ordonnée que par les généraux et les officiers fai'^ant fonctions de généraux.
c( Sous tous les rapports, il ne sera exigé des habitants que ce qui est nécessaire pour l'entretien des troupes, et il sera délivré des reçus officiels pour toutes les fournitures.
« Nous espérons, en conséquence, que les habitants ne feront aucune difficulté de satisfaire aux réquisitions qui seront jugées indispensables.
« 6** A l'égard des transactions individuelles entre les troupes et les habitants, nous arrêtons que 8 silbergros ou 28 kreutzer équivalent à 1 franc.
« Le commandant en chef de la troisième armée allemande.
«Frédéric Guillaume.
ft Prince royal de Prusse. »
Ce code sommaire* d'exécutions par ordre alphabétique prend un caractère tout à fait odieux quand on se rappelle que le paragraphe qui ordonnait de fusiller « quiet conque prendrait les armes contre les « troupes allemandes, » était spécialement destiné aux francs-tireurs, c'est-à-dire à tout français qui se faisait soldat pour repousser l'invasion du territoire national. La Prusse avait autrefois fait un devoir rigoureux pour tous sesenfants de combattre, par tous les moyens, l'envahisseur français; de ce devoir, elle faisait aujourd'hui, pour les français, un crime qu'elle qualifiait officiel-
lement de « brigandage (1). )> Elle savait que les corps de francs -tireurs lui faisaient beaucoup de mal, il fallait donc qu'elle en empêchât la formation à tout prix; elle avait trouvé, dans cette proclamation, un moyen jugé sans défauts par les Prussiens, puisquM réussissait. Dans le code militaire, qu'ils avaient étudié et qu'ils appliquaient ponctuellement, ce qui est utile n'a pas besom d'être juste.
Pendant qu'on affichait à Versailles cette loi qui rétablissait le droit à l'assassinat des prisonniers, voici comment, au même ins* tant, se conduisaient les officiers et les soldats prussiens qui avait entrepris une « guerre sainte » contre nous, dans le but de sauvegarder la morale et les vertus de la famille, que l'influence française tendait, nous disaient-ils chaque jour, à o pervertir dans le monde entier. »
Nous citons, en les atténuant, quelques fragments des rapports de police :
(( II s'est passé de nouveau, hiersoir, des scènes très graves dans le quartier de la Petite-Place; les soldats de garde et un gendarme se sont refusés à prêter mainforte à nos agents, en disant qu'ils n'avaient pas d'ordres. Plus de trente soldats sont montés tous ensemble dans une chambre où était une femme seule, et Tun d'eux, après avoir tiré son sabre, l'a menacée de lui couper le cou... Toutes les femmes de ce quartier ont leur existence constamment menacée.... Des officiers prennent d'assaut les maisons, et emmènent de force des femmes avec eux; l'un d'eux, à qui l'on refusait d'ouvrir la porte, a menacé de mettre le feu.... »
En même temps, les violations de domicile et les vols se multipliaient dans le quartier de Montreuil, dont la population
(1) 11 n'est pas inuUle de reproduire ici, en regard de cette proclamation, un passage de l'édlt de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, par lequel fut organisée, en 1813, la landsturm^ c'esl-à-dlre la levée en masse de toute la population. Cet extrait est la flétrissure la plus énergique des précautions que la Prusse de 1871 a prises pour entraver la formation des corps de francstireurs :
« A rapproche de l'ennemi, disait alors l'édit royal, les hommes de la levée en niasse emmèneront tous les habitants des villages avec les besUaux et les effets. Les farines et les grains doivent être enlevés ou détruits; les tonneaux vidés; les moulins et les bateaux brûlés; les puits comblés, les ponts coupés, les moissons incendiées... Le combat auquel tu es appelé san<y tifie tous les moyens {aile mitteln heiligt^ ; les plus terribles sont les meilleurs. Non-seulement tu harcèleras continuellement l'ennemi, mais tu détruiras et anéan- Uras les soldats isolés ou en troupes... »
Tels étaient les ordres donnés alors par la Prusse à tous ses enfants pour repousser les Français du territoire national ; ce qu'elle appelle chez elle un acte sublime, elle a feint de le considérer et elle l'a traité en France comme un attentat contre le droit des gens. Voilà la deutsche treue si vantée... par les Allemands.
adressait à la mairie plaintes sur plaintes.
Se trouvant très nombreux dans ce quartier séparé du reste de la ville, les soldats s*en donnaient à cœur joie. Par exemple, sur la place de Monireuil même, ils envahirent, au nombre d'une cinquantaine, une boutique d'épicier-marchand de vin, tenue par une femme, et enlevèrent tout ce qu'ils jugèrent à leur gré. Parmi les bouteilles volées, il y en avait heureusement un certain nombre qui servaient à l'ornement de la montre, et ne contenaient que de l'eau colorée en vert et en bleu. Des erreurs de ce genre étaient souvent commises par les soldats pillards qui buvaient sans distinction tout ce que contenaient les bouteilles qui tombaient entre leur mains, prenant parfois des flacons de médicaments pour des liqueurs exquises. Chez beaucoup de ces soldats, paysans venus du fond des provinces pauvres de l'Allemagne, on trouvait une grossièreté épaisse, grâce à laquelle de pesantes niaiseries s'ajoutaient à leurs brutalités.
Le même jour, des soldats pénétrèrent par escalade dans la gare de la rue des Chantiers, enfoncèrent avec leurs baïonnettes plusieurs pièces de vin, un fût de cognac, enlevèrentdes caisses de liqueurset une vingtaine de sacs de pommes de terre.
Tous ces vols restèrent impunis.
Les rues des Récollets et du Vieux-Versailles avaient été envahies comme Montreuil par des détachements de soldats qui s'étaient installés en nombre considérable dans les maisons, sans billets de logement.
Ces envahissements semblaient d'autant plus pénibles à supporter qu'une partie des casernes restaient vides; il était iacile d'y installer encore plusieurs milliers d'hommes. Le maire le fit remarquer à l'autorité mihtaire, mais inutilement.
Dans ces casernes, on aurait pu croire que la discipline empêcherait les vols : au contraire, tout y était considéré de droit par les soldats comme de bonne prise. Les officiers en permettaient le pillage complet, et chacun des caserniers put faire des rapports semblables au suivant :
« Monsieur le Maire, (( Le CHsernier de la caserne de Satory a l'honneur de vous informer que les cavaliers logés à ladite caserne ont fracturé la chambre 125 où il y avait un mobilier appartenant à une cantinière du 4® voltigeur, ils ont enfoncé les malles, la commode, l'armoire, et ont pris tout ce qui leur a été agréable. »
Les dispositions des officiers, plus hostiles en général que celles des soldats, se manifestaient publiquement, et en particu-
lier au poste prussien établi à la grille de la mairie, sur l'avenue de Paris. Devant ce poste étaient rangés en faisceaux, selon l'usage allemand, les fusils des hommes de garde. Ces fusils étaient là toujours prêts, pour que les soldats pussent les saisir et se mettre instantanément en rang, dès que passait sur l'avenue quelque ofncier supérieur. Ce mouvement s'exécutait à chaque moment, au cri rauque de a heraus^ » lancé violemment du fond de la gorge par la sentinelle chargée d'épier le passage des officiers auxquels était dû l'honneur de la sortie du poste. Même lorsque ces officiers passaient extrêmement loin, la sentinelle devait faire ainsi sortir le poste, qui était, pour ainsi dire, toujours sous les armes. II y avait là un exemple de ces exigences exagérées de discipline auxquelles il semble que nos troupes se plieraient difficilement, mais qui ont pour résultat de faire du soldat prussien une machine absolument obéissante, La sentinelle avait encore une autre consigne : elle devait écarter des faisceaux tous les passants qui en approchaient trop près. Ces hsLbitudes étant choses tout à fait nouvelles pour les Versaillais, ils recevaient souvent les avertissements très rudes des sentinelles. Mais ces rudesses, qui allaient jusqu'aux coups de crosse, n'étaient pour ainsi dire rien à côté des menaces et des injures que certains officiers jetaient aux groupes qui stationnaient parfois devant le poste. L'un d'eux poussa la rage jusqu'à tirer son épée et la diriger contre ces curieux inofTensifs qui avaient le tort de regarder les soldats exécuter leurs mouvements. On sentait, en ces circonstances, qu'il y avait dans l'àme de certains officiers une colère toujours prête à éclater contre cette population civile de Versailles, qui, à leur gré, ne souffrait pas assez de la lutte engagée, et sur laquelle il leur était interdit d'assouvir trop directement leurs besoins passionnés de vengeance contre la France.
Au milieu de ces épreuves si dures des premiers jours de l'occupation, la population éprouva un moment de joie qu'elle manifesta très vivement, ce qui augmenta encore le dépit des Prussiens,
Un ballon venant de Paris passa au-dessus de Versailles. Dès qu'il fut signalé, des groupes se formèrent de tous côtés pour le suivre et le saluer, des télescopes furent braqués rapidement pour tâcher de distinguer les aréonautes. Un soleil éclatant jetait sur ce ballon une vive lumière, et il semolaity dans sa marche rapide, braver joyeusement l'ennemi, qui Voyait ainsi rompre l'investissement de Paris d'une façon bien inatten-
dne. Le» Venaillais étaient d'autant plus heureux en regardant ce ballon parisien, qu'ils constataient combien les Prussiens étaient furieux. Officiers et soldats gesticulaient avec colère, et regardaient cTun air menaçani les groupes d^babitanta réunie sur les avenues et qui riaient et applaudissaient, sans se cacber. Il y avait là un délit nouveau que les lois militaires n'avaient pas prévu.
Des coups de fusils nombreux furent tiréSy mais en vain ; le ballon traversa heureusement la ville et disparut eu quelques instants à rborîzon.
Nous avons su depuis que ce ballon, le premier qui partit de Paris, était le Nep- («ne. Il s'était élevé de la place Saint- Pierre, à Montmartre, et portait i03 kilogrammes de lettres. If descendit à Evreux, d'où les dépëcbes furent expédiées sans obstacle.
Le soir, on se distribua secrètement dans la ville des journaux qui avaient été jetés du ballon et gui donnaient quelques nouvelles de Pans, dont on ne savait plus rien depuis le 20 septembre. G est à des hasards de ce genre, à des expédients qui chan-
§eaient tous les jours, que les Yersaillais urent recourir jusqu'en février 1871 pour avoir quelque idée de ce qui se passait au dehors. Un journal, même quand il avait huit jours de date, était un trésor qu'on s'enviait et qu'on se disputait. Il n'était pas rare qu'on restât toute une semaine sans une nouvelle certaine. En revanche chaque jour circulaient cent bruits plus faux et plus absurdes les uns que les autres. Pendant ces premiers jours, c'était l'arrivée très prochaine de corps nombreux de francs-tireurs qui était l'illusion accréditée. On les avait vus à Rambouillet, & Trappes, à Saint-Cyr. Ces bruits étaient réduits à leur juste valeur par les esprits réfléchis, mais la masse des habitanU^ les accueillaient avec une crédulité qui ne se lassait pas de déceptions. Dans le malheur sous lequel on était accablé, on n'avait pour consolation que l'espérance, et ce n'était jamais sans une résistance involontaire qu'on consentait à se laisser complètement aésabuser.
Le 25 était un dimanche. Les troupes allemandes furent conduites militairement aux offices. Le Prince royal assista à un service luthérien qui fut célébré en plein air, dans le parc, au quinconce du midi.
Autour du Prince royal se groupa un nombreux état-major, dans lequel se trouvaient les princes déjà arrivés à Yersailles, et
parmi eux, le duc de Gobourg. En demicercle, à queloue distance, se rangèrent les soldats. En face du Prince, derrière le prédicateur, était placé \^ corps de musique du 47^ régiment de ligne. Pendant la cérémonie, tout le monde resta debout. Le Prince joignit sa voix à celles des soldats pour chanter les versets et le dioral indiqués.
Après le service, le Prince se rendit à l'ambulance du Château. Presque toutes les salles du rez-de-chaussée du Palais, depuis le {^ septembre, étaient déjà garnies de lits dont le nombre devait sans cesse augmenter. Comme le temps était très doux, on laissait ouvertes les portésfenétres qui donnent sur la terrasse, et les blessés qui pouvaient se soulever sur leur lit avaient amsi la vue des jardins. Ceux qui avaient assez de forces pour faire quelques pas venaient s'asseoir dans des fauteuils placés sur le terre-plein de la terrasse ou se promenaient devant la façade du palais. Très peu de ces blessés étaient des Français; les chirurgiens allemands tenaient en général à soigner par euxmêmes leurs blessés et, par contre, n'insistaient pas pour soigner les nôtres, auxquels l'hôpital militaire de la ville et les ambulances particulières étaient spécialement réservés. Nos blessés n'y perdaient à aucun point de vue, car il y a dans les habitudes des chirurgiens allemands avec leurs propres compatriotes et dans l'ensemble de leur traitement une certaine rudesse qui aurait été plus pénible à nos soldats Qu'elle ne semblait l'être aux soldats auemands, accoutumés sans doute à une vie plus dure, menée sous un climat ingrat et rigoureux qui reud moins délicat.
Le Prince royal parcourut toutes le^ salles occupées par des lits, s'arrêtant souvent auprès des blessés, causant avec eux assez longuement et leur montrant une bienveillance cordiale sans affectation « Ces visites du Prince royal à l'ambulance du Château se répétèrent fréquemment pendant son séjour à Versailles. Il les fai-» sait avec la plus grande simplicité. Il semblait d'ailleurs éviter, par goût, tout ce qui rappelait l'étiquette; très souventi il se promenait seul dans la ville, sans qu'il fût possible de le distinguer de tout autre offi^ cier.
Un décret du gouvernement, en date du 16 septembre, avait fixé au 25 septembre le renouvellement des Conseils municipaux de toute la France. Malgré l'occupation prussienne, les élections eurent lieu à Versailles au jour fixé.
Le maire les avait annoncées le 22 par l'avis soivant, qui était en accord complet avec les pensées que le préfet avait ezpri-* mées dans sa proclamation du 19, affichée le jour même de l'entrée des Prussiens, et dans laquelle il disait aux électeurs :
« Pes d'abstention. Votez, votez même au milieu des armés étrangères. »
L'avis du maire était ainsi conçu :
«RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« VILLE DE VERSAILLES
(c Elections municipales
cf Les événements des derniers jours ont dû retarder l'apposition des afïicnes pour la convocation des électeurs; mais Tadministraiion municipale n'a pu avoir un seul instant la pensée de suspendre l'exécution de la loi. Nous engageons tous les bons citoyens à concourir à l'exécution du décret qui prescrit le renouvellement des Conseils municipaux, en prenant part à l'élection de dimanche, sans avoir égard aux tentatives qui ont été faites pour les éloigner du scrutin. »
Les habitants de Yersailles suivirent le conseil que leur donnaient leur magistrat, et se rendirent au scrutin avec un empressement remarquable. Malgré le nombre si considérable des absents, Te chifiFre des votants s'éleva à 5,256. Chacun, sans même s'en rendre compte, sentait instinctivement qu'il y avait dans cet acte de citoyen une espèce de protestation publioue contre l'envahissement de la ville par rétrançer ; par ce vote, en effet, on retrouvait quelque chose de la nationalité. Au moment où la patrie semblait avoir disparu en fait, on était heureux de la ressaisir et de lui rendre hommage en obéissant à une de ses lois, malgré la présence des Prussiens et en dépit de leur domination matérielle.
L'esprit de patriotisme donna un élan exceptionnel à l'esprit municipal, et les élections se firent avec une espèce d'enthousiasme calme qui ne fut pas sans frapper les officiers allemands.
Tous les membres de l'ancien Conseil furent réélus, à l'exception de ceux qui, le 4 septembre, avaient cru ne pas devoir adhérer à l'adresse demandant au Corps législatif de proclamer la déchéance de Napoléon III [i).
(1) Dans la sltaation où Ton était alors et en face des projets de restauraUon bonapartiste que Ton prétait à M. de Bismarck, une pareille manirestaUon d*opinion pouvait avoir une utilité générale pour le pays, mais cependant on regretta que la sévérité rigoureuse du principe d'exclusion adopté pour ces élenUons municipales eût écarté du Conseil quelques hommes qui, restés toujours étrangers aux discussions politiques,
Le dépouillement des suffrages, fait le jour même, donna le résultat suivant :
ÉLECTEURS INSCBITS, 9.923. — VOTANTS, 5,256
VM. Toiz
Rameau. ..... 5,150
Ed. Charton. . . 5,004
Ramin 4,926
Hunebelle .... 4,901
De Magny .... 4,897
Barué-Perrault. . 4,892
Laurent-Haniu. . 4,881
Barbu 4,863
Denis 4,831
Kiché 4,603
H. Delaroche. . . 4,481
Lasne.' 4,444
Postel-Grnsse. . . 4,350
Deroisin 4,272