‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 14 sur 133 · Eloge d’une Jeune morte · texte numérisé non relu

Eloge d’une Jeune morte

(Pline le Jeune, Lettres , V, 16.)

Au moment où je t'écris cette lettre, je suis plongé dans l'affliction par la mort de la fille cadette de notre ami Fundanus, qui était bien ce que j'ai jamais vu de plus gracieux, de plus aimable, de plus digne non seulement d’une vie plus longue, mais presque de l'immortalité. Elle n'avait pas encore achevé sa quatorzième année et déjà on trouvait en elle le discernement» d'une femme âgée, la dignité d'une mère de famille et tout ensemble le charme d'une jeune fille avec une réserve toute virginale. Comme elle nouait ses bras autour du cou de son père! Comme elle nous embrassait, nous, les amis de son père avec tendresse et modestie] Comme elle témoignait son attachement à ses nourrices, à ses gouverneurs, à ses précepteurs, dans la mesure 1 que comportait le rôle de chacun auprès d’elle. Elle lisait fréquemment, avec quelle application et quelle pénétration! Quelle mesure, quelle circonspection elle mettait dans ses amusements ! Avec quelle résignation au régime imposé, avec quelle endurance, quelle constance même elle supporta sa dernière maladie ! Elle obéissait avec déférence aux médecins, réconfortait sa sœur, son père; ayant perdu ses forces physiques, elle se soutenait par son énergie morale. Elle la conserva jusqu’à la fin, sans se laisser ébranler ni par la prolongation de la maladie, ni par la crainte de la mort: c’est ce qui nous laisse des motifs de regrets et de douleur encore plus cuisants. O mort affligeante et vraiment prématurée ! O date de sa mort, plus déplorable encore que sa mort elle-même ! Déjà elle était fiancée à un jeune homme très distingué ; le jour des noces était fixé; nous avions reçu l’invitation. En quelle affliction s’est muée cette joie! Les mots ne peuvent exprimer le chagrin qui m'a meurtri le cœur en entendant Fundanus lui-même commander que la somme qu'il était dans l'inten-

tion de dépenser en étoffes, en perles, en pierres précieuses, fût consacrée à l’achat d’encens, d'huiles parfumées et d’essences odorantes.

Note. — 1. Chacun dans la proportion (pro) de sa charge.

Commentaire grammatical. — 1. Minor , parce qu’il s’agit de deux (Gt. § 133). — 2. Qua puéïla-ea enim puella; quod gau dium = hoc autem gaudium (Gr. § 144). — 3 Qua puella nihil festivius est la même construction que quo non alter ma] or (Gr. § 134) : en comparaison de laquelle. Cet ablatif est le complément du comparatif, comme dans doctior Petro. — 4. Dans les pronoms et adverbes corrélatifs (Gr. § 45 et 89), les mêmes formes sont employées pour l’interrogation et l’exclamation. Nous trouvons ici : ut, comme; quam, combien; quis (qui), quel. — 6. Cervicibus ( inhaerebat ) est au dacif selon la règle § 170, defuit officio. Même quand le mouvement est réel, la préposition est souvent laissée de côté à l’époque de l’Empire pour faire place à cette construction du datif. — 6. Et... et, signifie « d’une part... d’autre part » « non seulement, mais encore ». — 7. Au positif novus , nouveau; le comparatif est inusité, mais le superlatif très employé, novissimus, prend le sens de « le plus récent », « le dernier ». — 8. Dans quo relinqueret , quo est encore l’équivalent de ut eo , comme dans quo facilius teneatur , mais le sens montre bien que ut marque ici la conséquence plutôt que le but expressément visé. .La différence est parfois subtile : cf. en français « de manière à laisser », « de manière qu’elle laissât ». Voir aussi, car quo est un véritable relatif dans cet emploi, Gr. § 329, 3 # . — 9. Audivi Fundanum praecipientem , j’ai entendu (de mes propres oreilles) Fundanus commander; audivi Fundanus praecipere, j’ai entendu raconter que Fundanus commande (Gr. § 224). — 10. Erogaturus, sur le point de dépenser, dans l’intention de dépenser, destiné à dépenser (Gr. § 233). — 11. La conjonction ut devrait subordonner impenderetur à praecipientem , mais la règle § 276, oportet discas, est étendue par certains auteurs à toutes sortes de verbes.

Commentaire littfraire. — 1. Pline se contente de signa- ! 1er chez cette jeune fille, au point de vue intellectuel, un goût > vif pour la lecture, de la pénétration et un discernement audessus de son âge. Il est plus explicite sur les vertus morales. Déjà, dans son attitude extérieure, on aperçoit des qualités rarement réunies : une gravité digne d’une mère de famille patricienne ( matronalis ) avec la grâce pudique de la première jeunesse. Cette attitude ne la quitte même pas dans ses jeux qu’elle règle avec mesure et circonspection. Si l’on étudie ses qualités plus intimes, on trouve un cœur affectueux qui sait nuancer délicatement les manifestations de sa sensibilité : effusions de tendresse avec son père, amabilité empressée et discrète avec les amis de ses parents, affection sa «ement distribuée entre les personnes chargée! 4e sa pre-

mière enfance ( nutrices ), de son éducation ( paedagogos ) ou de sa culture intellectuelle (praecep tores). A cette âme délicate la force ne manque pas. Son énergie la rend soumise aux ordonnances des médecins, résignée aux remèdes et à la diète (temperantia) , ferme et calme dans la souffrance ( cons tantia). Sa sensibilité unie à son courage lui fait tenir tête à la maladie (se sustinebat) pour ne pas désoler les siens; elle essaie même de les réconforter. Ce dernier trait donne à son caractère une nuance de sublime. — 2. Dans ce portrait, un peu idéalisé peut-être, on retrouve la Romaine, reconnaissable à sa discrétion, sa gravité, son énergie que rien ne brise; sa mort est d’une Romaine de Corneille : c’est Camille ou Emilie ou mieux encore Pauline enfant. Pour être chrétienne (n’oublions pas qu’il y en avait alors et Jusque dans les familles patriciennes), il semble qu’il ne lui manque que la foi. Mais c’est beaucoup, car il lui manque par le fait même ce que le paganisme, tout pratique, tout positif et tout extérieur, ne pouvait donner : le goût d’un idéal de perfection morale supérieur aux besoins et aux devoirs de l’existence terrestre. Pline, d’ailleurs, ne parle pas de sa piété : la piété païenne ne pouvait transformer profondément ni l’âme, ni le caractère. — 3. Pline est l’honnête homme dans toute l’acception du terme. C’est en outre une âme sensible et bonne, parfois même candide. Il pardonne volontiers à ses ennemis; il n’épargne, au service de ses amis, ni le temps, ni l’argent; il s’attendrit sur la mort, prématurée ou non, des personnes de sa connaissance. Nous le voyons ici chercher des termes élogieux pour la fille morte d’un de ses amis ; non seulement il adresse des consolations, mais il prie un autre d’en adresser en indiquant lui-même la note juste, la corde qu’il faut faire vibrer. — 4. Malgré la sincérité du sentiment, le style est un peu maniéré. La volonté de faire passer l’émotion dans le mouvement de la phrase se marque trop dans les fréquentes exclamations dont plusieurs (o funus , o tempus) sont plus froides que le sentiment qu’elles veulent exprimer. M. Pichon (Littérature latine, p. 6P>9) cite la phrase anilis prudentia, etc., comme une recherche excessive d’esprit. Rendons pourtant justice à l’heureux choix des mots : suavitas puellaris et virginalis verecundia unissent délicatement la grâce ingénue de l’enfant ( puella ) à la modestie et à la réserve d’une jeune fille déjà grande (w>go) : parce et custodite indiquent très heureusement les deux conditions qui s’imposent à la jeune fille dans ses délassements. Pline, qui pourtant n’aime pas les mots nouveaux et y recourt rarement, paraît, pour mieux rendre ici sa pensée, avoir créé l’adverbe custodite en le tirant de custodire , garder, veiller sur. Ajoutons l’habile gradation : temperan* tia, force pour se priver, patientia , absence de plaintes dans la souffance, et constautia qui marque une énergie plus réfléchie et plus mûre, digne d’une stoïcienne.

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