‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 132 sur 133 · La bibliomanie · texte numérisé non relu

La bibliomanie

(Sénèque, De tranquillitate animi , 9.)

A quoi bon 1 posséder en quantités énormes des livres et des bibliothèques dont on arrive à peine à lire les titres dans sa vie entière? Cette foule d’auteurs encombre celui qui désire apprendre, elle ne l’instruit pas. Il vaut bien mieux s’attacher à un petit nombre d’écrivains que de courir sans cesse de l’un à l'autre. Il y avait, à Alexandrie, 40.000 volumes qui furent détruits par un incendie. Qu’on loue, si l’on veut 2 , ce superbe témoignage de la magnificence royale, comme l’a fait d’ailleurs Tite-Live en prétendant que c’était là une collection admirable due au bon goût et à l’activité intelligente des rois. En réalité, il n'y eut là ni bon goût, ni activité intelligente, mais une sorte de prodigalité à prétentions littéraires, ou même nullement littéraires, car ils avaient rassemblé ces volumes, non pas pour le bien des études, mais pour le plaisir des yeux. H en est de même pour beaucoup d'ignorants pour qui Jes livres élémentaires

eux-mêmes ne sont pas des instruments de travail, mais des ornements de leur salle à manger. Procurons-nous donc des livres en quantité suffisante, mais jamais pour la montre. Pourtant, diras-tu, la prodigalité qui s’exerce ainsi 3 vaut encore mieux que celle qui s’applique aux vases de Corinthe et aux tableaux. L’excès est blâmable en tout. Peuxtu apporter 4 quelque excuse valable en faveur de ceux qui se procurent des casiers en thuia 5 ou en ivoire, qui recherchent les collections de livres peu connus ou mauvais, qui baillent parmi ces milliers de volumes et qui mettent surtout leur plaisir à contempler l’extrémité des rouleaux 6 et le titre qui s’y lit? Chez des gens fort paresseux, tu verras la collection complète des orateurs 7 et des 'historiens, sur des rayons qui montent jusqu’au plafond. Aujourd’hui, en effet, une bibliothèque bien tenue fait partie de l’ameublement indispensable d’une maison au -même titre que les bains et les étuves. Je trouverais cela parfaitement excusable si l’on péchait par excès de zèle pour l’étude, mais en réalité 8 on ne rassemble ces oeuvres des plus grands génies que pour en orner et en garnir des murs.

Notes. — 1. Quo , adverbe de lieu : pour quel but; l’accusatif libros s’explique par l’idée sous-eutendue de « posséder » : à quoi bon posséder, etc. — 2. Alius laudaverit , un autre louerait, pourra louer (mais non pas moi). — 3. Hue , pour ce but (lit.: Les dépenses se feraient avec excès plus honorablement de ce côté que pour, etc.). — 4. Quid habes , cur : quelle raison as-tu pour. — 5. Citrus , non pas le citronnier, mais un tbuia exotique. — 6. Frons , c’est l’extrémité' du rouleau ( volumen ), qui reste visible quand le rouleau est placé dans le casier; le titre ( titulus ) est inscrit sur un bout de parchemin attaché à cette extrémité. — 7. Tout ce qu’il y a en fait de discours. — 8. Nune , Gr. § 309, note.

129* Gremutius Oordus

(Tacite, Annales , iv, 84.)

On s’en prend à mes paroles, pères conscrits, tant il est vrai qu’on n’a rien à reproches: à ma conduite. Encore ne s’agit-il pas même 1 d’attaques contre le prince ou contre sa mère 2 , qui seuls sont protégés par la loi de lèse-majesté. On dit que j’ai loué Brutus et Cassius; or, bien des historiens ont raconté leur vie et tous ont entouré d’égards leur nom. Tite-Live qui tient le premier rang pour l’éloquence et pour la sincérité 3 a comblé Pompée de tant d’éloges, qu’Auguste l’appelait le Pompéien; leur amitié n’en fut pas moins solide. Nulle part il n’appelle Scipion ou Afranius, ni non plus Cassius ou Brutus, dont il est question ici, des brigands oui dès parricides, comme on prétend les nommer aujourd’hui, mais il les qualifie souvent de grands hommes. Les écrits d’Asinius Pollion traitent leur mémoire fort honorablement; Messala Corvinus ne se cachait pas 4 pour appeler Cassius son général; et pourtant, tous deux vécurent comblés de biens et d’honneurs. Quand Cicéron écrivit un livre qui élève Caton jusqu’au ciel, César, alors dictateur, lui opposa-t-il autre chose 5 qu’un discours en forme de réplique, comme s’il s’agissait d’un procès? Les lettres d’Antoine, les discours de Brutus renferment des reproches adressés à Auguste, accusations fausses, je le veux bien, mais pleines d’aigreur. Les vers de Bibaculus et de Catulle, remplis d’outrages à l’adresse des Césars, ont encore des lecteurs. Le divin Jules César et le divin Auguste ont toléré eux-mêmes ces ouvrages et ne les ont pas supprimés. Je ne sais trop si, en tout ceci, leur modération est plus à louer que leur sagesse 6 ; car ce qu’on dédaigne est vite oublié, tandis que l’irritation ressemble à un

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aveu. La postérité rend à chacun selon ses mérites; si une condamnation me frappe, il ne manquera pas de gens qui se souviendront non seulement de Brutus et de Cassius, mais aussi de moi.

Notes. — 1. Neque a ici à peu près la valeur de ne... quidem. — 2. Parentem, la mère de Tibère, Livie, veuve d’Auguste. — 3. Eloquentiae ac fidei, génitifs de relation : sous le rapport de. — 4. Praedicare , dire, appeler bien haut. — 5. Quid aliud ( fecit ) quam respondit : que fit-il d’autre que de répondre; quid aliud quam, latinisme imité d’un hellénisme, pour dire : ne se contenta-t-il pas de. — 6. Je ne dirais pas aisément (si ce fut) plus par modération ou par sagesse.

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