Le départ des 306 Fabius
(Tite-Live, n, 48-49.)
A partir de ce moment, il n'y eut, à vrai dire, ni guerre ni paix avec les Véiens. A rapproche des légions romaines, ils se retiraient dans leur ville; dès qu'ils s'apercevaient de leur éloignement, ils faisaient des incursions dans la campagne. C'est alors que la famille des Fabius se rendit au Sénat. Le consul parla pour elle: « Vous savez, pères conscrits, dit-il, que la guerre contre Véies réclame des troupes, non point nombreuses, mais plutôt toujours prêtes. Occupez-vous des autres guerres : opposez aux Véiens les seuls Fabius. Nous répondons que de ce côté l’honneur du nom romain ne sera pas compromis. Nous avons l'intention de faire de cette lutte une affaire de famille et nous la soutiendrons à nos frais. » On les comble de remerciements. Le consul, au sortir de la curie, rentra chez lui, accompagné de la foule des Fabius, qui avaient attendu dans le vestibule la décision du Sénat. Ils reçurent l’ordre de se trouver en armes le lendemain à la porte du consul et chacun d'eux regagna sa demeure. La nouvelle se répand dans toute la ville. Les louanges portent leur nom jusqu'au ciel: on dit qu'une seule famille s'est chargée du fardeau qui pesait sur toute la cité; que si Rome possédait deux autres familles aussi puissantes, elles n'auraient qu'à se charger l'une des Volsques, l'autre des Eques et le peuple romain, tout en jouissant tranquillement de la paix, pourrait soumettre tous les peuples voisins. Le lendemain, les Fabius prennent les armes et s'assemblent au lieu désigné. Le consul, sortant avec le manteau de guerre, trouve tous ses parents rangés en bon ordre dans son vestibule. Se plaçant au centre, il donne le signal du départ. Jamais Eome ne vit passer une armée ni si peu nombreuse, ni si entourée de gloire et d.’adf miration. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous
parents, marchaient contre le peuple de Véies, qu’ils menaçaient d’anéantir sous l’effort d’une seule famille. La multitude, attirée par l’intérêt qu’on leur portait, les suivait, jetée dans une sorte de stupeur par l’excès de son admiration affectueuse. On leur souhaitait courage et bonheur. En passant au pied du Capitole, devant son temple et devant les autres sanctuaires, on demandait aux dieux de les ramener .bientôt sains et saufs à leurs familles. Ces prières furent vaines.
Commentaire grammatical. — 1. Cedebant a le même sens avec ses deux compléments : ils se retiraient devant les légions dans leur ville; mais cette construction est très concise; il faut la rendre plus explicite en français. — 2. Sen~ tire , s’apercevoir que, se construit avec la proposition infinitive (Gr. § 264). — 8. Pro a ordinairement l’un des trois sens suivants î à la place de, pour la défense de, en proportion de; son sens local primitif « devant » est plus rare; les autres en sont dérivés. Ici : à la place de (au nom de).
— 4. Bellum V eie.ns selon la règle pugna Cannensis (Gr.§ 116).
— 6. Dans Fabios hostes date , hostes est attribut : comme ad* versaires (Gr. § 101, note 4). — 6. Auctores sumus , nous Bornâmes garants que, est construit avec l’infinitif comme les verbes signifiant « dire » (Gr. § 264 et 281). — 7. Famïliare bellum , guerre de famille, selon la règle pugna Cannensis (Gr. § 116), comme plus haut bellum Veiens. Construisez : in animo est nobis gerere id béllum y velut nostrum ( bellum ) familiare , privato sumptu. — 8. In animo est nobis (il est dans l’inten tion à nous), nous avons l’intention de. — 9. Domos , comme domum • au singulier s’emploie sans préposition pour marquer le but : chez soi (Gr. § 193). — 10. Les propositions infinitives sont introduites par l’idée de « dire » suggérée par les mots rumor et laudibus qui précèdent (Gr. § 281). — 11. Le potentiel laisse supposer qu’on considère la chose comme réalisable : si (comme il pourra se faire) ; l’irréel indiquerait un regret : si es sent : si (malheureusement!] n’en est pas ainsi).
— 12. Dies n'est habituellement féminiS que dans le sens de « date » ; on dit plutôt postero die. — 13. Dans quo jussi erant ( convenire), conveniunt , quo est l’adverbe de lieu (Gr. § 90, 1*). — 14. Instructo agmine est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): en troupe rangée. La distinction avec l’ablatif absolu est parfois difficile (Riemann, Synt. lat. t § 70, note).— 16. Au lieu de: menacer un peuple d’une calamité, le latin dit: menacer une calamité è un peuple (Gr. § 168). — 16. Jubeo a parfois un sens plus faible : 4 engager à », « inviter à » ou c souhaiter » : te salvere jubeo f je te r>uhaite de te bien porter ou simplement : je te donne le bonjour — 17. Praetereuntibus est un ablatif absolu dont la sujet (Fabii?) est sous„enfc£Cu,
comme il arrive parfois (Gr. § 229, note II) ; il ne saurait sd rapporter au sujet de pTecantur (Gr. § 229).
Commentaire littéraire. — 1. La gens est une division de la cité. Elle embrasse des familles dont tes chefs reconnaissent un ancêtre commun. L’unité de la gens est marquée surtout par son culte particulier. La gens se subdivise en familiae qui comprennent elles-mêmes plusieurs de ces groupes de personnes que nous appelons aujourd’hui familles. Au sens large du mot elle comprend aussi les clients, c’est-à-dire d’autres familles, non apparentées aux premières, mais protégées par elles. C’étaient peut-être à l’origine des affranchis de la gens principale. Certains historiens rapportent que les 306 Fabius étaient accompagnés de 4.000 clients. — 2. Les Fabius furent plusieurs fois vainqueurs des Véiens. mais ils finirent par se laisser entraîner dans une embuscade où ils périrent, dit-on, jusqu’au dernier. La légende ajoute qu’un seul Fabius, laissé à Rome en raison de son bas âge, empêcha que la famille ne s’éteignit entièrement. — 3. Tite-Live ne croit guère aux légendes merveilleuses, son esprit positif y répugne. Mais quand les légendes ne sont point mélangées a un élément merveilleux proprement dit et révèlent simplement, comme ici, chez les anciens Romains des qualités de courage et de dévouement extraordinaires, il s’inquiète peu de savoir s’il s’agit de traditions suspectes, transmises par d’orgueilleuses familles patriciennes, comme c’est probablement le cas ici. — 4. Il se défie peu des légendes, en particulier lorsqu’elles flattent l’orgueil national. Il aime à voir dans ses personnages de premier plan l’incarnation du dévouement a la cause publique; or, ici, c’est toute une famille de trois, cents héros qui se sacrifie à l’intérêt national. Aussi l’historien semble partager l’émotion patriotique de la foule qui les regarde défiler: il joint ses propres réflexions admiratives à celles du public. — 6. Si l’histoire n’est pas chez lui une résurrection en ce qui concerne l’exactitude, elle l’est souvent du rpoins au point de vue pittoresque et dramatique. Tite-Live cherche à faire revivre la scène sous nos yeux telle qu’il la voit lui-même. II nous montre les Fabius pressés dans le vestibule du consul, le consul lui-même apparaissant en manteau de guerre et prenant le commandement, la foule muêtte d’admiration sur leur passage. — 6. Il semble que. l’énergie des Fabius se communique à l’âma vibrante de Tite-Live : son style prend ici une brièveté vigoureuse et une rapidité pour ainsi dire martiale. Le discours du consul lui-même est d’un style presque haché : c’est le langage d’un homme résolu et pressé d’agir. En somme, bî Tite-Live n’est pas un historien conforme a l’idéal actuel, il n'en est pas moins un grand écrivain.