Orgueil de plébéien
(Salluste. Juguftha, 85.)
Je ne puis, pour capter votre confiance, faire étalage des portraits, des triomphes et des consulats da mes ancêtres. Mais si l'occasion l’exige, je puis montrer les armes d’honneur, l’étendard, les phalères, et les autres récompenses militaires que j’ai reçues; je» puis aussi montrer les cicatrices que je porte sur la poitrine 1 . C’est là ce qui me tient heu de portraits d’ancêtres et de titres de noblesse. Tout cela ne m’a pas été transmis, comme leurs titres 2 , par héritage: c’est le fruit de mes nombreuses fatigues et des dangers que j’ai courus. Mes paroles ne sont point savamment arrangées. Peu m’importe. (Mon mérite se montre assez de lui-même: eux, ils ont besoin des artifices de la parole pour masquer la honte de leur conduite. Je n’ai pas appris les lettres grecques. Je me souciais peu de les apprendre, puisqu’elles n’avaient pu inspirer le courage à ceux qui les enseignaient. Mais j’ai appris des choses qui sont de la plus haute utilité pour le bien de l’Etat: à frapper sur l’ennemi, à défendre un poste, à ne craindre rien sinon de nuire à ma renommée, à endurer les rigueurs de l’hiver comme celles de l’été-, à coucher sur la dure, à supporter à la fois les privations et les fatigues. Voilà les leçons que je donnerai aux soldats. C’est la manière vraiment utile de commander, la seule qui convienne entre citoyens libres. C’est par ces méthodes que vos ancêtres ont illustré et eux-mêmes et la République. Fiers de ces succès 3 , les nobles, dont la conduite est pourtant si différente, nous méprisent, nous qui rivalisons de vertu avec les hommes d’autrefois; ils vous demandent toutes les charges non point au nom de leurs mérites personnels, mais comme s'ils y avaient droit. Mais ces vaniteux sont dans la plus complète illusion 4 . Leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qui pouvait se transmettre : leur fortune, leurs portraits, leur souvenir glorieux; mais leur vertu, non pas;
c'était impossible. C'est la seule chose qu'on ne peut donner ni recevoir. Ils disent que je suis grossier et sans éducation, parce que je ne sais pas ordonner un festin et que je n'ai avec moi aucun histrion, aucun cuisinier qui me coûte plus cher qu'un fermier. Je n’ai nulle honte à l’avouer, citoyens; car mon père et d'autres personnes vénérables m'ont enseigné que les parures conviennent aux femmes, le travail aux hommes et que c’est l'aptitude au métier des armes et non pas notre mobilier qui nous fait honneur.
Notes. — 1. Advorso corpore , litt. sur le corps placé en face, c’est-à-dire reçues par devant. Les blessures reçues par derrière passaient pour honteuses. — 2. Comme ces choses (ont été transmises) à eux. — 3. Comptant sur ces choses (les actions des ancêtres). — 4. Se trompent de beaucoup.
Commentaire grammatical. — 1. On trouve ici : advorso , pour adverso; plurumis pour plurimis ; optuma pour optima; faciundo ponr faciendo , omnis pour omnee (Gr. § 21, note III) ; superbissumi pour superbissimi ; coquom pour coquum ; lubet pour libet. — 2. Causa, à l'ablatif devient une sorte de préposition qui signifie < en vue de » et se place après son complément (Gr. § 96, 3*). — 8. A la règle haec est mea gloria se réfèrent les exemples : hae sunt mae imagines : ce sont là mes portraits d’ancêtres; haec (est) nobilitas , hoc (est) civile imperium. — 4 .Parvi est nn génitif de prix avec lequel facio prend le sens d’estimer (Gr. § 91, 3* et 190). — 5. Quipjpe quae (en effet elles qui) introduit une proposition relative causale; il faudrait donc le subjonctif (Gr. § 329, 1°); mais on sent ici que l’indicatif est amené par le désir d’affirmer la chose comme une vérité évidente : puisque, incontestablement, elles n’ont servi à rien. — 6. Doceo se. construit avec deux accusatifs, l’accusatif de la chose se maintient au passif (Gr. § 161, note 2) : pueri docentur grammaticam. — 7. Humi est un locatif (Gr. § 194, note). — 8 . Celebravere , reliquere sont des formes secondes en - ere pour erunt (Gr. § 63, 1°). — 9. Quis est un archaïsme qui se rencontre assez fréquemment pour quibus ; il est préférable de le prendre ici pour un neutre : majorum factis. — 10. On dit petere ou repetere aliquid ab aliquo , demander une chose (une faveur) à quelqu’un. Quaerere se dit d’un renseignement qu’on demande, d’une question qu’on pose. — 11. Dono (dare), decori (esse) sont des datifs marquant la destination (Gr. § 174). — 12. Aiunt me (esse) incultis moribus : l’ablatif est un ablatif descriptif construit comme un attribut avec esse (Gr. § 114, note). — 13. (Coquum) vluris preti (pour pretii , Gr. § 16, note) est nn génitif d’évaluation se rattachant an génitif des-
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criptif (Gr. § 114) : un cuisinier d’un prix plus grand (plus, p luris, pris adjectivement). On explique aussi v avec habeo au sens de « considérer comme », je ne considère pas un histrion ou un cuisinier comme étant d’un plus grand prix. — 14. Accipere, très fréquemment signifie « apprendre » (par l’histoire, par la tradition), comme tradere signifie < enseigner ».
Commentaire littéraire. — 1. En vertu du jus imaginum, les nobles conservaient chez eux des masques en cire, attachés à des bustes, représentant ceux des leurs qui avaient rempli quelque fonction importante. On portait ces images dans les cortèges des funérailles. Des inscriptions placées au dessous ( imaginum tituli) rappelaient leurs titres de
f loire. — 2. Les actions d’éclat ou services exceptionnels es soldats étaient récompensés, soit par une somme d’argent, soit par une part spéciale du butin, des armes d’honneur, des guidons ou étendards ( vexilla ), des colliers (torques), des phalères, sorte de médaillons en bronze, argent ou or, que l’on portait sur la cuirasse. Il y avait aussi des citations à Tordre du jour (laudes). — 3. Marius prit la direction de la guerre contre Jugurtha, le vainquit et se le fit livrer. Il se tourna ensuite contre les barbares qui menaçaient l’Italie; il battit les Teutons à Aix et les Cimbres à Verceil. Brouillé ensuite avec Sylla, il fut obligé de fuir et de se cacher dans les marais de Minturnes. Il passa de là en Afrique, sur les ruines de Carthage; mais il revint à Rome, se vengea de ses ennemis par des proscriptions et mourut peu après (86 av. J.-C.). — 4. Ce discours de Marius est de l’invention de Salluste selon un procédé familier aux historiens anciens (Cf. n° 119, Les Romains peints par Mithridate, Comm. litt. , § 2). — 6. Salluste est un moraliste et un psychologue. Pour peindre le caractère de ses héros tantôt il fait un portrait complet (Catilina), tantôt un parallèle (Caton et César), tantôt il prête à ses personnages des discours où ils se peignent eux-mêmes ; c'est le cas pour Marius. La stricte vraisemblance n’est pas toujours respectée. Marius avoue sans doute ici trop visiblement sa rusticité, ses rancunes et ses ambitions. Ce procédé est intéressant puisqu’il met en scène le personnage lui-même; toutefois il tient du drame plutôt que de l’histoire proprement dite. — 6. Tout en conservant à son style l’allure concise et rapide qui lui est ordinaire, Salluste lui donne ici une certaine brusquerie, destinée à rappeler un peu le tempérament fruste et violent de Marius. Il essaie ainsi de concilier les nécessités de l'unité artistique de l’œuvre (Cf. n e 119, Comm. Litt. § 3) avec la vraisemblance. — 7. Salluste montre ici que ses rancunes contre la noblesse n’étaient pas éteintes. durant sa retraite. Il développe avec une complaisance visible les arguments de Marius. Nulle part il ne nous donne, comme contre-partie, le discours d’un partisan do la noblesse contre la plèbe et les hommes nouveaux.
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